‹ Les femmes en OrientChapitre 8 sur 27 · LA NOBLESSE DE PROVINCE · texte numérisé non relu

LA NOBLESSE DE PROVINCE

Mosco».

Avant Pierre-le-Grand , Moscou était la ville des kniazes (princes) et des boyards. Lorsque Taristocratie allait passer dans ses terres la belle saison, si courte dans ces contrées, c'est-à-dire environ quatre mois, la population moscovite diminuait de 100,000 âmes. Aujourdhui, il n'en est plus ainsi. Une partie de la noblesse, — celle que l'on nommait autrefois, dans votre pays, noblesse de cour, — s'est établie à Pétersbourg. Le reste s'est dispersé dans les divers gouvernements. Cependant l'ancienne ville des tsars est restée la résidence favorite d'une aristocratie riche et relativement indépendante. Quoiqu'on dise bien souvent que le pouvoir absolu des empereurs a supprimé toute puissance rivale ^ il faut pourtant avouer que si la noblesse n'est pas , comme en Angleterre , la principale puissance de l'Etat, elle possède d'immenses richesses et des prérogatives de toute espèce. Plus de la moitié des terres cultivées de l'empire lui appartient, plus de 24,000,000 de serfs, hommes et

1 La haute aristocratie partageait autrefois avec les tsars le gouvernement de l'Etat. - Voyez 6EBEBTZ0FF, Essai sur VhiUoire de ta dvilisatioH en Russie^ Paris, 1858.

femmes, relèvent immédiatement de son autorité. Mais comme elle n*a point d'esprit de corps, aucune éducation politique, son influence, constamment minée par les tchninovnikis (employés), est loin d'être en rapport avec les moyens d'action dont elle dispose. Vous comprendrez sans peine, ma chère amie, que les femmes qui appartiennent à l'aristocratie de Moscou, aient des idées assez différentes de celles qui dominent à Pétersbourg. La noblesse de cour, dont les rapports avec les étrangers sont constants et souvent intimes , est plus portée vers \es opinions et les habitudes occidentales. Son patriotisme nest ni étroit , ni farouche. A Moscou , les traditions exclusives de l'ancien slavisme sont mieux conservées, et l'orthodoxie a quelque chose de plus âpre. Moscou est le centre du vieux parti russe, un parti dont les tendances politiques et religieuses sont assez analogues à celles que Charles X a essayé de faire triompher dans votre pays^. En général, les dames russes montrent beaucoup de respect pour les pratiques du culte; mais à Moscou ce respect n'est pas exempt d'exagération. La princesse **, qui voulait bien me conduire dans les principaux sanctuaires de la ville sainte des Rirsses, faisait devant les saintes images de telles prosternations qu'elle compromettait sans scrupule son élégante toilette. Au monastère de Troïtza, le couvent le plus célèbre de la Russie, les femmes du plus haut rang m'ont paru

1 En AUemagrne, la GateUe de io croix représente des idées an«lognes.

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animées de la même ardeur religieuse que les paysannes. En France, rien de pareil. Les personnes, appartenant à la classe supérieure qui sont restées fidèles aux habitudes du catholicisme, s'en acquittent, surtout les hommes, avec timidité et avec une 3orte de mystère, que vous appelez « respect humain. » Ici, un brillant officier, — après vous avoir débité quelque tirade voltairienne, ou répété une poésie sceptique de Henri Heine, — fait autant de signes de croix et de prosternations que le dernier des maugiks (paysans). La religion est une partie de la consigne militaire; c'est une loi de TEtat, comme le respect de la propriété et l'obéissance au souveraine Il faut ajouter que cette égalité devant les ordonnances de l'Eglise , a quelques avantages. Dans vos églises parisiennes, il est impossible de découvrir la place des pauvres. Ici est le prie-Dieu en velours de la duchesse de ***, là une place est réservée à la marquise de ***. Les parias sont, dans la maison

1 II suffit, pour s'en convaincre, de lire le €^de pénal msUy mis en Tiguenrlel*' mai 1846, surtout les articles 195, 196, 197, 198, 199, 200, 201, 202, 203, 204. L'article 205 donnera une idée de cette législation. a Celui qui , dans des réunions publiques, entamera des discussions in* convenantes sur la di£Férence des religions, sera condamné, selon la gravité des circonstances, à une réprimande sévère du tribunal, à une amende de 5 à 10 roubles, ou à une arrestation de 1 à 3 Jours. » — n est étonnant que l'auteur catholique de la Législation russe au point de vue de la liberté de consdeneet Paris, 1858, se plaigne des lois empruntées textuellement aux ordonnances des papes et des conciles romains. Lea hommes qui ont canonisé Pie V, brûlÔ Jean Huss, Jérôme de Pragrue, etc., et couvert l'Europe de bûchers, n'ont guère le droit de parler emphati* quement de la liberté de conscience! La même réflexion s'applique fort bien à l'écrivain russe catholique qui a publié les Etudes religieuses H politiques sur la Russie^ Paris, 1858 et an P. GAGABIN, de la Compagnie de Jésus, qui a écrit la Russie sera-t-elle catholique? Paris, 1856.

de FEternel, ceux que Bossuet a tant exaltés dans son fameox et, à ce qu'il parait, inutile discours sur la Dignité des pauvres. A Moscou, pas plus (jue dans le reste de la Russie, je n'ai vu cet étrange scandale. Le serf coudoie le prince; la mendiante, la grande dame ; la riche marchande, la plus humble servante. Il n'y a ni places fixes ni chaises, chacun se tient debout, sans que le gentilhomme essaie jamais de prendre le pas sur le roturier. C'est là un souvenir du génie primitif de l'Eglise orientale, génie si propice aux deshérités de la fortune^. Mais qu'on s'en souvienne , cette église des premiers âges avait horreur de la contrainte en matière de religion^. Malheureusement, les traditions libérales du christianisme évangélique sont trop souvent méconnues ici dans les rapports des nobles avec les serfs. Toutefois, j'ai pu constater l'exactitude de ce vers de votre grand Corneille :

La générosité suit la beUe naissance.

Les seigneurs d'une condition élevée rougiraient généralement d'oublier avec leurs paysans les règles de l'humanité. Il en est de même de leurs femmes. J'en ai même trouvé qui étaient pleines de sollicitude pour le bien-être de leurs paysans. Mais dans les familles des parvenus, dans ces familles qui, grâce

1 Voyes dans MABTIN-DOIST, Histoire de ta Charité, 1848, les textes les plus frappants d'Origène de Saint-Jean-Chrysostome, etc.

8 Ceux qni en douteraient trouveront les pins éclatants témoignages de la toléranpe des aneiens docteurs orientaux dans le chanoine LLO- RENTE, Histoire critique de l' Inquisitiom en Espagne, traduetion française, Paris, 1817-1818 et dans récrit de TéTéque DUVOISIN sur la Tolérance.

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au tckine, constitueDt une aristocratie bâtarde, le luxe, le besoin de briller, si vif chez les Slaves, les habitudes rapaces, contractées dans l'administration, étouffent aisément la voix de la conscience et de la raison. Si la véritable aristocratie a de meilleurs sentiments, elle ne parvient pas, hélas, à les communiquer aux intendants qui la représentent ordinairement; car aucune noblesse n'est moins portée vers la vie des champs que les gentilshommes russes. Il est vrai qu'ailleurs, en Angleterre par exemple, la douceur du climat, la proximité des châteaux, la facilité des communications rendent ce genre d'existence très-agréable, même aux femmes. Mais « un gouvernement » russe est souvent grand comme un royaume de l'Allemagne , et dans quelques-uns on trouverait à peine dix à vingt maisons dont la fréquentation ail un véritable intérêt; encore faut-il, pour y parvenir, franchir d'énormes distances et traverser d'abominables chemins ! Ces diverses causes eiphquent pourquoi les gentilshommes riches ont toujours préféré le séjour des villes. Ceux qui briguaient les faveurs de la cour, vivaient à Pétersbourg, les frondeurs à Moscou, d'où ils allaient, une ou deux fois pendant l'été, passer quelque temps dans

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