‹ Les femmes en OrientChapitre 21 sur 27 · II. Les Finno-Samoïèdes · texte numérisé non relu

II. Les Finno-Samoïèdes

que temps sa petite cour. L'étranger est accueilli dans les châteaux avec une hospitalité cordiale, et il pourrait s'y croire dans un des pays allemands les plus civilisés.

Riga, capitale de la Livonie, n'est pas moins avancée ^ Cette cité, la seconde ville de commerce de Fempire russe, voit entrer chaque année dans son port 1300 à 1500 navires. La ville proprement dite, élégante et bien bâtie, est habitée par une population presque germanique. En vain la vieille bourgeoisie de Riga lutte contre le voisinage envahissant des Russes établis dans les faubourgs. L'intelligence commerciale des Russes et Tappui qu'ils trouvent dans le gouvernement, tend chaque jour à faire perdre du terrain aux bourgeois livoniens.

La noblesse de la Courlànde, de la Livonie et de TEsthonie, provinces qui ont conservé le nom d'allemandes , maintient dignement l'honneur de la civilisation germanique. Ses habitudes, son esprit éclairé, la dignité de ses manières prouvent qu'elle comprend de la manière la plus élevée les principes de la réformation et les besoins du siècle. Les gentilshommes de ce pays ont remplacé les satisfactions du luxe et de la bonne chère par les jouissances plus délicates des lettres et des arts. On trouve chez les femmes la même distinction. Les compatriotes de M"* de Kriidener^ unissent à une intelli-

1 Dorpat , autre cité Uvonienne , où Théroïque Gastave- Adolphe a fondé une Université, est le foyer intellectuel des provinces baltiquM et transmet à la Russie entière la haute science germanique.

2 Julie de Wittinghof , baronne de Kriidener , est née à Riga en

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gence cultivée, sérieuse, dénuée de pédantisme, à un caractère noble et tendre les formes les plus séduisantes. Leurs yeux bleus , leur blonde chevelure, leur taille svelte, font songera ces blanches vierges du nord, idéalisées dans les chants de VEdda. Elles aiment passionnément leurs maris qui sont aussi beaux qu'elles sont charmantes. Elles travaillent à les attacher à leur intérieur par un sentiment de la vie pratique qui n'exclut point les recherches exquises de rmstinct poétique.

La bourgeoisie de Mittau , de Riga et de Réval, n'est pas indigne de la race des chevaliers. A Rêvai, capitale de l'Esthonie, les descendants de Tancienne noblesse se tiennent encore autour de la cité nobiliaire, « le dôme », sans se mêler à cette bourgeoisie, réléguée, comme au moyen-àge, dans les bas quartiers de la ville et en dehors des portes voûtées, menant au sanctuaire entouré d'un mur épais qui leur est demeuré fermé, malgré tout le sang répandu déjà par les querelles de caste, tant l'idée aristocratique est enracinée dans les pays de civilisation allemande! On retrouve pourtant parmi ces bourgeois dédaignés les mœurs laborieuses, le patriotisme municipal , la stricte économie , l'activité industrielle des villes hanséatiques de l'Allemagne.

1764. «Madame de Kriidener, dit M. Gallet de Kulture, à bon droit célèbre par l'ébloai8sant prestige de son imagination , était une femme vraiment femme , qui fit de la charité un devoir , mieux qu'un devoir, une Joie, qui fonda des maisons de refuge pour les criminels et les pénitents et qui sema autour d'elle les douces paroles et les espoirs spiritualistes. » Elle mourut en Crimée, environ un an avant la mort d'Alexandre, à Taganrok.

C'est UD grand chagrin pour leurs femmes quand quelque grande dame de Pétersbourg a la fantaisie de venir prendre à Réval des bains de mer, et qu'elle apporte avec elle les habitudes de luxe et de dépense qu'elles savent éviter avec tant de soin. Elles prétendent que ces coutumes étrangères gâtent la simplicité de la cité de Valdemar 11 et leur rendent la vie plus difficile, à cause de la lutte qu'elles doivent soutenir pour rétablir les principes d'ordre et faire rentrer les fournisseurs dans les anciens usages.

Mais cette tâche devient chaque jour plus compliquée ; car les femmes russes appartenant à la noblesse sont aussi prodigues et aussi imprévoyantes que les Allemandes sont économes et vigilantes i. Or, l'été on vient à Réval des points les plus éloignés de l'empire , aussi bien de Moscou que de Pétersbourg. Réval tend à devenir pour l'aristocratie de la ville impériale , à peu près ce que Dieppe est pour Paris. Il est vrai que la capitale de l'Esthonie est dans une charmante situation et que ses environs, d'ailleurs ravissants, paraissent un paradis quand on vient de la triste Ingrie oii Pierre-le-Grand a eu la malheureuse idée de bâtir une capitale. Lorsque je suis arrivée à Réval par le bateau à vapeur de Pétersbourg, j'ai éprouvé un véritable sentiment d'admiration en contemplant cette délicieuse

1 II est vrai qn'à Réval comme ailleurs, la race germanique se distingue par une prodigieuse quantité d'enfants, qui rend l'économie indispensable.

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cité que couronnent le dôme et ses hauts édifices et qu'entourent de magnifiques ombrages et de charmantes maisons de campagne. J'habite une de ces maisons, blanche et neuve, qui donne, dun côté, sur la mer, de l'autre sur le parc de Catherinentbal. Si vous saviez, mon amie, combien je pense à vous pendant les heures de la matinée que je passe sur un de mes balcons ! Non loin de là murmure un petit ruisseau dans des touffes de myosotis, tandis que les rossignols chantent sous la feuillée. Le soir, je vois de l'autre balcon, qui domine la mer, resplendir le dôme et briller au loin sur les flots Técume phosphorescente des vagues de la Baltique. Je n'ai pas besoin de me déranger pour contempler à mon aise les feux d'artifices qui éclatent devant le casino, oit chantent ces chœurs d'étudiants que j'ai tant de fois entendus dans le nord de l'Allemagne. Comme la promenade est recommandée aux baigneurs, nous faisons de fréquentes excursions, la belle Lucie *** et moi, aux environs de la ville. Nous allons fréquemment visiter les ruines de Marienthal, habitées, autrefois, par des nonnes de l'ordre de Sainte-Brigitte. Brigitte , fille d'un prince suédois, naquit au commencement du XIV' siècle. Après la mort de son mari, elle quitta ses huit enfants pour fonder l'abbaye de Wadstena et partit pour Rome à l'âge de soixante-neuf ans, afin d'obéir à une vision. Tous les personnages canonisés de cette époque étaient sujets aux hallucinations ^ Mais si les

1 Voyez Dr. BRIERRE DE BOISMONT , Les Haltueinations on IH$-

fondateurs d'ordre sont des visionnaires, leurs héritiers ne pèchent point par Texcès d'exaltation. Les traditions laissées par les filles de sainte Brigitte sont médiocrement édifiantes. Du reste, ne croyez pas qu'à mes yeux les nonnes de l'Eglise orthodoxe soient plus impeccables que celles de l'Eglise romaine. Les faits prouvent .que partout les théories impraticables produisent les mêmes abus<.

Mais laissons les ruines , pour vous parler du présent. Les riches domaines des environs de Réval, Wiem, Tischert, Wetenhof, Lovenruth, Ziegelskoppel, Schwarzenbeck , etc., sont, tour-à-tour, le but de nos promenades. L art et la nature ont contribué à faire de ces belles habitations de charmantes résidences d'été, et quand on les a visitées, on doit souhaiter de voir la Russie entière prendre pour modèles des provinces dont la civilisation est déjà si avancée. L'amour-propre national ne pourrait s'en attrister, puisque tous les jours, dans un Etat, on emprunte à ses compatriotes quelques-uns des perfectionnements qu'ils ont obtenus. En France , un Gaulois du Berry ou de la Bretagne ne songe pas à s'attrister quand on lui propose pour exemple l'industrie des Allemands de l'Alsace ou l'agriculture des Scandinaves de la Normandie.

Quand on vit, en été, dans les provinces bal-

toire raisonnée des apparitions , etc., 2' édition, 1858;— Dr. CALMEIL, De la folie conHdirée sous le point de vue pathologique, philosophique, historique et judiciaire, 1845; — Dr. LÉLUT, Démonde SocraU et L' Amulette de Pascal.

1 Voyes la Vie monastique dans l'Eglise orieniale, 8* édition.

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tiques, on aurait volontiers envie de s'y établir d'une manière définitive. Mais quoique ce climat vaille mieux que celui de Moscou, l'hiver y est pourtant d'une rigueur excessive» Une aventure, arrivée pendant l'automne de 1817 à une femme dans un village de l'Esthonie , vous en donnera une idée. Le 17 novembre, un traîneau qui contenait une personne évanouie, s'arrêta à l'entrée de ce village. Revenue à elle, la pauvre femme raconta qu'elle était partie le matin, avec ses trois enfants, pour aller voir une tante malade, Poursuivie par les loups affamés, elle avait, disait-elle, été obligée de leur jeter successivement ses trois enfants. Ce récit parut faire une pénible impression sur les paysans. Un jeune homme, nommé Franz Pohiing, qui fendait du bois, s'approcha la hache à la main : « Malheureuse , dit-il avec animation, tu n'as pas craint d'agir ainsi? Tu as osé jeter aux loups, pour sauver ta vie, tes enfants, tes trois enfants, au lieu de mourir avec eux? A genoux! à genoux! tu vas recevoir le châtiment de ton crime. » En vain , l'infortunée essaya-t-elle de recourir aux villageois, l'indignation les avait rendus muets et impassibles. Lorsqu'elle eut récité l'oraison dominicale, ils se contentèrent de répondre : « Ainsi soit-il ! » et le bourreau improvisé put accomplir paisiblement sa tâche.

Trois mois après, Pohiing, qui s'était volontairement constitué prisonnier, comparaissait devant la cour criminelle comme coupable d'assassinat. Il répondit avec assurance aux questions du magistrat: « Trente personnes , dit-il , ont été témoins de cette

action et cent D*eussent pu m'en détourner. Cette femme avait jeté aux loups ses trois enfants. Est-ii un crime plus révoltant? Quand un péril menace ses poussins, la poule les défend du bec et des ailes, la femelle de Tanimal le plus stupide et le plus poltron devient intelligente et courageuse pour protéger ses petits. J'accepte donc complètement la responsabilité d*un acte de justice évidente et si je dois l'expier par ma mort, je mourrai en paix. » L'empereur Alexandre 1" trouva probablement que cette défense avait quelque fondement; car la sentence qui condamnait Franz Pohling à la peine capitale fut commuée en dix ans de détention, et même quelques mois après, le jeune homme fut rendu à sa famille.

LETTRE II

LES FINLANDAISES.

HelHngfori.

La petite rivière Ischora, que les Suédois appellent Inger, a donné son nom à Tlngrie, qui fornae aujourd'hui la plus grande partie du gouvernement de Pétersbourg. Les Finnois ^ de ce gouvernement n intéressent guère le touriste, qui trouve à Pétersbourg un spécimen de cent peuples qui, dit-on, vivent sous le sceptre des successeurs de Pierre. Quand on veut étudier cette race intéressante , il faut traverser le golfe qui sépare l'Ingrie du Grand- Duché de Finlande, le pays des lacs, «la douce Suomi » des antiques ballades.

Le climat de la Finlande est rigoureux^. Un hiver 3 de sept mois ne permet pas de jouir beaucoup des lacs transparents dont le pays est couvert. De ces lacs et des marais s'exhalent des brouillards glacés. Mais la contrée apparaît dans toute sa beauté lorsqu'un brûlant soleil de juillet* éclaire

1 Les Ingrriens ou Isoriens.

2 En Ostrobothnie , les cerises sont une rareté. Voyez REIN, SiatUHk Teekning at Storfurstindôtnet Pinland. Helsingrfors, 1843.

8 En 1843«44, pendant six semaines, le thermomètre resta à 40® audeMons de séro.

4 L^été est à la fois court et brûlant. Le printemps et Tantomne n^existent guère que sur le calendrier. ,

410 LIVRE fV.

les rochers rougeàlres, les pierres couvertes de mousses veloutées, les prairies d'un vert d'émeraude. les cascades cristallines d'Uba, d'Imatra, dlgoroïs et de Verkaiis. Malheureusement, un jour mélancolique enveloppe ces belles scènes la plus grande partie de l'année. Les lacs, noyés dans d'épaisses vapeurs, se rembrunissent, les prairies prennent un aspect sinistre, et le voyageur écoute avec tristesse le bruit des tempêtes septentrionales dans une contrée dont une partie semble déserte. Sur la route d'Abo à Helsingfors, dans un espace de 240 verstes, on ne trouve ni villes, ni hameaux.

L'ancienne mythologie finnoise était en rapport intime avec la tristesse naturelle de cette nature sévère. Inconnue ou, pour mieux dire, oubliée jusqu'à nos jours, elle doit sa résurrection à un homme dont la renommée est aujourd'hui européenne, M. le docteur Lœnnrot, professeur de langue et de littérature finnoise à l'Université d'Helsingfors. Après avoir erré des années entières dans les cabanes des paysans et des pêcheurs, cet éminent professeur a fait paraître deux cycles poétiques du plus grand intérêt. Le premier, intitulé «le Kalewala\ épopée nationale, jette un jour très-vif sur l'ancien paganisme finnois. Le second, le Kanteletar^ est l'expression des émotions naïves et des rêves mélancoliques du peuple finlandais 3. Si, le long des côtes et dans l'enceinte

1 Helsingrfors, 1835, 2« édition.

2 Ou Chant de la harpe, Helsingfors, 1841 , 3 vol. — Ce recueil contient 652 légendes on ballades antiques.

3 Voyez encore LŒNNROT , Proverbe* finnois (Soomen kaosan 8a-

LES FIXNO-SAMOIÈDES. 411

des villes où les poètes de nos jours < trouvent la plupai*t de leurs lecteurs, le sentiment de la poésie indigène s'affaiblit chaque jour, il subsiste encore énergique et vivace dans l'intérieur du pays. « Là, dit M. le docteur Lœnnrot, il n'y a peut-être pas de paroisse , qui ne compte plusieurs poètes. »

Quoique le Kalewala^ contienne une multitude de détails pleins d'intérêts relatifs au polythéisme des Finnois, je les laisserai pourtant de côté pour résumer les détails très-importants qu'il donne sur la condition des femmes parmi des peuples dont le caractère diffère , en tant de points , de celui des Germains et des Slaves leurs voisins.

A peine le monde est-il créé, — ou, pour mieux dire, organisé 3, — par « le vieux, le brave Waïnàmoïnen^ », qu'une femme, destinée à jouer un grand rôle dans la légende finnoise , apparaît sur la scène ; c'est la magicienne. Ne vous en étonnez pas, mon

nalaskuja), 1842; — et Collection d'énigmes (Suomen kansan arvoituksia),

1 Ces poètes se rattachent à la littérature Scandinave. Tels sont BERNDTSSONi CYGNŒU8, NERVANDER, TOPELIUS. Le professeur RUKEBËRG marche à leur tête. Ses poésies , écrites en suédois, ont paru à Helsing^fors , 1851 , en deux volumes.

2 Ce recueil renferme trente-deux runas , formant une sorte d'épopée sur la principale des divinités finnoises, Waïnamoïnen , et sur le forgeron divin, Ilmarinen. — Le célèbre philologue finlandais Castrén Ta traduit en allemand (1841) avec d'excellentes observations. — M. Léouson-le-Duc en a publié une traduction française, Paris, 1845.

8 L*ldée de création est une idée inconnue à l'antiquité. Tous les livres sacrés des anciens peuples supposent l'éternité du monde. La Gtmèse elle-même ne s'écarte pas de cette idée. — Voyez VACUËROT, Bisioire de V école d'Alexandrie.

4 Kaltwalui première runa.

amie, la magie est Tessence même du paganisme finnois. Ce paganisme, essentiellement dualiste comme la religion des anciens habitants de Flran, met aux prises deux ordres de divinités, les bonnes et les méchantes. Or, le but de la magie est de s associer les dieux bienfaisants et de neutraliser Tinfluence des mauvais. N'est-ce pas ce que fait le catholicisme lui-même lorsqu'il offre aux saints des cierges, des pèlerinages, des neuvaines, etc., et qu'il exorcise les démons? Mais si les catholiques ont besoin, pour obtenir les faveurs du ciel et contenir Tenfer, de recourir à l'intervention d'un sacerdoce auquel ils prêtent des pouvoirs surnaturels, le Finnois croyait qu'il suffisait de s'adresser an magicien, personnage encore fort respecté chez les nations finno-mongoles qui sont restées les plus fidèles aux tendances de leur race. J'ai dit « au magicien » et non pas à la magicienne. Car les Finnois ne pensaient pas, comme les Hellènes * et les Latins, peuples très-peu galants * que notre sexe eût pour la sorcellerie une aptitude particulière. Louhi, «l'hôtesse de Pohjola, Louhi, la vieille édentée s » est une des exceptions admises par la tradition. Aucun magicien ne possède un pouvoir supérieur à celui dont elle dispose. Non seulement elle peut changer* de formel; mais elle

1 Voyez première partie, livre V, Les HeUënes.

2 Voyez Emile DESCHANEL , Le mal qu*on dit des femmes.

3 Kalewaia, II* mna.

4 Aa XVI* siècle, nous voyons encore François Xavier jonir de la facnlté d'être, en même temps, dans plusieurs endroits. Les Jésuites, qui ont composé ces légendes , ne semblent pas surpris de cette ubiquité.

5 Kalewala, XXIIl* runa.

L£S FINNO-SAMOIÈDES. 413

« saisit par ses enchantements » la lune et le soleil qu'elle parvient, pendant plusieurs années ^ à soustraire à tous les regards. La liturgie latine, qui affirme que « Dieu obéit à la voix de Thomme ^ » quand le prêtre célèbre la messe, se trouve ici presque égalée. Cest que la poésie des temps primitifs est beaucoup moins timide que celle des âges postérieurs. Le moyen-âge n'était-il pas un a siècle de foi » comme l'époque dont le Kalewala nous peint les mœurs et les croyances ?

La magicienne Louhi caractérise cette époque. Sa fille est, au contraire, un type destiné à une plus longue durée. On peut même dire que les traits essentiels de la jeune Finnoise, telle qu'elle existe encore de nos jours, se retrouvent dans le portrait de la « vierge de Pohjola. »

Dans les « régions glacées », occupées par un peuple finnois, les Lapons, « dans la sombre Pohjohla, dans la triste Sariola, » se trouve «l'honneur de la terre et la gloire de l'onde. » Cette vierge sévère, « sans pitié pour les jeunes hommes, » est d'une beauté « merveilleuse. » — « La blancheur de ses os brille a travers ses chairs transparentes, et l'ivoire de ses os est si clair qu'on y voit couler la moelle. x> Les a ceintures d'or » et les a tuniques de laine les plus précieuses » rehaussent l'éclat de ses charmes ^ Malgré les mœurs rigides que la lé-

1 KatewaiOj XXVI* runa.

2 Obediente Deo voci hominis.

3 KaiemalOy V* runa. — Dans une autre runa, outre les ceintures,

iiï LIVRE IV.

gende^ d'accord avec les idées de la Finlande moderne, lui attribue» il ne lui est point interdit de partager sa couche avec celui qui « s'efforce de gagner son cœur 2. » Sa vie est laborieuse dans une contrée où la lutte contre la nature est perpétuelle. « Chaque jour, au lever de l'aurore, la fumée s'élève épaisse de la maison de la vierge, la navette court rapide comme l'hermine entre les pierres, le fuseau crépite comme le pic vert dans les branches, l'ensouple^ tourne rapide comme l'écureuil dans le pin ^. » Ecraser le grain sous la pierre à broyer est une de ses occupations. 11 faut quelle chauffe 1q bain avec des nalko (éclats de bois sec), ramassés par elle dans les taillis, qu'elle prépare le savon avec du lait caillé et de la moelle et qu'elle remplisse la chambre de vapeur^. C'est à elle que revient le soin d'aller laver à la rivière les vêtements de la famille ^

Des filles aussi actives, non-seulement n apportent point de dot à leur fiancé ; mais celui-ci est obligé de les acheter. « La vierge est vendue » au

le poète mentionne a les beaux anneaux » et les a boucler d'oreiUes » {Kntetoala^ XI' runa).

1 Voyez Kalmoala, XXII" runa, à quel abandon sont réservées les filles qui passent pour avoir été séduites.

2 Kalewala, V runa. — C'est le Kiltgang de la Suisse allemande.

3 Les ensouples sont de gros cylindres qui font parti du métier du tisserand.

4 Kalewala^ XII' runa.

5 KaUioala, XI* runa.

6 Kalewala, XVIII« runa.

LES FiNNO-SAMOlEDES. 415

mari . afin qu'elle soit « la colombe de son côté , l'épouse éternelle <». Puisse-t-il, comme «le joyeux Lemmikainen », après l'avoir payée à ses parents, la considérer comme la moitié de lui-même ! « Quand je mangerai, elle s'appuiera sur mon sein; quand je marcherai, je la porterai dans mes bras; quand je m'arrêterai , je la soutiendrai sur mes épaules ; quand je dormirai, elle reposera à mes côtés 2. » Une pareille union est, aux yeux des Finnois, l'idéal d'une existence parfaite ; car le « cœur des épouses heureuses est semblable à l'aurore di printemps. » Mais celle qui a fait un mauvais choix « pleurera toute sa vie, gémira toute l'année, parce qu'elle a quitté la maison paternelle, déserté le pays de son enfance, la demeure de sa nourrice. » Elle, qui était 0 comme un roi dans sa cour » est devenue « comme le serf de la Russie 3. »

Un acte dont les conséquences paraissent avec raison si graves aux Finnois, devait occuper une grande place dans leur poésie traditionnelle. Aussi le Kalewala l'a-t-il célébré d'une manière toute particulière. Aucun détail n'a été passé sous silence, et nous pouvons ainsi, — spectacle plein d'intérêt, — assister à des noces finnoises de la période païenne.

La puissante magicienne, Louhi, «l'hôtesse de

1 Kalewala , XII* runa. — Ailleurs (XV* runa) , elle est appelée « vierge achetée » et •« colombe vendue ». — Voyez aussi XVI* runa.

2 Kalewala, VII* runa.

3 Kalewala, XV* runa.

Pohjola » a « vendu » sa fille Siika au « noble ouvrier Ilmarinnen, le forgeron divine » On fait donc chez elle les apprêts d un festin digne de Gargantua ; car a le bon peuple » doit être « rassasié » et la table « ouverte à la grande foule. » Quand les préparatifs sont achevés, « Thôtesse de Pohjola» envoie faire ses invitations : « Petite servante, dit-elle, rassemble le peuple, invite au festin la fpule des hommes : pauvres, riches, blessés, paralytiques, aveugles. Invite le vieux Waïnàmoïnen, comme le plus grand chanteur 2; mais n'invite pas le beau Kaumomieli, le joyeux Lemmikainen; car il est trop porté a la dispute^. »

Lorsque le fiancé arrive, suivi de « cent compagnons » avec un bruit de traîneaux pareil à celui des « ondes bouillonnant contre le rivage, » il est reçu par sa belle-mère à la porte de la tupa. Quand il en franchit le seuil, après avoir souhaité la paix à cette pirtti de sapin, l'hôtesse lui répond avec la même cordialité : « Salut à toi, viens dans ce petit nid , dans cette humble cabane. » Puis , à sa voix, les jeunes filles du village, « tendres colombes », tirent le feu de l'écorce , apportent la flamme avec la torche de pin qui exhale une noire fumée. Cette fu-

1 Si Waïnàmoïnen est le dieu suprême des Finnois, le dieu de rhmrmonie et, par conséquent, de l'ordre, Ilmarinnen est leur Vnlcaln, leur

Htpaiaros. Frère de Waïnàmoïnen, il a fait le ciel et forgé le couvercle de l'air.

2 Ce dieu joue, plus d'une fois , chez les Finnois le rôle d'un Orphée céleste. Il est alors nommé le runoia éternel.

a Kaiewala, XIII* runa.

LES FINNO-SAMOIÈDES. 417

mée, empêchant la belIe-mère «de voir les yeux de son gendre», elle fait apporter un flambeau, et « éclaire la tupa avec la cire ». — Lorsqu'elle s*est assurée que les yeux dllmarinnen sont « clairs comme l'écume de la mer, bruns comme le roseau de la mer, beaux comme le jonc de la mer, » elle donne Tordre à la servante de servir la bière dans la coupe aux deux anses. Bientôt la liqueur dorée coule à flots et les chanteurs animés agitent leurs coupes. Le vieux Waïnàmoïnen leur donne l'exemple et, dans ses vers inspirés, il appelle la bénédiction du Ciel sur «Thôte, l'hôtesse, le fils et la fille de la maison , afin qu'ils ne se repentent jamais d'avoir célébré ces noces. » Il chante ainsi « pendant presque trois jours , » tandis que les convives se régalent de beurre salé, de gâteaux succulents, de tranches de saumon et de porc fraisa

Cependant, le « festin de Pimentela » étant achevé depuis longtemps , la belle Siika doit se décider à partir avec son époux. Voyant qu'il faut quitter la maison paternelle , elle se met à pleurer, conformément à l'antique usage qui existe encore dans quelques districts finlandais et esthoniens.

« Je le savais, s'écrie-t-elle , je le savais, une voix me disait dans les années fleuries de mon printemps : tu ne resteras pas sous la tutelle de ta mère, dans le sein de ta nourrice. Un époux viendra te chercher, tu auras un pied sur le seuil de ta demeure, un autre dans son traîneau. C'était là le

1 KalewalUj XIV* runa.

n. Les Finno-Samoïèdes. ^"7

rêve de mon cœur / l'espoir de mes années fleuries. Maintenant, mon départ approche, mon espérance se réalise. J'ai un pied sur le seuil de ma demeure, un autre dans le traîneau de mon époux. Cependant, je ne m'en vais pas avec joie, je ne quitte pas avec bonheur la maison d'or où j'ai passé ma jeunesse. Je m'éloigne et je pleure. Ma mère bientôt n'entendra plus ma voix, mon père ne verra plus mes larmes. Comment les autres fiancées peuventelles être gaies? Comment leur cœur peut-il être, dans ce moment, joyeux comme une aurore de printemps? Moi je suis triste comme le pauvre cheval que l'on vend, comme la pauvre jument que l'on emmène. Ma pensée est sombre comme une nuit d'automne , sombre comme une obscure journée d'hiver. »

La mère, tout en essayant de la consoler, ne lui épargne point les avis.

(( Ne t'afflige pas ainsi. On ne t'emmène pas dans un marais, on ne te conduit pas dans un ruisseau. Tu as épousé un homme excellent, un guerrier hardi, un habile forgeron , un mattre de maison qui mange un pain pur, et qui en donnera à sa femme un plus pur encore; un chasseur qui s'en va sur les bruyères désertes, dans les forêts, et ne laisse pas ses chiens dormir sur la paille. Trois fois déjà, dans ce printemps, il a préparé le bain de vapeurs, trois fois il a peigné sa chevelure, trois fois il s'est essuyé le corps avec des branches ^ sèches 2.

a Ne t'afflige pas ainsi, ne t'épouvante pas de

1 Faisceaa de yerg^es de bonleaa dont les Finnois se fouettent comme les Bussest en prenant leur bain.

2 Ce portrait curieux est, pour le Kalewala^ celui d'un mari modèle.

LES FINNO-SAMOIËDES. 419

quitter ta mère. Ton époux possède de grands troupeaux, cent bêtes à cornes, mille bêtes aux mamelles pesantes, mille autres couvertes de laine.

« Ne t'afflige pas ainsi, ne t'épouvante pas de quitter ta mèro. Ton époux n'a pas une terre où la moisson ne mûrisse ; pas un sillon , où l'avoine manque; pas un champ où le blé ne pousse! Au bord de chaque ruisseau, ton époux a un grenier plein de graines, des amas de semences en chaque endroit, une forêt où il cache son pain, une autre où le froment jaunit, de l'argent en quantité.

a Ne t'afflige pas ainsi, ne t'épouvante pas de quitter ta mère. Ton époux a des coqs de bruyère qui voltigent autour de lui, des coucous dorés qui couvent dans ses bois , des grives qui viennent gatment se poser sur les rênes de ses chevaux.

a Et maintenant écoute, ma douce enfant, ma jeune sœur que je vais quitter, mon poème, ma plante verte, écoute les paroles de la vieille femme : Tu t'en vas dans une autre demeure, tu vas trouver une autre mère. Il n'en est pas dans une maison étrangère, auprès d'une nouvelle mère, comme dans la maison paternelle, sous la garde d'une nourrice. Ne sors pas légèrement le soir, au clair de lune; le mal qui se fait, on le sait dans la maison. Le mal qui se fait, le mari le sait.

a II faut que tu prennes garde aussi soigneusement aux rudes discours du vieillard, à sa langue

C'est l'idéal des temps primitifs où l'époux est à la fois guerrier, chasseur, pasteur, forgeron et maçon. Dans la Tsern agora, un mari doit encore rénnir toutes ces attributions.

acérée et lourde comme une pierre, aux froides paroles du beau-frère, aux propos moqueurs de la belle-sœur. Si le vieillard est fougueux comme un sanglier, et sa femme farouche comme un ours, si le beau-frère est acerbe comme un serpent et la belle-sœur aigùe comme un clou, il faut que tu leur montres la même patience, la même humilité que si tu te trouvais devant ta propre mère; il faut que tu aies la même soumission envers le vieillard, le même respect envers le beau-frère *.

a Ecoute, mon enfant, les paroles de la vieille femme. 11 ne faut pas qu'une maîtresse de maison reste toujours dans la pirtti (cabane); elle doit visiter la grange, entrer dans la ttq>a (chambre), où l'enfant pleure, le pauvre petit enfant qui ne peut pas parler, qui ne peut dire s'il a froid ou s'il a faim, jusqu'à ce qu'un ami lui vienne, jusqu'à ce que la voix de sa mère arrive à son oreille. »

La mère n'épargne pas, non plus, les conseils à son gendre:

« Fiancé , mon bon frère , il ne faut pas que tu emmènes notre douce colombe pour lui faire souffrir le besoin, pour qu'elle pétrisse du pain d'écorce de bouleau ou des gâteaux de paille^. Il faut que tu l'emmènes dans une riche maison, pour tirer le grain de l'armoire, pour manger des gâteaux avec de la

1 Dans les mœurs anciennes , la femme n'est pas seulement soumise au mari, mais à tous les hommes de la famille, comme étant d'une nature inférieure.

2 Dans ces froides contrées, la disette condanme parfois les paysans à tous les expédients pour tromper leur faim.

LES FlNNO-SAMOIËDfiS. 421

crème, pour goûter un pain de froment, pour pétrir une pâte pure*.

« Fiancé , mon bon frère , il ne faut pas que tu enseignes à notre douce colombe le chemin qu'elle doit suivre avec le fouet du maître, il ne faut pas qu'elle soupire sous la corde , qu'elle pleure sous la verge, qu'elle gémisse sous la lanière 2. Songe à ses fraîches années, songe à son cœur de jeune femme. Donne-lui tes leçons avec calme. Instruisla quand la porte est close, instruis-la par la parole la première année, par le regard la seconde, par le geste léger la troisième. Si alors elle ne répond pas à tes vœux, tire un jonc du marais, une plante sèche des champs, touche-la avec la pointe d'une baguette , avec une branche d'arbre couverte de laine.

a Si, alors, elle ne t'obéit pas, prends une verge dans la forêt, prends une branche de bouleau, cachela sous ton habit, afin que les habitants d'une autre maison ne puissent la voir; frotte-lui les épaules, as30uplis-lui le dos. Ne la frappe point sur les yeux, ni sur les oreilles, de peur qu'en voyant son visage meurtri, le beau-père et le beau-frère ne demandent si elle a été attaquée par un ours. »

Cependant, la jeune fille, baignée de larmes, continue ses lamentations :

a Je n'ai pas été, autrefois, plus malheureuse que les jeunes filles, ni plus pâle que les poissons du lac. A présent, je suis plus malheureuse que les autres jeunes filles et plus pâle que les poissons du lac.

1 C'est-à-dire sans ce mélange d'écorce ou de paille.

2 Ces traits rudes, mais naïfs, peignent à merveille la condition de la femme dans la famille non régénérée par l'esprit évangélique.

« Comment récompenserai-je ma mère du lait dont elle m'a nourrie, et toi, mon père, de Fasile cil tu m'as élevée, des aliments que tu m'as donnés. Je te remercie , ma mère qui m'as bercée dans mon enfance , portée toute faible dans tes bras , et nourrie de ton sein. Je vous remercie, braves gens de la maison, ô mes amis d'enfance, vous, avec qui fai vécu, avec qui j'ai grandi dans mes belles années.

a Maintenant il faut que je quitte la maison d'or, la chambre de mon père , la demeure hospitalière de ma mère.

« Que le bonheur soit avec toi, ô douce pirtti, avec ton toit de sapin! il me sera doux de revenir ici, de te revoir encore. Que le bonheur soit avec toi, chambre, de mon père, avec ton plancher de bois ! Que le repos soit à jamais dans cette habitation, dans les beaux arbres qui l'entourent, dans les champs que je vais quitter, dans les forêts pleines de fruits savoureux, dans le lac avec ses cent îles, dans la vallée où j'ai grandi avec la bruyère! »

Ilmarinnen met fin à ces adieux , qui rappellent ceux de Sacountala , en emportant la jeune fille dans son traîneau :

«Adieu, maison de Pohjola, s'écrie-t-il , adieu, arbustes du ruisseau, arbres puissants de la forêt» broussailles des champs, fruits de la vallée, et vous, plantes du lac, et vous, rameaux de l'aune, tiges du bouleau, racines du sapin, adieu !< »

Lorsque la nouvelle mariée est arrivée chez son

1 Katewala, XV* runa.

LES FINNO-SÀMOIËDES. 423

époux, les fêtes recommencent. La mère dllmarinnen reçoit la « douce jeune fille » sur le seuil de la demeure qui doit devenir ia sienne. Elle reconnaît en elle « la blanche colombe , la belle fleur » qu'elle désirait pour son fils bien-aimé. Dans sa joie, elle fait servir un copieux festin ; on s'empresse de remplir les coupes « et le houblon inonde les lèvres, et l'écume de la bière blanchit la barbe. » Le vieux Waïnàmoïnen , « le runoia ^ éternel » , compose un poème consacré à la célébration d'une aussi belle journée. 11 commence par louer « l'hôtesse d'Umari », la femme forte qui « ne craint pas les loups » , qui pétrit les grands pains « avec ses doigts et avec ses poignets», puis il vante «le grand hôte, le chef de la foule. » Il fait ensuite l'éloge du patwaskani ^ et il termine son chant par ia glorification de la nainen^, a dont la bouche est fine comme le roseau de Suomi (la Finlande), dont les yeux brillent comme des étoiles, qui porte au cou un collier d'or sonore, aux mains des bandelettes d'or, aux doigts des anneaux d'or, aux oreilles des boucles d'or, aux sourciis des perles précieuses. » Le poème se termine par des compliments aux convives, «troupeau noble, jeunesse illustre, revêtue de toges comme la forêt de frimas, belle comme l'aurore et brillante comme la splendeur du jour 4. »

1 Chantre de runo (yers).

8 Interprété de Téponx auprès de réponse et de ses parents.

3 La fille qni accompa^e l'épouse.

4 Kalewala^ XV1« runa.

\2l LIVRE IV.

Les occupations d'une épouse ressemblent beaucoup, dans le Kalewala, à celles d'une jeune fille. Elle doit, puisqu'elle seule veille au foyer domestique K rester fidèle à ses habitudes actives , se montrer «laborieuse, infatigable, généreuse à donner du pain^ à l* étranger^. » La religion naïve qu'elle professe la dispose, dans les actes les plus insignifiants, à invoquer les dieux et ces nombreuses protectrices qu'elle compte dans la céleste hiérarchie. Envoie-t-elle ses troupeaux hors de letable : Elle les met sous la protection de « Suvetar, douce femme * , d'Etela, «mère de la nature», de Mielikki, «hôtesse de la forêt » et de la vierge Tellervo , « aux cheveux d'or*. » Dans les douleurs de l'enfantement, elle a recours à Kave , « la première des mères , la femme douce et bienfaisante , l'aînée de toutes les femmes » et au dieu Elkko qu'elle conjure de « la visiter dans son bain 5. »

Les habitants de la Finlande renoncèrent difficilement à ces croyances qu'ils nommaient « la foi de leurs pères. » Mais le catholicisme égorgeait tous ceux qu'il ne pouvait pas convaincre. C'est ainsi

1 On ne trouve, dans le Kalevoaia^ aucune trace de polygamie.

2 Dans tout l'Orient , à l'est comme à l'ouest , au nord comme an sud, la bienveillance pour l'étranger (que les Occidentaux regardent presque comme un travers) est spécialement recommandée comme une des obligations les plus sacrées..

3 Kalewala, XII« mna.

4 Kalewala, XIX' runa.

5 Kalewala, XXV* runa. Les paysannes de la Finlande accouchent encore dans le bain et , presque toujours , sans médecin et même sans sage-femme.

LES FINNO-SAMOIÈDËS. 425

qu'il s'est établi en Saxe, en Prusse, en Finlande, — contrées qui, par un juste jugement du Ciel, lui sont aujourd'hui si hostiles, — c'est ainsi qu'il a pris possession du Mexique et de l'Amérique du sud. Les Finnois se montrèrent aussi peu dociles que les Saxons, a Le sang, dit un écrivain catholique, inonda l'herbe des marais et rougit l'eau des lacs; tout le pays fut dévasté. Enfin force fut de se rendre ; l'eau du baptême coula sur le front de ceux qui nô voulaient point mourir. Ainsi le roi Erik < triompha^, o Mais le paganisme, qu'on croyait anéanti, se transforma. La Vierge se manifeste, dans la poésie finnoise, sous une forme semi-païenne, et on a même quelque peine à reconnaître dans Mariatta, « la belle enfant, » fécondée par une petite baie, la mère du Rédempteur^. Mielikki est remplacée dans le soin des troupeaux, par sainte Katrinatar (Catherine): a Katrinatar, douce femme, élève une cloison de fer autour de mon champ » disait la Finnoise catholique. Comme on demandait à Etelâ et à Suvetar « douce femme», la fécondité des vaches, ainsi elle priait «Marie, douce mère», afin que son a troupeau marchât en paix, pendant l'été, d De même que dans les anciens temps, on honorait les Tonttu

1 Ces scènes lagrabres se passaient au miliea da XIV siècle, qui vit, dans la France du midi , commencer d'atroces croisades contre les Albigeois. Le roi de Saède , Erik , a reçu de la reconnaissance de Rome le titre de saint!

2 LÉOUZON-LE-DUC, La Finlande, IntrodueHon, Paris, 1845. L'antear de la Russie contemporaine n'est pas suspect, assurément, d'hostilité contre la papauté.

3 Kalewala, XXXII' runa.

(génies familiers], les fêtes chrétiennes conservent toujours l'impérissable souvenir de solennités mythologiques ^ Quelquefois même , le culte des vieilles divinités finnoises ne prend pas la peine de se ca* cher sous un vêtement étranger. Le Koutoon-Pàalisei * le prouve d'une manière assez claire. Le culte de Tours est le plus ancien de la Finlande, c'est un débris de ce fétichisme primitif, auquel une partie de l'Afrique est restée fidèle. « Le bel Otho 3» a une origine céleste *. Le jour où la Finlande célèbre « le festin funèbre de l'ours », les jeunes filles et les garçons se réunissent avec joie. Tous les convives mettent leurs plus beaux* habits. Les pères de famille arrangent les mariages et les fiancés conviennent du jour de leurs noces. La réforme elle-même, que Gustave Wasa, le libérateur de la Suède, a fait triompher en Finlande, la réforme qui a poursuivi avec tant d'ardeur toutes les croyances païennes, n'a pas réussi à anéantir un usage qui remonte à la plus lointaine antiquité.

La Russie n'a pu, comme la Suède, donner à la Finlande la religion qu'elle professe. Du reste, les empereurs n'ont point prétendu enlever à cette province la remarquable originalité qui la caractérise. Alexandre II, autocrate de toutes les Russies,

1 M. LÉOZUN-LE-DUC, La Finlande, Introduction, CXIX-CXXI, cite un grand nombre de faits qui établissent la fUsion des deux systèmes.

2 Festin funèbre de Tours.

3 Surnom de Tours.

4 Le Kalewaloy XVIII* runa, raconte tonte Thistoire du « glorieux Otho, pomme de la forêt. »

LES FINNO-SaMOIÈDES. 427

est, en Finlande, «grand-duc constitutionnel.» En agissant de cette façon , il reste fidèle au manifestes d'Alexandre I*', qui s'exprimait ainsi après la réunion définitive de la Finlande à ses Etats : « Convaincu que la constitution et les lois qui, par leur accord parfait avec le caractère, les mœurs et la civilisation du peuple finnois < ont été, depuis de longues années, le fondement de la paix et de la tranquillité du pays, ne peuvent être supprimées ou altérées sans danger pour cette paix ou cette tranquillité, nous avons, dès les premiers temps de notre domination sur la Finlande , approuvé et maintenu solennellement les mêmes constitutions et lois , etc., 2 » A son avènement au trône, Nicolas I", dans une déclaration du 12/24 décembre 1825, après avoir « confirmé la religion du pays et ses lois fondamentales, ainsi que tous les droits et privilèges dont jouissent tous les habitants du grand -duché », promit de « conserver tous ces droits et lois , sans atteinte, dans toute la plénitude de leur force. »

La constitution finlandaise, plusieurs fois acceptée par les conquérants, reconnaît, comme celle de la Suède, les quatre ordres suivants : noblesse, clergé, bourgeoisie et paysans.

Le paysan de la Finlande habite, comme ses pères, ces pirUi^ dont il est si souvent question dans le Kalewala, Les femmes finlandaises y main-

1 Principe excellent, très-supérieur an système de centralisation adopté par Nicolas I**^. Dans un si vaste empire, chaque partie doit être grouTemée conformément à « sa civilisation et son caractère. »

8 Ukase du 9^81 février 1816.

8 Maifons en bois de sapin.

tiennent plus de propreté que les paysannes de la Russie dans leurs isbas K Cependant, le linge et les vêtements absorbent trop exclusivement leur attention. En pénétrant dans leur cabane , espèce de colombier, haut de quelques pieds, éclairé seulement par une vitre, on est étonné qu'elles laissent le vaste poêle, accolé au mur, enfumer toute rhabitation. C'est probablement par respect pour les habitudes patriarcales que les paysans finlandais conservent scrupuleusement. Mais dans ces modestes demeures régnent ordinairement, à défaut de bien-être, une instruction solide 2, la frugalité, la probité et l'abnégation. Il en sort des agriculteurs intrépides, qu'un sol sablonneux et qu'une nature impitoyable ne parviennent jamais à décourager. Elevés avec du lait aigre et des pommes de terre, les hommes, honnêtes ^ doux et hospitaliers, mais mornes et vindicatifs^, semblent endurcis à toutes les fatigues. Leurs sœurs portent sous la livrée de l'indigence le type auguste de la beauté. Ordinairement pâle, la jeune Finlandaise a de longs cheveux blonds et des yeux plus bleus que les lacs de son pays. L'amour qu'elle inspire a quelque chose de calme comme les chants du KarUeletar, Cependant, quoique ses mœurs soient pures 5, elle est susceptible d'affections profondes et dévouées.

1 Du moins , en Karélie et en Savolax, où les maisons sont vastes et hautes ; mais en Tavastland elles sont fort sales.

2 On trouverait difficilement 5 paysans finlandais sur 100 qui ne sachent pas lire.

S Dans la campagne, on ne ferme pas à clef les portes des pirttL

4 On dit qae, comme le Corse, ils ne pardonnent jamais.

5 Le mélange des deux sexes dans les hains de vapeurs et le Kilt-

LES FIMi(0-SAMOIÈDES. 429

«Ah! s'il venait, celai que je regrette, dit une jeune fiile dans une runa; s'il paraissait celui que je connais si bien; comme mon baiser volerait sur ses lèvres, quand même elles seraient teintes du sang d'un loup ! Comme je presserais sa main , quand même un serpent y serait entrelacé! Le souffle du vent, que n'a-t-il une âme, que n'a-t-il une langue pour porter ma pensée à mon amant, pour m'apporter la sienne! Je renoncerais à la table du pasteur, je repousserais la parure de sa fille, plutôt que de renoncer à celui que j'aime, celui que j'ai tâché d'enchaîner pendant l'hiver et d'apprivoiser pendant l'été. »

« S'il revenait, celui que j'aime, dit l'héroïne d'une autre runa, alors qu'elle joie! J'accourrais pencher ma tête sur la sienne , lui présenter mes lèvres et lui tendre ma main . . .

« Il est beau quand il marche, plus beau encore lorsqu'il s'avance vers moi. Je donnerais une grosse somme pour le voir revenir, des pièces d'or pour chaque lieue qu'il franchirait, des pièces d'argent pour chaque pas. »

Ces jeunes filles, qui cachent sous des formes rigides un cœur susceptible d'affections aussi vives, n'ignorent point à quelles épreuves et à quelles dé-

gm^ paraissent tout-à-fait contraires à cette assertion; mais les peuples dn nord peuvent, à cause de leur nature, être exposés à des épreuves dont les méridionaux sont révoltés. Un seul fait donnera, du reste, une idée de la moralité des jeunes Finlandaises. Une fille séduite est obligée de s'expatrier. £u 1819, l'empereur Alexandre I^' s'étant entretenu en particulier avec une paysanne, célèbre par sa beauté, elle s'est vue délaissée de toute la province et n'a Jamais pu trouver un mari.

430 LIYRB IV.

ceptions ie mariage peut exposer leur sensibilité. Aussi retrouve-t-on encore dans les fiançailles et dans les noces finlandaises quelque chose du sentiment mélancolique qui a inspiré Ja touchante idylle du Kalewala.

Quand un jeune homme veut se marier, il choisit pour lui servir d'avocat un de ses parents ou un des paysans les plus expérimentés du village. C'est le patwaskani dont parle le Kaleu>ala^. Ils se rendent ensemble dans la maison de la fille oh les attendent les parents et les amis de sa famille. L'orateur prend alors la parole et, afin de prouver à l'assistance la convenance de l'union qu'il propose, il expose les motifs qui ont fait agir son parent et il énumère avec éloquence les titres du prétendant et tous le^ avantages du mariage dont il est question. Supposons avec un poète célèbre de la Finlande , M. Berndtson , qu'il parle ainsi :

« Ta maison est vaste et belle, père Pavo, hôte respectable; il est bon de demeurer ici, de se réchauffer à ton joyeux foyer de Noël. On ne se fatigue jamais decouter tes discours si instructifs. Je n'ai pas bu dans Xarastkyro de bière meilleure que la tienne. Pourtant, ce n'est pas uniquement pour célébrer la fête de Noël, que nous sommes venus chez toi, que nous avons sollicité ton hospitalité, ni uniquement pour nous asseoir auprès de ton brasier, nous entretenir avec toi, boire ton excellente bière d'hiver.

1 XV1« runa.

LES FINNO-SAMOIÈDES. 431

« Prête à mes paroles une oreille bienveillante : voici Jussi, le fils du paysan, jeune homme fier et intrépide. Il a hérité de son père une maison et de bonnes terres ; il a reçu de son père et de sa mère une condition avantageuse, un caractère d'homme. Il faudrait aller au loin, faire plusieurs milles, pour trouver quelquun qui vaille Jussi. Je puis le nommer le premier des jeunes gens qui aient jamais promené la charrue sur la terre, manié la faucille ou la hache. Il est le roi pour les ouvrages de bois ; grande est son adresse à forger le fer^ Il a des champs, des prés , des forêts réduites en cendres, du bois en quantité, des brebis grasses, beaucoup d'argent.

tt Seulement Texistence semble jnaintenant insupportable au brave jeune homme : sa demeure lui semble vide; car il lui désire une hôtesse 2; il ne peut plus vivre sans une femme à ses côtés. Cest pour cela qu'il est venu te trouver, Pavo, il veut te demander pour femme ta fille, la belle Anna. As-tu entendu mon discours; as-tu médité ma pro<position?^ »

L'amoureux s'avance ensuite et offre des ca-

1 Dans le Kalewala , XV* runa , tout en insistant sur les richesses de son gendre, LouU commence par dire « qu'il est le plus habile des ouvriers, le plus célèbre des batteurs de fer. » — Et même avant de lui accorder la main de sa fille, elle lui avait fait forger un sampo. (m* rona.)

8 C'est l'expression même du Kalewala y II* runa : a Louhi, l'hôtesse de Pol^ola. »

3 BEBNDTSON , Den garnies mlimeii, Bilder fran finska tkogsbygden.

deaux aux plus proches parents, ainsi qu*à la mère et au père de sa bien-airoée. S'ils sont acceptés, il est admis comme fiancé et il peut aller dans la chambre voisine chercher sa future épouse. On célèbre les fiançailles dans le cimetière comme si l'on voulait rappeler à la jeunesse, ivre d'espérance, la brièveté des joies de la vie. Quand cette cérémonie est accomplie, la fiancée s'en va avec une femme, chargée de parler pour elle, dans les maisons de son village. L'avocat féminin , au lieu de manifester une gaîté folle, insiste énergiquement sur les chagrins d'une fille obligée de quitter l'heureux asile de sa jeunesse, pour se dévouer aux angoisses de la maternité. On a vu quelle impression fait sur les Finnois cette idée, d'ailleurs si juste. Aussi chacun, pour montrer toute sa sympathie à la fiancée, lui ofFre-t-il un présent proportionné à sa fortune , témoignage expressif de la fraternité qui unit les membres d'une même paroisse. Les jeunes personnes riches ne se dispensent pas de cette collecte; car elles considèrent les cadeaux de leurs amies et les vœux qui les accompagnent comme une espérance et un gage de bonheur.

Quoique les noces soient somptueuses, une pensée de tristesse trouve encore le secret de s'y faire jour. La couronne dorée que porte la fiancée, doit être empruntée le matin et rendue le soir, comme si les plus douces splendeurs de l'existence ne pouvaient durer qu'un seul jour! Quand, à la fin du repas, la mariée s'avance pour verser cordialement de la bière à tous les convives, plus d'une

LES FINNO-SAMOIÈDES. 433

femme, éprouvée déjà par de longues douleurs, croit voir pâlir sur son front Téclat du diadème que la jeune épouse doit déposer avant de franchir le seuil, de sa nouvelle demeure.

Hélas! combien de fois ces tristes pressentiments se réalisent ! Les poètes finlandais ne Tignorent pas. Je nen veux citer qu'une preuve, le chant d'une femme transportée loin de sa terre natale et qui se plaint de la tristesse de son exil. Ce petit poème est tiré du Kanieletar.

a Autrefois je promettais de chanter, quand je viendrais dans ce pays , de chanter avec joie, comme Foiseau du printemps, quand je serais sur la bruyère et sur la grève, ou dans le sein des bois.

a Lorsque je reviens de la fontaine, j'entends la voix de deux oiseaux. Si j'étais moi-même un oiseau, si je pouvais chanter, moi, pauvre femme, je chanterais sur chaque rameau, je réjouirais chaque buisson.

a Je chanterais surtout quand je verrais un pauvre être afQigé, et je me tairais à l'aspect de ceux qui sont riches et heureux.

« A quoi reconnaît-on la douleur? Ah! la douleur est facile à reconnaître. Celui qui souffre se plaint timidement; celui qui est gai triomphe.

a Qu'a-t-on pensé de moi et qu'a-t-on dit, quand on m'a vu prendre un époux hors de mon pays, tourner le dos à ma demeure? Sans doute on s'est demandé si je vivais trop bien dans ma demeure, si mon repos était trop long et mon sommeil trop doux.

n. Les Finno-Samoïèdes. -B

« A présent me voilà sur une autre terre, dans des lieux inconnus.

« Mieux vaudrait trouver un peu d'eau dans mon pays que de boire sur un sol étranger la meilleure bière dans une cruche d'argent.

« Si je pouvais avoir, comme tant d'autres, un cheval à atteler à un traîneau, si je pouvais avoir un harnais et des rênes , je prendrais les rênes d'une main légère , et j'irais , j'irais en toute hâte , et je ne m'arrêterais pas avant de voir les champs de Savolex et la fumée du toit de mon père, o

Mais quelles que soient les épreuves de la vie conjugale , les regrets qui poursuivent l'épouse éloignée de la terre natale , la mère oublie auprès d un berceau et ses ennuis et ses douleurs :

«J'aime à chanter pour mon enfant, je cherche avec joie de douces paroles pour mon petit trésor. Faut-il lui dire un chant de berceau ou un chant de bergère que ma mère connaissait déjà, que ma mère m'a appris quand elle m'asseyait devant sa quenouille? Je n'étais pas alors plus haute que son rouet, je n'atteignais pas aux genoux de mon père.

a Mais pourquoi répéterais-je les chansons de ma grand'mère ou celles de ma mère? J'en ai motmême assemblé plusieurs; sur chaque sentier j'ai trouvé un mot , sur chaque bruyère j'ai pensé à un sujet, j'ai pris mes vers sur chaque branche de la forêt, je les ai recueillis sur chaque buisson.

a La gelinotte est belle à voir sur la neige, l'écume de la mer est blanche sur le rivage. Plus beau est mon petit garçon , plus blanc est mon petit amour.

LES FINNO-SAMOIÈDES. 433

« Le sommeil est à la porte, et demande : t N'y a-t-il pas ici un doux enfant au maillot, un joli garçon dans son lit?

« Viens, heureux sommeil, près de son berceau; enlace Tenfant, mets-toi sous la couverture.

a Balançons, balançons, le petit fruit des champs ^ berçons la légère feuille des bois. C'est un enfant que je berce, c'est un berceau que je balance.

« Mais, hélas! combien celle qui lui a donné le jour, sait peu si Tenfant qu'elle berce ainsi sera sa joie dans l'avenir, son soutien dans la vieillesse!

« Non, jamais, malheureuse mère, tu ne dois attendre ton soutien de l'enfant que tu élèves.

« Bientôt il sera loin , il ira ailleurs avec ton espérance. Peut-être la mort s'emparera-t-elle promptement de lui? Peut-être sera-t-il soldat, exposé au 'tranchant des armes, au feu du canon.»

Dans ces dernières réflexions se montre le génie timide et mélancolique des Finnois. Mettez à la place d'une mère finlandaise une femme douée des instincts belliqueux de la France, vous l'entendrez chanter :

Son œil le dit, il est né pour la guerre, De ses lauriers comme je serai fière!

Il est soldat ... le i^oilà général, Il court, U yole, il devient maréchal.

Le Toyez-Yous au sein de la bataille, Le front radieux, traverser la mitraille? L*ennemi fuit, tout cède à sa valeur.

1 Cette métaphore rappelle celles du Kalewala, — Dans la VIII* mua, une mère appelle son enfant « ma pomme d'or. »

Sonnez, clairons! car mon fils est vainqueur. En attendant sur mes genoux, Beau général, endormez-vous^.

Parmi ces chansons de nourrice, on remarquera le chant qui commence ainsi : c Dors, dors, doux oiseau de la prairie , prends ton repos , rouge-gorge, prends ton repos; Dieu te réveillera dans son bon temps : il t'a préparé un joli rameau pour t'y reposer; un rameau agréablement voûté avec deux feuilles de bouleau , » etc.

Je n'en finirais pas si je voulais vous faire connaître, ma chère amie, toutes les merveilles de la poésie populaire de ce pays. « Il semble que chaque habitation, dit très-bien M. Léouzon-le-Duc, soit comme un sanctuaire où le génie de la poésie se platt à rendre des oracles ... les femmes aussi sont poètes 2, elles composent en travaillant. ^ »

Dans les villes, à Abo, àViborg, à Helsingfors, on s'intéresse sans doute vivement à la poésie nationale des Finnois; mais les œuvres des poètes et des romanciers du XIX** siècle sont lues avec plus d'intérêt que les chants primitifs du Kalewala et les ballades naïves du Kanteletar. Les dames de Helsingfors rappellent à l'étranger avec un légitime orgueil que m" Frédérika Bremer, le populaire auteur

1 NETTEMENT, Près d'un berceau.

2 La faculté poétique, qui a été tant de fois constatée dans ce livre chez les femmes de l'Europe orientale, a été complètement reflisée aux paysannes de l'Occident, que des préjugés enracinés présentent comme très-supérieures du côté de Tintelligenoe et de imagination.

3 LÉOUZON-LE-DUC, La Finlande, Introduction.

LES FINNO-SAHOIÈDES. 437

des Voisins, est née dans leur province. La comtesse Ida Habn-Hahn, que j*ai vue à Dresde qu'elle nommerait aujourd'hui Babylone^, a décrit dans son Voyage en Suède la contrée qui est devenue la seconde patrie de M"' Bremer2. Mais la célèbre romancière n'y a pas perdu le souvenir de sa terre natale : « Au pays oii je suis née, auprès des torrents écumeux de Kantua, dit-elle, j'allais souvent, dans mon enfance, pêcher des perles lorsque la chaleur de l'été avait diminué l'eau. Il me semble encore sentir l'onde fraîche et claire mouiller mes pieds; il me semble voir ces coquillages riches de perles 3, que la cataracte jetait çà et là sur le sable. Je les rapportais avec empressement sur la rive et lorsque je trouvais les perles renfermées dans leur sein, quelle joie! »

Une dame de Helsingfors , d'un esprit très-pénétrant, se plaisait souvent à me montrer la profonde différence qui existe entre le talent de M"* Bremer et celui de la comtesse Rostopschine. Cette dame affirmait que le sarcasme cachait chez la comtesse une organisation essentiellement passionnée. Elle avait copié sur son album un petit poème, intitulé le Sourire, qui lui semblait confirmer pleinement sa ma-

1 En entrant dans FEglise romaine, la comtesse a pris l'étrange habitade d'appeler Rome : Jérusalem et la Réformation: Babylone.

S m''* Bremer n'est pas le seul écrivain de ce pays qui écrive en suédois. C'est, en Finlande, la langue de la littérature.

3 La facilité qu'on a à se procurer ces perles, explique comment on en trouve, en Russie, jusque sur le costume des paysannes.

nière de voir. «M"*Bremer, disait-elle, est une intelligence religieuse, qui puise dans une contemplation persévérante de la nature la sérénité qu'elle prodigue à tous ses admirateurs. La comtesse est^ au contraire, une âme absorbée par les luttes de la vie sociale, une nature ardente qui attache aux affections et aux antipathies naturellement éphémères dont le monde est le théâtre, Timportance exagérée que leur accordent tous ceux qui préfèrent une existence tourmentée, mais variée dans ses manifestations, à h vie paisible, mais monotone, que Tauteur des Filles du Président se plaît à peindre. »

Quelle que soit la valeur de cette appréciation, je vous envoie, mon amie, le poème dont M™* ** a bien voulu me donner une copie :

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