‹ Les femmes en OrientChapitre 7 sur 27 · LES MAGASINS DE PRÉVOYANCE · texte numérisé non relu

LES MAGASINS DE PRÉVOYANCE

« Voulant à tout jamais préserver notre empire

a Des fléaux que sur nous attire « La disette, ce fruit des astres incléments a Qui fout les froids hivers et les étés brûlants; t Mandons à tous sujets, fidèles à leur prince,

a D*ériger en chaque province

a Un grand magasin général,

« Où tout prévoyant animal « Soit tenu, dès ce jour, de déposer la dtme

« De tous ses biens, butin, dépouille opime;

« Ainsi le veut Tamour ardent, « Que je porte à mon peuple : — aux délinquants ma dent. » Et plas bas est écrit : « De notre antre royal. Tel an , tel mois , tel jour ; — nous Lion. » — Ce message

Fut dépéché, selon Tusage,

Dans tout le royaume animal.

Chaque chef de tribu le reçut, jusqu*à Tâne.

Quoi! râne un chef! — Mais oui, cela s*est vu;

Et celui-là, bien qu*il ne fût pourvu

Ni des griffes ni du courage Qui sont, comme on le sait, l'exclusif apanage

Des animaux de qualité.

Bien qu*il fût un âne bâté, n. Les Russes. B

Grâce à des protectenrs, (quel est le pauvre hère Qai n'en a quelques uns?) se trouTa dignitaire;

On le créa satrape, — tout autant Mons satrape d*agiri mais ayec ce talent

Dont sa race est si bien lotie!

Mot pour mot du rescrit il fit dresser copie.

Puis il la collationna,

Et la signa (car il savait écrire) :

« Moi râne » avec parafe ; et puis il la donna A ses agents et tout alla comme de cire, n est au fond des bois un ravin ténébreux.

Un précipice, un vrai repaire, ' Où la ronce a tressé ses remparts épineux; Le lieu semble propice; on y pratique une aire; De madriers épais on entoure l'endroit; Nestor de la forêt, un chêne, au lieu de toit.

De sa ramure séculaire.

Abrite le commun trésor.

Le magasin construit, ce n*est pas tout encor; Il lui faut des gardiens ; soudain , du voisinage On mande des souris, — sans doute sur Tadage QuMl faut, parmi les maux, les moindres préférer» La taupe eut le contrôle, à charge d'insérer Dans an registre ad hoc les dtmes déposées:

«( Reçu du sire loup, la peau de deux moutons ;

a Item, dn sieur renard, eraboursé deux chapons

« Sauf une aile; — ajoutez deux livres bien pesées

M De fin duvet d*oison. — Du seigneur sanglier,

« Item, trois bois de cerf, dont un garni d'oreilles. » Messire loup fit des merveilles D'esprit et de bon goût : une tête , un soulier. De quelque bûcheron relique misérable Composèrent son lot. — Mais de quel rire aimable Il disait, se curant les dents d'un air malin :

« Ma foi! c'est tout ce qui me reste du vilain. » Enfin le magasin fut rempli jusqu'au faite. Grâce à ce noble zèle, à ce concours ardent!

Sa Majesté daigua se montrer satisfaite

Pour le bien du public d*abord, — puis il lui plut

De conférer à Tâne un brillant témoignage

De sa haute faveur. Le satrape reçut»

PréleTé sur les prés du royal pâturage.

Un majorât, on apanage.

Dignes d*un vice-roi. Le renard et le loup, L*our8 et le sanglier obtinrent, après coup. Des brevets de baron. La stridente cigale Eut Tordre de chanter jusqu'au poste éloigné

Cette fortune sans égale.

C'était Torgane désigné Ponr prôner en tput lieu la volonté royale. Avant qh*on ne connût « TAbeille boréale ^)»

De ce moment le peuple fut heureux;

Combien de temps? Je ne sais. — J*ai ouï dire Qu*an implacable hiver, au bout d*un an on deux. Du monarque Lion vient congeler Tempire,

Et bientôt la faim de sévir.

Hais au même moment où la gent animale Subissait, en mourant, son atteinte fatale, La taupe et la souris engraissaient à ravir. Un jour, rhorreur en vint à ce point qu'on trouvât Dans on coin de ces prés, — orgueilleux majorât, Le squelette de Tâne; — et Ton se dit sous cape Qoe Tours n avait pas craint de manger du satrape.

Les magasins de prévoyance

Sont toujours œuvres de la prudence ;

Mais, dirigé par un sot animal.

Le plus grand bien se change en un grand mal.

1 AUniion à VAMIU d» Nvrd.

On reconnaît dans ces peintures Tesprit caustique des Pouchkine, des Lermontoff, des Gogol, des Tourgueneff et des Nékrassoff. Les Slaves de Test excellent dans ces tableaux ce qui fait croire aux observateurs superficiels qu'il y a beaucoup dV nalogie entre leurs tendances et celles de vos compatriotes. Mais Rabelais , les auteurs de la Ménippée^ Molière, Pascal, Voltaire, Paul-Louis Courier ont, ddns la satyre , un sentiment sympathique trop étranger aux Slaves orientaux. La critique n'est pour les Français qu'un moyen pour préparer Tavènement de l'idéal social ou religieux qui a séduit leur imagination. Chez les écrivains russes, au contraire, la satyre semble être un résultat définitif. Toutefois, je ne voudrais pas trop généraliser cette observation. M. Tourgueneff, par exemple, n'a point l'accent découragé de Nicolas Gogol. II entrevoit évidemment pour son pays une politique plus élevée, plus humaine, plus évangélique que le gouvernement du dernier empereur. Peut-on reprocher à la comtesse Rostopchine ce cri de désespoir : « Noos l'avons sucé avec le lait de nos mères! » quand Nicolas r* ne promettait à la Russie d'autres réformes qu'un redoublement de rigueur contre les idées libérales de l'Occident?

Vous n'ignorez pas , mon amie , que ce régime plaisait médiocrement aux Russes qui désiraient voir leur pays jouer un rôle dans le mouvement général de la civilisation européenne. Mais toutes les tentatives qui furent faites pour changer la marche des affaires, furent impitoyablement réprimées. Les catas-

trophes qui en résultèrent fournirent aux femmes de Faristocratie russe plus d'une occasion de montrer leur dévouement et leur courage. La conspiration de 1825 fut, au début du règne de Nicolas, la première de ces occasions.

Le colonel Alexandre Nikolaïevitch MouraviefF, de la garde impériale, à Tâge de vingt-six ans, avait déjà pris part à trente batailles. Alexandre I", émer- Teillé de sa valeur, lui avait donné un sabre d'honneur à poignée d'or, portant cette inscription significative za chrabosti (pour la valeur). En 1815, il avait assisté à l'entrée des alliés dans Paris où ils avaient été amenés par l'ambition insensée de Napoléon. Ces lointaines expéditions en Occident avaient permis à Mouravieflf d'étudier une organisation sociale très-supérieure à celle de son pays. Son imagination ardente et mystique le disposait à propager ses convictions. Bientôt une nombreuse société de jeunes gentilshommes se forma autour de lui et s'occupa de discuter les constitutions des états les plus civilisés. Mouravieff acquit dans ces entretiens la conviction positive que la Russie n'était pas préparée aux réformes qui avaient d'abord excité son enthousiasme. Il envoya donc sa démission de membre de l'association qu'il avait organisée, conseilla à ses amis de renoncer à leurs projets et se retira dans une de ses terres près de Moscou. Là il s'occopa d'améliorer le sort de ses pauvres paysans et se maria avec la princesse Praskovia Schahovskoy dont les ancêtres avaient régné à Novgorod et à Vladimir. Mouravieff était absorbé, dans une profonde

t» LIVBE PBBUIBR.

retraite par des études purement scientifiques, lorsque éclata la conspiration de 1825. Tous les chefs ayant été arrêtés, les uns lurent envoyés au gibet, les antres, destinés aux mines de Nertschinsk*, quelquesuns simplement exilés dans les localités sauvages de la Sibérie. Apostol Mouravieff, cousin d'Alexandre, fut pendu. On conseillait à Alexandre d'essayer de fuir. Mais il répondit qu'ayant rompu depuis huit ans avec la société dont il avait fait partie sous le règne précédent, il n'avait rien à craindre. Tandis qu'il s'endormait dans cette trompeuse sécurité, un feldjager arrive chez lui à sept heures du matin et lut ordonne de monter en lâbilka, sans même lui permettre de faire ses adieux à sa femme. Mourayieff, arrivé à Pétersbourg, y fut enfermé a la citadelle où il resta huit mois au fond d'un cachot infect et ténébreux, dans l'attente du dernier supplice, auquel il se croyait destiné. Les angoisses d'une pareille captivité, pires que la mort, furent adoucies par la tendresse d'un ange consolateur. Madame MouravieST, accourue à la capitale, obtînt la permission d'écrire à son mari, à condition que leurs lettres passeraient sous les yeux du commandant de la forteresse. Heureusement pour le colonel qu'on trouva dans les papiers des conjurés la lettre dans laquelle il déclarait leurs plans inexécutables en les engageant à dissoudre leur société. On se contenta donc de l'exiler à Viluisk. Sa femme voulut l'y accompagner. Ceux des condamnés, plus à plaindre encore, qui étaient

SW

1 Vorw pt" tolD tk lettre InUtaUa £<* SUMaktt.

envoyés à Nertschinsk, trouvèrent chez leurs compagnes le même esprit de dévouement. Ces traits d'abnégation héroïque produisirent une sensation profonde. On se disait tristement que la fleur de la civilisation russe était destinée à se flétrir sous un ciel glacé , puisque les femmes les plus délicates et les plus distinguées étaient décidées à s^enterrer vivantes dans les déserts de la Russie asiatique. Madame Mouraviefl*, peu eflrayée de cette lugubre perspective, leur donnait Texemple de la résignation. Son ardeur à partager la triste fortune de son mari fit une certaine impression dans les régions officielles. Dans le voisinage dlrkoutsk, Mouraviefl* fut rejoint par un courrier qui Tautorisa à s'établir à Iakoutsk. Les exilés, après avoir dépassé Irkoutsk, continuèrent leur voyage sur les bords escarpés de la Lena. On était au cœur de l'hiver et d'un hiver de la Sibérie! Le traîneau versant à chaque instant dans la neige accumulée, on fut obligé d'aller à pied pour ne pas tomber dans le fleuve. Madame Mouravieff portait sa petite fille dans les bras. Le troisième jour après le départ d'Irkoutsk, un second courrier leur apporta l'autorisation d'habiter Yerchne-Udinsk. t Le lendemain de notre arrivée, disait le colonel au célèbre astronome norwégien Hansteen , je fis une petite promenade dans l'intérieur de la ville; c'était par un beau jour d'hiver, et je ressentis une joie inexprimable de pouvoir aller où bon me semblait *. A

1 Le fel^lâ^er qui, pendaat le voyage, lui avait servi d'ombre, venait de partir.

chaque coin de rue, je me retournais cependant, afin de voir si mon surveillant ne me suivait pas. Personne ne sait de quel prix inestimable est la liberté, excepté ceux qui en ont été privés quelque temps. » Cest à Verschne-Udinsk que naquit Praskovia Mouravieff qui reçut, toute petite, de Fexcellent professeur que je viens de citer, des leçons de halUng^, lorsque M. Hansteen fit son voyage en Sibérie. Nommé, au bout d'un an, préfet de police ^ à Irkoutsk, M. Mouravieff fut mieux traité que les autres exilés; car il avait conservé sa noblesse, ses propriétés et ses décorations, tandis que les autres étaient considérés comme des paysans. Madame Mouravieff et deux de ses sœurs qui l'avaient accompagnée , apprirent le russe dans cette nouvelle résidence. Jusqu'à cette époque, l'intrépide femme s'était constamment servie de votre langue qui est celle de l'aristocratie dans l'Europe orientale depuis le golfe de Finlande jusqu'au Bosphore ^. Elle avait étudié à fond la littérature française ; mais elle ne connaissait les écrivains allemands que par le livre de Madame de Staël. Elle partageait le goût de son mari pour les sciences. Les Lettres à une princesse d Allemagne par Euler étaient une de ses lectures favo-

1 Danse des paysans norwégiens.

2 L'exil ne rend pas incapable de toute fonction publique. Un célèbre écrivain russe , M. Hertzen, s'est trouvé dans une situation analogue. — Voyez HEKTZEN, La prison et Vtxil (1854).

8 Cela explique pourquoi les deux poètes les plus célèbres de la péninsule orientale, MM. Héliade BADULESCO et Alexandre SOUTZO ont écrit plus d'une fois en français. C'est dans cette langue qu'ont paru les Mémoires powr servir à VMstoire de la régénération roumaine et V Histoire de la révolution grecque.

rites. Elle sintéressa donc vivement aux recherches de H. Hansteen sur le magnétisme terrestre ^ et Téminent professeur eut la joie d'exposer ^ en Sibérie a en plein désert », les théories les plus compliquées de la physique contemporaine. « 11 existe, dit-il, une franc-maçonnerie de l'éducation qui ne saurait être interdite même en Russie, en Italie ^ et en Espagne, et dans laquelle les initiés se reconnaissent non à des signes extérieurs ou à des poignées de mains, mais à des indices inintelligibles pour les profanes. C'est cette parenté de notre choix qui porte les gens de tendances semblables à se rechercher^ — C'était le sentiment si naturel qui m'attira vers la famille Mouravieff, oii je me trouvai tout de suite à mon aise ^ ».

Le prince Troubetzkoy fut traité encore plus sévèrement que le colonel A. Mouravieff. Il avait été condamné aux mines de l'Oural pour quinze ans et pour le reste de sa vie à l'exil dans une des colonies lointaines de la Sibérie. La princesse n'hésita pas un moment à partager son sort. « C'est mon

1 Voyez HANSTEEN, Recherches sur le magnétisme terrestre ^ Chtistiania, 1819.

2 Le voyage de M. HanBteen dans Touest de la Sibérie eut lieu de 1828 à 1880.

3 ÂUusion à l'excommunication portée par les papes contre les franc-macons. — Cette excommunication atteint aussi ceux qui lisent, prêtent ou vendent les écrits gallicam» de Pascal , Bossuet , Descartes, Amauld, Malebranche, etc., les ouvrages protestants, orthodoxes, etc. — Voyea V index des livres prohibés. Tonte la littérature sérieuse y est excommuniée! C'est là la Ciciltà cattolicaJ

4 HANSTEEN, Hehe- Eriunenmgen ans Sibirien, Dentsch von Sebald, Leipzig, 1854.

devoir, disait-elle, nulle puissance humaine n'a le droit de séparer une femme de son mari. » Pourtant le voyage était seul de nature à effrayer des personnes élevées dans tous les raffinements du luxe. En effet, les condamnés partent pour la Sibérie, en téléga, c'est-à-dire dans de petites charrettes découvertes et sans ressorts, qui roulent pendant des centaines de lieues sur des rondins capables de briser et les voitures et les voyageurs. Reconnaissezvous dans des héroïnes décidées à supporter de telles fatigues ces femmes de TOrient dont certains fabricants d'historiettes font parfois de si étranges caricatures?

Il ne faut pas confondre la princesse Troubetzkoy, dont je viens de parler, avec une autre princesse du même nom dont le mari a joué un rôle politique à la même époque : a Madame la princesse est Yalaque, dit M. Vaillant, et de la famille des Ghika; elle est veuve du général prince Troubetzkoy, qui trempa dans la conjuration de Pestel, et fut fusillée»

Après le rapide coup-d'œil jeté sur l'histoire de Taristocratie russe, considérée dans ses rapports avec l'histoire de notre sexe , je voudrais vous donner une idée de l'organisation actuelle de cette aristocratie.

La noblesse russe est héréditaire ou personnelle.

La noblesse personnelle appartient à tout individu qui est admis dans une des quatorze classes dont se compose le tchine. On l'obtient aussi par l'octroi de certains ordres. Vos rois vendaient les « savonnettes à vilain »; le pape, voyant qu'on n'achète plus d'indulgences, fait encore un honteux

1 La Routante.

commerce de brevets d'anoblissement ; les empereurs de Russie sont plus généreux . . . trop généreux peutêtre ; car, dans Tordre militaire, à la huitième classe du ichme, — qui correspond au grade de major et dans Tordre civil à la cinquième classe, qui correspond à la fonction de conseiller d'Etat, — la noblesse est héréditaire; c'est absolument comme si chez vous chaque officier supérieur devenait souche d'une lignée de nobles ! Napoléon I", qui a fait tant de comtes et de barons >, n'a jamais été aussi loin dans cette voie que le gouvernement russe. Il eût été plus simple de décréter par un oukase que la nation était tout entière composée de gentilshommes !

Aujourd'hui, je ne veux vous parler que de la véritable aristocratie dont l'histoire se confond avec celle du pays, et non pas de cette noblesse improvisée que le duc de Saint-Simon appelait, dans un de ses accès de misanthropie « vile bourgeoisie. »

La situation des femmes qui appartiennent à Tancienne noblesse, s'est complètement transformée depuis le règne de Calherine-la-Grande. On pourrait même dire que la réaction a été si forte que, dans Ja crainte de paraître serviles, comme autrefois, elles affectent l'indépendance la plus illimitée. Elles ont aujourdhui toute l'instruction qu'on donne en Occident aux personnes soigneusement élevées, et leur ^entretien rappelle souvent le temps où la France, moins absorbée par les intérêts matériels, n'avait pas laissé tomber de ses mains le sceptre de

1 Voyes le DicHomnaire des girowettes , qui prouve combien cette nobleMeloi a été fidèle!

la conversation. Elles se sont même tellement façonnées aux coutumes de votre pays qu'on peut, au premier coup-d'œil, confondre une grande dame russe avec une marquise parisienne. Cependant un examen plus attentif montrera des différences là où on n'avait d'abord vu que des similitudes.

En France, la révolution était un événement trop considérable pour ne pas laisser des traces durables dans les esprits. La noblesse , contestée dans son existence même , par l'avènement de la démocratie, a renoncé, — par politique ou par peur, — aux idées qu'elle professait au XVIU' siècle. Les événements de 1830 et de 1848 ont tellement fortifié cette tendance que les femmes de l'aristocratie française affectent non plus le scepticisme, mais une crédulité absolue. Elles croient aux tables prophétiques, à rinfaillibilité du pape, à l'eau miraculeuse de la Salette^ aux vertus de la Compagnie de Jésus et aux madones de Rimini et de Fossombrone qui roulent les yeux. Dans toutes les occasions, elles parlent avec un air de componction de leur respect pour «la religion, la famille et la propriété.» Aussi toute femme du faubourg Saint-Germain, au lieu de mépriser l'opinion des bourgeois comme on le faisait à la cour de Louis XIV et de Louis XV 2, cachet-elle soigneusement ses faiblesses et a-t-elle recours à toute la diplomatie féminine pour conserver intacte

1 Voyes sur cette étrange comédie — Afahre de ta SateUtf JK^* de Lameriière contre MM. Détion et CarUtier, Paris, 1857.

2 Voyez les Mémoires de SAINT-SIMON; -^ MICHELET, Histoire de France au XVIII siècle; — LEMONTET, Histoire de ta Régence; — Journal de Tavocat BABBIEB.

la réputation à laquelle son parti attache aujourd'hui tant d'importance. A Baden ou à Ems, on use, il est vrai, de précautions moins rigoureuses, mais on prend cependant toutes les mesures possibles pour éviter a le scandale ». On affirme cfue c'est là l'essentiel ! Les femmes de Taristocratie qui habitent les villes les plus importantes de la Russie, Odessa, Moscou et surtout Pétersbourg, seraient beaucoup moins effrayées de l'impression que pourrait produire sur le peuple certaine manière d'agir. L'autorité des empereurs paraît tellement inébranlable qu on se figure être à l'abri des révolutions sociales dont la France est perpétuellement menacée. On ne juge donc pas nécessaire de s'imposer toute la réserve, du faubourg Saint-Germain. En d'autres termes , si la capitale de la Russie présente aux étrangers le spectacle de la civilisation française transportée dans les marais de llngrie, cette civilisation ressemble beaucoup plus aux coutumes de la France aristocratique de 1788 qu'aux habitudes des Français de 1859.

En France , là législation actuelle , en abolissant les privilèges, a démoli toutes les anciennes fortunes. Le luxe véritable n'existe donc plus que chez les banquiers ou que chez les hauts fonctionnaires qui puisent dans le budget tous les éléments de leur splendeur passagère. L'aristocratie est, par conséquent, condamnée à une existence qui doit être un perpétuel tourment pour la vanité féodale. En Russie, letat social n'expose pas la haute noblesse à de si rudes épreuves. D'ailleurs, l'extrême inégalité qui règne entre les gentilshommes et les marchands, per-

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met de se débarrasser de# réclamations de ces der«> niers d'après la méthode pratiquée par Don Juan envers M. Dimanche. Il existe donc beaucoup de ressources pour multiplier des dépenses dont la seule pensée épouvanterait vos plus fières maisons. On n'apprendra rien à personne en disant que bien des femmes en usent volontiers et qu'elles font très-peu de cas des principes de Féconomie bourgeoise. Rien n'est moins étonnant; car la prodigalité est un des défauts du peuple russes

Les vieilles matrones françaises m'ont dit souvent que la vie de famille n'existait point pour Tancienne aristocratie de leur pays, et les Mémoires du duc de Saint-Simon le prouvent de la manière la plus évidente. Les mêmes causes produisent à Pé* tersbourg les mêmes effets. L'existence d'une per— sonne du monde y est tellement remplie, qu'on ne voit pas comment la meilleure des mères parviendrait à trouver un moment pour ses affaires et pour celles de ses enfants.

De même que les marchandes ont sans cesse les yeux tournés vers la noblesse, ainsi les femmes des classes supérieures n'ont qu'une pensée — la cour. Tout ce qu'elles font, tout ce qu'elles rêvent, tout ce qu'elles imaginent, leur luxe, leurs toilettes , leurs équipages , tout cela n'a qu'un but, — il faut qu'on en parle le soir dans le cercle intime de S. H. l'impératrice. Au théâtre, elles cherchent la loge qui est le mieux en vue de la loge impé-

1 La cigale et la fourmi de La Fontaine semblent nne prophétie des relations des Busses avec la race germanique « qui n^est pas prêteuse. »

riale, — surtout si elles ont une fille à produire. Dans leurs courses du matin , elles ne songeront à visiter que les personnes bien en cour, — aux enterrements même , elles arrivent en grand deuil dès que la cour y est pour quelque chose. Mais comme en Russie, sauf de très-rares exceptions , rentrée du palais n'est accordée qu'au grade du mari ou du père et non pas à nilustration que donne l'antiquité de la noblesse, la même ardeur qui entraîne les classes inférieures à prendre place dans l'aristocratie, dévore celle-ci quand il est question d'arriver à ce paradis terrestre, objet de tant de vœux ardents.

Vous vous imaginez sans peine comme le temps s'y passe. L'hiver est rempli par les bals, les fêtes, 1^ t grandes sorties ^» les baisse-mains dans la nuit des Pâques 2, les visites sans nombre qu'on se rend au milieu des froids terribles du mois de décembre, qui gèlent quelquefois sur leur siège les malheureux cochers. Les plaisirs de la mauvaise saison se ressemblent presque partout. Je me bornerai donc à mentionner les montagnes russes, récréation tout à fait nationale, propre k distraire des austérités d'un carême, qui n'est pas, en Russie,

1 Dans les fStes solennelles, quand Tempereur et rimpératrice sor* toit de la chapelle impériale, ils adressent la parole à un certain Bonbre de personnes qui se trouvent sur leur passaire. Les dames doi- Tent aroir la main droite non gantée pour demander la main de Timpèratrlee et la baiser en s^inclinant, lorsqu'elle leur adresse la parole.

S Toutes les dames et les demoiselles d'honneur, présentes à la ceréflMmie, doirent aller, à leur tour, baiser la main de l'impératrice. L'cBiperenr embrasse tous les ofScien de la garde qui lui disent le wtétrts (Christ est ressuscité).

une plaisanterie comme dans les pays catholiques ^. Les femmes se font descendre sur la pente rapide et glacée par leurs danseurs du carnaval, souvent à )a lueur des torches, sans paraître redouter les rigueurs d'une bise qui pénètre jusqu'à la moelle des os , et la chance d'avoir le lendemain un œil poché ou le visage défiguré. Mais que ne souffre-t-on pas pour n'être point oubliée? Les jours de pénitence ne doivent-ils pas avoir aussi leurs plaisirs? Il reste encore une ressource, plus modeste, il est vrai, ce sont les promenades entre deux et cinq heures sur le quai de la cour, aux bords de la Neva, qui n'est plus alors qu'une route de glace.

En été, l'agitation est tout aussi grande. La cour commence par habiter Tsarskoé-Célo (village du tsar), où elle occupe le beau palais commencé par Elisabeth Pétrovna et achevé par Catherine II, pendant que les glaçons de la Neva descendent dans le golfe de Finlande. Grâce au chemin de fer, on peut l'y suivre sans perdre une heure. Tsarskoé avec ses larges rues uniformes, ses maisons blanches, peu élevées et que n'ombrage pas même la maigre verdure des bouleaux, se remplit comme par enchantement de toutes les personnes dont les maris ont quelque fonction qui leur permet d'approcher de la cour. Les jeunes femmes des hussards et des cuirassiers de la garde cantonnés à Tsarskoé multiplient

1 En Orient, on se prive non seulement de viande , mais de beurre, de lait, d'œufs. Peu de personnes se dispensent de cea observances, même quand elles n'y attachent pas une excessive importance.

alors leurs frais de toilette et « Tallée des soupirs », formée d'arbres séculaires qui borde le grand parc, voit, dès le matin, les blancs peignoirs glisser doucement sur un sable toujours bien ratissé , grâce aux soins du vieux général-gouverneur qui, en serviteur dévoué, bottant et s'appuyant sur sa canne à pomme dorée , cherche sans cesse lui-même Fécorce des oranges et les petits rameaux de lilas tombés d'une main étourdie, quoique les 600 jardiniers ou surveillants , commandés par un invalide , laissent peu d'inquiétudes à son zèle.

Pendant les quelques semaines que la cour accorde à Tsarskoé, personne ne s'avise d'avoir une autre pensée que celle du palais. On assiste à la messe dans la chapelle bleue, semée d'étoiles d'argent , pour se trouver à « la sortie » ; on se promène pour rencontrer la cour. Après le dîner, vers sept heures , on va ordinairement à Pavlovski dès que les équipages à la livrée impériale se sont dirigés de ce côté. On y voit beaucoup de monde établi en voiture ou sur des bancs , devant la rotonde où joue l'orchestre dirigé par Gungel.

Pavlovski a un autre caractère que Tsarskoé. La nature lui a donné ce qu'elle a refusé à la résidence impériale, des terrains accidentés, des vallons, des collines et une rivière. Des maisons aux formes variées se cachent dans des taillis touffus. Là se retirent les femmes les plus modestes et qui n'aiment point à se gêner. Quelques-unes essaient d'imiter en famille la vie patriarcale du grand-duc Constantin, possesseur actuel de Pavlovski. Si l'on ne peut pré-

n. Les Russes. 7

tendre raisonnablement à l'honneur d'être invitée à Tsarskoé, on prend un ton goguenard en parlant des fatigues, des ennuis de ce séjour oii il faut sans cesse être en représentation. On va même jusqu'à insinuer son dédain pour la messe de la cour et pour ses spectacles où « Ton étouffe de chaleur. » Cependant, le fait est, que toutes les conversations s'alimentent des médisances de Tsarskoé. « On se réunit, dit spirituellement un écrivain russe, pour dire du mal de son voisin, jusqu'à la fatigue, mais jamais jusqu'à la satiétés »

De Tsarskoé-Célo, la cour va passer les deux mois les plus chauds de l'année à Péterhoff, où commence le véritable mouvement des fêtes, un étalage de luxe, de feux d'artifices, de ballets en plein air, qu'il faut avoir vu pour s'en faire une idée. Cette vie doit avoir un véritable attrait pour certains caractères. Je me rappelle, en effet, une dame de la cour, appartenant à une des plus illustres maisons de la Russie, possédant elle-même des palais où elle aurait pu vivre en reine, et qui se résignait à habiter dans la résidence impériale une espèce de cellule d'étudiant au rez-de-chaussée. — Saint-Simon cite des traits analogues; car il paraît que Louis XIV n'accordait à l'aristocratie française qu'une hospitalité assez mesquine dans le château de Versailles.

A la fin du mois d'août on retourne à Tsarskoé- Célo pour retrouver des distractions moins bruyantes dans Imlérieur du palais, les spectacles et les messes.

1 Comte SOLLOHOUB, VOurs.

Je passe sous silence Krasnoé-Célo où Ton se rend pour assister aux manœuvres, et Gatschina où la cour vit en famille, pour ainsi dire, après les derniers plaisirs de Tsarskoé et avant de reprendre le grand train de la ville.

Les femmes des banquiers très-riches et les personnages de la haute aristocratie qui sont bien aises de ne pas s'astreindre aux pérégrinations de la cour, passent leur été aux îles *. Celles qui appartiennent à la dernière catégorie forment autour d'elles un cercle d'étrangers de distinction auxquels l'étiquette interdit de prendre part aux fêtes ofScielles de la belle saison. Ces reines d'un monde choisi respirent à leur aise au sein des fleurs rafraîchies par les eaux qui baignent leurs riantes demeures, et elles jouissent d avance des compliments que leur méritera l'hiver suivant , le mal qu'elles se donnent pour distraire leur entourage, chose assez difficile; « car, dit le comte Sollohoub, à Pavlovsky* on s'entretient des fêtes des îles, aux îles de celles de Pétrovsky, à Pétrovsky de celles de Pavlovsky! Mais la vérité est qu'on s'ennuie partout^. »

Ces îles, dont vous avez; sans doute, entendu parler, sont formées par la Neva, qui se partage en trois bras au-dessous des deux villages d'Okhta. Du bras principal s'en détachent deux autres , réunis par deux petites rivières nommées Tchernaïa Retchka et

1 Un des romans de Madame BA6RÉEFF-SPÉBAN8KI est intitulé : U$ Ves de ta Neva,

2 Comte SOLLOHOUB, VOwr$.

Tarakanovka. Ces différentes artères laissent entre elles six lies, à l'ouest, le Yassilievski-Ostroff, à Test, le Pétersbourgski-Ostroff; plus avant, du côté du nord hors des limites de la ville, le Krestovski- Ostroff et FAptékarski-Ostroff; enfin le Kamenni-Ostroff et le lélaghine-Ostroff , où abondent les maisons de campagne et les jardins. Ces dernières îles sont le rendez-vous d'une foule de promeneurs venus de Pétersbourg.

Quant à moi, j'étends rarement jusque là mes excursions. Les promenades de cette grande ville suffisent à mon activité. La plus fréquentée est la perspective d'Alexandre Newsky, qui rappelle votre boulevard des Italiens. Je dois citer encore le Quai- Anglais et le Jardin d'été. Le Jardin d'été est, comme les Tuileries, le paradis des petites filles et de leurs bonnes. Les arbres y sont magnifiques, les avenues prolongées, les fleurs choisies et les gazons entretenus avec le (llus grand soin. Les discussions des petites filles, toutes vêtues à la française, m'intéressent vivement. Gomme beaucoup d'entr'elles ont des bonnes françaises ou anglaises, rien n'est plus curieux que ces conversations polyglottes.

Les femmes du « peuple noir » {tchomoï norod), c'est ainsi qu'on nomme ici le bas-peuple, que M. de Voltaire appelait « la canaille » n'ont, au contraire, rien d'agréable. Elles sont laides et sales. Ici, l'éducation des classes inférieures est trop négligée pour que les femmes de cette condition aient un vif sentiment de leur dignité personnelle. Vous pourriez me répondre que l'instruction est aussi fort rare en

LES BUSSES. 101

France dans le peuple. Ce déplorable état ne cessera que lorsqu'on établira Tinstruction gratuite et obligatoire. Il en est ainsi aux Etats-Unis et dans plusieurs cantons de la Suisse ^ Quant à ceux qui accuseraient une pareille loi d'être trop démocratique et même socialiste , il suffirait de leur citer l'exemple de la Prusse, état fort peu républicain. Aussi quelle différence entre les basses classes de cet état et le tchomoï norod ou vos paysans bretons! 2

1 Voyes on curieux article de M. Anguste LAUGEL, Des principes iê ViàucaHon populaire dans la société américaine^ — dans la Revue des deux wsandes du 15 mai 1859.

2 Voyes Napoléon BOUSSEL , Les nations catholiques et les nations protestantes , Paris 1854. — Ouvrage plein de faits et de documents du fias haut intérêt

LETTRE III

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