‹ Les femmes en OrientChapitre 19 sur 27 · COLONIES ALLEMANDES · texte numérisé non relu

COLONIES ALLEMANDES

Dorpat.

J'ai déjà compté , mon amie , parmi les mesures les plus heureuses que le gouvernement russe ait prises dans le Caucase, rétablissement des colonies allemandes. Les Germains, peuple iranien comme les Ossètes, les Géorgiens, les Arméniens et les Kourdes, se trouvent là au milieu de nations qui partagent avec eux la même origine; mais qui sont loin d'avoir marché du même pas qu'eux dans la route de la civilisation. La fondation de ces colonies remonte, comme presque toutes les grandes mesures, au règne de Catherine II. En 1762, voyant que le vaste empire qu'elle voulait civiliser, était à moitié désert, quoiqu'il contînt des terres d'une admirable fertilité, elle «fit un appel pressant aux cultivateurs étrangers. Catherine n'avait pas les préjugés de l'empereur Nicolas, et son zèle pour la Russie n'était pas inspiré par un patriotisme exclusif. Au lieu d'éloigner de ses Etats les têtes intelligentes et les bras actifs , qui pouvaient rendre tant de services à l'empire , elle vit avec joie accourir des milliers de travailleurs allemands qui formèrent dans tout le pays ces nombreuses et florissantes colonies, qu'on retrouve aux environs de Pétersbourg comme

aux rives du Volga , dans le midi de la Russie d'Europe ainsi que dans les vallées caucasiennes.

Alexandre T' fut fidèle à la politique habile de son aïeule i. Il accueillit, avec la plus sincère bienveillance, les Wurtembergeois protestants, qui vinrent chercher au Caucase un asile contre les armées de Napoléon, dont les escadrons foulaient sans cesse leur terre natale. Ces Wurtembergeois, animés d'un zèle mystique et croyant que la terre, inondée de sang, touchait à son dernier jour, voulaient aller à Jérusalem par la Russie et par la Géorgie. Le gouvernement essaya en vain de les établir aux environs d*Odessa. Ils débouchèrent par caravanes aux environs de Tiflis en 1817. Le général lermoloff leur fit comprendre qu'ils ne pouvaient continuer leur voyage sans s'exposer à la fureur des Musulmans, Persans, Kourdes, Turcs, dont il fallait traverser le territoire. Frappés de l'évidence de ces raisons, ils se décidèrent à s'arrêter. D'autres les rejoignirent en 1818. Les difficultés de l'acclimatation , les guerres avec la Perse leur imposèrent d'abord de rudes épreuves. Mais cette race essentiellement laborieuse et patiente triompha de tous les

1 Le rëgrne de ce prince se divise en deax phases bien distinctes : dans la première, il continue Pierre 1<^' et Catherine II; dans la seconde , effrayé des soulôvements de l'Europe méridionale, il inaugure la politique continuée par son frère. En d'autres termes , après avoir donné une constitution k la Pologne, affranchi tant de serfs, chassé les jésuites , contribué à doter la France d'une charte , il se montre à Laybach et à Vérone aussi réactionnaire que l'empereur François d'Autriche. Lorsque Nicolas monta sur le trône, la Russie était donc entrée dans une voie qui devait momentanément paralyser le développement de l'empire.

obstacles. Aujourd'hui les colonies germaniques sont solidement constituées. Marienfeld et Petersdorf sont dans le Kaketh; la Nouvelle-Tiflis et Alexandersdorf sur la rive gauche du Kour , non loin de Tiflis ; Elisabeththal et Catherinenfeld dans le Somketh; Helenendorf dans le voisinage de Gandjah. Marienfeld et Petersdorf occupent le premier rang. On y trouve du vin, du blé, des chevaux, des fruits en abondance. Chaque maison a sa vigne et son jardin. On admire avec raison dans ces contrées, oii le comfortable est encore si généralement ignoré, la propreté que les ménagères allemandes regardent comme le plus bel ornement de leurs charmantes maisons. Si vous vous rappelez, ma chère amie, ce que je vous ai dit du sérail de Chamyl, vous conviendrez qu'un paysan allemand , préparé par un christianisme éclairé à la vraie civilisation, est réellement plus avancé qu'un prince du Caucase qui commande à des milliers de soldats et qui tient en échec les forces du plus grand empire de notre continent.

Les colonies de la Russie méridionale n'ont pas rendu à la Russie des services moins importants. U y a vingt ans, les colons de la Crimée avaient déjà planté 500,000 pieds de vigne. Les villages allemands sont, dans ces gouvernements, les oasis de la civilisation. Une de vos compatriotes a très-bien exprimé la satisfaction qu'on éprouve en y abordant dans un long et pénible voyage :

« Après une journée passée en voiture , dans Fengourdissement causé par le froid et l'immobi-

lité*, dit M"* Hommaire de Hell, il y a une jouissance infinie à trouver une chambre parfaitement cbaufiee, et d'excellentes gens se mettant en quatre pour vous rendre plus agréable votre séjour chez eux! — Forcés de passer deux jours dans un village allemand, en raison d'un métel (chasse-neige), qui avait éclaté dans la nuit, je n'oublierai jamais les prévenances dont nous fûmes l'objet pendant vingt-quatre heures. Le hasard nous avait fait tomber sur deux bons vieillards originaires de la Prusse . . . Comme dans toutes les maisons allemandes, la principale pièce était ornée d'un beau poêle en faïence et d'un large lit à baldaquin, que nos hôtes voulurent à toute force nous céder. Du matin au soir le mari 2, secondé par une grosse servante, mettait à profit ses connaissances culinaires , espérant ainsi nous faire oublier le mauvais temps. La table, dressée toute la journée, était chargée, jusqu'à l'heure du dîner, de café, de pâtisserie, de bouteilles devin, de jambon, formant le dtner le plus appétissant du monde 3. » Du reste, ne vous étonnez point de cette hospitalité prodigue. Le nom de votre pays est si populaire ^

1 «c On ne peut rien voir de pins affreux, dit un peu plus loin Madame Hommaire de HeU, que ces solitudes neigenses, récemment bonlerersées par des vents ftirieux. Toute trace humaine a disparu. Nulle rontCt nul sentier ne se dessine à travers ces vagues blanches amoncelées les unes snr les autres dans un désordre comparable à celui des flots fouettés par la tempête. »

9 La femme était à moitié paralysée. s

3 a Lei Heppes de la mer Caspienne , etc.. n, chap. XI, par M. et M*"* HOMICAIBE DE HSLL. Il s'agit, dans ce chapitre, de» environs de Taganrok.

4 Cette popularité a commencé et a grandi dans la période consti-

dans le monde qu'il sert de recommandation bien mieux encore dans rt^6a du Kosak ^ et sous la tente du Tatar que dans une chaumière allemande. Madame Hommaire de Hell se platt à Tattester :

Le Tatar, le Kalmouk, le turbulent Kirghise, M^ont yue à leur foyer joyeusement assise, De leurs grossiers repas souvent me contenter.

Ils se disaient entr'eux : accueillons Tétrangère, Mais sans lui demander un sordide salaire. Car elle est d*un pays que nous admirons tous- Dressons sur son chemin nos kibitkas légères, A ses regards offrons nos haltes passagères, Nos fêtes, nos troupeaux et nos nombreux oulouê^*

C'est ainsi qu'au milieu de ces hordes nomades. Dont tant de voyageurs craignent les embuscades, La France me valut un accueil fraternel. ConGante en son nom, qui protégeait ma route.

tutionnelle; car, en 1814 et en 1815, TEnrope entière était unanime dans Tantipathie que lui inspirait le nom français , alors aussi impopulaire en Espagne qu'en Angleterre , en Italie qu'en Russie et en Grèce qu'en Allemagne.

1 a Quelle fausse idée on se fait encore en France de ces bons Cosaques si inoffensifs et si hospitaliers I Les événements politiques de 1814 et 1815 ont laissé dans tous les esprits un profond éloignement pour eux. Mais tels que nous les avons vus chez eux, ils méritent bien peu le sentiment de répulsion qu'inspire leur .souvenir. Nulle part, en Russie, on ne voyage avec plus de sécurité que dans leur pays, et noUe part le voyageur n'est accueilli avec plus d'empressement et de bienveillance. Le titre de Français, surtout, y est une excellente recommandation. » (Les tUppes, etc. , par M. et M™' HOMMAIRE DE HELL, I, chapitre XVm.)

2 Réunion de tentes dont les familles sont soumises à on seul ehef.

Jamais, dans ces déserts, la haine ni le doute A mes impressions ne mêlèrent lear fieL

Les colonies allemandes les plus dignes d'examen sont celles qui remontent à Catherine IL Pendant mon séjour dans la Russie méridionale, j'ai pu m'assurer moi-même de- la prospérité dont elles jouissent et des services qu'elles rendent à Fempire. Cette étude m'a d'autant plus intéressée que les colonies mennonites ont conservé, comme les frères moraves de Sarepta*, l'organisation démocratique de l'Eglise primitive ^, A une époque où vos Parlements se livraient encore à des persécutions atroces contre les réformés, faisaient rouer Calas 3, décapiter le chevalier de la Barre et pourrir dans les galères des milliers de protestants *, Catherine appelait dans ses Etats les héritiers des Anabaptistes ^ et prenait sous sa protection cette race persécutée dans toute l'Europe et que les réformés eux-mêmes ne se résignaient point à tolérer^. Elle a laissé ainsi à ses successeurs des exemples trop souvent oubliés sous

1 Dans la Russie orientale.

2 Voyez les Actes des Apàtru.

S Voyez GABEREL , Voltaire et les Genevois.

4 GABEREL, ibid. ~ et LECERF, Le Protestantisme.

5 £n France, au contraire, les rois «très-chrétiens » ont expulsé leurs sujets les plus laborietix et les plus intelligents pour plaire au dergré. — Voyez le remarquable ouvrage de M. le professeur Charles WEISS, Histoire des réfwgiés protestanU de France ^ Paris, 1863.

6 Encore aiviourd'hni , dans quelques Etats protestants, on les oblige, malgré leurs convictions, k faire baptiser leurs enfants.

le dernier règne; mais auxquels le prestige de son nom finira peut-être par rendre tonte leur autorité. Originaires de la Hollande, les Mennonites s'étaient établis , sous le sceptre de la Prusse , aux environs de Dantzig. Mais, ainsi que les premiers chrétiens, ils avaient horreur du service militaire < et ils regardaient les batailles comme d'atroces boucheries, condamnées par Fesprit pacifique de la loi nouvelle. Dans une monarchie guerrière de telles maximes ne tardèrent pas à les rendre suspects. Aussi s'empressèrent-ils de répondre à l'appel de Catherine. C'est de cette façon que fut fondée la colonie de Cortitz, au bas des cataractes du Dnieper2, à laquelle l'empereur Alexandre témoigna toujours le plus vif intérêt ainsi qu'aux autres colonies germaniques. Les mesures prises sous le règne de son successeur décidèrent, en 1842, un grand nombre de ces colons à essayer de se transporter en Moldavie; mais cette tentative devait échouer. La Roumanie , constamment menacée par l'Autriche , qui lui a enlevé une partie de ses provinces 3, n'a pas les mêmes raisons que la Russie de voir avec plaisir s'établir sur son territoire des colons que les sympathies de race transformeraient, comme les Saxons de la Transylvanie, en auxiliaires des empereurs apostoliques.

1 Voyez FLEUBY, Mceur» de» chrétiens,

2 En 1804, sous Alexandre, d'antres émigrés, Badois et Sonabes, fondirent la colonie de Malochnia Vodi , qui prit une pins grande extension vers 1820.

3 Voyez BOLLIAC , Topographie de la Roumanie.

LES IBANIEISNES. 377

Les villages mennonîtes, très-rapprochés les uns des autres , construits sur le même plan et abrités dans des ravins, forment un remarquable contraste avec les habitations russes de la contrée. Les maisons, bâties en bois ou en briques rouges et bleues , n'ont qu'un rez-de-chaussée élevé. Elles font un effet charmant au milieu de la verdure, avec leurs cheminées en bois sculpté et leurs belles toitures de paille artistement disposées. L'aspect des champs qui les environnent, le bétail qui couvre les prés, tout indique la science agricole de la race germanique qui fournit à l'Europe, avec les Celtes protestants de l'Ecosse i, ses meilleurs cultivateurs. Mais il faut pénétrer dans ces maisons pour voir quelle part les femmes prennent à la prospérité du ménage. Les meubles sont frottés avec soin; les croisées sont munies de rideaux ; partout on aperçoit des fleurs; une armoire vitrée renferme des plats, des tasses, souvent même de l'argenterie; les lits chargés d'édredons s'élèvent jusqu'au plafond. Rien n'est plus aisé que de trouver, dans ces agréables habitations, du café, des gâteaux, de la crème épaisse et parfumée.

Toutefois les mœurs austères des Mennonites ne leur permettent de jouir des fruits de leur travail qu'avec une extrême modération. Chez eux, le lait

1 Voyez LÉONCE DE LAVERGNE , L'Economie rurale eu Angleterre. Remarquez le contraste : Les Irlandais , Celtes catholiques, n'ont jamais su tirer parti d'un sol beaucoup plus riche que l'Ecosse ! Le même contraste existe chez les Celtes de la Suisse romande entre Vaud et le Valais, entre Neuchâtel et Fribourg.

378 LIVRE in.

remplace le vin. Un plat de viande et deux plats de légumes composent leur ordinaire. Les femmes et les filles servent leur mari et leur père, sans prendre place à leur table. Même quand elles sont dans Taisance, elles remplissent dans la maison toutes les fonctions réservées, ailleurs , aux servantes. Leur parure est aussi simple que leur genre de vie. Leur coiffure rappelle celle de vos Alsaciennes. C'est un petit bonnet noir sans garniture, posé sur les cheveux relevés à la chinoise. La robe est en cotonnade bleue, le tablier est de la même étoffe, une collerette blanche, à ourlet plat, complète ce modeste costume.

Les deux sexes sont fort attachés à leur religion qui est peu compliquée. Les membres les plus âgés et les plus considérés de la communauté sont chargés par l'élection * de remplir les fonctions de ministres. Ce sont eux qui, le dimanche, lisent la Bible, font le sermon et entonnent les cantiques. Comme tous les réformés, les Mennonites favorisent l'instruction ; dans un pays où les écoles sont si rares ils en ont autant qu'en Allemagne.

Les colonies mennonites exercèrent une telle influence sur les dissidents russes déportés dans leur voisinage par ordre de Nicolas I", que ces sectaires arrivèrent rapidement à un haut degré de prospérité. Ils construisaient leurs maisons à l'allemande et l'aisance s'établissait dans leurs habitations. Un

1 Dans les Actes des Apôtres, on yoit les pasteurs choisis par l'élection ou même par le sort.

lel spectacle scandalisa Tincurie orthodoxe. Ces malhenreux furent expulsés de leurs villages et transportés sur la ligne armée du Caucase. Des esprits bornés maudissaient alors la tolérance de Catherinela-Grande, parce quils prétendaient usurper dans le domaine de la conscience un droit qui n'appartient qu'à Dieu. Ils ne savaient pas que la persécution est une arme flexible qui se retourne aisément contre ceux qui s'en sont servis. Le glaive qui sert à l'orthodoxie passera, demain peut-être, dans la main de ses adversaires, et l'on autorise les représailles en faisant soi-même appel à la violence. Les païens, persécuteurs acharnés sous Dioclétien , subirent, à leur tour, la loi du plus fort sous saint Constantin et sous Théodose, et l'on sait si les avanies leur furent épargnées ^ !

Les colonies des frères moraves dans la Russie orientale sont un nouveau monument de l'esprit élevé de Catherine IL Les Moraves sont originaires d'un pays que le grande réformateur slave, Jean Huss, avait détaché de Rome. La guerre de trente ans leur devint funeste. La catholique maison d'Autriche poursuivit avec acharnement des chrétiens qui représentaient la liberté religieuse chez les Slaves de l'ouest ^.

1 Voyez comte BËUGKOT, Histoire de la destruction fin paganisme en Occident, Paris, 1835.

2 Les arts ont fait, jusqu'à présent, beaucoup plus pour Jean Huss que les lettres. Le célèbre peintre Lessing , petit-neveu du grrand critique, compte parmi ses plus belles œuvres Jean Huss devant le concile de Constance, tableau que J'ai admiré à Dresde; — et Jean Huss marchant au bûcher.

3 Voyez KBASIK8KI , Histoire religieuse des peuples slaves, — Bohême.

Traqués dans toute rAllemagne comme des bétes fauves par le sanguinaire Ferdinand II, dont les jésuites ont fait lapothéose , ils finirent par trouver un asile en Lusace*, sur les terres du comte de Zinzendorf. Lorsque Catherine fit un appel aux colons étrangers, cinq «frères» se transportèrent sur les bords du Volga pour examiner les lieux» Ils décidèrent qu'un établissement serait fondé à Tembouchure de la Sarpa dans le fleuve, c'est-à-dire dans un pays que les bordes sauvages des Kalmouks environnaient alors de tous côtés. La première «sœur» qui s'installa à Sarepta^, eut pu s'écrier, en prenant possession de ces déserts:

O plaines du Volga, solitudes sauvages.

Où pour tout arbrisseau, l'absinthe au noir feuillage

Croit près des lacs salés, peuplés de pélicans;

Vos larges horizons, vos scènes pastorales.

Votre sable brûlant , yos mœurs orientales,

Ont grandi ma pensée et fasciné mes sens I

Sur ce sol dévasté dont les dunes mouvantes Engloutissent parfois les Kalmouks et leurs tentes. Et ressemblent aux flots par les vents tourmentés; Mon cœur battait d'orgueil ; car j'étais la première Qui, laissant sa patrie et l'Europe en arrière. Venais de ces déserts contempler les beautés^.

1 La Lusace est un pays habité par des Slaves de Touest.

2 Gouvernement de Saratoff. — Ce gouvernement possède plusieurs colonies allemandes.

3 Madame HOMMAIBE DE HELL.

Mais ces déserts étaient alors singulièrement inhopitaliers. En 1771, les Kalmouks faillirent emmener les «frères» en captivité. En 1773, tous furent obligés de chercher un refuge dans Astrakhan,

.... la yille orientale

Qui le long du Volga nonchalamment 8*étale

Et porte le doux nom d*étoile do déserta

D'autres catastrophes mirent leur patience à l'épreuve. L'empereur Alexandre leur ayant donné des témoignages persévérants de sa sympathie, ils finirent par réparer une partie de leurs pertes, sans avoir pu rétablir le grand mouvement d'afiaires dont leur cité fut d'abord le théâtre.

Dans les steppes arides 2 du Volga , Sarepta devait être une colonie plus industrielle qu'agricole. Cependant , ses nombreux jardins , arrosés par des machines à chapelet, produisent toutes sortes de fruits et de légumes. La ville elle-même échappe aux inconvénients de ces régions sablonneuses , grâce aux délicieuses fontaines qui l'arrosent. Chaque maison a kl sienne, et quand, au milieu des plaines brûlantes ^ du Volga, on s'arrête sous les arbres qui ombragent la place publique, on croit arriver dans un autre monde. L'illusion est d'autant plus complète que la misère qui, en Russie, attriste partout les regards, semble inconnue ici.

1 Madame HOMMAIBE DE HELL.

2 n est étonnant qu'on n'ait pas songé à en fixer les dunes par des plantations de pin maritime, comme on l'a fait en France, dans les Undee.

3 Dorant trois mois, le thermomètre y reste à 28^ Réaumur.

La vie des femmes est, à peu près, la même que celle de leurs mères en Allemagne , c*est^à-dire paisible et laborieuse.. Elles se marient fort tard, le mariage étant interdit aux colons tant qu'ils ne peuvent constater des moyens suffisants d'existence. D'un autre côté , un « frère » ne peut s'établir s'il en doit résulter quelque dommage pour un autre membre de la communauté. Les filles se consolent d'un célibat, souvent assez prolongé, à l'aide du travail, de la musique et de la toilette. Au lieu de se contenter, comme les Mennonites, du modeste costume des Alsaciennes, elles suivent les «modes françaises», mais d'une façon qui donne une idée médiocre du goût de ces charmantes personnes. Cependant, si elles sont, en ce point, inférieures aux héritières des Anabaptistes, elles rachètent ce léger travers par de grandes qualités. Elles n'affectent point le rigorisme ascétique des Mennonites. Chacun, à Sarepta, vit d'une manière commode, et s'entoure de tout ce qui peut rendre l'existence facile et agréable. Quoique l'organisation des Moraves laisse l'individu trop dépendant de la communauté , — tendance naturelle aux Slaves, parmi lesquels leur organisation a pris naissance , — on retrouve pourtant chez eux l'esprit de Jean Huss, un vrai saint ^ et une âme essentiellement évangélique. Si ce grand homme n'avait pas échoué dans sa glorieuse entreprise, il est probable que la réformation eût eu un caractère

1 « Des chrétiens ne me pardonnent pas, disait Tillustre Leasing, en parlant de ses tableaux consacrés an martyr de Constance , d'aToir peint la yie d'un saint! »

plus élevé et plus chrétien. Elle eût échappé à la responsabilité des tergiversations de Luther et des rigueurs hébraïques de Calvin.

Ce que je vous ai dit des colonies germaniques de la Russie , mon amie , ne suffira pas à vous faire comprendre Fimportance qu'on y attache au « parti allemand ». Mais ne perdez pas de vue que, lorsque la Russie s'empara des provinces baltiques, elle y trouva la civilisation allemande solidement établie. Cette civilisation doit donc exercer sur Tempire une très-grande influence. Mais ce fait, qui indigne beaucoup de Russes, est, à peu près, universel en Europe. Quelle est, parmi les grandes puissances, celle qui n'ait point à tenir compte de l'élément germanique? La Prusse est fort allemande; le nom même de l'Angleterre lui vient de ses conquérants anglosaxons; l'Autriche présente un groupe compacte d'Allemands au milieu de différentes nations. Italiens ^ Roumains, Slaves, Magyars, etc. ; votre pays lui-même est fier de ses provinces germaniques , la Lorraine, la Normandie, l'Alsace, d'où sont sortis Guillaume-le-Conquérant, Jeanne Darc, Corneille, le Poussin, Kléber; le nom que vous portez est emprunté à ces Germains qui vous ont donné vos deux premières dynasties. La race germanique, qui a joué chez vous un si grand rôle, na pas acquis moins d'importance en Russie, où il est très-facile de distinguer, au premier coupd'œil, un Allemand d'un Slave ou d'un Finnois.

1 Dans la Grande-Bretagne, l'élément germanique (anglo-dano-normand) a fini par dominer les Celtes de TEcosse et de l'Irlande , quoiqa'ils fassent beaucoup plus nombreux.

384 LIVRE m.

La constitution des Slaves est généralement sèche. Leur peau, quoiqu'elle offre des teintes variables, n'a jamais la transparence de celle des Anglais^ et des Scandinaves. Le contour de leur tète, vu de face, représente assez bien la figure d'un carré; car la hauteur dépasse peu la largeur; le nez n'a pas de courbure décidée; les yeux, légèrement enfoncés, sont exactement sur la même ligne; les sourcils peu fournis sont très-rapprochés ; la bouche, qui n'est pas saillante et dont les lèvres ne sont point épaisses, est beaucoup plus près du nez que du menton 2. Comparez ce portrait et votre type alsacien, vous verrez sans peine en quoi une beauté slave diffère d'une belle Allemande.

Quant au caractère, il n'est pas plus semblable que la physionomie. La persévérance est le trait fondamental du génie germanique, le Slave est, au contraire , essentiellement mobile. Le Germain a un tel goût pour la réflexion qu'il a, en Europe, le monopole de la philosophie 3. Les Slaves n'ont, au contraire, aucune aptitude pour les sciences abstraites. Turbulents quand ils sont libres, ils se résignent sans peine, à cause de leur insouciance, à la domination la plus absolue. Cependant, malgré

1 La blancheur des Anglaises a fait dire de leur île qne c'est un K nid de cygnes flottant sur les mers. »

2 Les hommes ont très-peu de barbe, excepté à la lèvre supérieure.

3 Pour donner une idée de l'étrange logique des écrivains étran* gers & réducation germanique , qu'on lise la préface de la Comédie k$h maine par Balzac. Ce peintre admirable de la vie sociale y concUie sans aucune peine le christianisme et le matérialisme, rabsolutisrae et le libre examen, le pape et Swedenborg, etc., etc. !

ces diversités, il est un terrain sur lequel les deux races se rencontrent, — le mysticisme. Hellènes et Roumains n'ont aucun penchant pour Tilluminisme, tandis que vous trouverez chez la femme du mougik les mêmes aspirations que chez la paysanne des bords de l'Elbe et de la Sprée. C'est donc par la philosophie mystique que les Germains peuvent agir le plue efficacement sur les Russes i.

D'ailleurs, les rapports que les événements ont établis entre les deux races, ont été trop fréquents pour que les Allemands n'aient point exercé sur les Russes une très-grande influence. Depuis que la Russie s'est emparée des provinces baltiques, les Allemands et les Russes ont en des relations forcées. EnEsthonie, en Livonie et en Courlande, on trouve environ cinquante Allemands sur mille habitants. En outre, — et cette considération est capitale, — les Allemands forment les classes supérieures. Dans ces provinces conquises sur les Finnois par des nations germaniques, les mœurs et les idées des Germains ont nécessairement jeté de profondes racines. Dans les autres parties de la Russie , le germanisme a eu ses jours de triomphe et de décadence. Mais sous différentes formes l'action du a parti allemand » s'est toujours fait sentir parmi les Russes depuis les origines de l'empire 2. Rurik-le-Normand , et ses com-

1 Aussi Pauteur russe des Etudes politiques et religieuses sur la Russie diyise-t-il les sectes de son pays en deux catégories, dont Tune aurait dû son développement à la propagande germanique.

2 M. GérebtzofT prétend môme que le nom des Russes, comme celui des Anglais et des Français, a une origine germanique.

n. Les Iraniennes. *i5

386 LIVRE m.

pagnons nappartenaient-ils pas à la nation germanique? Pierre-le-Grand n'est-il pas l'élève d'un peuple de cette race * ? La dynastie qui a succédé à la fille de Pierre 1" , n'est-elle point celle des Holstein- Gottorp? Les empereurs n'ont-ils pas, ordinairement, des Allemandes pour mères? Pour mon compte, je ne vois là rien d'effrayant pour le patriotisme russe! Je comprends que les Slaves du sud, qui ont vu l'Autriche leur enlever plusieurs provinces, redoutent les empiétements des Allemands. Mais un Etat de 70,000,000 d'hommes qui, en 1813, a sauvé l'Allemagne des mains de Napoléon; qui a, plus tard, arraché complaisamment François-Joseph aux Magyars victorieux, peut laisser sans crainte se développer dans son sein le génie scientifique et l'esprit laborieux des Allemands. La nation russe qui forme une masse compacte de 32,000,000 d'hommes, — tandis qu'en France il n'y a que 32,000,000 de Français sur 36,000,000 d'habitants, et dans la Grande-Bretagne, que 19,000,000 d'Anglais sur 30,000,000, — la nation russe ne doit pas redouter quelques milliers de Germains, généralement instruits, disposés à se rendre utiles et aussi attachés à l'empire que les Normands , les Alsaciens et les Lorrains sont attachés à la France. Aussi la politique des empereurs a-t-elle été, jusqu'à Nicolas I", d'attirer sur leur territoire des professeurs, des ouvriers et des colons, destinés à devenir le noyau de cette classe moyenne qui fait la force de votre pays et qui lui

1 Les Hollandais.

a donDe tant de grands hommes : Corneille, Bossuet, Pascal, Racine, Molière, Voltaire, etc. La persévérance du caractère germanique, unie à la vivacité slave, peut rendre de grands services à ce pays. Un spirituel romancier, le comte Sollohoub, en convient loyalement : « Nous autres Russes , dit Tauteur de la Pharmacienne, nous accusons souvent les Allemands de prendre la place que nous avions rêvée, d'atteindre au but que nous ambitionnons. N'est-ce pas notre faute? Ils persévèrent dans leurs projets, tandis que nous chancelons ; ils poursuivent sans relâche leurs efforts, tandis que nous épuisons en un instant notre ardeur pour retomber ensuite dans une molle indifférence. N'est-ce pas tout simple alors qu'ils nous barrent le chemin et s'emparent à nos yeux de l'emploi et des distinctions que nous désirions obtenir? »

J'ai eu bien des occasions, depuis que je suis en Russie, d'étudier les Allemandes de ce pays, et je les ai trouvées, soit dans les colonies agricoles, soit dans les villes des provinces baltiques, à peu près telles que je les ai vues à Berlin, à Dresde, à Munich. Sans être aussi exemptes que le prétendent les Teutomanes des entraînements de la faiblesse humaine, elles ont d'éminentes qualités que la partialité pourrait seule leur contester. Elles possèdent le goût des arts et de l'instruction , la science de la vie pratique, un esprit d'ordre et d'économie vraiment exceptionnel. La réforme a popularisé le savoir en Allemagne , en faisant d'un livre la règle de la foi. La compagne ou la fille d'un professeur à

rUniversité de Dorpat a certainement rintelligence plus cultivée que les riches marchandes de Moscou et de Pétersboiirg. Aucune paysanne russe ne peut être comparée à l'active moitié d'un cultivateur allemand des colonies. La persistance des tendances originelles de la race germanique peut être ici constatée partout. C'est une grande joie pour les voyageurs qui appartiennent aux contrées où elle domine de retrouver dans ce pays certains intérieurs où leur civilisation, vraiment originale, se conserve sans beaucoup d'altérations. M. le professeur Hansteen, qui raconte avec tant de candeur toutes ses impressions, n'oublie jamais de décrire minutieusement les oasis où il rencontre vivantes les habitudes de sa race. Les Allemands sont trës-fiers, en général, de l'influence qu'ils ont acquise dans l'empire, et quoiqu'ils ne soient nullement disposés à accorder aux Slaves ^ le sentiment du Recht qu'ils refusent également aux Hellènes, aux Celtes et aux Latins, ils sont plus indulgents pour la Russie que vos compatriotes 2. Il sufGt de comparer l'ouvrage du baron de Haxthausen et celui du marquis de Custine. Le premier voit tout en rose , et le second tout en noir, quoiqu'ils soient, l'un et l'autre, fort attachés au catholicisme. M. Hansteen , savant avant

1 Cette opinion des Allemands sur les Slaves est exprimée d'une manière très-naïve dans le roman de FBEYTA6, Doit et avoir.

2 Par compensation, le vieux parti russe accable les Français d'anathèmes. — Voyez l'ouvrage de OÉBEBTZOFF. Ces Slavophiles, comme ils se nomment, parlent d'eux-moines comme OIOBEBTI des Italiens dans H primato deW Italia. — Exagérations également inacceptables.

tout, n*a pas les préoccupations politiques des deux écrivains que je viens de citer. Mais il se sent bien disposé envers la Russie, toutes les fois qu'il retrouve ces professeurs allemands qui perpétuent à leur foyer les traditions de la Germanie. Il nous raconte avec tous les détails désirables comment il a dîné chez « le conseiller d'Etat professeur Janisch, » et comment celui-ci a dirigé l'éducation de M"* Janisch. « Sa fille Caroline , dit-il , âgée de vingt ans , étai* très-active; outre le russe, elle parlait très-bien le français et l'allemand, comprenait l'italien et le polonais et était plus versée dans la connaissance de de la littérature européenne que ne le sont , en général, les jeunes filles . . . Elle me montra une grammaire danoise, m'assurant qu'elle voulait apprendre la langue d'Ôhlenschlâger , afin de lire ses ouvrages en danois. » M. le professeur Hansteen éprouve plus ou moins ces surprises agréables chez les autres professeurs allemands de Moscou. «M. le conseiller d'Etat, Fischer von Waldheim , professeur de zoologie, » lui paraît avoir « quatre filles charmantes et une femme aimable. i>

Quand même on n'accepterait pas comme articles de foi toutes les admirations du célèbre astronome, on serait pourtant obligé de convenir que M. Hansteen eût en vain essayé de constater dans la bourgeoisie indigène une culture intellectuelle aussi avancée et des goûts aussi sérieux. Ces ménages bourgeois de race germanique contribuent donc efficacement par leurs exemples à donner aux familles russes de leur condition d'excellents exem-

pies de progrès. On s'est demandé pourquoi , tandis que les autres nations de l'Eglise orthodoxe sont toutes, Valaquie, Moldavie, Grèce, Serbie, attachées au régime constitutionnel , la Russie semble destinée à vivre longtemps encore sous un gouvernement absolu. La raison en est simple. Les pays que je viens de nommer, délivrés du servage, possèdent tous une classe moyenne, plus ou moins avancée. Or, la classe moyenne est un élément essentiel pour l'organisation d'une monarchie tempérée. Comme elle natt à peine en Russie, il ne faut pas s'étonner si l'on ne trouve point dans la masse de la nation les mêmes tendances qu'en Grèce ou en Roumanie.

Page 1