LES GÉORGIENNES DE TIFU8 ET DES PROVINCES
KUrsbourg,
Lorsque lé dernier roi, Ghiorghi XIII, eut, en mourant, institué l'empereur Paul héritier de sa couronne, sa veuve, la reine Marie, se montra d'abord peu décidée à se soumettre à la Russie. On dit même quelle fit poignarder un officier supérieur, chargé par le général Tzitzianoff de la conduire à Moscou. Mais David, fils de Ghiorghi, ayant ratifié, en faveur d'Alexandre I**^, le testament de son père, la reine se retira avec lui à Pétersbourg. Depuis cette époque, la Géorgie est devenue une province russe, et Tiflis sert de résidence au gouverneur-général de la région caucasienne, tandis qu'une partie de la postérité des anciens rois essaie d'oublier sous le ciel glacé de la Russie et son beau pays et son antique splendeur.
« A l'époque du couronnement (d'Alexandre H), dit un écrivain belge, dans les théâtres, l'attention se portait sur une loge voisine de celle de la famille impériale, occupée par des femmes qui ont dû être jadis d'une grande beauté, splendidement vêtues à la manière orientale. Elles ont régné jadis dans la Transcaucasie et la fortune les a obligées h renoncer à leurs trônes pour accepter la résidence
que la Russie veut bien leur octroyer au fond des appartements du Kremlin. Elles n'en sortent guère qu'aux grands jours et le respect dont on les entoure alors leur fait peut-être oublier qu'il ne reste plus rien de leur grandeur d'autrefois ^ d
Tous les membres de la famille royale n'ont pas accepté leur sort avec la résignation du prince David. Un autre fils de Ghiorghi , Alexandre , refusa de reconnaître la domination russe, et la princesse fut exposée , par la résistance invincible de son mari, à des péripéties qui vous donneront une juste idée des vicissitudes qu'a subie, dans ces contrées, la condition des femmes d'un rang élevé.
Alexandre se retirait tantôt chez les Turcs et tantôt chez les. Persans, cherchant partout, comme Annibal, des ennemis à ses fiers vainqueurs. Pendant qu'il était à Erivan , il épousa la fille de Melikh- Saat, chef des Arméniens du sardariat d'Erivan. Après la conquête de cette province par les Russes et pendant la guerre que Nicolas P fit aux Turcs (1829 à 1830), sa femme et son fils étaient restés dans les mains des nouveaux maîtres d'Erivan. Lorsque la guerre fut terminée, il les redemanda au comte Paskévitch*, alors gouverneur-général de la région caucasienne. Le comte consentit à les lui rendre. Mais la princesse y avec ce défaut d'initiative qui caractérise à un si haut degré les femmes arméniennes, perdit plus d'une année à délibérer avec ses pa-
1 Nestor COKSmÉBÂNT, La Ruuie en 1856, Bruxelles, 1857. S Comte d'Erivan, et depuis prince de Varsovie.
342 LIVRE llf.
rents. Or, quand le baron RôSen reniplaça le vainqueur des Persans , ce fonctionnaire , qui avait consulté le ministère, reçut l'ordre positif de ne pas confier aux Turcs « l'héritier des rois de Géorgie » ; mais de l'envoyer à Pétersbourg avec sa mère. La jeune et belle princesse, qui était déjà forl épouvantée de la seule pensée d'entreprendre un voyage pour rejoindre son mari, fut terrifiée lorsqu'on lui apprit les volontés impériales. N'étant jamais sortie du gynécée où végètent les femmes de sa nation, «lie n'avait vu aucun étranger. A Tiflis , elle se montra aussi embarrassée des honneurs qu'on lui rendit que de l'admiration excitée par sa beauté dans les salons du gouverneur. Elle ne savait ni le français, ni le russe ; elle semblait même soulever avec répugnance le voile qui cachait ses traits charmants.
Le palais du gouvernement est, du reste, habitué à ces spectacles extraordinaires. Les bals officiels paraissent destinés à reconcilier l'Europe avec l'Asie. A côté d'un savant Allemand des provinces baltiques venu à Tiflis pour résoudre quelque problème d'ethnographie , On aperçoit un chef tcherkesse costumé comme dans ses courses guerrières et coiffé de l'énorme bonnet circassien dont le long poil retombe sur ses yeux. Près de la femme du fonctionnaire russe, vêtue comme une Parisienne, décolletée, les bras nus, la tête couverte de fleurs et dont la robe est de gaze , une GéorgÎQnne coitôerve fidèlement son costume national , la tunique qui serre la taille et laisse la gorge découverte, le petit diadème posé sur le milieu du front, au-dessus duquel
est jeté un voile de mousseline blanche qui retombe sur les épaules et sur les cheveux, divisés en un nombre infini de nattes. Cette charmante personne est assurément un des plus beaux types de la race indo-européenne.
Les Géorgiennes, grandes et fortes, se distinguent par la régularité de leurs traits et la majesté de leurs formes. Leur peau est d'une blancheur éclatante ^ Le contour de leur visage est parfait, leur menton arrondi, leurs lèvres vermeilles, leurs dents ressemblent à des perles. Mais leurs yeux immenses ont peu d'expression. On chercherait en vain dans leur regard Imtelligence vive et spontanée de l'Europe. Une fois mariées, elles ne sortent plus; elles se consacrent aux soins de leur ménage; elles élèvent leurs enfants et perdent, en les nourrissant, tous leurs attraits. L'usage fréquent des bains sulfureux développe chez elles un embonpoint excessif que leur vie indolente augmente encore; car elles ont horreur, comme la plupart des femmes du midi, du mouvement et du travail. Elles croient beaucoup foire en dirigeant les femmes des serfs attachées à leur maison. Ainsi que les personnes qui n'attachent qu'une importance médiocre au développement de leur esprit, elles ont le goût du luxe et de la toilette, passions essentiellement asiatiques; car, en Asie, tout ce qui n'éblouit pas excite un dédain universel.
1 EUes sont blanches comme des blondes; car le blond est la couleur de la majorité des Gtéorgriennes , quoiqu'on ait dit l'auteur de 21oiOdek. Ches les Ossètes , qui appartiennent aussi au rameau iranien, les blondes sont beaucoup plus nombreuses.
Les réunions se composent à Tiflis de généraux ou d'employés. Les familles géorgiennes, en trèspetit nombre, n'admettent pas les étrangers dans leur sein. Elles donnent seulement, à d'assez longs intervalles, quelques dîners que le gouverneur-général est prié de présider. Ces dîners sont monotones et sérieux, à cause du caractère si différent des Russes et des indigènes. Les Russes, on le sait, ont de l'aptitude k la conversation. Quoique les Géorgiennes des premières familles parlent français, elles ont si peu d'esprit naturel, si peu d'instruction , tant de hauteur et de préjugés , qu'elles ne tardent point à ennuyer les admirateurs les plus enthousiastes de leur incontestable beauté.
Cependant, depuis le commencement du siècle, les mœurs asiatiques ont perdu beaucoup de terrain dans ces contrées. Il serait donc aussi injuste de juger les femmes géorgiennes d'après les récits des anciens voyageurs que de chercher dans les Grands jours de Fléchier le portrait des classes supérieures de votre pays. Pourtant rien n'est plus commun en Occident. Quand on a découvert dans Chardin , qui écrivait à la fin du XVIir siècle, l'histoire d'une princesse de Mingrélie, courtisane effrontée, qui le rançonna impitoyablement, on croit avoir le droit de parler avec un souverain mépris des Géorgiennes de nos jours. Mais cette méthode est excessivement trompeuse. « Dieu , dit admirablement la Bible , a créé •guérissables les nations de la terre. » Aujourd'hui, l'éducation des filles n'est plus négligée à Tiflis comme autrefois. La princesse Paskéwitch y a
fondé un établissement pour les demoiselles géorgiennes et arméniennes, qui a rendu à ce pays de véritables services. Les filles des employés qui se trouvent dans cet institut, initient, sans s'en apercevoir, leurs jeunes compagnes aux opinions et aux habitudes de l'Europe. En général, les Arméniennes montrent une intelligence plus prompte que les Géorgiennes.
Si nous sortons de cette école pour jeter un coup-d'œil sur la ville, nous nous retrouverons dans cette Asie qui résiste avec tant de ténacité aux idées européennes. Tiflis est bâti entre deux chaînes de collines , sur un terrain inégal d'un kilomètre de largeur, traversé par les eaux rapides du Kour. Le côté gauche, qui est fort étroit, n'a qu'un rang de maisons contre un mur de rochers sombres. Le sommet de ces rochers est occupé par la ville nouvelle d'Avlabar, les casernes, Thôpital et la prison. Ce n'est pas là qu'il faut chercher le vieux monde asiatique. Mais sur le côté le plus large du Kour, vous trouverez l'antique cité géorgienne, amas bizarre, mais pittoresque, d'églises, de dômes, de tours, de maisons , de bazars , de murs , entassés les uns sur les autres jusqu'au pied de la montagne de Solalaki que couronne la forteresse ruinée de Narikala. Pénétrez dans ces rues tortueuses, vous serez arrêtée à chaque pas par les chameaux des caravanes, par des bataillons d'ânes qui charrient la paille hachée ^ , des villages voisins par des Persans basanéa, par
1 Cette paille remplace le foin en G-éorgie.
des colons allemands, infatigables pourvoyeurs de la cité, par des Ossëtes ou des Lesghes qui viennent apporter au bazar des peaux de renard et de martre.
Une visite au bazar arménien est une trop bonne occasion de jeter un coup-d'œil sur les femmes de Tiflis pour que nous la laissions échapper. Devant chaque boutique s'arrêtent des ombres blanches , ensevelies sous une espèce de linceul qu'on nomme tchadra^. Ce sont des Géorgiennes ou des Arméniennes; car ces deux peuples sont ici perpétuellement mêlés. Vous n'apercevez que leurs kochi (pantoufles) et les extrémités de leur nepkavi (vaste pantalon). Le voile ne leur fait pas grand tort; car ce ne sont pas les jeunes personnes qui viennent marchander ici des perles pour broder et des bourmettes (étoffe turque de coton); mais des vieilles aux traits fanés, barbouillées de blanc et de rouge. Aussi, pour vous donner une idée plus exacte des femmes de ce pays, j'ai cru devoir vous mener au palais du gouverneur-général, qui est à la fois le centre des affaires et des délassements. En été, saison où le thermomètre atteint 28^ Réaumur, la vie de salon perd toute espèce de charme. Les femmes aiment alors à respirer le frais sur les larges terrasses. Les personnes âgées causent entre elles ou prennent des rafraîchissements, tandis que les jeunes filles dansent au son de la guitare ou du tambour de basque.
Il s'en faut que la civilisation ait fait dans les
1 C'est le voile des Géorg^iennes. Le petit voile t^appelle iUeàaki.
provinces géorgiennes * les mêmes progrès qua Tiflis. Cependant les ressources de ce pays seraient inépuisables si elles étaient exploitées. L'opulente vallée qu on nomme Karthli a été jadis populeuse et florissante. Le Kakheth est célèbre par ses vignes qui produisaient déjà tant de raisins du temps de Strabon a qu'on était obligé d'en laisser pourrir une partie sur les ceps. » Le Somkheth, autrefois terre arménienne , est maintenant presque désert , quoiqu'il abonde en mines; qu'il soit connu pour la douceur de son climat et que son sol volcanique soit couvert d'une excellente terre végétale. Les immenses domaines qu'y possèdent les princes Orbéliani sont presque inhabités. Dans le Gouria, territoire éminemment fertile , il n'y a pas plus de vingt habitants par verste carrée. Dans l'Iméreth, on n'en compte que douze, et pourtant ce pays renferme de prodigieuses richesses minérales; il produit en abondance le blé, le maïs, le coton, le tabac et tous les fruits de l'Europe. La Mingrélie et le Souaneth sont encore plus arriérés, quoique la Mingrélie soit une des contrées du globe les plus favorisées 'de la nature. Cependant il serait injuste de contester les progrès accomplis depuis soixante ans dans les provinces habitées par la famille géorgienne.
Rien ne paraît , au premier coup-d'œil , plus misérable que la condition des paysannes. Elles vi-' vent dans la servitude la plus absolue. Ainsi que
1 La Géorgrie propre, qu^on nomme aussi persane, comprend le Karthli, le Kakheth et le Somkhet. — La Géorgie turque comprend le Gouria , l'Iméreth , la Mingrélie et le Souaneth.
leurs maris et leurs enfants , elles peuvent être vendues, données ou mises en gage. Encore faut~il ajouter aux souffrances d'un pareil état social la terreur qu'inspirent les razzias des montagnards. Dans presque tous les villages on trouve des tours qui servent d'asile aux femmes et de forteresses aux hommes pour défendre leur famille contre un ennemi impitoyable. Toutefois les gentilshommes ont perdu le droit de vie et de mort sur leurs vassaux et la vente des esclaves aux musulmans est rigou* reusement interdite. Au temps où les Turcs exploitaient comme un vil bétail les populations orthodoxes voisines de leur empire, les padishahs et leurs vizirs ramenaient de leurs sanglantes expéditions des troupeaux de Géorgiennes qui peuplaient les harems des Ottomans. Quant aux Tcherkesses ou Circassiennes*, dont la beauté est aussi renommée que celle dos Géorgiennes, le gouvernement russe étant très-hostile à la traite des blancs, les marchands turcs ne peuvent plus venir les acheter sans courir des dangers de toute espèce. « Le Moscovite maudit » tombe de la forteresse voisine sur les misérables trafiquants de chair humaine, ou les agiles vapeurs de la mer Noire les ruinent complètement en s'emparant de leur navire et de leurs cargaisons.
J'ajouterai que l'établissement des colonies allemandes dans le Caucase a complété ces salutaires mesures, en introduisant dans ces contrées la race qui
1 SUl nés pas ici qnestion des Tcherkesses, c'est qu'eUes ii'appâr> tiennent pas à la race indo-européenne.
remporte sur toutes les autres par le génie de la colonisation , la race qui a fondé la République des Etats-Unis , les villes , déjà florissantes , de FAustralie, de la Nou velle-Zélande ^ etc. Mais je reviendrai sur ce sujet.
Les vieilles traditions asiatiques commencent donc à être fortement ébranlées dans la Géorgie propre. Mais dans ces provinces qui composent ce que vous nommez la Géorgie turque ^ elles cèdent moins rapidement à l'influence européenne. Les luttes assez récentes dont les provinces ont été le théâtre, ont rendu les réformes plus difficiles. Quelques-uns des gouvernements indigènes ont même résisté , jusqu'à nos jours, à la conquête ou conservé une apparence d'autonomie. Le roi d'Iméreth, Salomon, qui s'était, en 1804, reconnu vassal de la Russie, se révolta en 1810 et n'abandonna ses Etats au vainqueur qu'après avoir été battu. La reine Sophie refusa d'obéir aux volontés du dernier gouriely Mamia, qui avait accepté, en 1810, l'autorité de l'empereur Alexandre I". Mamia étant mort quelque temps avant la guerre que Nicolas I" fit à la Turquie (1829-30), Sophie essaya de se servir des Ottomans pour reconquérir le Gouria 3. Elle se sauva chez les Turcs
1 M. Alfred JACOBS , dans la Revue des deux mondes de 1859, a raeonté avec beaucoup d'intérêt les merveilles accomplies par la race germanique dans les colonies anglo-saxonnes.
2 Qui, coDune la Géorgie persane, appartient maintenant aux Busses.
3 Le Gouria se glorifie d'une importante famille, les Eristaf, qui ont leurs tombeaux dans l'église d'Eritlii. Leur nom est, en russe, Eristoff. « La noblesse de cette illustre famille remonte au X* siècle et son
avec l'héritier présomptif et préféra, après la fin de la guerre , végéter dans TAsie-Mineure plutôt que de subir la loi du plus fort. Les habitants du Souaneth ne se sont soumis qu'en 1833. En Mingrélie, les dadians * sont considérés plutôt comme vassaux que comme sujets de la Russie.
Les agitations , qui ont réduit ces Etats à la plus misérable condition, devaient, tôt ou tard, compromettre leur indépendance. Je ne vous parlerai point des gouriels qui régnèrent à Ozourghéti depuis Attabeck'^. L'histoire de Tlméreth suffira à vous donner une idée de l'anarchie qui déchirait ces admirables contrées. Jamais pays na eu une existence plus tourmentée que le royaume d'Iméreth. Dans un espace de près de quatre siècles, sept rois périssent de mort violente; trois sont condamnés à perdre la vue; vingt-deux sont détrônés; quarante révolutions installent ou déplacent les chefs de l'Etat. Vous voyez, mon amie , que l'instabilité n'est point particulière, — comme il est de mode de l'affirmer, — aux Etats constitutionnels! En Russie, sur six empereurs de la dynastie régnante 3, deux sont morts assassinés, deux ont dû défendre leurs couronnes contre les insurrections \ Tant que l'Angleterre fut une monarchie
nom vent dire, en géorgien, « chef du peuple» erUtaw, » (DOLGOBOU- Kl , NoHce^ chap. VU.)
1 Créés princes russes le 23 juin 1801 sous le nom de princes Dadianoff. Cette manière de leur faire un nom russe a fait croire que le mot dadian était un nom de famille ; mais c'est un titre comme gowriel.
2 Le premier souverain connu de cette ancienne province géorgienne. Son fils Ghiorghi prit le titre de gowriel.
3 Holstein-Gottorp.
4 Catherine II et Nicolas 'I*'. — Il suffit de citer le terrible soulè-
LES IRANIENNES. Sol
absolue, les révolutions n'y étaient-elles point quo* tidiennes ? <
Le génie anarchique qui a perdu l'Iméreth conune la Pologne, comme il perdra toute nation assez imprudente pour l'accueillir, s'incarna au XVH* siècle dans la reine Daredjan, la Phèdre du Caucase, type complet des passions asiatiques et des ambitions sans limites qui devaient, tôt ou tard, livrer ces contrées à la domination étrangère. Fille d'Alexandre, roi du Kakheth, Daredjan avait été nommée régente (1660), par son mari Alexandre, pendant la minorité de Bagrat, né d'une première femme. Daredjan, après avoir fait épouser sa nièce au jeune roi, en devint follement éprise, et n'ayant pu le rendre infidèle à Kéthévan, elle conspira contre lui, lui en^ leva sa femme et sa couronne et ordonna qu'on lui brûlât les yeux. Après ce coup-d'Etat, elle donna sa main à Yakhtang Dcboudcbouna , qui fut proclamé roi d'Iméreth. Bagrat, ayant été remis sur le trône par les Turcs, ensuite détrôné par les Persans, puis de nouveau rétabli, Daredjan, qui avait été emmenée à Akhaltsiké par le pacha, envoya de riches pré-r sents au padishah, pour obtenir l'autorisation de retourner parmi les Imérétiens. La Sublime-Porte, ayant trouvé irrésistibles les arguments employés par la rasée Imérétienne, elle entra dans le royaume, en
vement dont le kosak Pongatchef fût le chef (1775) et la conspiration de 1825. — On peut même ajouter que la mort d'Alexandre !•' a été attribuée à un empoisonnement. (Voyez BOUILLET , Dict. univ. d'histoirt, art AUxamârt /•'.
1 n suffit de eiter les guerres atroces des Roses.
352 LIVRE m.
1668, à la tête dune armée ottomane, tuant, massacrant, brisant les croix, profanant les images, acharnée contre ses, anciens sujets et contre tous les objets de leur culte. Aidée du dadian^ et du gouriel^y elle parvint à chasser Bagrat et à livrer aux Ottomans la forteresse de Koutaïs. Mais un traître arrêta le cours de ses triomphes en l'égorgeant sous la porte môme de la forteresse qu'elle avait mise dans les mains des ennemis du nom chrétien.
Il est étonnant que, après tant de révolutions, le peuple imérétien ne soit pas complètement démoralisé. Cependant il a conservé d'incontestables qualités. Il est resté bienveillant et hospitalier , quoiqu'il soit sujet à de redoutables accès de violence^ Koutaïs, sa principale ville, n'est point l'endroit où il est le plus facile de l'étudier; car cette cité est habitée par un mélange de Géorgiens, d'Arméniens, de Russes et de Juifs. Les Arméniennes, dont la beauté est singulière et les vêtements généralement riches , ont adopté le costume géorgien. On voit au bazar quelques Imérétiennes à demi-voilées , pauvres et laborieuses, qui, retirées dans un coin, vendent des rubans, de petits sacs brodés et des koudi\ Ce ne sont pas là les seuls produits de leur indus^ trie. Les Imérétiens portent des chemises de soie, d'une étoffe écrue, que leurs femmes fabriquent après s'être occupées de leurs magnaneries, et qu'elles
1 Prince cLe Min^rrélie.
S Prince du Gouria.
3 Morceau de gros drap bran qui sert de bonnet aux hommes.
teignent en un beau rouge pour leur usage personnel. Toutes mènent à Koutaïs une existence d'isolement. Elles n'interviennent dkns aucune circonstance de la vie publique. Cependant, les jours de fête, elles se promènent en famille dans les lieux écartés. Des frères ou des parents prennent part à leurs courses ou à leurs jeux. Quant aux garçons, ils se réunissent le dimanche, à l'ombre des plus beaux arbres, pour y danser des rondes. Les plus jeunes chantent un refrain, auquel les plus âgés répondent d'une voix mâle :
BiBfrain dos jeunes. Befrain des plus àgéë.
Femme joUe ... Fort bien.
A^ec brillants yenx. Fort bien.
Regards amoureux. Fort bien.
TaiUe accomplie, Fort bien.
Nez de houris. Fort bien.
Beau front de reine, Fort bien.
Sourcils d'ébène. Fort bien.
Menton de lis. Fort bien.
Lèvres mi-closes. Fort bien.
Où, sur deux rangs. Fort bien.
L*iyoire des dents Fort bien.
Perce les roses, Fort bien.
Bras potelé. Fort bien.
Doigts de henné; Fort bien.
Yoile de neige, Fort bien.
Gentil manège; Fort bien.
Air élégant. Fort bien.
Marche moelleuse. Fort bien.
Rire charmant. Fort bien.
Voix gracieuse; Fort bien.
La Toulez-vous? Fort bien.
n. Les Iraniennes. 23
Il est si doax D*eD être époux.
Mais femme jolie . • .
Veut beaux rubans.
Gros diamants, Riche soierie.
Nouveaux habits, CbAle de Tiflis; Femme jolie Par bouderie.
Donne des soucis; A des amis.
Des artifices.
Et des caprices; La voulez- vous?
Il est si doux D'en être époux.
Mais il en est Chez qui tout plaît; Que Ton adore Pour leur bon cœur; De bonne humeur, Avec Taurore.
Bonnes sans fard , Douces sans art; Toujours aimantes.
Toujours charmantes; Malgré les ans.
Vives, enjouées; Gomme à seize ans Toujours aimées, Les voulez-vous?
Il est si doux D'en être époux.
Fort bien.
Fort bien.
Abl oui.
Ah! oui.
Ahl oui.
Ah! oui.
Ah! oui.
Ah! oui.
Ab! oui.
Ah! oui.
Ah! oui.
Ah! oui.
Ah! oui.
Ab! oui.
Non pas.
Non pas.
Non pas.
Cherchons.
Cherchons.
Cherchons.
Cherchons.
Cherchons.
Cherchons.
Cherchons.
Cherchons.
Cherchons.
Cherchons.
Cherchons.
Cherchons.
Cherchons.
Cherchons.
Ah! oui.
Ahl ouL
Ahl ouL
Le pays qu'on nomme en Europe Mingréliei a, depuis plusieurs siècles, des princes appelés dadians'^. Les rois de Karthli et d*Abkhasief à Tépoque de leur plus grande puissance, partagèrent leurs Etats en satrapies. L'Egrissi, aujourd'hui Mingrélie, échut au grand échanson ou dadian^. Le premier dadian connu est Ghiorghi, mort en 1323. En 1804, Ghiorghi, fils de Katsi , se reconnut vassal de la Russie. Le système féodal est resté Tâme de ces contrées. Autant les Slaves et les Hellènes ont peu de goût pour cette hiérarchie compliquée, autant les Iraniens s'en arrangent aisément. Tous les peuples de ce rameau de la race indo-européenne, qu'ils vivent au Caucase comme les Géorgiens, ou dans l'Europe centrale comme les Germains , sont essentiellement et naturellement aristocrates. Mais dans les provinces habitées par la famille géorgienne ^ l'esprit moderne n'a pu modifier ces tendances comme à Dresde ou à Berlin. La féodalité, qui n'a jamais été contestée, a jeté dans le sol des racines qui semblent indestructibles. C'est dans les Etats du dadian qu'il faut étudier l'organisation primitive des populations ira-
1 Letchekonm, Odichi. Samourzakhan ; tels sont les noms indigènes des proyinces que les Européens comprennent sous le nom de Mingrréliè.
S Les princes Chirrachidzé, qui règrnent comme vassanz de la Snssie en Abkhasie, seraient, d'après le prince P. DOLQOBOUELI, No- Kee, chapitre VU, a une branche de la maison des princes Dadianoff, anciens sonrerains de la Mingrélie. »
3 Chardin croit que ce mot géorgien signifie grand-jnsticier.
4 Dans des contrées , si souvent ravagées par les invasions, il était impossible que le sang de cette famille restât pur. Ainsi, en Mingrélie on constate dans la langue un élément étranger.
356 LIVRE Ui. •
niennes. Poussée à ses dernières limites, cette organisation énerve toute activité. Le Mégrële, obligé de payer au seigneur un impôt pour tout, même quand il marie ses filles, craint d'améliorer sa po* sition pour ne point augmenter ses charges. En accroissant sa richesse, il redoute de fournir un nouvel, alimept à la rapacité du mattre. Telle était FEurope du moyen-âge , organisée par les Germains. Les passions barbares qui agitaient alors notre continent, se sont perpétuées en Mingrélie jusqu'aux temps modernes. Au XVU' siècle (1611-1657), le dadianhévan, aussi célèbre par ses vices que par sa bravoure, s'éprit de Darédjan Chaliké, femme de son oncle. Pour se débarrasser de sa propre compagne» il l'accusa d'adultère, lui fit couper le nez, les oreilles et les mains, et la renvoya chez son père, prince des Abkhazes , après avoir empoisonné ses deux enfants. Ne croirait-on pas lire une de vos histoires occidentales du VUl* siècle? Mais Geneviève de Brabant , ce type populaire des épouses calomniées, rajeuni par les tragédies de Tiek et de Mûller, finit par rentrer dans les bonnes grâces du châtelain de Hohen-Simmeren, tandis que la femme de Lévan vit Darédjan prendre sa place et la conserver.
Les habitants du Souaneth ou Souanes faisaient partie du royaume de Géorgie et d'Abkhasie sous David III et sous la courageuse Thamar, qui soumirent rintérieur du Caucase et le convertirent au christianisme. Redevenus indépendants lorsque les princes géorgiens n'eurent plus la force de tenir le
sceptre du « roi^ » Thamar, ils se décidèrent, après des luttes intérieures causées par les prétentions féodales, à se soumettre aux Russes (1833). Ces robustes montagnards, d'une belle stature et d'une heureuse physionomie, vivent dans la plus profonde misère. Leurs cabanes aux toits plats, percés d'un trou pour livrer passage à la fumée, abritent à la fois les familles et le bétail. Les filles vont nu-tête; les femmes mariées s'enveloppent d'un linge rouge, qui ne laisse voir qu'un œil.. Elles portent un long habit de toile, ordinairement rouge, boutonné par devant, et par dessus un voile grossier de drap qui, en été, est de drap rouge. Quant à leurs idées religieuses, elles sont, en général, aussi imparfaites que leur civilisation. Dans l'Engour, il est à peine resté quelques traces de christianisme et on n'y trouve ni prêtres, ni églises.
1 Lorsque Marie-Thérèse sut enthonsiasmer les Magyars, ils disaient Mssi : « Moriamnr prô rege nostro , Marift-Theresift 1 »
LETTRE IT
ARMÉNIENNES, KOUBDES ET OSSÈTES.
Pétersbourg.
De nombreux rapports ont existé, ma chère amie, entre la nation géorgienne et la nation arménienne. Ces relations sont encore aujourd'hui tellement intimes qu'à Tiflis, la ville principale de la Géorgie, les Arméniens sont beaucoup plus nombreux que les Géorgiens et que le nombre de leurs églises est double. A Erzeroum , la cité la plus importante de la haute Arménie, beaucoup de Géorgiens vivent à côté des anciens maîtres de la ville. Les Bagratides ont régné en Arménie (depuis Achod, 748 après Jésus-Ghrist, jusqu'à Kakig H, 1079), comme en Géorgie. Malgré ces relations fréquentes entre les deux peuples, Tesprit asiatique est plus prononcé chez les Arméniens que chez les Géorgiens. Braves, turbulents et buveurs, ceux-ci ont plus d'un trait commun avec les montagnards du Caucase. Souples, insinuants et même serviles, ayant substitué l'égoïsme du financier au patriotisme de leurs pères , les Arméniens sont plus fidèles aux traditions de l'Asie. Un seul fait caractérise leurs tendances médiocrement européennes, le rôle qu'ils ont accordé à notre sexe. On chercherait en vain une Thamar dans toute l'histoire de l'Arménie. Mais, en re-
LfiS IRANIENNES. f 359
vanche, la femme arménienne, soumise ou résignéot comprendrait à peine les passions d'une Roussoudan on d'une Daredjan. Le christianisme Ta préservée des excès de TAsie, sans lui donner la personnalité plus ou moins décidée des chrétiennes de TEurope. Nous voyons, il est vrai, au temps de la dynastie des Rhoupéniens, Zabel ou Isabelle, occuper le trône (1219) de Rhoupen-le-Grand. Mais c'est là un fait isolé, et le règne de Zabel dans TArménie du moyen-âge n'a pas laissé plus de souvenirs que celui d'Erato dans l'Arménie païenne.
Je vous ai montré déjà, mon amie, les Arméniennes de notre continente Mais il n'est pas sans intérêt de jeter un coup-d'œil sur celles qui vivent encore au sein de la patrie que sainte Ripsima a, autrefois, illustrée par son glorieux martyre. Au siècle dernier, l'Arménie était tout entière sous le joug des infidèles. Elle obéissait aux Turcs et aux Persans. Les conquêtes de la Russie dans ces contrées ont profondément modifié cet état de choses. Aujourd'hui, Erivan, bâti par Erovat II; Van, près de laquelle est le monastère de Yarak, célèbre parmi les Arméniens, parce que Ripsima y planta la croix; le couvent d'Edchmiadzine , « le siège principal de l'Eglise arménienne^», construit sur son tombeau et sur celui de ses héroïques compagnes, sanctuaire vénéré où réside le catholicos, successeur de saint
1 Liyre 1% Les Asiatiques dans les principautés.
2 Histoire, dogmes ^ traditions et liturgie de V Eglise arméniSHne orimtalCt par un Arménien , Paris , 1865 , p. 10.
S60 LIVRE m.
Qrégroire rilluminateur, sont compris dans le goa^ vernement d'Arménie. Erivan, chef-lieû de ce gouvernement, a, encore mieux que Tiflis, conservé son ancienne physionomie. On vous y raconterait plus d'une histoire essentiellement orientale. On vous montrerait, par exemple, la pierre sur laquelle s'asseyait l'infortuné Géorgien qui contemplait au-delà du cours de la Zenga les murs inabordables du harem où résidait le représentant du « centre du monde < d , le sardar Houssein. La belle et fidèle compatriote , à laquelle il avait juré un amour éternel, y était prisonnière. On dit que sOus les yeux de son maître, elle se précipita résolument d'une fenêtre, et qu'elle saisit une branche de saule au moment où elle allait tomber dans le gouffre creusé par la Zenga. Tant d'amour toucha le sardar. « Ne séparons pas, dit-il, des cœurs si étroitement unis, » et il renvoya les deux amants en Géorgie , après les avoir comblés de présents.
Mais l'Asie est le pays des revers étranges. Le jour vint où Houssein eut, à son tour, besoin de commisération. Pourtant il n'en trouva aucune chez le souverain de la Perse , Feth- Ali-chah , qui , furieux de ce que le vice-roi n'avait pu défendre Erivan contre les Russes, le réduisit à une telle misère qu'il fut heureux d'être reçu dans une écurie pour y mourir en paix. Sa femme, Hadgi-Baghioum, n'a pas été un exemple moins éclatant des revers de la fortune. Elle s'était sauvée en Perse après l'invasion
1 Le chah de Perse, héritier du a roi des rois. »
rnsse. Avertie que Tempereur Nicolas était décidé à rendre leurs biens aux anciens sujets du chah qui reviendraient en Arménie, elle retourna à Erivan avec six domestiques pour revendiquer ses immenses richesses. Mais personne ne s'intéressant à la femme d'un vaincu , les autorités ne s'empressèrent point de faire droit à ses réclamations. Tout ce qu'elle put obtenir, ce fut la restitution dune grande maison qu'elle avait fait bâtir elle-même, mais dont les portes et les fenêtres avaient été enlevées. L'hiver est trèsrude en Arménie. L'ancienne vice-reine se vit réduite à s'accroupir dans un coin, où elle tremblait de faim et de froid sous quelques pauvres haillons, n'ayant pour tout serviteur qu'un petit nègre qui ne l'avait pas abandonnée dans son dénûment. Tandis que la justice russe, — dont les lenteurs sont proverbiales, — délibérait sur ce qui avait appartenu à Houssein, elle était, à la lettre, exposée à mourir de misère. Trop fière pour se plaindre , elle voyait sa situation s'aggraver chaque jour, lorsqu'un de ses voisins eut l'idée de s'adresser à la mère du vicegouverneur, et depuis cette époque, Hadgi-Baghioum a cessé d'être exposée à d'aussi cruelles privations. Pour les Arméniens, la conquête, loin d'avoir de pareils inconvénients, leur a paru un coup du Ciel; car ils avaient évidemment perdu tout espoir de reconquérir leur nationalité , et les Persans et les Turcs faisaient peser sur eux le joug le plus lourd. Aussi, lorsque les Russes se furent établis en Arménie , les vit-on arriver en foule de la Turquie et de la Perse pour fixer leur résidence dans une
province qui renfenne leurs sanctuaires les plus respectés et leurs principales autorités religieuses. Depuis la prise d'Erivan, Fémigration est devenue si active, qu'en 1834 le chiffre des nouveaux arrivés dépassait déjà du double le nombre des Arméniens indigènes. Les femmes et les enfants se montraient aussi pressés que les hommes de revoir une terre consacrée par les plus glorieux souvenirs de leur histoire. Mais loin de contribuer à modifier la physionomie d'Erivan, ces familles/ venues des Etats musulmans, y ont plutôt fortifié les vieilles coutumes. Aussi les Arméniennes y vivent-elles absolument comme au temps de la domination des chahs de Perse. Quand on parcourt les petites ruelles tortueuses, bordées de hautes murailles en terre glaise, qui cachent les maisons et les jardins, on aperçoit des fantômes entortillés d'une pièce d'étoffe bleue ou blanche, terminés par deux bouts de pantalons verts ou rouge, qui surmontent une paire de pantoufles. A peine une légère fente à la place des yeux permet-elle à ces bizarres apparitions de saisir quelques rayons de lumière.
Quoique mahooiétans, les Kourdes, qui appartiennent, comme les Arméniens, au rameau iranien, n'exigent pas de leurs femmes ces puériles précautions. Lorsqu'elles sortent, elles abaissent rarement leur voile bleu sur leur visage. On en rencontre même qui ne sont pas voilées et qui ne craignent point de se mêler aux assemblées des honmies.
Lorsque les Russes s'emparèrent du sardariai d'Erivan, Amarat était la résidence du chef des Kourdes
de cette province , qui se sauva en Perse. Les vainqueurs trouvèrent dans la petite forteresse en terre glaise qu'il habitait de vastes appartements et un harem à la persane. Les Kourdes, qui ne Font pas suivi passent Tété sur les sommets du Sinak, du Keurogloudagh , et Thiver, ces nomades cherchent avec . leurs troupeaux un abri autour du Boulakbachi, ou entre les laves déchirées du Tachebouroun, promontoire de TArarat, montagne célèbre où, selon la tradition, s'arrêta Tarche de Noé. Devenus sujets de la Russie , ils se sont habitués à des mœurs pacifiques dans une province oh les autorités militaires ne sont pas d'humeur à tolérer leurs anciens brigandages. En Perse et en Turquie , ils sont restés fort insoumis. Du reste, même dans le gouvernement d'Erivan, leurs femmes se distinguent de toutes les autres par leur humeur turbulente. Mais ce n'est point dans ce gouvernement qu on peut étudier leurs coutumes originales. Les Nestoriennes de cette nation sont surtout dignes d'un examen approfondi. Quoiqu'il y ait dans l'Arménie russe quelques chrétiens de la secte fameuse à laquelle Nestorius a donné son nom^ leur civilisation ne se révèle d'une manière originale que dans les solitudes de la Chaldée2.
1 Les Ezydes , petite peuplade nomade , sont Kestoriens.
8 Un écrivain anglais , M. Asahel GBANT , a publié ane curieuse étude sur les Kestoriens. Malheureusement , il s'obstine & voir dans eette fraction de la nation kourde les trib\u perdues (c'est son expression) d'Israël. Un examen plus approfondi ne lui aurait pas permis de ▼oir un peaple sémitique dans un peuple indo-européen.
t 364 LIVRE III.
Le rameau iranien eist aussi riche en manifes-* tations religieuses que le rameau celtique Test peu. Réformés en Ecosse, dans le pays de Galles et dans une partie de la Suisse romande, les Celtes sont catholiques en Irlande et dans presque toute la France. Il n'en est pas ainsi parmi les Iraniens. La branche germanique renferme toutes les nuances des religions occidentales. La région caucasienne n'est pas moins riche. Dans le Chirvan *, vous verrez en" core à Bakou des adorateurs du feu sacré des Persans, restés fidèles à la vieille religion de Tlran^^ qui fut aussi celle de TArménie dans les temps primitifs. Après la victoire du christianisme, les hérésies primitives n'eurent pas moins de succès parmi ces peuples. Je vous ai dit, mon amie, que le Nestorianisme, vaincu au concile d'Ephèse, s'était réfugié chez les Kourdes. Pour n'avoir pas accepté le concile de Chalcédoine, les Arméniens sont regardés, à tort ou à raison, par les catholiques, comme des partisans d'Entychès^. Quant à l'islamisme , il a eu aussi ses triomphes , et dans le seul gouvernement d'Erivan, ces deux principales fractions comptent des représentants*. On trouve en-
1 Province persane cédée à Temperenr de Rassie.
2 Voyez pour Tétade de cette religion les beaux travaux d'Eugène BUBNOUF, Vendidat' Sade, 1S29-S2; Fapia, 1883.— Dans le commentaire du Vaçna, le sens des livres sacrés de la Perse est révélé pour la première fois par celui auquel on doit Pexplication du Bonddliisme, ce populaire système qui compte an moins 360,000,000 de sectateurs.
3 L'auteur de V Eglise arménienne, etc., par un Arménien , essaie de prouver l'orthodoxie des Arméniens.
4 Les Chiites y sont beancoup plus nombreux que les Sunnites.
core chez les Ossètes un véritable paganisme, combiné avec des traditions et des rites empruntés au christianisme orthodoxe.
En thèse générale , on peut dire que les parties les plus considérables et les plus inaccessibles du Caucase sont habitées par des populations qui n'appartiennent point à la race indo-européenne; tels sont les Tcherkesses, les Lesghes, etc. Une seule nation fait exception, ce sont les Ossètes que les ethnographes les plus compétents reconnaissent pour de véritables Iraniens. Isolé au centre de ces montagnes, ce peuple est le seul chaînon intermédiaire qui rattache maintenant les nations indo-européennes du rameau iranien avec celles du rameau européen.
Le christianisme fut introduit parmi les Ossètes, qui fatiguaient les Géorgiens de leurs déprédations, par les victoires du roi Yakhtang Gourgassal. Mais dans Fintervalle qui sépare le Y' siècle du règne de Thamar, ces montagnards retournèrent à leurs 3uperstitions. La reine magnam'me , qui fit tant d'efforts pour civiliser le Caucase, usa de toute son autorité pour les ramener au christianisme. C'est alors que furent construites presque toutes les églises de rOsseth. Malheureusement, dans les invasions qui se succédèrent, la foi chrétienne finit par subir de si profondes altérations, que l'esprit païen a reconquis presque tout le terrain perdu. Cependant la partie de 1 Osséth qui n'a pas cessé de dépendre de la Géorgie, est restée plus docile à l'influence du christianisme. La domination russe que la majorité
des Ossètes reconnaissent S contribuera sans doute à faire rentrer dans TEglise orthodoxe ces fiers enfants de la montagne 2.
Les fenunes ossètes sont de taille moyenne, elles ont ordinairement le visage rond , le nez camus ou retroussé 3. Leurs yeux sont bleus et leurs cheveux blonds. Quoiqu'elles soient accablées de travail, l'air vif des montagnes et la frugalité maintiennent leurs forces. Cultiver les champs et soigner les bestiaux, telles sont leurs principales occupations. Or, le labour est extrêmement pénible à cause de Tinclinaison des terrains. En revanche, la cuisine est fort simple. La viande se sert sans apprêt. Lorsqu'elle vient à manquer, on la remplace par une soupe de gruau de seigle. Le pain ordinaire est une mince galette d'orge pétrie sans sel et cuite sous la cendre. Quand arrive un hôte, on ne lui impose pas une pareille sobriété. On le fête comme chez les Tcherkesses et Ton tue, en son honneur, une pièce de bétail, le plus souvent un mouton, qu'on apporte sur une claie. Dans ces circonstances, on remplace l'eau par le bagani (bière blanche) ou par le roung (hydromel). Mais il n'est pas de repas
1 M. EVETSKI compte dans la partie de FOssetb , sonmifle à la Bnssie, 20,000 Ossètes et 6200 Khevsonres.
2 Le gouyemement russe, ponr appeler rattention sur ce pays, a fiait publier rimportant travail de M. Alexandre lANOVSKI sur l'Ossetli dans le tome II du Tableau des provinves russes iranseaucasieiuM*' " M. Jules KLAPBOTH, dans son Voyage au Caucase, tome n de l'édition française, avait déjà montré l'intérêt qui s'attaebe à l'étude de ce peuple véritablement original.
3 Les femmes ossètes du district de Tagour se rapprochent beaucoup plus du type géorgien et sont fort belles.
oii l'on ne boive Feau-de-vie de grain. Les femmes elles-mêmes Tapprécient assez; mais n'en usent jamais avec excès.
Comme dans tous les pays primitifs , notre sexe a peu de droits chez les Ossëtes. Les filles n'héritent jamais , mêmes quand elles n'ont point de frères. La femme sans enfants, ou qui n'a qu'une fille, jouit, pendant une année, de la fortune de son mari, afin de pouvoir payer le repas funéraire. Au bout de l'an, elle remet tout le bien au plus proche parent du défunt, chez lequel elle peut s'établir. Si cet arrangement lui répugne , elle lui confie sa fille non mariée et reçoit de lui une petite pension. Il est impossible de mieux maintenir les prérogatives de la barbe.
La législation criminelle est moins inique. La loi du sang étant la même que chez les Tcberkesses et chez les Abkhases , le meurtrier s'expose aux coups de la famille du défunt s'il ne paie pas Tindenmité fixée par des arbitres, dans le cas où la partie lésée consent à un arrangement. Le meurtre d'une femme n'est taxé qu'à la moitié de ce qu'on paie pour un homme. Le viol est mis sur la même ligne que le meurtre, ainsi que l'enlèvement d'une iemme mariée. Si la victime du rapt est une fille, le ravisseur doit l'épouser et payer Vourat (prix d'une fiancée) à ses parents. Ce prix varie suivant la situation de la famille. Le plus élevé est de 140 vaches, le plus bas de douze vaches. Une veuve est estimée la moitié du prix d'une fille. Toute jeune Ossète est obligée d'accepter le fiancé que lui pré-
sentent les siens. Mais si elle avait pour lui une trop grande répugnance, elle aimerait mieux se tuer que de se résigner à un long esclavage. Dans le cas où elle croit pouvoir accepter sa condition , elle fait apporter chez son futur quelques meubles qui composent toute sa dot. Aucune cérémonie ne sanctionne cette union. Cependant, elle implique des conséquences assez graves. Après avoir épousé une femme, un Ossëte ne peut, ordinairement, donner aux enfants de celles qu'il prend ensuite, aucune part de Théritage des enfants de la première femme ; car ils sont considérés comme s'ils étaient nés d'une servante. Le frère du mari se trouve lié par le mariage que contracte celui-ci. En effet, il est obligé d'épouser la veuve, à laquelle on laisse toutefois la liberté de choisir parmi les frères du défunt. Mais, avant de faire ce choix, elle doit donner toutes les preuves d'une sincère désolation, se déchirer le visage, s'arracher les cheveux, chercher même à se blesser avec une arme tranchante ou une pierre aiguë.
Le degré de civilisation des femmes ossètes se juge par leur costume. Dans les familles riches , qui ont des rapports fréquents avec le Karthli, elles s'habillent comme les Géorgiennes, et se couvrent la tête d'un mouchoir ou d'un morceau d'étoffe , ou même d'un bonnet. Dans les tribus voisines de la Kabardah, elles se rapprochent davantage des Tcherkesses« Filles et femmes portent le bonnet rond comme les hommes. Dans la partie russe de TOsseth, elles mettent par-dessus une longue chemise
de coton, ordinairement bleue, un arkhalouk (espèce de mantelet) d'indienne ou de nankin. Leurs pantalons sont , comme ceux des Géorgiennes , de couleur rouge. En hiver, elles endossent une touloune (pelisse de mouton), pareille, pour la taille, à celle des paysannes russes.
n. Les Iraniennes. -^
LETTRE V