‹ Les femmes enceintes devant le tribunal révolutionnaire, d'après des documents inéditsChapitre 4 sur 25 · ET LA FEMME ROGER · texte numérisé non relu

ET LA FEMME ROGER

Vu par le Tribunal Révolutionnaire établi par

la loi du 10 mars 1793, sans recours au Tribunal de Cassation et encore en vertu des pouvoirs délégués au Tribunal par la loi du cinq avril de la même année^ séant au Palais de Justice à Paris. Les rapports des officiers de santé assermentés au Tribunal de ce jourd'hui portant que Marie Anne Catherine Latreille veuve Quétineau a fait une fausse couche, il y a environ trois semaines^ et que Victoire Lescalle femme Roger est accouchée il y a environ un mois^ et que toutes deux sont entièrement rétablies.

Le Tribunal^ après avoir entendu V accusateur public en son réquisitoire^ ordonne quil sera passé outre, dans les vingt-quatre heures, à l'exécution des jugements des quatre et vingt-six germinal dernier qui condamne lesdites veuve Quétineau et femme Roger à la peine de mort^ le tout à la diligence de V accusateur public.

Fait et jugé en la chambre du conseil du Tribunal le vingt-deuxième jour de floréal de Van deuxième de la République française une et indivisible où étaient les citoyens René François Dumas président, Subleyras, vice président^ Dobsen, Deliège, Foucault^ Scellier^ Denizot^ Harny et Masson^ juges., qui ont signé la présente minute avec le greffier.

(signé) Dumas, Subleyras,

Deliège, Scellier, Meyzot, commis-greffier ^

i Arch. nat., W 345, n^ 676 (p. 6-2), Affaire ChaumeUe et autres, 5^ partie.

Le jugement devait être exécuté dans les vingt-quatre heures, à la diligence de Taccusateur public.

Deux heures après, grâce à cette diligence, les deux femmes encore dans cet état de faiblesse et de pâleur qui suit ce grand travail de la nature et qui serait respecté par les peuples les plus sauvages, étaient prêtes pour Téchafaud. Les valets du bourreau allaient, ma foi ! aussi vite que les juges, et, avec la rapidité des formes révolutionnaires, la toilette n'était pas plus longue que l'audience.

Le 1 1 mai 1794, à cinq heures du soir, le tombereau fatal s'ébranlait vers la place de la Révolution, et M"^^^ Quétineau et Roger, toutes deux intrépides et calmes, livraient leur tête au couteau. Leurs corps furent portés au cimetière des Errancis, dans ce petit angle détaché du parc Monceau où Danton, qui venait d'ouvrir les fosses, attendait Robespierre.

Dans une des pages de ses Mémoires^ où elle écrit avec le sang de sa famille et avec ses propres larmes le récit des catastrophes auxquelles elle avait assisté, la marquise de la Rochejaquclein conte l'histoire d'une autre femme, âgée de vingt-cinq ans, Madeleine

Binet-Gasson, exécutée après sa délivrance, une victime de Carrier, le dément furieux qui venait d'inventer un nouvel instrument de mort\ Elle avait épousé Louis-Henri de la Roche-Saint-André, lieutenant de vaisseau et chevalier de Saint-Louis, qui s'était engagé dans l'armée royale. Fait prisonnier à la Goudrie, commune de la Garnache, le jeune officier vendéen fut traduit devant le tribunal révolutionnaire de Nantes et condamné à mort le 19 mars 1794. Arrêtée également à la Goudrie, sa malheureuse veuve fut traînée, elle aussi, à la barre du tribunal, ainsi que sa fidèle domestique, Marie Gabory, le 28 avril.

Sur le registre du greffe, la marquise de la Roche-Saint-André est qualifiée d'ex-noble, avec cette mention : ce A suivi les brigands avec son mari, jusqu'au mois d'octobre dernier ; après le passage de la Loire, les brigands ayant été mis en pièces, elle s'est réfugiée aux environs d'Ancenis, déguisée en paysanne. A mort (5 juillet). »

Au moment où elle allait monter surl'échafaud, la malheureuse femme se déclara dans un état de grossesse avancée, et un sursis

1 Mémoires de M"^^ la marquise de la Rochejaquelein, 8® édition, Pion, Paris, iSSj, pp. 878 et 379.

lui fut accordé. Le pauvre petit être, qui vit le jour dans la prison du Bouffay, ne vécut que quelques semaines. Une geôlière compatissante offrit à la captive de substituer un autre enfant au sien ; mais, par un sentiment qui serait sublime si Ton ne savait ce qu'est le cœur d'un mère, la marquise de la Roche- Saint- André refusa l'offre de cette femme généreuse qui lui procurait ainsi une planche de salut\

Le jour même, l'homme qui faisait l'appel des victimes, entrait dans la prison, un papier à la main.

— La citoyenne La Roche, cria-t-il.

Elle répondit, impassible et résignée, à Tappel de son nom.

^- Nous ne t'avions laissé vivre que pour nourrir ton enfant ; il est mort, tu vas mourir à ton tour. Et il la conduisit sur la place que dominait le beffroi et où avaient lieu les exécutions capitales, quand Carrier ne remplaçait pas par l'eau de la Loire l'arme blanche du

supplice ^

* Communication de M. René Vallette, directeur de la Revue du Bas-Poitou.

2 ^luo ^f, la Rochejaquolein la fait périr par erreur dans les eaux de la Loire. Voir H. de la FontencUe de Vaudoré. Autour du Drapeau blanc. Biographies inédites des chefs

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