FEMMES EXÉCUTÉES EN ÉTAT DE GROSSESSE LES NOYADES DE NANTES
Nous venons de voir le bourreau traîner à Féchafaud toutes pâles et toutes chancelantes des malheureuses qui venaient d'accoucher. Il y eut plus lamentable encore. Un missionnaire choisi par la Convention nationale, dont le nom rappelle l'idée de tous les crimes révolus, surpassa en barbarie tous ces hommes de sang qui se complurent à faire périr leurs semblables.
Les détails des crimes de Carrier peuvent à peine être crus, quoique attestés par les quatre-vingt mille habitants de Nantes, et quoique lui-même ait développé la scélératesse de son âme, en rejetant toutes ses cruautés sur l'exaspération produite par la guerre civile, sur la nécessité de terrifier la Vendée toujours menaçante, enfin sur l'impulsion du Comité de Salut public auquel il n'osa pas imputer les noyades, mais auquel il attribua cette inspiration d'énergie féroce
vendéens et chouans, publiées avec préface et notes par M. René Vallette. Fontenay-le-Comte, 1902, p. 120, note de M. René Vallette.
qui lui fit inventer des tortures pour assaisonner à son imagination le sang dont il était assouvi.
Nous n'avons pas à rapporter ici toutes les horreurs, toutes les atrocités commises par ce colosse de la Terreur, ni à faire le récit de ces exécutions navales dont les flots de la Loire portèrent le témoignage jusqu'à son embouchure. Nous n'oublions pas que ce sont les femmes enceintes seules qui nous occupent et qu'il serait superflu défaire des récits qui sont dans toutes les mémoires. On a fait des livres des folies de Carrier.
Nous n'allons extraire des pièces originales que les passages ayant directement trait au sujet qui nous intéresse, et ne laisser parler que les témoins mêmes de ces crimes qui ont déshonoré la Terreur elle-même.
C'est d'abord un médecin, un partisan pur et désintéressé de la Révolution, Guillaume- François-Laënncc*, médecin enchefdel'llôtel- Dieu de Nantes, qui raconte ce qu'il a vu : a Arrivé à Nantes dans le mois de ventôse, Nantes était dans la consternation par le fait du Comité révolutionnaire. Lamberty et Fou-
* Oncle du célèbre médecin Ilcné- Théophile -Hyacinthe Lacnnec.
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quet voulaient enlever des enfants, des femmes grosses qu'il avait fait mettre dans une chambre ; des enfants environ de un à dix ans, jusqu'à quatorze et quinze ans. Vers la fin de pluviôse, le nommé Joly vint pour les enlever. Lamberty et Fouquet dirent qu'ils n'avaient point de compte à rendre et qu'ils avaient des pouvoirs illimités. 11 envoya chercher la garde, et ordonna au nom de la Loye de se retirer. La garde se retira*. »
Voici un autre témoignage, celui de François Vigneron, président du deuxième tribunal militaire de l'Ouest. C'était après la déroute de Savenay où chefs, officiers, soldats vendéens, presque tous périrent par la mitraille, le fer et les eaux du fleuve : ce On fit une demande au district pour placer les femmes grosses. Goullin — le dominateur du Comité révolutionnaire qui avec Carrier terrifiait Nantes — dit : « Tu n'est [sic) pas révolutionnaire. — L'humanité n'exclut pas le patriotisme — Goullin dit : Sais-tu que les enfans dans le ventre de leur mère peuvent être des vipères. Partie des femmes sont
i Notes d'audience de Roussel, premier juré du tribunal révolutionnaire au premier procès de Carrier. Interrogatoire. Séance du 23 vendémiaire an IIL Arch. nat., F'^ 4634-
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mortes parla maladie — le typhus. Les enfans noyés par Lamberty et Fouquet^ » C'était au moment où les épidémies les plus terribles, les fièvres et les dysenteries, passaient des prisons à la ville. On tuait pour la salubrité.
Plus accablante est la déposition, au procès de Carrier, de Philippe Tronjolly, président du tribunal du district de Nantes : « Il y a eu, dit-il, au moins vingt-trois noyades. Foulant a fait trois noyades. Carrier lui donnait le droit de vie et de mort : on noyait des femmes grosses et des enfants à la mamelle. Il y a eu six cents enfans d'abord la nuit, et ensuite le jour.
« Le mariage civique : on leur donnait un coup de sabre par la tète avant de les noyer-. » Il s'agit naturellement de ces couples de victimes auxquelles Carrier et ses complices s'amusaient à faire jouer la parodie de l'hymen dans la mort. Dépouillés de leurs vêtements, on les attachait, face à face, l'un à l'autre, un prêtre avec une religieuse, un jeune homme avec une jeune fille, et on les précipitait dans le fleuve.
Le médecin Georges Thomas, officier de
* Séance du uô vendémiaire.
* Séance du 'j6 vendémiaire.
santé, dont les sentiments humains et courageux sont au-dessus de tout éloge, était chargé par la Commission militaire de constater les grossesses à TEntrepôt, là où étaient surtout entassés les femmes et les enfants sans lits, sans paille, sans feu, sans autre nourriture qu'une chétive portion de riz. Il raconte qu'il « parcourut toutes les salles, qu'il trouva des cadavres palpitans, des enfans dans des baquets, morts, mourants, et dans des excréments. Il demanda aux femmes qui étaient enceintes... Ces femmes craignaient tellement à la vue d'un homme qu'elles ne lui dirent rien.
(( La Commission militaire donna une liste de trente à quarante femmes qui s'étaient dites enceintes. Il leur parla par la douceur, il constata la grossesse d'environ trente de huit mois et demi.
(( Quelques jours après, allant voir un malade à l'Entrepôt, il entre dans la maison de l'Entrepôt pour voir ces femmes enceintes, elles avaient été noïées ou fusillées^ », ce qui permit de dire à un témoin que Tune d'elles (( était accouchée dans le navire
^ Séance du 28 vendémiaire, au soir.
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destiné à engloutir et la mère et le fruit ^ j).
Donnons la parole à la femme d'un marinier nantais, Victoire-Abraham Pichotte, qui habitait au-dessous de la ville, à la descente du fleuve que Carrier appelait « la baignoire nationale " » :
(( Quand on commença à noyer les prêtres, on vint chez elle pour faire un corps de garde. Elle vit arriver une sapine; elle s'aperçut que c'était pour noyer des prêtres. Le lendemain, il n'y en avait plus. Il y avait des charpentiers ; un dit à sa mère : Je ne sais pas ce qu'on veut faire, mais on faisait des trous. Environ trois semaines après, elle vit arriver beaucoup de femmes qui tenaient leurs enfants par les bras, et qui pleuraient beaucoup. Beaucoup de personnes périrent, des enfants et des femmes enceintes. Fouquet avait donné la permission^ », on peut même dire donné
1 Cité par M. Alfred Lallié. Les Noyades à Nantes. Nantes, Libardos, 1879, p. 63. D'après le compte rendu du Mercure français, i5 brumaire an III, cité par M. Lallié, Les Noyades à Nantes, plusieurs citoyens s'entremirent souvent pour sauver des enfants et des femmes enceintes, et les obtinrent. Thomas, l'officier de santé, la veuve Denais réussirent souvent, au début, ces sauvetages partiels. Comte Fleury. Carrier à Nantes. Pion, Paris, 1897, p. 157, note 3.
'■* « Carrier dit à un général : « l'ih ! oui, a 800 dans la baignoire nationale. » Déposition d'un témoin. Procès Carrier. Arch. nat., W 493.
' Séance du 3 brumaire.
l'ordre de tuer ainsi le royalisme dans son
germe,
Voici plus lamentable : Jacques Osulivant d'Angers, adjudant de la place de Nantes, raconte que ce dans la prison de l'Entrepôt, il y eut 7300 fusillés et 4 000 noyés.
(( On lui a dit qu^il y avait eu des femmes et des enfans, et qu'une femme prête d'accoucher, on lui avait extrait son enfant et mis au bout d'une bayonnette ^ »
Ecoutons encore le récit de Marie Evin, marchande à Nantes : a Elle va à l'Entrepôt pour prendre un enfant, avec un permis du Comité ; elle veut prendre une femme qu'on lui dit qui allait accoucher, étant dans la fanche. Elle va dans une chambre où il y avait deux ou trois cents enfants tous mourants. Elle emmena une jeune personne de seize ans. Cinq à six jours après, on lui dit qu'il n'y avait plus personne à l'Entrepôt^ », qui venait d'être vidé par une noyade»
C'est, enfin, un acteur du drame qui parle, Guillaume Gruaut, matelot de la Douane et (( gardien d'une gaillote mouillée vis-à-vis la Sécherie par Fonteneau » :
^ Séance du 4 brumaire.
^ Séance du 7 brumaire.
(( Fouquet et Lamberty lui amenèrent d'abord environ trois cents femmes. Les plus âgées d'environ soixante-dix ans et les plus jeunes des enfans de cinq à six mois, et des femmes enceintes. Toutes ont été noyées, à l'exception de cinc[ ou six. On les a fait passer dans un bateau, on les déshabillait : il y avait des sabords que l'on ouvrait à coups de hache. Quand les femmes paraissaient, on les renfonçait avec des coups de sabre et d'auspects^ » Gruaut, qui faisait partie du personnel de Carrier pour les noyades, connaissait l'outillage. C'est ainsi, en tout cas, qu'on vidait les prisons dans la Loire. La quantité de cadavres engloutis dans le fleuve fut telle et l'eau infectée au point qu'une ordonnance de police en interdit l'usage aux habitants de Nantes, interdisant aussi de manger du poisson.
Les forfaits de Carrier sont si effrayants, si nom])reux, qu'on est tenté de nier leur possibilité, ou de se demander si Ton n'est point en présence d'une de ces légendes pleines (Tcpouvante, comme les poètes antiques saviiiciil, en in\ cnler.
Liiuiiible cd le ridicule, craillcurs, se cou-
' ijcvicib de uiaiiiic. Scu/icc du iG livuinauc.
doyaient. On inscrivait dans les bureaux : Ici on se tutoie^ et au-dessous : Fermez la porte^ sUl vous plaît. On supprimait comme aristocrate une pièce intitulée : Le château du Diable.
Les Nantais, témoins et victimes de ces fureurs, voyant la Convention muette, n'osaient accuser de folie des actes que les satellites de Carrier appelaient du patriotisme. Enfin le 9 thermidor arriva, et ceux qui triomphèrent de Robespierre se virent amenés à renverser les échafauds et à changer de direction. Dès que l'effusion du sang fut arrêtée, un cri universel s'éleva de plus en plus contre les hommes qui en avaient tant versé, et la voix publique demanda bientôt la tète de celui qui avait associé la Loire à ses fureurs et enseveli dans le mystère de ses flots des milliers d'hommes, des milliers defemmes, des femmes enceintes et des enfants.