II. Les Finno-Samoîèdes
s'étendent sur les rives de la Kama supérieure et dans le gouvernement de Viatka , gouvernement situé dans la Russie orientale. Les Permjens venus du pays de Biarmaland, près de la mer Blanche, forment aujourd'hui une partie de la population du gouvernement de Perm , qui fait, comme celui de Yiatka, partie de la Russie orientale. Ils ont presque tous abandonné le paganisme et s'occupent uniquement d'agriculture. Les Yotiaks , qui appartiennent au gouvernement de Yiatka , sont une nation paisible, composée de cultivateurs laborieux, qui rappellent à beaucoup d'égards les Finlandais. Ils s'occupent, outre Tagriculture , de chasse et de l'éducation des abeilles, tandis que leurs femmes filent et tissent. Les Yotiaks ne parlent point le russe et un certain nombre d'entre eux sont restés attachés au paganisme. En étudiant la condition de ces derniers^ on peut constater aisément l'influence du christianisme sur la condition de notre sexe. Les Yotiaks païens achètent leurs femmes et ont conservé la polygamie qui condamne la famille à une éternelle enfance.
La branche bulgare comprend les Tchérémisses, les Mordwines, les Tchou vaches, les Togouls et les Ostiaks^
Les Tchérémisses ^ qui se nomment eux-mêmes Mara (les hommes) , habitent sur la rive gauche du
1 Ces derniers mêlés de sang tatar.
2 Madame FUCH8 , femme d'un conseiUer d'Etat , gruidée par n désir légitime d'étendre le cercle des connaissances ethnologiques, a pris le parti de résider assez longtemps parmi les Tchérémisses et les Tehouvaches , dont elle a approfondi les traditions et les usages. Sas
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Volga moyen ^ Le moine Nestor en faisait déjà mention et les chroniqueurs russes en parlent comme d'excellents archers, qui opposaient aux Moscovites une énergique résistence. Après avoir subi successivement l'influence des Bulgares, des Permiens et des Slaves, ils ont embrassé le christianisme au temps de Catherine-la-Grande, sans renoncer toutefois à toutes les pratiques païennes. Chaque femme tchérémisse conserve au fond du cœur la crainte de Kramati, malin esprit que redoutaient ses pères. Mais on lui interdit l'entrée de Tenceinte entourée d'arbres, où, dit-on, les hommes font encore couler en l'honneur de Kramati le sang des poulains et des agneaux. Les Tchérémisses n'ont pas seuls gardé le souvenir du culte de leurs pères. Dans l'église romaine on retrouve une partie des rites du paganisme latin ainsi que l'a prouvé le savant Anglais Midleton^. Les Slaves n'ont pas non plus oublié tout-à-fait leurs vieilles divinités. Le nom de Lada, qui était la déesse de l'amour, se rencontre encore dans les chants et dans les danses de certaines parties de la Russie. Le 23 juin, jour consacré à célébrer par de grands feux la fête de Kupala, dieu des fruits de la terre, les jeunes villageois de quelques parties de la Pologne et de la Russie en allument encore en l'honneur de saint Jean-Baptiste , dont la solennité tombe
notes, rédigées sous la forme de lettres à son mari, ont été imprimées en 1840.
1 Le Volga est nn fleuve immense qui arrose la Russie orientale.
2 Dans ses Lettres sur Rome , 1723 , il établit la conformité du pafranisme avec le catholicisme.
le lendemain et qu'ils nomment Jean-Kupala. Le 24 décembre, vigile de Noël, s'appelle encore dans certains endroits de la Russie fête de Kolida, dieu des festins, qu'on fêtait ce jour-là. Les souvenirs païens des Tchérémisses n'ont pas, heureusement, d'influence sur leur caractère. Leur air honnête et bon n'est pas, dit-on, trompeur. On les distingue aisément des Russes à cause de leur teint très-foncé et de leurs cheveux noirs lustrés. Ils sont vêtus d'un caftan de toile grossière qui descend jusqu'à la plante des pieds, ils portent un pantalon qui est aussi de toile et une écharpe autour des reins. Le costume des femmes, qui sont petites et laides, n'est pas fait pour les embellir. Leur teint est encore plus foncé que celui des hommes, et leur propreté laisse beaucoup à désirera Leur habillement se compose d'une longue robe de laine blanche {meshar), ornée en bas d'une bordure noire; d'une chemise {tog(yra)\ d'un caleçon en toile (jelasch) et de lapti^ sandales en écorce d'arbre 2. Elles enveloppent leurs jambes, ainsi que les hommes, d'un morceau de laine noire (tschtir). Elles suspendent à leur cou de larges colliers en perles de verre, entremêlées de pièces de monnaie et de rubans. Elles portent aux doigts des anneaux d'une forme particulière, aux* quels certains caractères donnent l'apparence d'une amulette. Une femme tchérémisse qui oserait se montrer nu-pieds serait déshonorée. Après le ma-
1 On éyalue les Tchérémisses à 165,000 âmes.
2 Ces sandales servent aussi aux paysans russes.
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riage elles cachent aussi soigneusement leur eheve^ lore sous un mouchoir (scherdan) ; Car il serait hon-^ teux qu'aucun homme et' surtout leur beau-père pût Fapercevoir. Dans les grandes occasion elles remplacent le scherdan par un bonnet élevé, orné de franges d'or et de monnaies.
Leur condition dans la famille est restée assez dépendante. Comme elles n'apportent d'autre dot que quelques chemises et que leur époux est obligé de donner au père de la fille, pour l'obtenir, une somme (o/ofi), qui s élève parfois jusqu'à 100 roubles d'argent (400 fr.), le Tchérémisse est assez disposé à regarder comme une servante la compagne qu'il a payée si cher.
Les Tchouvaches confinent aux TchérémissesU Leur type comme leur langue se rapproche quelque peu de la famille turque. En 1792, ils ont embrassé le christianisme et l'on ne trouverait point parmi eux 2000 idolâtres. L'église orthodoxe, que j'ai tant de fois entendu accuser dans votre pays d'impuissance el d'apathie, travaille avec persévérance à la conversion des races païennes. Il est vrai qu'elle n'embouche pas la trompette à chaque instant et qu'elle n'imprime pas des Annales de la propagation de là foi comme votre clergé. Je crois que les Français agiraient sagement si, au lieu de jeter chaque année 4,000,000 de francs dans les coffres de la propagande, ils s'occupaient de conquérir à la science
1 Le chiffre des Tchouvaches s'élève à près de 430,000. On en tronve 30,000 dans le gouvernement de Kasan (Bussie orientale).
et à la civilisation chrétiennes tant de populations qui vivent sur leur propre sol dans Tignorance et dans la superstition. Je sais bien qu'on objecte que les nouveaux convertis conservent, en Russie, comme les Tchouvaches, la plupart des rites idolàtriques, mais les barbares baptisés après la grande invasion germanique n'ont-ils pas légué à leurs fils des croyances assez grossières , et ces croyances n ontelles pas encore, dans plus d'un Etat de l'Occident, les plus profondes racines? C'est déjà un grand progrès pour les Tchouvaches et autres nations pareilles d'être entrées dans la société chrétienne. Si vous entendiez ces gens-là raisonner sur le mariage, vous seriez étonnée, ma chère amie, de la différence entre leurs idées et les opinions païennes. Ils disaient à Madame Fuchs, qui a fait une étude approfondie de leurs mœurs : « Nous regarderions comme une honte de marier nos jeunes gens dans leurs villages; des étrangers pourraient croire qu'ils se sont connus avant le mariage. Or, vous comprenez quel péché ce serait. C'est fort mal d'épouser une jeune fille qu'on a vue tous les jours; il n'y a pas de bonheur à attendre d'une pareille union. » On pousse si loin cette théorie que les parents, qui ont un garçon à marier, s'efforcent de découvrir une fille qu'il n'ait jamais rencontrée. Lorsque les deux familles sont convenues d'unir leurs enfants, la jeune personne, voilée des pieds à la tête. se rend, à cheval ou en voiture, à la maison du fiancé. Lorsqu'elle a pris place à table, son beau-
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père lui enlève le voile et dit à son fils : a Regarde la lumière ! Bonheur en pains et en enfants ! »
Les femmes tchouvaches ont les qualités de leurs maris qui sont doux, complaisants et soumis. Mais elles sont d'une timidité puérile et s'enfuient dès qu'on essaie de les aborder. Moins laborieuses et plus sales que les Tchérémisses , elles concentrent toutes une partie de leur activité sur leur poulailler ; car cette peuplade embarque tous les ans sur le Volga plusieurs millions d œufs destinés à Pétersbourg. La cuisine n'est pas assez délicate pour leur demander beaucoup de soins , leurs maris mangeant volontiers le renard, la martre, etc., et une espèce de poisson, très-commun dans le Volga et que les Russes dédaignent, quoiqu'ils ne soient point difficiles, même dans les classes supérieures.
Leur costume est à peu près le même que celui des Tchérémisses. Les jeunes filles vont tête-nue. Mais les femmes réunissent leurs cheveux en deux tresses et les recouvrent d'un mouchoir. Elles portent, comme leurs maris, une espèce de blouse blanche, arrêtée à la taille par une ceinture. Un bout de cette ceinture pend par derrière et se termine par des broderies en fil noir et des houppes noires.
Les Mordwines, vivant sous un ciel plus clément, forment la peuplade la plus robuste et la plus nombreuse i du groupe ougrien. Etablis sur les bords
1 ns se composent de 480,000 ftmes.
de rOka < et de la Sura , ils s'avancent jusque dans la Tauride (Russie méridionale). Lliistorien Jornandès en fait déjà mention et il en est plus d'une fois question dans les auteurs byzantins. Moins entêtés que les Tchérémisses et les Tchou vaches, doux, actifs, honnêtes et hospitaliers, ils ont plus aisément adopté les usages slaves , tout en mêlant comme les autres ougriens des rites de leur ancienne religion au culte chrétien. Le costume des hommes diffère peu de celui des Russes; mais les femmes s'habillent d'une manière toute particulière. Leur coiffure a l'air d'un shako sans visière. Leur cou est entouré de plusieurs rangs de perles fausses. Par-dessus une chemise de toile à manches courtes et qui tombe jusqu'au milieu du mollet, elles passent une autre chemise tailladée des deux côtés, étroite par le haut, descendant aux genoux et dont les ourlets sont partout brodés de laine rouge et bleue 2. Sur le devant, comme du côté opposé, deux autres bordures un peu plus larges descendent parallèlement jusqu'aux genoux. La taille est serrée par une ceinture. Le dimanche , elles remplacent leurs souliers par des bottes.
C'est à la branche ougrienne qu'il faut rapporter les Ostiaks-Ougriens 3 et les Vogouls, dont la pa-
1 Rivière qui naît dans le gouvernement d Orel (Grande-Russie) et se perd dan» le Volga, à Nijni-Novgorod (Grande-Russie),^
2 La tunique ou blouse blanche est le costume essentiel des femmes du groupe ougrien.
3 Les Ostiaks-Ougriens doivent être distingués des Ostiaks du Ténlsséi et des Ostiaks-Samoïèdes.
LES FINNO-SAMOIÈDES. 457
rente est révélée par le nom de Mansi, que se donnent ces deux populations. Les Vogouls, qui ont conservé les habitudes de Nemrod, habitent, quand ils ne sont pas nomades, sur les montagnes de rOural. Les Ostiaks-Ougriens , craintifs et superstitieux, d'une intelligence bornée, mènent une existence misérable et pénible. Une égalité complète règne parmi les Vogouls. Cette égalité ressemble même beaucoup au communisme. Celui qui n'a pas de quoi vivre va s'établir sans cérémonie dans la cabane de son voisin et il y prend sa part du dîner qu'il y trouve. Les hommes sont vêtus comme les paysans russes. Les femmes, qui sont loin d'être laides, malgré la petitesse de leurs yeux, font des * chemises avec la toile qu'elles tissent en fil d'ortie, plante qui se récolte en septembre. Malheureusement, elles ont pour l'eau-de-vie une passion désastreuse qu'elles transmettent à leurs enfants en bas âge.
Fixés sur le territoire d'Obdorsk , en Sibérie, dans le gouvernement de Tobolsk, les Yogouls paient à la couronne leurs contributions en pelleteries. Leurs mœurs et leur religion offrent une analogie frappante avec celles des Samoïèdes , peuple dont je vous parlerai prochainement et qui forme la transition entre les Finnois et les Tongouses , nation appartenant au rameau mongolo-mandchou de la race finno-mongole.
LETTRE V
LES 8AMOIÈDES.
Hehingfors.
Les débris des Samoïèdes qui composaiéDt jadis une population importante dont les restes sont répandus depuis la mer Blanche jusqu'au golfe de Khatangha, au-delà du Yénisséi, et depuis la mer Glaciale jusqu'aux montagnes de Sayansk. Les toundras (déserts glacés), sont leur lugubre domaine. Chaque jour leur condition devient plus dure, à mesure que le nombre de leurs rennes diminue. Cette race , dont la langue est alliée de très-près à la langue pnnoise, est à la veille de disparaître.
L'illustre philologue finlandais, enlevé trop tôt à la science ^ Castrèn, qui me sert constamment de guide dans la classification, — avant lui incompréhensible, — des peuples de la race finno-mongole , avait cru devoir étudier d'une manière spéciale 2 une famille humaine dont il ne restera bientôt qu'un souvenir ^ L'invasion des Turcs ^ dans leur première patrie pa-
1 En 1852, à rage de 45 ans.
2 C'est à Castrèn qu'on doit la Gratiunaire samoïède en aUemand.
S Voyez Alexandre CASTBÈN'S Eihnoloyische Vitrlenmgem ûbêr diê Altaisehen Vôlker.
4 Plusieurs nations de cette race vivent encore en Bôssie. Tels sont les Nogaïs, les Baschkirs, etc.
LES FINNO-SAHOIËDRS. 459
raît avoir obligé les Samoïèdes à se réfugier dans les contrées désolées de TEurope et de TAsie oii . une nature impitoyable travaille à les décimer.
Les Samoïèdes qui se divisent en plusieurs branches ^ ont subi profondément l'influence du pays où ils vivent. En Asie, leur taille est au-dessous de la taille moyenne. Mais en Europe elle est plus élevée; on en trouve même qui ont six pieds. Ils ont les jambes courtes, le visage plat, les yeux petits, le nez si enfoncé que le bout ne dépasse point la mâchoire supérieure, la bouche énorme, les lèvres minces, les cheveux noirs, rudes et luisants qui pendent sur les épaules, les oreilles grandes et élevées , le teint basané et point de barbe. Leur intelligence, correspond à leur extérieur 2. Le gouver- • nement russe n'a pu parvenir, jusqu'à présent, à faire entrer les Samoïèdes dans l'Eglise orthodoxe. Tous les efforts de l'archimandrite Benjamin ont échoué. L'empereur se contente donc de recevoir leur tribu en peaux d'isatis et s'occupe d'assimiler à l'empire par les lois et par la religion des populations plus importantes par leur nombre et par leur énergie. Aussi, quoique le Samoïède se reconnaisse sujet de la Russie , il n'a d'autre législation que quel-
1 Trois branches principales et deux secondaires. Les trois branches principales sont : 1° Les Youraks-Samoïèdes ; — 2° Les Tawgy- Samoïèdes ; — S<* Les Ostiaks-Samoïèdes. Les deux branches secondaires sont : 1** Les Samoïèdes du Yénisséi et 2** les Kamassinzes.
2 On a pourtant publié un spécimen de leur littérature. — Voyez Samojeditehe Original- Ertàhlun g, etc.
ques coutumes, sans lesquelles toute société serait impossible.
Ce que j'ai dit de la Laponie est de nature à désenchanter les candides partisans de Fétat de nature , toujours disposés à rendre la société responsable des vices et des crimes des hommes. Sij dans Tordre social actuel , les lois ont tant de peine à protéger les faibles contre les convoitises et le crédit de la puissance, la vie sauvage n'essaie même pas de lui imposer le moindre frein. Tout ce qui n'a pas la force est condamné de plein droit à la servitude ou à l'abrutissement. Aussi, moins un peuple 0st civilisé, plus la condition des femmes est déplorable. En acceptant le christianisme, les Lapons ont * compris qu'ils ne pouvaient laisser leurs compagnes sous le poids des anathèmes insensés du paganisme. Ce progrès, qui en amènera bien d'autres, est encore à faire chez les Samoïèdes. Non-seulement la femme est à leurs yeux une béte de somme , mais ils la considèrent comme un être impure digne de tous les mépris. La superstition leur impose les purifications les plus ridicules.
Ces malheureuses créatures n'ont pas même la liberté des premières années de la vie. On les marie, ou, pour mieux dire, on les vend, à Tàge de dix ans, pour le prix de cent à cent cinquante rennes.
Castrèn, dans ses Reisen im Norden, raconte une
1 En quoi ils sont d'accord avec le célèlure pape Innocent m, dont M. MICHELET, L^Amour, cite un passage vraiment extraordinaire.
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noce samoïède et les détails contenus dans son livre donnent une idée fort triste de Fabrutissement des femmes. L'étrange bacchanale qu'il décrit épouvante l'imagination. La cérémonie est précédée d'une multitude de formalités et de conférences. L'eau-de-vie joue un si grand rôle dans ces préliminaires que tout le monde est déjà ivre lorsqu'il faut célébrer le mariage. « Quand j'arrivai, dit A. Castrèn, la fête était si avancée, que la plupart des assistants ron* fiaient déjà par terre. Ils étaient là, étendus sur le dos, le front nu, la tète enfoncée dans la neige, le visage fouetté par le vent et les flocons. » L'époux était le plus malade; étendu dans la tente comme un cadavre, il resta dans cet état de torpeur tant que durèrent les réjouissances. La mariée, plus solide, vidait résolument son verre. Vers le soir, tous les invités, hommes et femmes, parurent saisis de la fureur bachique la plus extraordinaire. On se battit à coups de poing avec une rage indescriptible. Dans cette afl'reuse mêlée, on ne tenait compte ni de l'âge , ni du sexe. Tous portaient les marques de la lutte. Si les choses se passaient autrement, la fête semblerait incomplète.
Quoique la polygamie soit en droit illimitée, les Samoïèdes se contentent ordinairement de deux femmes, qu'ils surveillent avec une certaine jalousie. Tandis qu'ils vont pêcher le saumon ou chasser les daims, les loups, les hermines, les martres, les isatis, les rennes sauvages et les oiseaux aquatiques , ou qu'ils sont occupés à se gorger d'eau-de-vie avec une ardeur qui détermine souvent des combustions spon-
tanées, leurs compagnes supportent tous les travaux pénibles. Ce sont elles qui transportent les tentes d'écorce d*arbre qu'elles abattent ou relèvent en une demi-heure. Le ménage et la cuisine leur donnent, il est vrai, peu de mal. La saleté à laquelle sont habitués les Samoïèdes. dépasse tout ce que Timagination peut concevoir. Quoique les femmes aient quelques sentiments de pudeur rares dans la vie sauvage, elles ne se sont pas encore élevées jusqu'à ridée de la propreté la plus vulgaire.
Leur religion est aussi grossière que leurs habitudes. Elles reconnaissent bien un Etre suprême, nommé Num, qui protège les rennes et qui condamne les méchants à la misère et à une mort précoce. Mais les esprits ou tadebsios les occupent plus que le Dieu souverain. Ce sont les sorciers ou tadites qui mettent les humains en relation avec ces intelligences capricieuses et rusées. Vêtu d'une chemise de peau bordée de drap rouge, le magicien se sert du tambour* pour conjurer les esprits. Les femmes peuvent exercer cette profession. Mais les rapports avec le monde supérieur ne parviennent point, à ce qu'il paraît, à les détacher complètement de la terre.
Aux premiers jours du monde, disait une vieille sorcière à Castrèn, vivait sur la terre un tadibe nommé Urier. Urier était le tadibe des tadibes, le sage des sages, le médecin des médecins, le voyant des voyants. C'était un maître comme notre temps
1 On trouve aussi le tambour magique chez les Lapons.
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n'en produit plus. Voulait-on rattraper un renne perdu, retrouver un trésor dérobé, rendre la santé à un malade, obtenir la richesse et le bonheur, c'é* tait Urîer qu'il fallait consulter. Urier possédait d'immenses troupeaux de rennes , il avait parcouru bieii des pays , bien des forêts ; mais un jour , fatigué des peines et des injustices d'ici-bas : « Tout va de mal en pis, s'écria-t-il, la race des hommes se dégrade, la mousse disparatt d'année en année, la chasse des bêtes fauves perd son antique honneur; au contraire, le vol, la ruse, toutes les iniquités vont toujours croissant parmi les hommes. Je ne veux pas vivre plus longtemps sur cette misérable terre, j'irai mé chercher dans le ciel un séjour meilleur. » Après avoir parlé ainsi, il ordonna à ses deux femmes de leur préparer à tous trois des vêtements , d'arranger aussi de nouveaux harnais pour les rennes, en leur défendant expressément d'y employer aucune étoffe qui eût déjà servi. Quand tout fut prêt, il s'éleva dans les airs sur un tratneau attelé de quatre rennes vigoureux. Les deux femmes le suivaient, chacune sur un attelage particulier. Arrivés à la moitié du chemin, les rennes d'Urier commencèrent à trébucher et à s'incliner vers la terre. Soupçonnant la cause du mal, il demanda aux femmes si, conformément à ses ordres, elles avaient composé seulement d'étoffes neuves et leurs vêtements et les harnais des rennes. La seconde femme avoua qu'elle avait cousu dans sa robe un petit ruban déjà employé à un autre usage, et en même temps elle le suppliait, les yeux pleins de larmes, de la laisser
retourner sur la terre, où elle avait laissé ses deux fils. Elle aimait mieux supporter avec ses enfants toutes les misères d'ici-bas que de jouir sans eux de la félicité du ciel. Attendri par ses prières, Urier permit à sa femme de descendre sur notre globe, puis il repartit pour le ciel avec son autre femme, et il y trouva tout ce que Thomme peut désirer, de magnifiques troupeaux de rennes, des tapis de mousse toufiFue, des bêtes fauves dans les forêts et les plaines ....
Les Eskimaux de l'Amérique russe et de l'Amérique anglaise, auxquels se rattachent probablement les Peaux-Rouges du continent américain , sont, comme les Samoïèdes, une branche dégénérée de la race finno-mongole. Us vivent au bord de l'océan glacial arctique dans une misère dont aucune description ne saurait donner idée. Rien n'est plus lugubre que respect de l'Amérique russe. Au-dessus d'une rangée de collines, couvertes de pins et de bouleaux, s'élèvent des montagnes nues, couronnées de glaces éternelles, qui souvent s'en détachent et roulent dans les vallées avec un bruit épouvantable, répété par les échos de ces mornes solitudes. Alors les forêts déracinées sont dispersées comme par la tempête, la mer s'émeut et le navigateur, frappé d'épouvante, contemple avec horreur cette rive maudite. Entre les montagnes et la mer s*étend une lisière de terres basses, noires et marécageuses. Ce ^ol ne produit que des mousses grossières et un gazon très-court. Là vivent les Eskimaux. Petits, trapus et faibles, leur teint est d'un jaune rougeâtre
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et sale. Les habitations où végètent leurs femmes sont des huttes dé forme circulaire, couvertes de peaux de daim, où Ton n'entre qu'en rampant. Les ménagères de cette affreuse contrée conservent leurs provisions dans des outres remplies d'huile de baleine. Cependant elles possèdent toutes des vases d'une pierre grise et poreuse que les artistes indigènes savent embellir d'ornements élégants; dernier vestige du sentiment des arts dans la région du pôle. C'est ainsi que la race finno-mongole, qui en Europe se personnifie dans le fier Magyar ^, en Asie dans le Japonais industrieux et dans le Turc guerrier, arrive par une dégradation insensible à se confondre avec les tribus les plus abâtardies du nouveau-monde. La Russie, qui donne des lois aux Esthoniens, aux Finlandais, aux Lapons, aux Samoïèdes, à tant de tribus turco-tatares et mongolomandchoues, possède dans ses Etats les types les plus variés de cette famille. Dans les provinces baltiques, les Finnois n'avaient pas attendu son intervention pour s'élever, grâce aux Germains, à une civilisation avancée. Mais il reste encore dans l'empire tant de peuples finno-mongols à civiliser complètement, que la tâche léguée à la Russie est véritablement immense et que si elle s'en acquittait dignement, elle mériterait la reconnaissance de tous les amis de lespèce humaine.
1 Les Mag^yars appartiennent au g^roupe ougrien du rameau finnosamoïède.