‹ Les femmes enceintes devant le tribunal révolutionnaire, d'après des documents inéditsChapitre 3 sur 25 · FEMMES EXÉCUTÉES APRÈS LEUR DÉLIVRANCE · texte numérisé non relu

FEMMES EXÉCUTÉES APRÈS LEUR DÉLIVRANCE

j]/me8 Qiiétineau^ Roger et de La Roche Saint- André.

Nous entrons immédiatement en matière

^ A la décharge de la Terreur, MM. les D"'» Cabanes et Nass ont rappelé dans un livre de bonne critique historique que Napoléon « commit, une fois, au moins, un crime du même genre. Une femme de qualité, M"^® Acquêt, avait été condamnée à mort comme conspiratrice. Elle se déclare enceinte et obtient seulement un sursis », La Névrose révolutionnaire, Paris, 1906, p. 216. Nos distingués confrères ont omis de dire que la déclaration de M"^*^ Acquêt n'était qu'un subterfuge pour échapper au supplice. Le 23 août 1809, le procureur impérial Chapais-Marivaux, commit trois officiers de santé pour procéder à la visite de la femme Acquêt, « mais ces braves gens, qui n'ignoraient pas, sans nul doute, les conséquences de leur diagnostic, déclarèrent « que les symptômes les mettaient dans l'impossibilité de se prononcer sur l'état de la condamnée ». Chapais-Marivaux mit un mois à trouver des docteurs assez intègres pour ne point se laisser attendrir dans l'accomplissement de leur devoir professionnel, et, le 6 octobre, le préfet écrivait à Real : « M. le procureur général impérial vient de faire visiter la femme Acquêt par quatre chirurgiens dont trois ne l'avaient pas encore vue; ils ont donné leur certificat qu'elle n'était pas enceinte. » G. Lenotre. Tournebut, Paris, 1902, p. 352.

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avec l'histoire de trois femmes qui virent approcher, dans l'angoisse et l'épouvante, le moment de la maternité, trois femmes dont la naissance de l'enfant fut le signal du supplice.

Le 21 mars 1794? le père Duchesne, accusé de comploter la restauration de Louis XVII, montait, blême de peur, sur le fatal gradin du Tribunal. Dix -neuf accusés étaient à ses côtés, parmi lesquels une femme, la citoyenne Marie-Anne Latreille^ âgée de trente-quatre ans, de par l'échafaud veuve depuis six jours du général Pierre Quétineau, exécuté le iG mars, comme coupable, non d'avoir vendu ou trahi sa patrie, mais de n'avoir pas battu les Vendéens. On lui reprochait l'évacuation de Bressuire et la capitulation de Thouars ".

1 ^imo Quétineau avait été incarcérée à Sainte-Pélagie le 27 ventôse an II (17 mars 1794)- Arch. de la Préfecture de police, carton 7, pièce 579. C'était le fameux policier Dossonville qui, le 37 ventôse an II, s'était chargé de son arrestation rue de Buci, où elle habitait chez le citoyen Véo, Rapport de police. Arch. nat., V' 4774-^5.

2 Quétineau, écrit M. J. Crétinoau-Joly, « capitule avec une partie de sa division; six mille fusils, douze pièces de canon, vingt caissons tombent aux mains des vainqueurs ; les prisonniers sont désarmés; ils prêtent scrm<;nt à Louis XVII, puis on les renvoie dans leurs foyers.

« Quétineau, malgré sa modération et sa bonté, s'attendait à un rigoureux traitement, conséquence trop ordinaire des luttes civiles. Son attente fut trompée ; les brigands l'accueillirent avec une généreuse couliance. M. de Bonchamps voulut

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C'était pour faire croire royalistes Hébert, Ronsin, l'exécuteur barbare des mitraillades de Lyon, Vincent, Momoro, qu'on avait mêlé au procès cette Vendéenne. Puis, comme l'affaire s'appelait conspiration de l'étranger, on y avait mis des étrangers : le baron de Glootz, l'apôtre de la philanthropie universelle, le banquier hollandais Kock% agioteur et ultra -révolutionnaire, chez lequel Hébert, Ronsin et Vincent mangeaient fréquemment, le belge Proly, qui, fils naturel d'un grand seigneur autrichien, pouvait entrer comme appoint dans une conspiration tendant au bouleversement de la République. A peine le troisième jour des débats était-il commencé que le jury se trouva suffisamment éclairé, et condamna pêle-mêle « ces agents du tyran, ces valets de l'étranger, ces faux patriotes et

même qu'il partageât sa chambre et son lit. M. de Lescure, auquel Quétineau avait rendu service, joignit ses prières à celles de son ami pour l'engager à rester prisonnier sur parole. Le général républicain refusa. Plus tard, il se mit en route pour Paris ; l'échafaud le récompensa de sa consciencieuse fidélité à Révolution. » Histoire des généraux et chefs vendéens. Paris, Deloye, i838.

^ M"^*^ de Kock, jetée elle-même à l'Abbaye, ne dut son salut qu'à sa grossesse et mettait au jour un fils le 21 mai 1794- Cet orphelin hollandais, sur le berceau duquel rejaillissait le sang de son père, cet enfant qui grandit au milieu des discordes civiles, est devenu le plus jovial des romanciers français. C'est Paul de Kock.

royalistes », tout ce parti dont l'idéal était la tyrannie absolue et sanguinaire du seul peuple de Paris sur le reste de la nation, tous ces clubistes du dernier rang qui durent être fort étonnés de s'entendre appeler ennemis de la République, de s entendre dire qu'ils avaient trempé dans une conspiration tendant à rétablir la monarchie, détruire la représentation nationale, le gouvernement républicain. Un seul fut absous : ce fut le nommé Laboureur, alchimiste et médecin, qui dans cette affaire avait servi d'espion du Comité de Salut public.

La veuve Quétinea^u se déclara sur le point d'être mère et fut séparée des condamnés. La sage-femme Prioux l'emmena dans un local, près du greffe, salle d'attente entre la vie et la mort, où les trois médecins, Théry, Bayard et Naury reconnurent, « après un examen exact », qu'elle présentait « tous les sympthômes [sic) qui caractérisent ordinairement une grossesse d'environ quatre mois » *. Elle pouvait se croire sauvée.

Trois jours après le jugement, l'accusateur public faisait remettre au geôlier de la Con-

^ Ccrli/iCdt dit 5 ^cnninnl. (tu II. Arc/i. mit., VV 339.

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ciergerie la levée d'écrou qu'on va lire et conduire, sous bonne garde, la malheureuse à Fhospice de rArchevêché.

Au risque de fatiguer le lecteur, nous ne chercherons pas, dans ce chapitre, à dissimuler Farmature documentaire, pour mieux donner un aperçu des formules judiciaires du sanglant Tribunal.

TRIBUiNAL RÉVOLUTIONNAIRE

ÉTABLI A PARIS, AU PALAIS, PAR LA LOI DU lO MARS I 793 l'an II DE LA RÉPUBLIQUE

ACCUSATEUR PURLIC

Au désir et en exécution du jugement rendu par le Tribunal le quatre germinal précédent mois qui condamne à la peine de mort Mari (sic) Anne Latreille, femme Quietineau [sic) comme de complicité avec Hébert, Vincent^ Roussin et autres convaincus de conspiration contre la République^ comme aussi en conformité du jugement dudit jour rendupar le Tribunal en la chambre du conseil sur la déclaration de ladite femme Quétineau reçu devant Arduin, l'un des juges du tribunal en cenciente (sic) environ de quatre mois, ce qui a été attesté par le rapport des officiers de santé assermentés au Tribunal par lequel jugement sur délibéré, porte qu'il sera sursis à Vexécution du jugement susdaté quatre germinal, et que ladite

femme Quétineau sera transférée jusqu'à ses couches ou au moment de V exécution du jugement lorsqu'il aura été ordonné par le Tribunal dans Vune des maisons d'arrêt de cette ville par moi désignée.

En conséquence le gardien de la maison de justice de la Conciergerie remettra à Vhuissier porteur du présent ladite femme Quétineau pour être transférée et conduite en la maison « d'hospice du Tribunal^ », quoi faisant de charge.

A Veffet de quoi le gardien de la maison de force y dite U hospice, recevra et gardera ladite femme Quietineau (sic) jusqu^a ses couches^ en raison de ce^ tous soins et secours lui seront donnés^ représentera à toutes réquisitions et il remettra à Vhuissier du Tribunal chargé de la conduite de la prisonnière l'extrait de Vécrou sur ses registres à ce destinés.

^ Ces mots en surcharge sont do la main de Fouquicr-Tinville, qui a biffé : des femmes de la Salpctrière.

Nous avons trouvé aux Archives une lettre de Ray, économe de l'Archevêché, qui semble bien concerner Marie- Anne Latreille. Les répertoires de Campardon ne mentionnent, d'ailleurs, aucune femme du nom de Treille ou d'un nom similaire :

Au citoyen Fouqidcr-Tirwille, accusateur public près le tribunal révolutionnaire^ à Paris,

La femme Treille qui a été transférée à l'hospice nourrissait un enfant, lorsqu'elle a été mise en arrestation ; elle se plaignait des douleurs que lui occasionnait son lait. Le concierge le lui a monté aujourd'hui d'après sa demande. Je crois, d'après l'avis des officiers de santé, que c'est à propos de le lui laisser ; je te prierai de me donner ton consentement. Salut et fraternité (signé) Ray.

Au-dessous, visa de N\ury, officier de santé.

Arch, nat., W 147, liasse de 137 pièces, pièce 61.

Le présent pour duplicata de pareil ordre qui sera laissé au gardien de la Conciergerie.

Au parquet de V accusateur public^ le sept germinal de VanlP de la République une et indivisible.

(.( Bon pour la maison d'hospice^ )).

(Signé) A.-Q. FouquiER.-

La veuve Quétineau rencontrait à l'hospice de TArchevêché une autre femme, attendant aussi le moment de la maternité, M"^® Victoire Lescalle, âgée de quarante ans, veuve de Jean-Gaspard Roger, salpêtrier, antérieurement brasseur à Neuville-sur-Ornin, dans le département de la Meuse.

Son mari avait été arrêté comme prévenu, entre autres griefs, d'avoir porté au camp de la Lune ce du sucre et du café aux Prussiens », d'avoir ainsi « gagné plus de 3o.ooo livres à ce commerce », d'être « le confident d'un nommé d'Alençon père, demeurant aud. Neuville et détenu dans la maison de sûreté à Barsur-Ornin, comme suspect », et d'avoir porté (( de sa part de l'argent aux émigrés » ^

^ Ces mots sont de la main de Fouquier-Tinvillc.

^Arch. delà Préfecture de police. Traiisfèrements . Carton i8, pièce 26 bis.

^Mandat d'arrêt du 19 pluviôse an II. Arch. nat., W 847, nO 683.

Il comparaissait devant le Tribunal révolutionnaire le 26 germinal an II. L'acte d'accusation dressé par Fouquier-Tinville portait que le « sieur Roger avait dit à plusieurs citoyens, que si les Prussiens arrivaient, il y avait des lits tout prêts pour les recevoir, qu'il leur donnerait du vin et de Teau-de-vie à discrétion et qu'aussitôt leur arrivée, il ferait un bon feu dans lequel il jetterait son habit de garde nationale et leur ferait faire main basse sur les patriotes, et d'autres propos non moins attentatoires à la souveraineté nationale.-., que la Convention nationale n'était composée que d'un tas de scélérats et de voleurs » \

La sentence fut lue : c'était la mort. Associée au jugement de son mari, M"^® Roger était accusée de s'être mêlée aux intrigues de son époux, « d'avoir prouvé dans plusieurs circonstances son aversion pour la Liberté et et le Gouvernement républicain, et manifesté son désir pour la Contre-Révolution, par les propos qu'elle a tenus, notamment à l'époque où les Prussiens étaient au camp de la Lune ; entre autres propos qu'elle tint à cette épo-

* Acte d'accusation et jugement du uG germinal an II. Arch. nat., W 347, n*^ 683.

que, on Ta entendu dire en parlant du vicaire du canton, que le bougre de vicaire avait beau donner la bénédiction^ les armées ennemies remporteraient toujours la victoire^ et, adressant la parole à des patriotes, elle dit avec un air de satisfaction : « Ah ! bougres, voilà le (( Roy de Prusse qui vous tient, vous allez être « châtiés, comme des coquins ! » ^

Fouquier-Tinville, d'une voix tranchante comme le couperet de la guillotine à laquelle il livrait tant de victimes, réclama l'application de la peine de mort.

Certes, M"^® Roger était plus coupable, d'après les lois du temps, que la veuve Quétineau : le verdict fut la mort. Mais son sang n'allait pas se mêler à celui de son mari sur le plancher de l'échafaud. Elle était enceinte de huit mois. Les médecins n'eurent pas de peine à statuer sur son état, et elle fut transférée à l'Archevêché, en attendant le terme fatal.

Trois semaines après son internement à l'hospice révolutionnaire, M™® Quétineau faisait une fausse couche de cinq mois^; M™® Roger

^ Acte d'accusation et jugeinent du 26 germinal.

2 Au nombre des causes invoquées pour expliquer l'avortement, les émotions morales ont une action réelle. Cela a pu être le cas pour M™*^ Quétineau.

accouchait à terme un mois après son entrée à l'Archevêché.

Nous avons relevé aux Archives le certificat des médecins de ces deux victimes de la tyrannie rouge qui avaient obtenu un sursis avant d'aller au supplice. En voici le texte intégral :

Nous soussignés, officiers de santé du Tribunal révolutionnaire établi à Paris, certifie (sic) que la femme Quetinot (sic), qui a fait une fausse couche à l'hospice du tribunal, est actuellement en convalescence ;

Et que la femme Roger est accouchée à terme et qu'elle est actuellement en convalescence. En foi de qiioi^ nous avons délivré le présent certificat.

Paris, ce vingt-deux floréal^ l'an IP de la République Française une et indivisible.

(Signé), Bavard Thery

La condamnation à mort, sur un croquis de jugement signé à la hâte, avait lieu le même jour :

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