‹ Les femmes enceintes devant le tribunal révolutionnaire, d'après des documents inéditsChapitre 6 sur 25 · PAR LES MÉDECINS · texte numérisé non relu

PAR LES MÉDECINS

DU TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE

La princesse de Monaco, la femme Hébert, la femme Drieux, la princesse Lubomirska, M""^^ cUHinnisdal^ de Meursin^ de Fleuri/^ de Talley rand-Périgord et de Butler^ la femme Lusigny, Olympe de Gouges, M""^ de Kolly, et la marquise de Charry.

Dans cette sanglante tragédie, plus terrible que toutes celles de Néron, plus d'une femme dontles minutes étaient comptées, eut recours à tous les subterfuges, sacrifia jusqu'à son honneur pour sauver ses jours *. Les malheureuses

A Dût-on nous accuser de rassembler des riens inutiles, il «sf iiit( rossant do faire remarquer ici que toutes les ruses étaient à Tordre du jour pour se soustraire à la guillotine, eu se donnant un caractère de civisme. Voici une lettre qui nous a été communiquée par M. Léonce Grasilier, un de ces documents qui, comme tant d'autres, seraient comiques, si l'on no savait quelles en furent les conséquences : S liiites, 24 prairial an II.

<iariiior de Saintes, représentant, dénonce un nouveau gciii- (|( lusc employée par les femmes des ci-devant nobles poui- se soiisltaire aux lois rendues contre cette caste. Elles épouseiil (les loturiers, en stipulant la non-communauté de corps et de hicfis. ((^étaient des maris honoraires : ainsi se trouvaioiit sauvegardés la dignité et les intérêts matériels de la iiohie ('pouse !)

« La riioycnnc Landray, femme divorcée pour la forme de

condamnées savaient qu'une déclaration de grossesse les rendait inviolables et les protégeait. N'ayant pas le choix des moyens pour se soustraire au supplice, bien des femmes se déclaraient surle point d'être mères après avoir fait ou dit avoir fait ce qu'il faut pour l'être, dans le but d'obtenir un sursis que le tribunal, sur avis des médecins, n'osait pas toujours refuser. L'amour de la vie ne justifiait-il pas la défaillance, Taveu d'une faute contre le devoir ou la pudeur ? Mais c'était seulement retarder le moment fatal. Tout autre que Fouquier-Tinville eût oublié ces malheureuses dans leur prison ; l'accusateur public, qui ne marchandait pas sa peine, ne perdait pas de vue les futures mamans ; il se faisait rendre compte de leur état, guettait son heure, quand, sans sursis, il ne livrait pas froidement les pauvres femmes au bourreau.

Debrié, émigré, a voulu contracter un mariage dans la forme dénoncée.

« Il s'est trouvé dans ses papiers des manuscrits de sa main, contenant les plus atroces diffamations contre les représentants du peuple.

« Il a arrêté qu'elle serait traduite au tribunal révolutionnaire, qu'elle et les dites pièces seraient préalablement conduites et remises au Comité de Sûreté générale. » Police générale. 3^ Div. Bureau de la surveillance administrative de la Pol. gén. Rapport du 12 messidor an IL F'' 3821.

On connaît cette touchante histoire que M. Georges Montorgueil a contée, il y a quelques années, dans V Eclair ^ :

(( Il n'y a pas à épiloguer, écrit-il — bloc ou pas bloc — l'exécution de M'"^ de Monaco fut un crime. » Elle ne dut d'être suspecte qu'à sa naissance. Françoise-Thérèse de Ghoiseul avait vingt-sept ans, et avait été mariée jeune, en 1782, au prince Joseph de Grimaldi Monaco, second fils d'Honoré lïl.

Le prince Joseph avait quitté la France, lorsque les événements lui parurent tout à fait menaçants". La princesse, sa femme, après avoir suivi son mari, était rentrée ostensiblement en France, ne pouvant supporter Téloignement de ses deux filles qui y étaient restées.

1 Mercredi, 3 février 1892.

2 Le prince Joseph était rentré en Franco en 1795; mais la loi de fructidor l'obligea à s'expatrier de nouveau pour ne rentrer définitivement que sous le Consulat. En 1807, le prince, rallié au nouveau régime, était nommé l'un des quatre capitaines de la gendarmerie d'élite de la garde impériale et il rejoignait l'armée à Varsovie. Au mois de juin, il devenait l'un des officiers d'ordonnance de l'Empereur qui le chargeait un mois, après de porter à l'Impératrice la nouvelle officielle de la paix do Tilsitt. Joséphine eu fit alors son chambellan.

Le prince Joseph, décoré de la Légion d'honneur le 3 décembre 1807, était connu à la cour de l'Empereur sous le nom de « M. de Monaco ». L'impératrice Joséphine le nomme ainsi dan» une lettre; du 19 juillet 1807 à la reine llortence, où elle annonce son arrivée, porteur des nouvelles de l'Empereur, (i. Saige. Monaco, ses angines et son histoirCy 1897, pp. 3G7-369.

4o LES FEMMES ENCEINTES DEVANT LE TRIBUNAL

Elle avait été une première fois arrêtée au printemps de 93, comme femme d'émigré rentrée. L'intervention de son beau-père avait eu pour résultat de faire connaître sa qualité d'étranger et elle avait été remise en liberté sous caution ^ Ce fut la section de la Fontaine de Grenelle qui la fit mettre en arrestation le 10 ventôse an II, comme conspiratrice. Lorsqu'on la décréta, elle s'était réfugiée chez une amie : elle songea qu'elle pouvait la compromettre, elle gagna la campagne, mais bientôt, fatiguée de cette vie nomade, elle revint à Paris où elle se laissa prendre dans l'ancienne abbaye de Panthémont^ Incarcérée à Sainte-Pélagie, elle s'y trouvait en même temps que Tépicier Cortey, le comte de Laval-Montmorency, le marquis de Sombreuil, l'ancien gouverneur des Invalides. On raconte qu'à travers les fenêtres du corridor, l'audacieux épicier, un jour de belle humeur, envoyait des baisers à la jeune, belle et intrépide princesse, d'une vie si pure, au scandale d'un autre détenu, le marquis de Pons % grand seigneur jusqu^au bout, qui

* Voir M. Gustave Saige. loc. cit. pp. 355 et 356.

2 L'abbaye des bénédictines de Panthemont, supprimée en 1790, porte aujourd'hui le n» 106 de la rue de Grenelle et est devenu le siège d'une des huitparoissesduconsistoire réformé,

^ Charles-Armand-Auguste de Pons, âgé de quarante-neuf

LES FEMMES ENCEINTES EXÉCUTP:ES ^l

ne put s'empêcher de lui faire remarquer son attitude inconvenante et de lui dire avec hauteur : ce II faut que vous soyez bien mal élevé, monsieur Cortey, pour oser vous familiariser ainsi avec une personne de ce rang là ; il n'est pas étonnant qu'on veuille vous guillotiner avec nous, puisque vous nous traitez en égaux K »

Le marquis de Pons ne se trompait pas : Cortey fut guillotiné avec lui, et la princesse de Monaco devait le suivre un mois plus tard.

Quand on lui remit son acte d'accusation, cette femme pleine de grâce, de charme et de courage, refusa de le lire. C'était à ses yeux une formalité de la mort qui ne valait pas l'honneur d'être discutée. Pas la plus légère émotion n'altéra ses traits... Elle fut condamnée à mort.

La princesse de Monaco se déclara enceinte (( de trois mois, ayant eu un commerce charnelle [sic) avec une personne dont elle ne voulut pas donner le nom » ^ et fut envoyée à l'hos-

ans, cx-noblc, né à Paris, y (li;aiourant rue Notro-Daïuc-dcs- Champs.

* Almunnch dru prisons en 179'î, vi" «'dition Michel, an III de la ru-jMil)li(jiM;, |). i63.

^ Interrof^ntoire du huit tlicrniidor par Fou(iuicr-Tim'iUi\ Arch. ufit., W/,'ii, n'^ 9G8.

pice spécial du Tribunal révolutionnaire. Elle n'y resta qu'une nuit.

Le soir même du jugement, elle voyait arriver dans sa cellule trois personnes, deux hommes et une femme ; c'étaient le médecin Enguchard, l'apothicaire Quinquet et la veuve Prioux, qui venaient s'assurer de la véracité de ses dires.

Ils dressèrent ainsi le procès-verbal de leur visite :

(( Nous avons examiné et visité la nommée Thérèse Stainville, épouse de Joseph Monaco, âgée de 26 ans, déclarée être enceinte de deux mois et demi. Notre examen ne nous a fourni aucun signe de grossesse. Ce 8 thermidor, l'an 2® de la République une et indivisible, (signé) Enguchard, Quinquet, veuve Prioux » * .

Ce n'est pas sans un véritable étonnement qu'on voit figurer au bas de ce procès-verbal le nom de l'apothicaire Quinquet. Nous allons le voir figurer encore au bas des procès-verbaux de visite de M""' Sabine de Viriville, de M™° de Butler et de la femme Quévrin. Cette indiscrète attitude du pharmacien de l'hôpital

1 Arch. nat., W 43r, 110968.

n'avait pas été sans choquer Téconome de rhospice qui, la 3^ sans-culottide an III, protestait lui-même contre les étranges agissements du maître apothicaire, dans une lettre à la commission des administrations civiles, police et tribunaux.

Citoyen... Il faudra encore que le pharmacien en chef ne s'occupât en aucune manière des malades et des maladies^ auxquelles il entend bien moins quà sa pharmacie ; on l'a vu s'ériger en officier de santé, signer des rapports souvent dictés par la passion., enfin aller jusqu^à visiter des femmes qui étaient déclarées enceintes d'un mois^ six semaines, plus ou moins, qui n'en ont pas moins été conduites à la mort, quoique toute la médecine de tous les temps s'accorde à dire qu'il est impossible de prononcer un jugement certain sur la grossesse ou une grossesse d'une femme avant quatre mois et demi; une telle conduite dans la personne d'un homme qui n'a nulle connaissance dans cette partie ne peut être que le fruit du libertinage. Tu peux, citoyen commissaire, te convaincre de la vérité de tous ces faits quand tu jugeras à propos. Salut et fraternité, (signé) Ray, économe^.

La princesse de Monaco venait à peine de

^ Arch. nal., V' l'^gg-iQ. Ce document a dté reproduit par M. Alexandre Tuetey dans son savant ouvrage, L'Assistance publique pendant la Hés'olution,i. lY, p. 146.

subir lexamen médical qu'elle écrivait à Fouquier-Tinville :

Je vous préviens^ citoyen^ que je ne suis pas grosse. Je voulais vous le dire ; ri espérant plus que vous veniez^ je vous le mande. Je n ai point sali ma bouche de ce mensonge dans la crainte de la mort, afin découper moi-même mes cheveux et de ne pas les donner coupés par la main du bourreau. C'est le seul legs que je puisse laisser à mes enfants, au moins faut-il qu'il soit pur ^.

La lettre portait cette suscription : Au citoyen Fouquier-Tinville (très pressé).

La princesse avait employé le répit que lui avait procuré son héroïque mensonge à briser un carreau de vitre et à scier ses cheveux avec un morceau de verre. Elle en fit un paquet auquel elle joignit deux lettres, l'une pour la gouvernante de ses filles, Tautre pour ses enfants qui sont devenues, l'une M"'" de Louvois et l'autre M'"' de La Tour du Pin.

Les lettres ne sont jamais parvenues à leur adresse. On les a retrouvées dans les papiers de Fouquier-Tinville ; elles y sont encore.

Elle dit à la gouvernante : « Que Louise sache la raison qui m'a fait différer ma mort, qu'elle ne soupçonne pas de faiblesse. »

i Arck. nat.. W43i, no 968.

Et à ses enfants avec Téloquence du dernier adieu :

(( Mes enfants, voilà mes cheveux, mais je voulais pouvoir couper moi-même cette triste dépouille pour vous la donner ; je ne voulais pas qu'elle le fût par la main du bourreau, et je n'avais que ce moyen ; j'ai passé un jour de plus dans cette agonie, mais je ne m'en plains pas ; je demande que ma chevelure soit sous un bocal, couvert d'un crêpe noir, serrée dans le courant de l'année et découverte seulement trois ou quatre fois dans votre chambre, afin que vous ayez devant les yeux les restes de votre malheureuse mère qui mourut en vous aimant. »

« Ces derniers devoirs accomplis, écrit M. G. Montorgueil, la princesse de Monaco était prête pour le sacrifice. Il ne se fit pas attendre. L'ordre d'exécution fut donné» le 9 thermidor, — le neuf thermidor, que n'attendit-elle un jour de plus ! « Jusqu'au bout — c'est toujours M. G. de Montorgueil qui parle, — superbe d^intrépidité et voulant donner au peuple l'exemple d'une belle mort, elle redoutait cependant qu'une humaine faiblesse, en chemin, ne la trahît, ctelle se mit sur les joues

du rouge qui devait en masquer la possible pâleur ^ »

Puis elle sortit, à la file, du quartier des femmes, sans montrer d'autre émotion que celle d'une légitime indignation contre ses bourreaux ; elle adressa ces fières paroles aux détenus qui se pressaient sur son passage : (( Citoyens, je vais à la mort avec toute la tranquillité qu'inspire l'innocence; je vous souhaite un meilleur sort ».

On prenait alors ainsi une leçon pour mourir.

S adressant ensuite à une de ses femmes, enveloppée dans la même proscription, mais dont l'abattement contrastait avec la fermeté de sa maîtresse : « Courage, ma chère amie, du courage, lui dit-elle ; il n'y a que le crime qui puissse montrer de la faiblesses »

Les gens qui savaient vivre savaient mourir.

La princesse de Monaco monta fièrement à l'échafaud à la place du Trône. Le lendemain — le sol repoussait le bourreau — - l'instrument

^ Les cheveux de la princesse de Monaco, on ne sait comment, étaient parvenus à leur adresse, et cette relique, une très belle natte, nattée par la victime elle-même, et apportée de la prison aux mains de la marquise de la Tour du Pin, alors toute petite fille, est encore conservée aujourd'hui dans la famille de Chabrillan. G. Montorgueil, loc. cit.

^ Paris de L'Épinard. L'Humanité méconnue, p. 170.

de mort était dès le matin reporté à la place de la Révolution. C'était le tour de Robespierre, ce devait être celui de M™^ Tallien.

Après le départ de la condamnée, on trouva dans le cachot qu'elle occupait, « un jupon de bazin blanc garni, deux chemises de femme, une camisolle de taffetas bleu, quatre mouchoirs de poche, une paire de poches, trois serre-tête, un fichu de linon, deux paires de bas de coton, une cravate de soye, un sac à ouvrage de taffetas vert contenant un tricot avec des aiguilles, un oreiller avec taye garnie^ ». La garde-robe ainsi que la défroque et les oripaux raidis de sang des suppliciés étaient portés au grand hospice de l'Humanité pour être distribués aux pauvres et aux premiers nécessiteux, quand ils n^étaient pas réclamés par la famille.

Dans ce temps où les femmes, idéales dans leur résignation , affrontaient si fièrement l'échafaud, bravaient le fer du bourreau aussi résolument que nos grenadiers le fer de l'ennemi, il y en eut unc^ cependant, qui fit preuve d'une insigne faiblesse. Ce fut Marguerite Gou-

^ Arch. nul. y V' 3^99-19.

pil, la mère Duchesne, la femme d'Hébert, l'homme aux effroyables métaphores en style de corps de garde et de coin de rue, Fhomme classé au musée des monstres, qui avait infecté le vocabulaire de la liberté, qui avait sali, conpromis la République, dont l'Europe épouvantée ne prononçait le nom qu'avec horreur.

Le i4 rnars 1794, à six heures du soir, les gendarmes venaient prendre la mère Duchesne, rue Neuve-de-l'Egalité, et elle était incarcérée à la Conciergerie, « comme Tagente infatigable des complots de son mari et tournant les dons de la nature contre une nation à laquelle elle devait et sa liberté et le titre sacré de mère » . La pauvre femme, dont la vie avait été étouffée dès son enfance dans le cloître et flétrie dans le monde par le nom qu'elle portait, allait être également incriminée d'avoir employé « son esprit et ses charmes à recruter des conspirateurs contre sa patrie ». A la Conciergerie, elle rencontrait la pauvre Lucile Desmoulins, une jeune et charmante femme, qui, en rendant son mari capable d'amour, l'avait rendu capable de vertu et de sacrifice : leurs hommes avaient été ennemis acharnés ; mais tous deux étaient morts et leurs veuves se rapprochèrent. (( Elles avaient l'une et l'autre un

enfant, presque du même âge : le petit Horace Desmoulins avait vingt mois, Virginie Hébert^ un peu plus d'un an. Les deux mamans s'asseyaient souvent sur la même pierre, dans la cour de la prison, et pleuraient ensemble. C'est ensemble aussi qu'on les appela au tribunal : Lucile, héroïque, intrépide, heureuse de ne pas survivre à son Camille; l'autre, la mère Ducliesne, stupéfaite, effarée, honteuse. Elles furent condamnées à mort ; c'était le i3 avril. Quand on les vit redescendre à la prison, Lucile était radieuse, Françoise sanglotait". » Espérant gagner du temps, elle se déclara enceinte de trois mois ; la femme Prioux l'emmena dans un local, près du greffe, où les deux médecins Théry et Bayard, dans un rapide examen, ne trouvèrent aucun symptôme de grossesse \ et diagnostiquèrent

^ Élevée par charité, Virginie Hébert devint sous-maîtresse de pension, et épousa un pasteur de l'Eglise réformée qui exerçait son ministère dans un village des environs de Chûteaudun. Elle est morte à Paris, rue du Faubourg-du-Roule le 4 juillet i83o, à l'âge de trente-sept ans (G. Lenotre).

^ G. Lenotre. La mère Duchesnc. Vieilles maisons, vieux papiers. îi° série. Perrin, Paris, p. 38o.

•' « De suite, nous procédâmes à l'examen : extérieurement, nous n'avons trouvé aucun symptôme de grossesse; le nombril était dans Pétat naturel, le sein et le ventre auraient plutôt iiulifpié le contraire ; intérieurement, la matrice et son col lions Miii donné' également des signes contraires à la grossesse. Ce viiigl-iiualre gorminnl an II de la Hépubli([ue Prançaise,

5o LES FEMMES ENCEINTES DEVANT LE TRIBUNAL

(( qu'il n'y avait pas lieu à surseoir » ; la malheureuse fut ramenée à la « toilette ».

Ecrasée d'humiliations et baissant le front sous le nom d'Hébert, elle traversa Paris sur la même charrette que la charmante et infortunée A^euve de l'imprudent, spirituel et brave Camille, et, à l'instar du hideux pamphlétaire son mari, elle tomba en défaillance devant la guillotine : on fut forcé de la hisser sur la plate-forme. Lucilemourut, au contraire, avec un courage digne de son mari et de sa vertu.

Le 5 septembre 98, dans cette salle du Palais qui avait été la Grand'Chambre du Parlement et que par une cruelle ironie on avait nommée salle de la Liberté, on jugeait toute une fournée de Rouennais, accusés de ce complicité de troubles ayant eu lieu à Rouen les II et 12 janvier, pour avoir fait partie d'attroupements contre-révolutionnaires et avoir arboré la cocarde blanche et scié l'arbre de la Liberté » \ Etait du nombre une couturière, Catherine-Louise- Honorée Ruffin, veuve de Jacques-François-Thomas Hedon et épouse

une et indivisible, (signé) Théry, Bayard, veuve Prioux. » Arch. nat., W 345, no 676.

* Jugement du 5 septembre 93. Arch. nat., W 286, n*' i3i.

LES FEMMES ENCEINTES EXECUTEES 5l

en secondes noces de Pierre-Louis Drieux, marchand pelletier, demeurant à Rouen, rue du Petit-Maulevrier, n*' 8. Elle était jugée et condamnée à mort, — deux mots qui n'en faisaient qu'un dans le vocabulaire de gS.

Elle aussi se dit enceinte et déclara « que depuis quatre mois et plus, elle n'a point vu paraître ses secours (sic) périodiques, ce qui semblerait, selon elle, sans qu'elle pût cependant l'affirmer, annoncer une grossesse, avec d'autant plus de raison que son mari avait la faculté de la voir dans la prison de Rouen où elle occupait une chambre particulière, et que, dans cet intervalle, elle s'est livrée avec lui aux devoirs conjugaux » *.

La femme Prioux l'emmena dans une des salles du greffe, où les deux médecins, Théry et Souberbielle procédèrent à son examen. Leur procès-verbal mérite d'être reproduit in extenso :

« Nous soussignés, médecins..., Payant d'abord questionnée sur son état, elle nous a déclaré qu'elle croioit être enceinte de quatre mois et quelques jours, et sur ce que nous lui avons dit que nous allions la visiter pour con-

^ Déclaration de la femme Drieux à Fouquier-Tinville . Arch. nat., W u85, n» i3i.

stater sa grossesse, elle nous a dit que tantôt vers les onze heures à peu près, à l'approche de son confesseur et en voïant le bourreau elle avait été tellement saisie qu'elle avait essuyé une perte : nous procédâmes de suite à la visite, et après Fexamen le plus scrupuleux, nous n'avons reconnu aucun' symptôme de grossesse, ni la perte qu'elle nous avait dit exister, ne s'est point trouvée réelle, et l'espèce d'écoulement un peu sanguinolent que nous avons aperçu, ne nous a pas paru être que la fin de ses menstrues, et l'inspection des linges qu'elle venait de quitter et que nous nous sommes fait présenter nous a confirmé dans notre idée; au surplus, une grossesse de quatre mois ne pouvant exister sans qu'il y ait des symptômes sensibles et apparents, et ne les ayant point reconnus chez la nommée Ruffîn, femme Drieux, nous déclarons qu'elle ne peut être grosse de quatre mois. Fait à Paris ce 6 septembre 1793, l'an 2® de la République. [Signé] Théry, Souberbielle, veuve Prioux^ »

La responsabilité de Fouquier-Tinville était couverte par le certificat des médecins : la

^ Arch. nat.,W 285, n" i3i.

Cl. Srvliir.l.

LA PRINCESSE LUBOMlRSKA Mus(5e C/arlor\ski, Craco\ie.

pauvre femme recevait le coup fatal deux jours après, le 8 septembre 93.

Ni la beauté, ni Fâge, ni la nationalité ne trouvaient grâce auprès de l'impassible Tribunal.

Une belle étrangère, au regard langoureux et rêveur, d'une grâce exc|uise, la princesse Lubomirska, née Rosalie Ghodkiewicz, âgée de vingt-quatre ans\ était arrêtée et écrouée à la Petite-Force le 19 novembre 98, « pour avoir entretenu avec la Dubarry une correspondance contre-révolutionnaire "^ ».

i Elle était née à Czarnobyl, dans l'Ukraine, le i6 septembre 1768, et avait épousé le prince Alexandre Lubomirski de Kief en 1787. Les rapports entre les deux époux étaient peu tendres. Dans sa correspondance avec la princesse de Hohenlohë, la princesse Lubomirska ne fait aucune allusion à son époux, personnage excentrique, qui voyagea beaucoup en Orient, se jeta avec ardeur dans l'insurrectioij de i83o, et disparut sans laisser de traces.

On sait qu'en prison, la princesse Lubomirska fit parvenir une lettre à son mari par une domestique, une paysanne, qui à travers des difficultés de toutes sortes put arriver à gagner la Pologne et à remettre la missive. Alexandre Kraushar, Une victime du Terrorisme. Cracovie, 1897.

2 « Cette dame polonaise, célèbre par sa beauté, son esprit et ses infortunes, se trouvait à Pax'is au commencement de la Révolution et y revint pour son malheur à cette époque déplorable. Elle était retournée à Varsovie vers le commencement de 1790; mais, reprenant bientôt le cours de ses voyages, elle parcourut la Suisse et s'arrêta eu 1792 à Lausanue. !><' baron d'Erlach, bailly de cette ville, si connu par son animosité contre tous ceux qui avaient énoncé quelques opinions favorables à la cause populaire, eut des démêlés assez vifs avec cette

La princesse fut enfermée dans le quartier des filles de joie, tout « en haut de la maison » et y séjourna jusqu'au 20 janvier. Elle tomba malade et fut transférée dans la ce Maison de Santé et de Sûreté » du citoyen La Chapelle rue de la Folie-Regnaut, à Popincourte Le i4 avril elle était transférée à Sainte-Pélagie, puis au Plessis et de là à la

dame Lubomirska. Il fit même arrêter un homme attaché à son service, prétendant qu'il parlait trop librement en Suisse des affaires de France. Elle quitta alors Lausanne et se rendit à Paris avec un compatriote, le comte Thadée Motowski, castellan de Raciouz, qui était chargé par ses compatriotes d'une mission secrète auprès de la République Française. Les rapports politiques, ainsi que ceux de l'esprit, des connaissances et des talents, établirent bientôt entre le comte Motowski et sa compagne de voyage d'une part, et Vergniaud, Condorcet, Brissot, les principaux députés de la Gironde de l'autre, des liaisons intimes, qui depuis devinrent funestes aux premiers. Motowski eut, au commencement de 1793, plusieurs conférences avec les membres du gouvernement français chez le ministre des Affaires étrangères, Lebrun; mais les arrangements pris restèrent sans effet, par suite de la révolution qui amena la défaite sanglante du parti girondin; et les deux voyageurs polonais, compromis par leurs relations mutuelles, furent successivement arrêtés et remis en liberté à trois reprises différentes. Motowski reçut enfin des passeports pour retourner dans sa patrie ; mais il fut arrêté de nouveau à Troyes et ne dut sa délivrance qu'à l'arrivée du député Hérault de Séchelles dans cette ville. La princesse Lubomirska, qui avait tardé à s'éloigner de Paris, y fut arrêtée pour la quatrième fois, et conduite dans les prisons de la Conciergerie. » Bibliothèque universelle des contemporains ou Dictionnaire historique des hommes vivants et des hommes morts depuis l'jSSjusquà nos jours, Paris, 1826-1830.

^ Casimir Stryenski. Deux victimes de la Terreur. Paris, Giraud et Yillerelle, p. 36.

Conciergerie, antichambre du tribunal, c'està-dire de l'échafaud.

Sa petite fille, âgée de cinq ans, fut ellemême mise SOUS les verrous le même jour que sa mère.

Parmi les nombreux documents consultés par M. Stryenski, il n'en est pas de plus attristant que ce lugubre laissez-passer d'enfant, qui ne devait voir sa mère qu'à l'âge où la vie n'a point de souvenir et apparaît de loin comme un songe immémorable :

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