‹ Les femmes enceintes devant le tribunal révolutionnaire, d'après des documents inéditsChapitre 7 sur 25 · DÉPARTEMENT DE POLICE COMMUNE DE PARIS · texte numérisé non relu

DÉPARTEMENT DE POLICE COMMUNE DE PARIS

Le concierge de la Maison de Montprin [rue Notre-Dame-des-Champs) recevra le prisonnier ci-après dénommé^ savoir la citoyenne Labomiska (sic) âgée de 5 ans environ, qui lui est envoyée de la prison des Anglaises, rue Saint-Victor^ et il la gardera jusqu à nouvel ordre.

Fait au département de Police , Hôtel de la Mairie, le 20 germinal de l'an second de la République.

Les administrateurs de Police^ B ERGOT, Beauvoir^

^ Arch. delà Préfecture de police de Paris, carton XVIII, pièce ii6. Cité par C. Strycnski, toc. cit., pp. 38 et 39.

Voici une pièce, non datée, que nous avons trouvée aux Archives, qui semble bien démontrer que, lors de sa détention

La petite Rosalie resta seule à la merci du geôlier de la prison. « Il la maltraitait et lui refusait presque le pain sec, qui était toute sa nourriture. » Le prince Lubomirski, alors en Pologne, ignorait le sort de son enfant. (( Il l'apprit et la lit réclamer », lorsque sa mère, — nous allons le voir — eut livré sa tête au couteau, ce La personne qui fut chargée de cette mission arriva trois jours avant celui qui était marqué pour, mettre Rosalie aux Enfants -Trouvés. Elle eût été perdue sans retour* ».

La princesse Lubomirska comparaissait le 19 avril devant le Tribunal révolutionnaire. Fouquier-Tinville lut Tacte d'accusation.

C'était le résumé de tous les crimes supposés du rang et de la naissance : « La femme Lubomirska se disant princesse polonaise n'est évidemment que l'agente des contrerévolutionnaires ; on la voit en 1790 habiter Nice avec les Français émigrés, la femme

dans la maison de santé de la rue de la Folie-Rcgnaut, la princesse Lubomirska s'y trouvait en compagnie de sa fille :

Maison de santé rue Notre- Dame-des-Champs. La Bomiska [Alexandrine). Sa mère avant sa condamnation à la mort, avait obtenu quelle fût consignée auprès d'elle, à l'effet de lui donner ses soins et lui tenir compagnie. Arch. nat., F^ 3299-8.

1 Souvenirs de la comtesse Golovine, née princesse Galitzine, 1766-1821. Pion, Paris, 1910, p. 423.

Lévis, la femme Roquefeuille et autres. En 1793, on la voit liée avec la prostituée et la conspiratrice Dubarry. Une lettre écrite par cette prétendue princesse à cette courtisane au mois d'août dernier avec le stile (sic) de Tironic, quand elle parle de la majesté du peuple français, prouve qu'elle était initiée dans les complots qui se formaient en faveur d'Antoinette, au moment où elle était détenue à la Conciergerie. « La Reine, écrit-elle (( à la Dubarry, est encore à la Conciergerie; (( il est faux qu'on ait le projet de la ramener (( au Temple ; cependant je suis tranquille sur <( son sort » , preuve évidente qu'elle comptait sur le succès des trames formées alors par Tarchiduchesse d'Autriche pour l'arracher des bras de la justice et lui assurer l'impunité de ses crimes. »

Fouquier-Tinville concluait à la mort.

Le défenseur se leva. C'était Chauveau- Lagarde, déjà connu par son éloquence et son courage dans les causes et dans les temps où Tavocat partageait les périls de l'accusé.

Ce jour-là, le défenseur officieux de la princesse ne fit pas de grands frais d'éloquence pour venir en aide à l'accusée ; il ne trouva rien autre à dire pour sa cliente que ces mots,

les seuls du moins qu'on peut lire au Bulletin :

(.(. On a remarqué beaucoup de franchise dans la justification de l'accusée que je suis chargée de défendre, et elle s'est montrée l'amie invariable de la vérité, puisqu'elle vous a déclaré ne pas vouloir défendre sa vie aux dépens d'un mensonge, et c'est la marque la plus favorable que je puisse présenter en sa faveur ^ »

Condamnée à mort, la malheureuse princesse, qui avait toutes sortes de raisons d'aimer la vie et de redouter la mort, se déclarait enceinte de « six semaines" ». Elle se croyait sauvée. Elle fut extraite de la Conciergerie et transférée à l'hospice de l'Archevêché.

Parmi les causes qui multiplièrent, pendant la captivité, les fautes et les chutes, à côté des facilités des relations, des tentations de l'occasion, des entraînements de la sympathie, des égarements de la pitié, il faut sur-

^ Bulletin du Tribunal révolutionnaire ^ 4*^ partie, n° 47> p. 187.

2 « Le 3 floréal, Fan 2° de la République ..., par devant nous ... a été amenée Rosalie Chodkiewick, femme Lubomirski, condamnée à mort par jugement de ce jour. Laquelle a déclaré être enceinte de six semaines et a signé... » Arch. nat., W ii5, pièce 26.

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tout mentionner les suggestions de la peur. Être enceinte, c'était une chance de vie. Certaines femmes firent tout pour l'être.

C'est ce qui arriva pour la princesse Lubomirska, et c'est là un de ces romans comme en ébauchait tant l'oisiveté mélancolique des prisons et dont beaucoup n'eurent point de dénouement. La jeune princesse frémissait chaque jour que son état ne fût constaté. Estelle à blâmer? Qui pourrait ne pas la plaindre ? Elle fit tout ce qu'il faut pour être enceinte; elle n'eut plus qu'une idée, trouver quelqu'un pour lui rendre ce triste office.

Un jeune abbé, beau, héroïque, sentimental — c'était l'abbé de la Trémouille, simple clerc tonsuré, mais non dans les ordres — ému de sensibilité, sans doute, conçut le hardi projet de procurer à cette femme dans l'angoisse et l'épouvante, dont la beauté resplendissait dans le sombre dédale des corridors, ce qui manquait à sa tranquillité pendant neuf mois. L'un et l'autre passaient journellement devant la porte d'une salle de bains destinée aux malades'. Cette salle était

^ C'était l'ancicnno ôgliso Saiiit-Jcan-lo-Rond qui avait «Hé convertie en salle de bains. G, Lenotre, Les quartiers de Paris pendant la Révolution. C'est du nom de celle église que vient le prénom de d'Alembert (Jean le Rond d'Alem-

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gardée par un porte-clefs. Or, l'idée ingénieuse — un éclair du cœur — vint soudain au galant prisonnier, qu'en remontant de la promenade, la belle étrangère, objet de sa sollicitude, pourrait se glisser furtivement dans la salle ordinairement vide à cette heure, qu'ensuite rien ne serait plus facile que d'y l'aller rejoindre dans la pénombre du soir — favorable aux confidences intimes, — et d'y demeurer renfermé avec elle les courts instants nécessaires à l'accomplissement de ses anacréontiques desseins. Il ne s'agissait que de gagner le porte-clefs, à qui celle des bains était confiée. L'amoureux jeune premier crut qu'il n'avait qu'à parler pour s'en faire un ami, et, à Theure des fèves bouillies et du pain noir, mettant de triples talons rouges pour s'élever à la hauteur de sa bonne fortune, il offrit généreusement au porte-clefs deux mille écus pour ébranler sa fidélité. Mais le gardien était esclave de sa consigne, il se montra inébranlable, nous dit M. Doucet-

bert). Né à Paris en 1717, il était enfant naturel du chevalier Destouches-Canon, commissaire d'artillerie, et de la célèbre Mme Tencin, et avait été à sa naissance déposé et trouvé sur les marches de l'église de Saint-Jean-le-Rond. Il fut reconnu et repris ultérieurement aux Enfants-Trouvés, pour être confié, comme on sait, aux soins de la femme d'un vitrier nommé Rousseau.

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Suriny, et s'en fut vite tout conter à Fouquier-Tinville, qui, tout entier à sa terrible mission, ne cherchait qu'à faire provision de noms pour ses fournées. Toujours est-il que le lendemain, le i5 juin 94, le jeune abbé, ce héros d'amour, n'existait plus^

M. Stryenski, l'élégant et consciencieux historien de la princesse Lubomirska, avait laissé planer un doute sur l'authenticité de Tintrigue galante qu'elle chercha à nouer dans le jardin de l'Archevêché. Or, voici un document inédit qui a son importance, en dehors de son intérêt de curiosité, et qui permet d'établir d'une manière irréfutable l'exactitude du récit de l'anecdotier de l'époque, M. Doucet-Suriny, enfermé lui aussi à l'Archevêché, qui a conté cette idylle de prison.

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