‹ Les femmes enceintes devant le tribunal révolutionnaire, d'après des documents inéditsChapitre 8 sur 25 · AU CITOYEN FOUQUIER-TIN VILLE ACCUSATEUR PUBLIC, PARIS · texte numérisé non relu

AU CITOYEN FOUQUIER-TIN VILLE ACCUSATEUR PUBLIC, PARIS

Citoyen^

Comme je ne connais point tous les tripotages de lettres^ je te fais part de celles qui me sont par^ venues ; je suivrai régulièrement cette marche chaque jour. Il n'y a rien de nouveau à Vhospice^

* Voir Doucot-Suriny : Mcm trois incarcérations dans quatre différentes maisons d'arrêt, Paris, 1795, pp. 49 et 5o, dans VJIistoirc des prisons, [iiiv Noxigarei. l'ariH, an Y, t. I,p. ido.

si ce n'est que la princesse a encore cherché à séduire un infirmier pour lai procurer une entrevue avec la T rémouille ; mais tu peux être tranquille.

Salut et fraternité.

(signé) Raj.

i8 prairial, 2*^ de Van de la République française une et indivisible *.

Le douze messidor (3o juin 1794)^ M™^Lubomirska était transférée à la Conciergerie et subissait la visite des médecins :

« Nous soussignés , officiers de santé du Tribunal révolutionnaire, assistés de la citoyenne Prioux, sage-femme, sur la réquisition du citoyen Dumas, président du tribunal, avons visité et examiné le plus scrupuleusement possible la nommée Loubomirska [sic) détenue ci-devant à l'Archevêché, pour constater si elle est enceinte ; notre examen ne nous a fourni aucun signe ni symptôme de grossesse. En conséquence, nous jugeons qu'elle n'est pas enceinte. L'an 2^ de la République, une et indivisible. [Signé] Enguchard, médecin, Naury, veuve Prioux. »

Immédiatement, la malheureuse, glissant

^ Arch.nat.j W i5o, 2° liasse, pièce 5o. Communication de M. Albert Savine.

de Tamour à la mort, passait à la « toilette ». On coupait ses longs cheveux blonds qui tombèrent à ses pieds, comme la couronne de sa jeunesse^ ; elle se laissait lier les mains sans murmure, et la funèbre charrette l'emportait place du Trône. Elle monta d'un pas ferme à Téchafaud, sa tête roula dans le sanglant panier, et la fosse commune de Picpus reçut la dépouille de cette jeune femme de vingt-quatre ans, dont la beauté, la grâce, les larmes eurent dû attendrir la rigueur des âmes.

On trouvait dans sa cellule, après son départ « un déshabillé, un jupon blanc, une chemise, une robe de chambre, deux fichus de linon, un chall déchiré en morceaux^ ».

La veille de sa mort, la princesse Lubomirska avait adressé à la princesse de Holienlohë, cette lettre, humide de ses larmes, pour lui confier sa fille : t

^ « A peine lui laissa-t-on le temps de former quelques tresses de ses beaux cheveux... pour les léguera ses amis de France et de Pologne, » Biographie universelle des contemporains. Ce que l'on sait, c'est que Philippe de Beaussancourt, ex-sous-lieulcnant de carabiniers, compris dans la fournée des chemises rouges^ porta des cheveux de la princesse Luboiiiirska à son bras dans un bracelet, et le portrait sur sa poitrine, jusque sur l'échafaud. De Lescure, L'amour sous la Terreur. Dentu, i88'i, p. 3o3,

'* Arch. nat.y F' 3^99-19.

Adieu, Amélie^ je vais bientôt cesser de vivre. Souviens-toi de ton amie et aime-moi dans la personne de mon enfant.

Rosalie.

A la citoyenne Amélie^.

La princesse Lubomirska laissait deux enfants : une fille, Alexandrine, née en 1788, qui épousa, en i8o5 à Vienne, le comte Venceslas Rzewuski^ qu'on vit figurer sous les attributs de Minerve dans les tableaux vivants à la cour d'Autriche, à l'heure où les souverains célébraient la chute de Napoléon, et un fils, Léon, mort en 1869 sans enfant.

Alexandrine, qui avait pris par la suite le nom de sa mère, Rosalie, mourut à Varsovie le 20 janvier i865. Elle avait eu trois enfants, dont une fille, Galixte, qui se maria à un prince italien Michel-Ange Gaetani di Teano, en 1840. Elle mourut, au bout de deux ans de mariage, et fut enterrée à Rome. Elle laissa

^ Document cité par M. Alexandre Kraushar, loc. cit., p. 146.

2 Fils de l'ancien vice grand général de la couronne de Pologne, fameux dans les dernières années de l'existence de cette malheureuse république. Biographie universelle des contemporains. La baronne du Montet, dans ses Souvenirs, s'étend assez longuement sur la comtesse Rzevvuska : elle avait, dit-elle, « un air ironique et dédaigneux «. Pion, Paris, 1904, p. 187.

un fils, le duc de Sermonetta, qui devint ministre des Affaires étrangères d'Italie ^

Mais continuons à parcourir cette galerie de tristes tableaux, et découpons trois noms marquants de la liste du coupeur de têtes.

A la maison Lazare, une chambre étroite et sombre renfermait trois grandes dames, trois compagnes du jeune André Ghénier, l'espoir alors, le deuil éternel depuis, de la poésie française, habituées à toutes les délicatesses d'une vie facile et brillante, que leur naissance avait placées en haut de l'échelle sociale. L'une était Louise de Soyecourt, baronne d'Hinnisdal, âgée de trente-trois ans, incarcérée à Saint- Lazare depuis le 1 4 pluviôse an II ; l'autre, Isabelle Pigrais, épouse divorcée du comte de Meursin, ex-directeur des fermes, âgée de vingt et un ans, valétudinaire et paralysée des deux jambes ; la dernière, femme d'un nom illustre, Elisabeth Dubois de Gourval, âgée de trentesix ans, veuve de M. Joly de Fleury, avocat

* Alexandre Kraushar, loc. cit., pp. ii6ct 117. Nous ne saurions ici trop témoigner notre reconnaissance à M. Ladislas Mickiewicz, directeur de la Bihliolhè([ue polonaise, qui a bien voulu prendre la peine de traduire pour nous l'intéressant ouvrage de M. Alexandre Kraushar et nous fournir maints détails sur la postérité de la princesse Lubomirska.

général au Parlement de Paris, accusée (( d'avoir, en sortant du territoire français, emporté son argenterie pour aider les contrerévolutionnaires ». Les trois captives s'y consumaient de souvenirs, d'impatience et de soif de vivre.

Par une triste réaction de la nature dont les plus intrépides ne sont pas toujours exempts, ces trois femmes, amollies et trempées de larmes, se mirent à être faibles, tremblantes, à avoir peur de la mort, au prononcé du verdict qui, le 6 thermidor, les frappait de la peine capitale. Empressons-nous de dire qu'elles reprirent tout leur courage devant l'échafaud.

M""® d'Hinnisdal se déclara enceinte de cinq semaines, M""® de Meursin de six semaines, M""^ de Fleury de six semaines également.

Gomme elles étaient séparées de leur mari, les deux premières par le divorce, la troisième par la mort, on porta pour elles la torture jusqu'à exiger, par déclarations signées d'elles, les noms de ceux dont elles se prétendaient enceintes.

Il fallait obéir aux nécessités de la situation. jyjme d'Hinnisdal déclara qu'elle était arrivée à se trouver seule un instant avec un nommé

Charles-Gustave Graindorge * dans la maison de Saint-Lazare ; M^^ de Fleury désigna un sieur François Thibault-Delagarde% et M"^^ de Meursin, un nommé Charles Gravier dit Vergennes ^

L'examen médical eut lieu le 7 thermidor. Enguchard et Naury, assistés de la veuve Prioux, ne diagnostiquèrent « aucun signe de grossesse » pour M"^^^ d'Hinnisdal et de Fleury ; et, se basant sur la persistance ce des règles » chez M"'" de Meursin, ils conclurent qu'elle, non plus, n'était pas enceinte ce d'après l'ordre de la nature » * .

]y[mes d'Hinnisdal, de Fleury et de Meursin

^ Charles-François-Gustave Graindorge, se disant comte de Mesnil-Durand, ex-adjudant général breveté de lieutenantcolonel, condamné à mort par jugement du 6 thermidor an II. Arch. na/., W43i,ii« 968.

2 François Thibault de la Garde, âgé de 3i ans, ollicier du ci-devant régiment des gardes françaises, condamné à mort le 6 thermidor an II. Arch. nai., W 43i, n^ 968.

3 Jugement du 6 thermidor. Arch. nat.. VV 43i, n^ 968. Charles Gravier de Vergenncs, âgé de 4^ ans, ex-maître

des requêtes, capitaine de chasseurs, condamné à mort par jugement du 22 messidor an II. Arch. nat., W 4ïi, n*^ 94^.

* C'est nnc loi générale, presque sans exception. Pinard, sans nier absolument les observations de Haller, Mauriceau, Duval, Cazeaux, adirme qu'il n'a jamais encore observé une seule fois la persistance des règles chez une femme enceinte. Les écoulements sanguins (jui existent au cours de la grossesse reconnaissent des causes diverses; ils rappellent par quelques caractères l'écoulement menstruel, mais ils en diffèrent, soit par leur durée, soit par la f/uantité ouln qualité du sang.

furent exécutées le 7 thermidor. Voici le texte de leur arrêt de mort :

Vu par le Tribunal révolutionnaire y établi à Paris par la loi du 10 mars 1793, le rapport des citoyens Naury et Giraud^ officiers de santé du Tribunal à la date de ce jour ^ portant qu'après visite et examen scrupuleux de Catherine-Louise , Silvain Jocourt veuve d'' Hinnisdal^ Marie, Isabelle Pigraisy femme divorcée de Meursin^ et Elisabeth^ Pierrette Dubois, veuve Fleury^ ils n'ont aperçu aucun signe de grossesse ;

Le Tribunal, après en avoir délibéré^ en la chambre du Conseil^ l'accusateur public ouï en son réquisitoire ; attendu que^ dans la maison d'arrêt Lazare^ il est impossible que les hommes communiquent avec les femmes^ que^ d'après le rapport des officiers de santé ^ il n'existe sur les condamnées aucun signe de grossesse, qu'une d'elles a des signes contraires, et que les condamnées sont détenues a la maison Lazare avant les époques qu'elles ont fixées pour leur grossesse, qu'il résulte des symptômes constatés au rapport des officiers de santé que les femmes d'Hinnisdal, Meursin et Fleury ne sont pas enceintes, qu'elles nont imaginé leur prétendue grossesse que pour se soustraire au jugement qui les frappait, ordonne en conséquence, quil sera passé outre à l'exécution du jugement rendu le jour d'hier^ qui condamne à la peine de mort lesdites Hinnisdal, femme Meursin et veuve Fleury, et ce dans les

vingt-quatre heures^ sur la place de la Barrière dite de Vincennes . Fait et jugé le 7 thermidor. Van II de la République une et indivisible,

A trois heures du soir, la funèbre charrette franchissait au trot la voûte de la cour de la Conciergerie et suivait tout entière la longue, l'interminable rue du Faubourg-Saint-Antoine, et M"*'" d'Hinnisdal, de Fleury et de Meursin terminaient sur la place du Trône cette misérable vie qu'elles n'avaient — aux dépens de la vérité et de la pudeur — pu prolonger que d'un jour.

Après le départ de M*"^ de Fleury, on trouvait dans le cachot qu'elle occupait à Saint- Lazare : « dix chemises, deux fichus de linon, une camisole blanche, un fichu de soye, un challe noir, un fichu bleu de taffetas, quatre mouchoirs de poche * ».

^ Arch. nat.y F"^ 3299-19.

Voici d'autre part une pièce officielle ayant trait à certains objets, trouvés après perquisition, au domicile de M™« Joly de Fleury :

Page 1