II. — De par ses antécédents héréditaires et personnels
Ainsi finit cette femme qui avait applaudi à la pacifique aurore de cette révolution dont le midi orageux se teignait de sang.
Olympe de Gouges laissait un fils, Pierre, né le 29 août 1766, ingénieur devenu officier, puis général, dont M. Léopold Lacour a trop bien fixé la silhouette pour que nous ayons à y revenir. Refaire après lui l'énumération des catastrophes qui tombèrent sur lui comme grêle serait une litanie aussi superflue que fastidieuse.
Mais nous avons le devoir de dire un mot de l'acte de « lâcheté monstrueuse » que M. Léopold Lacour et avec lui tous les historiens ont laissé planer sur la mémoire du fils de la célèbre virago de la Révolution.
On connaît la profession de foi civique de Pierre Aubry^ adjudant général^ employé ci-
c'était une prédisposée, et la Révolution, agissant sur ce terrain préparé, eut plus de facilité pour la détourner d'une mentalité normale.
III. — Le cas d'Olympe de Gouges n'est pas isolé ; on peut dire que de nombreuses femmes, surtout celles qui ont pris une part active à la Révolution et y ont joué un rôle sanguinaire, étaient des déséquilibrées.
IV. — Cette poussée d' « hyslérisme révolutionnaire » n'est pas particulière à la Révolution ; c'est le propre des époques troublées de faire sortir de leur latence les prédisposées.
V. — En ce sens, une certaine part d'irresponsabilité couvre les actes commis par ces prédisposées.
devant à V armée du Rhin^ adressée au Président de la Convention le 7 brumaire an II, cet infâme libelle où il renia sa mère avec mépris et applaudit au jugement du Tribunal révolutionnaire qui l'avait condamnée à mort.
L'accusation est-elle fondée ?
Dans une récente étude*, où pas un fait n'est avancé sans preuve, où tous les détails sont puisés aux sources les plus authentiques, M. Léonce Grasilier a démontré sans réplique que Pierre Aubry a donné deux démentis formels à cet odieux libelle.
On était au 18 brumaire. Bonaparte venait de disperser les législateurs et de dissoudre la Législature, le sabre à la main, au son du tambour. Les événements rappelaient l'espérance dans le cœur de tous les officiers que les décevantes fantaisies des autocrates révolutionnaires avaient abreuvés de passe-droits et d'illégalités.
Pierre Aubry, depuis six ans suspendu de ses fonctions d'adjudant général, crut le moment venu de réclamer son grade.
Nous laissons la parole à M. Léonce Grasi-
i Le fils d'Olympe de Gouges. Le général Pierre Auhry.
lier. Ce qu'il va nous dire est bref et net comme un bon arrêt :
(( Aubry eut alors recours à son ancien chef, le général Lecourbe, et le pria d'intervenir en sa faveur auprès du Premier Consul. Celui-ci s'entremit, en effet, avec empressement et obtint l'assurance que, si Tofficier incriminé pouvait prouver au ministre de la Guerre quHl n'était pas l'auteur de la lettre écrite en 1793, au sujet de sa mère, il serait immédiatement porté sur le tableau des adjudants généraux.
« Aussitôt prévenu parle général Lecourbe, Pierre Aubry écrit au ministre :
Vadjudant commandant de Gouges désavoue formellement récrit dont il est question^ comme en étant ni le rédacteur ^ ni le signataire^ et prie le ministre de la Guerre de vouloir bien lui indiquer le bureau où il devra remettre V attestation de deux de ses adjoints qui ont fait cet écrit à son insu, ainsi que leur aveu verbal. D'après quoi il demande quil en soit fait un prompt rapport au ministre.
(( Berthier ne pouvait se contenter d'une déclaration verbale; c'était une attestation éciiLc qu'il lui fallait, et Tofficier devait prouve^' également, par des piècc^s authenti(pi('s, qu'il était étranger à la [)ic(e incri-
minée. De son côté, le ministre de la Guerre prescrivit une enquête secrète et ordonna au commandant de la gendarmerie à Ghâlons-sur- Marne de se transporter chez le citoyen Mercier, imprimeur, ou chez son successeur, et de lui réclamer la pièce originale en vertu de laquelle il imprima la profession de foi civique de Pierre Aubry.
« Quant à l'adjudant général, il s'empressa de satisfaire à la demande de son chef. Fort heureusement pour lui, ses anciens adjoints Delort et Fichet étaient à Paris : le premier en qualité de chef d'escadron de cavalerie ; l'autre qui avait démissionné comme capitaine de hussards, demeurait rue de la Verrerie. Tous deux, avec un dévouement et une hâte qui prouvent combien ils étaient attachés à leur ancien chef, rédigèrent une attestation par laquelle ils déclaraient qa^à leur connaissance Aubry de Gouges nest point V auteur des écrits envoyés en son nom et notamment de celui qui approuve le jugement rendu contre sa malheureuse mère par le Tribunal révolutionnaire ; que M^^ de Gouges V ayant désigné dans plusieurs écrits imprimés^ comme devant la venger un jour et comme un de ses plus zélés partisans ^ ses amis furent obligés de trans
mettre à la Convention nationale un écrit en son nom^ pour soustraire à la prison et à Véchachaud un père de famille.
(( Ainsi, il était attesté qu'Aubry de Gouges n'était pas le fils dénaturé qu'on disait être l'auteur de cette profession de foi civique « de lâcheté monstrueuse ». Ainsi était expliquée la production de cet écrit « fait à son insu et dans le but de sauver la tète d'un père de famille. »
Le i3 thermidor an IX (i^** août 1801), le Premier Consul confirmait Pierre Aubry de Gouges dans le grade de chef de brigade et il ne tardait pas à le désigner pour aller exercer un commandement à la Guyane où il mourait vers i8o5.
Sa veuve, avec ses cinq enfants, s'embarquait pour la France sur une navire français, qui était attaqué et capturé par des corsaires anglais. Elle tombait malade, mourait sur le bâtiment, et son corps était jeté à la mer.
Des petits-enfants de la célèbre Olympe de Gouges, un fils de Pierre Aubry vivait encore en 1867, à Nancy, 44» ï'ue des Artisans, complètement aveugle et dans la plus affreuse
misère*.
^ Ldoncc Grasilicr, lac. cit.
Dans cette sombre tragédie, dans ce hachis de femmes qu'on appelait fournées, nous devons aussi une large place à une grande dame, encore toute épanouie de jeunesse, toute affamée de vie, qui fit tout pour échapper à rinstrument de mort.
M^-^ de Rolly ^ — c'était son nom — était la femme d'un fermier général, Pierre-Paul de Kolly, qui, en 1792, avait accepté de se mettre à la tête d'une banque qui devait s'appeler Caisse de Commerce et dont le véritable objet était de faire passer des fonds aux princes émigrés.
Kolly fut arrêté à Paris, avec son secrétaire Beauvoir et son associé Bréard, le 11 janvier 1793. M"^® Kolly, arrêtée à Boulogne-sur- Mer le i3 du même mois, était incarcérée à l'Abbaye le 29 janvier, et de là transférée à la Conciergerie le 28 avril ^
Le 3 mai, les accusés comparaissaient devant le Tribunal révolutionnaire, opposant des dénégations absolues aux charges portées contre eux, et le lendemain, à midi, Kolly, Bréard et Beauvoir montaient à l'échafaud.
^ Magdeleine-Françoise-Joséphine de Rabec, née à Saint- Malo le 12 janvier lySS.
- Arch. de la Préfecture de police, carton 7.
Le Compte rendu de Dame Guillotine^ un des plus répugnants libelles de Tépoque, après avoir enregistré l'exécution, ajoutait irrévérencieusement :
(( Beauvoir était Turc, né à Gonstantinople, et le tendre soupirant de M"^^ Kolly. M"^® Kolly aimaitpassionnément les beaux jeunes hommes et non les vieux époux. Kolly aimait la fortune et laissait caresser sa femme par son digne ami. Bréard, grand spéculateur, se servait du trio pour ses opérations. Un sac à poudre dérangea cette union et escorta le quatuor au Tribunal révolutionnaire. Les infâmes princes étrangers n'eurent point d'argent, la Caisse de Bussy resta au néant. Les trois hommes ont coupé primitivement.
Mais la Kolly ne se décidera que sept mois après, ayant un petit Beauvoir à mettre au monde. »
]y[me Kolly, déjà mère de sept enfants, avait, en effet, dès le lendemain du jugement, mandé le commissaire de police de la section du Pont-Neuf, le citoyen Letellier, et lui avait affirmé que a n'ayant aperçu, depuis le 2G février, aucun des signes de la nature, elle était enceinte depuis ledit terme ». IniuiédiaLcment, M'"*^ Kolly recevait la visite de deux
médecins, Naiiry et Souberbielle \ et de la sage-femme Paquin. Elle affirmait de nouveau que sa grossesse datait de février. Or, Kolly l'avait quittée en septembre, et Beauvoir, qui était en réalité son amant ^ en décembre. Si elle est enceinte de deux mois seulement, c'est que, depuis son incarcération, elle a donné un successeur à son mari et à son amant.
M«^^ Kolly, écrit M. E. Seligmann, « n'était pas descendue aussi bas. Elle obéissait seulement aux nécessités de la situation. Une grossesse de cinq mois, attribuée à Beauvoir, serait déjà vieille de cinq mois, et la feinte eût été facile à découvrir ». Les médecins, se trouvant hors d'état de contrôler les dires de la prisonnière, déclarèrent qu'il fallait attendre.
i Chirurgien des prisons, né à Pontacq (Basses-Pyrénées) ; en 1754, il avait pansé dans l'église des Minimes de la Place Royale les vainqueurs de la Bastille. Il visita Marie-Antoinette dans sa prison et lui donna ses soins : il prescrivit du bouillon de poulet. Ayant pénétré dans son cachot, la veille de son jugement, il avait demandé et obtenu qu'en raison de la moisissure dont les murs étaient revêtus, on transférât la prisonnière dans un local plus salubre.
Souberbielle était le chirurgien de Robespierre et lui donna ses soins pour un ulcère variqueux. Le matin même du 9 thermidor, il pansa une dernière fois le « tyran » dans la maison du menuisier Duplay.
2 Voir sur les relations de M'^^'^ Kolly avec Beauvoir l'intéressant ouvrage de M. Edmond Seligmann, M^^ Kolly ^ Juven, Paris.
LES FEMMES EÏ^CEINTES EXECUTEES 91
Le 6 mai, M"^® Kolly était transférée de la Conciergerie à l'Abbaye, et onze jours après, à la Petite-Force, rue Pavée, n"" 22, réservée aux femmes. Elle avait obtenu de garder près d'elle le jeune Théodore, âgé de trois ans*. La prison des hommes, à la Force — en bordure sur la rue du Roi-de-Sicile, n"* 2 — était séparée de celle des femmes par un mur percé d'un trou pour l'écoulement des eaux ménagères. Le fils aîné de M"^® Kolly, enfermé avec les hommes, « se couchait par terre et échangeait avec sa mère des baisers par cet égout infect. Théodore y venait lui parler tous les matins : « Maman a bien pleuré cette nuit, lui disait-il ; elle a un peu reposé et elle te souhaite le bonjour. C'est Lolo qui t'aime bien qui te dit cela^ »
^ Municipalité de Paris.
Nous, administrateurs de police, membres du Comité de surveillance et du salut public, ordonnons au citoyen Delavaquerie, concierge des prisons de Labbaye (sic), de recevoir la citoyenne Derabec, épouse du citoyen Kolly, son enfant et sa femme de chambre, pour nous les reproduire, ou à un tribunal quelconque, lorsqu'il en sera requis.
A la mairie, ce 'i^ janvier 1793, l'an... de la JAberté, le... de l Egalité 2" de la République.
Les administrateurs de police, membres du Comité de surveillance.
(signé) Louis JiouLX, Viguieh.
Arch. de la Préfecture de police, carton 2, pièce 463. ^ l.e Clobe. Vieu.v papiers financiers, 6 tevrier 1908.
Visitée par les médecins le 3o juillet, ]y|me Kolly recourut à une ruse plus humiliante et dit qu'elle avait menti au moment de sa condamnation en se disant enceinte, mais qu'elle l'était devenue depuis, à la suite d'une rencontre avec un inconnu, « qu'elle était actuellement convaincue de sa grossesse, parce que ses menstrues qu'elle attendait le i5 de ce mois n'avaient point paru, et qu'enfin elle avait tous les symptômes de grossesse depuis trois semaines ».
Les médecins Tliéry, Naury, Souberbielle, et les sages-femmes Paquin et Bellamy procédèrent à l'examen et rédigèrent ainsi le procès-verbal de leurs observations :
(( Le plein et le coloris du visage nous a paru être dans l'état de santé parfait, ainsi que le poulx qui ordinairement indique quelque altération au commencement des grossesses; la réo^ion du bas- ventre au toucher ne nous a offert aucun signe de grossesse, ainsi que la matrice. Nous étant retirés particulièrement et aïant requis les matrones de nous donner leurs opinions sur l'état actuel de la dite Kolly, d'après l'examen qu'elles venaient d'en faire, elles nous ont répondu qu'elle n'était point grosse, à moins que sa grossesse ne fut très
récente. [En marge) : Cette opinion étant conforme à la nôtre.
(( Nous concluons que, malgré qu'il n'y ait pas de symptômes apparents et sensibles, cependant, vue l'époque récente qu'elle indique, il serait très possible qu'elle fût enceinte. Fait à Paris le 4 août 1793, Tan 2® de la République française \ »
Un nouveau sursis lui fut accordé ; mais, le i3 brumaire, les chirurgiens Naury et Souberbielle, et les citoyennes Pâquin et Bellamy étaient de rechef déléguées à son examen. Nous laissons encore la parole aux hommes de l'art : « Elle raconta qu'elle avait eu une fausse couche le 20 septembre dernier, qu'elle l'avait tenue cachée et qu'elle pouvait nous en donner les preuves, parce qu'elle avait conservé le fœtus dans un pot où il y avait de l'esprit de vin que nous nous sommes fait représenter, et, l'ayant examiné, nous avons reconnu par sa forme et ses dimensions qu'il avait au moins quatre mois et demi de conception", ce qui nous a déterminé à croire que la fausse couche n'a point existé, attendu
* i" Proci's-\cih(il des im-dciitis. Aicli. lud., W '('mj, h ■>. >. 2 -^xno Kolly s'était procuré à prix d'argent ces débris uuatomiqucs.
qu'elle n'était grosse que d'après deux mois ; de plus, elle nous a déclaré qu'elle s'était mise depuis dans le cas de devenir grosse de nouveau, à peu près du 3o septembre au i^^ octobre dernier; sur ce que nous lui avons demandé le nom de la personne avec laquelle elle avait eu affaire, les lieux et heure, elle nous a répondu qu'elle avait communiqué, dans les lieux d'aisances qui se trouvent dans la petite cour, avec un homme habillé de gris, vêtu simplement et de moyenne taille, à elle inconnu et auquel elle avait donné un assignat de 5o francs ; elle nous a affirmé ne l'avoir jamais vu que cette seule fois. De suite, nous l'avons examinée et touchée ; non seulement nous n'avons trouvé aucune marque de fausse couche, mais même aucun signe de grossesse. Par continuation de l'ordonnance portant que nous questionnions les concierges et guichetiers de ladite maison d'arrêt, nous les avons interrogés tous les uns après les autres ; ils nous ont répondu séparément et unanimement que tous ceux qui avaient des permissions d'entrer pouvaient communiquer avec les détenues par la petite cour, mais que personne ne pouvait monter dans leurs chambres que les quatre guichetiers, ainsi que
LES FEMMES ENCEINTES EXECUTEES y5
son fils aîné jusqu'au moment de sa détention.
« D'où nous concluons que malgré toutes les facilités de communication qu'elle a pu avoir, et toutes les raisons et subterfuges qu'elle a pu employer pour nous déterminer à faire croire à sa grossesse, elle ne Test point etnel'a pas été depuis qu'elle est en prison ^ »
Cette fois donc les médecins ne voulurent rien entendre, et, après trois déclarations de honte inutiles, le tribunal impatienté requit l'exécution du jugement dans les vingt-quatre heures. Parle trou del'égout, M"^^ Kolly passa à son fds, comme une pieuse relique, sa belle chevelure qu'elle avait hardiment coupée au ras de la nuque, avant de partir au supplice : (( C'est le seul héritage que je peux te donner, lui dit-elle. Je t'exhorte à réclamer mon corps et à le réunir avec celui de ton père et celui de son ami qui ont péri ensemble. La loi t'y autorise. Adieu, mon enfant, pense souvent à ta malheureuse mère. »
Le 8 novembre 1793, M'"^ Kolly répondait impassible et résignée à l'appel de son nom ; la grille du palais s'ouvrit, et le cortège se mit en marche.
1 y procès-verbal de visite du 14 hrumaire an II. Arch. nat.yW U69, n*^ a'i-
Arrivée devant l'échafaud, M"^^ Kolly ne put tout à coup maîtriser son émotion : elle venait d'apercevoir, entre les barreaux de la charrette, ses deux enfants, René et Amand, qui, soucieux d'accomplir jusqu'au bout leur devoir filial, tout en larmes, cherchaient à fendre la foule pour se rapprocher du tombereau. L'un d'eux, en se poussant pour la voir, reçut même un coup de pied du cheval d'un gendarme.
René et Amand purent voir leur mère monter d'un pas ferme les marches de l'échafaud : son visage fier et son maintien noble frappèrent les esprits ; mais, quand elle bascula tout à coup sur la planche, elle poussa, dit-on, un cri affreux, rauque et prolongé, avant la chute du couteau *.
Nous devons raconter avec plus de détails le cas de la marquise de Gharry et, en même temps, l'aventure du député Osselin% ce membre de la municipalité du 10 août 1792, qui, dans un sauvage patriotisme, ordonna les massacres des 2 et 3 septembre et qui acheva de détruire la monarchie.
Osselin, Charles-Nicolas, né à Paris le 22 no-
^ Le Glaive vengeur.
- Osselin habitait rue de l'Ile, ci-devant de Bourbon,
vembre 1752, s'était fait connaître d'abord par des écrits fort licencieux. Ayant traité d'un office de notaire, la compagnie lui refusa son agrément. Osselin appela de son refus au Parlement, plaida lui-même sa cause et la perdit. N'ayant pu être tabellion, il se fît homme de loi, et, au premier craquement du vieux monde, comme tous les irréguliers qui vivaient à Paris sans fortune, le basochien ambitieux se réjouit d'un bouleversement auquel il avait tout à gagner et rien à perdre, et il embrassa avec chaleur le parti populaire. Le iG septembre 1 792, il est élu député de Paris à la Convention nationale le dix-huitième sur vingt-quatre, par trois cent quatre-vingt-dix-neuf voix sur six cent vingt-neuf votants; il se prononce pour la mort de Louis XVI sans appel ni sursis et poursuit avec acharnement le parti de la Gironde. Ce farouche conventionnel, déjà d'un âge mûr, à l'air rembruni, ne semblait pas alors destiné aux aventures romanesques ; mais la Révolution en était si féconde qu'Osselin devait en avoir sa part. Une femme allait passer et bousculer les pensées du législateur comme
l'". s. Ci,, n'^ G88. l/a(lrcs80 nous est fournie par l'oiivrajçe (ju'il fit paraître : Almanach du juré français pour les années 179'ie/ 1793, prix i5 sols, Paris chez l'auteur, rue de rUo, etc.
une tornade des Antilles. N'est-ce pas l'amour qui avait désarmé Danton, qui avait désarmé Camille Desmoulins ?
Charlotte-Félicité de Luppé, native de Versailles, épouse séparée du marquis de Charry, avait émigré de France en 91, y était rentrée dans les premiers jours de mai 92, et avait émigré de nouveau en janvier 93. Elle était à Bruxelles, alors le quartier général de la haute émigration, quand le délai, accordé aux émigrés pour rentrer en France, expira. Elle revint pourtant à Paris quelques jours après — le 1 1 mars — accompagnée d'un individu qu'elle appelait son domestique, tantôt du nom de Saint-Jean, tantôt de celui de Renaut. Mais, remplie d'inquiétude et voulant assurer sa tranquillité, elle eut l'idée de tenter l'audience des dispensateurs des grâces, et elle ne trouva rien de mieux que de se confier à Osselin, lardent montagnard, le rapporteur de la loi sur les émigrés, qui allait bientôt luimême violer cette loi qu'il avait provoquée et trafiquer cyniquement de son mandat.
La marquise avait vingt-six ans, elle était d'une éclatante beauté % avec le charme péné-
i « Elle est aussi intéressante que belle ; il me semble qu'une figure aussi céleste ne doit pas émigré [sic]...; elle
trant, à la fois vif et doux ; elle n'avait qu'à mouiller ses regards pour vaincre ou mourir. Ce fut à la première parole une scène amoureuse. Ensorcelé tout de suite par ses grands yeux noirs^ si veloutés et si suppliants, par son timbre de voix caressant, le farouche conventionnel promit de la soustraire au supplice
reserve aux émigrés.
Cette petite préface sentimentale eut pour résultat d'entraîner Osselin beaucoup plus loin qu'il ne pensait aller. Ce fut même bientôt pour le brave conventionnel une violente et durable passion. Dans l'enivrement de son bonheur, la poésie lui montait au cerveau, et il passait son temps à confectionner des madrigaux et à égrener des rimes d'or en Thonneur de sa protégée :
Te bien aimei\ ô ma chère Zclie,
Est pour toujours le charme de mon cœur^
Et désormais tout m'attache à la vie
Si mon amour suflit à ton bonheur.
Toujours est-il que le fougueux sans-culotte s'estimait le plus heureux des mortels. Il se passionnait comme on se passionne au bel
[)araU avoir beaucoup d'osprit. » Lettre de la citoyenne licauland à Fonquier-Tinvillc du 10 frimaire an II. Arch nat., \V II"), :i" liasse, pièce n.
lOO LES FEMMES ENCEINTES DEVANT LE TRIBUNAL
âge, et se sentait invinciblement entraîné dans des délices et des voluptés inconnues au reste des hommes. Gomme Annibal, Gapoue Pavait transformé, et Gapoue, au cas présent, c'était le confortable hôtel de la marquise de Gharry, rue du Gherche-Midi, n"" ii4, la chambre à coucher, tapissée d'or et de soie, à travers laquelle allait et venait la chère Zélie, qui avait pris dans Pâme du représentant du peuple la place de la République ^
Il faut convenir que c'était trop beau.
Robespierre eut bientôt vent de l'intrigue et il s'apprêta à frapper. Un citoyen avait-il le droit d'être amoureux sous Robespierre ?
Dans la nuit du i®^ mai 98 — il était minuit et demi — des commissaires de la section de Muscius Scœvola se transportaient rue du Gherche-Midi et frappaient à la porte de l'hôtel de la marquise de Gharry ^ On attendit quelques instants. — Rien..., personne ne ré-
1 « A elle demandé si elle sait comment la citoyenne Charry a fait connaissance du citoyen Osselin.
« A répondu que c'est un soir que la citoyenne Charry l'emmena chez elle. » Interrogatoire d'Emilie Cottray, femme de chambre de la marquise de Charry, du 3 mai 98. Arch. nat., W 3oo, n» 298, pièce 96.
■2 Le but de cette visite domiciliaire était surtout de savoir ce qu'était le nommé Saint-Jean ou Renaut, attaché au service de la marquise et qui avait « inspiré des sollicitudes au Comité révolutionnaire de la Section du Luxembourg. » Bis.
LES FEMMES ENCEINTES EXECUTEES lOI
pondit. On frappa de nouveau. Même silence. La maison restait silencieuse, comme si elle était inhabitée. Trois quarts d'heure se passèrent ^ Enfin, on entendit un bruit de pas, la clef tourna dans la serrure, la grande porte s'entre-bâilla. La première personne qui s'offrit aux yeux des commissaires fut Osselin. La situation était dramatique. Mais laissons dans leur rapport parler les commissaires : « Lui ayant été demandé par quel motif il se trouvait là à une heure indue, le député à la Convention répondit que c'était en qualité d'ami faisant les affaires de la Gharry. On visita le bureau de la femme Gharry, on y trouva des papiers qu'Osselin, toujours présent, déclara appartenir au Gomité de la Sûreté géné-
cours de Duharran, à la Convention. Primidi, 3« décade de brumaire an II. Moniteur universel.
De plusieurs documents déposés aux Archives, il semble résulter que ce fut sur la dénonciation d'un nommé Marquais, chirurgien, que furent dévoilées les intrigues d'Osselin avec la marquise de Clmiix . Dans une lettre à Fouquier-Tiuville, Marquais » < rit (jii il a le premier « osé démasquer le faux patriote Osselin... et ses manœuvres avec la femme Charry ». Arch. Nat., W ii6, liasse de io6 pièces, pièce 98.
* « Ayant frappé à la porte qui donne sur la rue, il a été oblige d'attendre pendant trois quarts d'heure jusqu'à ce qu'on lui ouvrît.,., il était miimit et demi. » Déposition de Stanley, horloger rue du Four, relativement à la commission dont il a été chargé par sa section pour procéder à la perquisition chez la marquise de Charry. Arch. nat., VV 3oo, n" agS.