CHAPITRE VII
OLIVA SABUCO
Passions salutaires et nuisibles ; une pionnière de l’hygiène mentale en Espagne. — La « Nouvelle Philosophie de l’homme ». — Double origine des maladies : passions, poisons. — Mme Chinchona et l’écorce de quinquina.
Après l’Italie, ce fut l’Espagne qui brilla du plus vif éclat aux xv e et xvi e siècles. Les guerres en Italie lui avaient donné le goût des lettres, le culte des arts et de la forme. La puissante protection gouvernementale avait secondé ces tendances rénovatrices.
Depuis la Renaissance jusqu’au début du xvn e siècle, l’Espagne a produit un grand nombre de talents remarquables. Sans exagération, on peut dire que l’Espagne doit en bonne partie cette grandeur à l’intelligence d’une femme : Isabelle de Castille. Cette fondatrice de la puissance espagnole était une des femmes les plus instruites de son temps. Elle apprit le latin et les humanités et appela auprès d’elle des savants illustres. Reaucoup de femmes ses compatriotes suivirent son exemple et se distinguèrent dans les sciences et les arts.
Dans l’histoire de la médecine, une femme espagnole s’inscrivit en lettres d’or : -Oliva Sabuco, qui fut la pionnière de l’hygiène mentale et de la psychothérapie d’aujourd’hui. Les Espagnols en font un être presque surnaturel.
Sur les registres de naissance, en l’église paroissiale d’Alcaraz (diocèse de Tolède), on peut lire ce qui suit : « Le 2 décembre de l’année 1562 fut baptisée Luisa Oliva, fille du bachelier Miguel Sabuco, et de sa femme, Francisca de Cerar. » Son père était médecin ; elle-même, selon la tradition, aurait exercé cet art dans sa ville natale d’Alcaraz, et l’on montre encore deux ou trois édifices publics qui ont été bâtis par sa famille.
La Nouvelle Philosophie de l’homme, le livre de Dona Sabuco,
LIPINSKA
est écrite avec beaucoup d’élégance. La première édition, parue en 1587, dut soulever les colères des hommes politiques et des médecins auxquels elle s’adressait, car elle a totalement disparu,' et nous en ignorerions même l’existence, si la seconde édition de 1588 n’y faisait allusion. Les théologien^ ne s’attaquèrent pas à un ouvrage où la théologie ne joue aucun rôle.
Ce n’est que beaucoup plus, tard qu’il fut soumis à la censure ecclésiastique (1707). Entre temps, une troisième édition avait paru au Portugal, après la mort de l’auteur, par les soins de Fructuoso Lorenzo de Basto (1622). La quatrième édition, due au docteur Martin-Martinez en 1728, fut également censurée, et M. Julian Sanchez Ruano a eu beaucoup de peine à rétablir les passages biffés dans les deux exemplaires de la Bibliothèque Nationale de Madrid (1).
Suivant la mode littéraire de l’époque, l’ouvrage est écrit sous forme de dialogues. Ce sont trois bergers qui exposent les idées de l’auteur. Son principe fondamental, l’étiologie morale des phénomènes vitaux, est exposé avec la plus grande netteté. Pourquoi les passions, considérées comme causes de maladie et de mort, sont-elles plus fréquentes et plus intenses chez l’homme que chez les animaux ? C’est à l’âme raisonnable et à ses facultés, dont le siège est dans la tête, que l’homme doit, selon Dona Sabuco, le triste privilège de ressentir les funestes effets des passions. Il est le seul des êtres vivants qui souffre, non seulement du présent, mais qui se chagrine du passé, qui s’inquiète de l’avenir. Sans les passions qui le tuent, l’homme serait sujet aux lois de la nature; comme tous les êtres vivants, il n’aurait qu’un petit nombre de maladies, comme les bêtes, et mourrait de mort naturelle après avoir parcouru les deux périodes .de croissance et de décroissance, sauf accidents imprévus.
Tandis que l’entretien se déroule, une perdrix poursuivie par un faucon vient tomber morte aux pieds des trois amis. Cet incident fait tomber la conversation sur la peur. Cette passion est particulièrement redoutable,' les animaux aussi bien que les hommes en sont victimes. Nombre de condamnés à mort, meurent avant l’exécution. Beaucoup de femmes enceintes meurent ou avortent simplement par l’effet d’une peur imaginaire, et l’auteur cite d’autres exemples où l’imagination alliée à la peur suffit pour tuer. La haine est aussi un ennemi de la vie. La timidité, l’appréhension paralysent les facultés, c’est le trac moderne. L’angoisse et les soucis n’ont pas de moins funestes effets. Le dégoût produit l’ennui, qu’il faut repousser en variant les occupations
(1) Octavio Cuartero a fait paraître à Madrid, en 1888, une autre édition : Obras de Dona Oliva Sabuco.
et les exercices ; c’est la variété qui plaît. Le travail accompagné de dégoût ne produit que fatigue ; c’est une faute de s’obstiner à poursuivre une tâche ingrate. Notons cet excellent conseil pour les hommes d’études.
La colère est une passion qui doit être traitée en douceur. Il n’est pire ennemi de l’homme que le chagrin. Les femmes, en général, et particulièrement dans l’état de grossesse, sont beaucoup plus sensibles que les hommes aux contrariétés. Combien de nourrissons meurent victimes des peines de leur mère ! Contre la tristesse, les bonnes paroles produisent d’excellents effets.
Toutes ces passions sont contraires à la santé et à la vie parce qu’elles créent un désaccord entre l’âme et le corps; cette discorde suspend les fonctions de la vie végétative, il en résulte la maladie, la mort ou la folie.
Les passions salutaires, au contraire, produisent l’harmonie de ces deux éléments, corporel et spirituel. La croissance, la prospérité sont accompagnées de joie, comme la décroissance, la déchéance, de tristesse. Mais la joie elle-même peut être dangereuse si elle est excessive et trop brusque. L’expérience prouve qu’il y a danger à annoncer une bonne nouvelle sans préparation ; les vieillards surtout doivent être ménagés.
Le principe de tous les actes, de tous les sentiments, de tous les mouvements, de tous les phénomènes vitaux réside dans la tête. C’est pourquoi Dona Sabuco attribue une grande importance au cerveau. Tout particulièrement remarquable est l’attention avec laquelle elle étudie ses enveloppes et celles de la moelle.
Certaines maladies agissent directement sur le cerveau ; la peste, par exemple, à laquelle l’air sert de véhicule, pénètre dans l’individu par la respiration, par l’odorat et bientôt le cerveau s’en ressent dans ses fonctions. Il en résulte un trouble profond ' de l’harmonie organique qui peut amener la mort. C’est un empoisonnement qu’il faut combattre par les moyens les plus énergiques, par les contre-poisons. Avec un peu de bonne volonté, remarque M. Guardia, il serait facile de dire que c’est là une vue de génie. Il n’y a pas bien longtemps, en effet, que l’on sait que l’action des poisons sur le système nerveux est immédiate et directe.
Puis, vie nn ent, des considérations très justes sur les causes qui peuvent altérer la pureté de l’air, et sur la marche des épidémies. « Fuyez, dit-elle, du côté d’où elles viennent et non du côté où elles vont. »
Les poisons et les venins n’ont d’action efficace qu’en atteignant le cerveau. Pour arrêter les suites d’une morsure veni-
meuse, le plus sûr moyen est de couper la partie mordue, ou de l’isoler par la ligature, pour empêcher le venin d’arriver au cerveau (procédé toujours en usage).
Après avoir ainsi passé en revue les causes qui troublent les fonctions cérébrales, Dona Sabuco examine les effets du bruit sur le cerveau. Elle note les suites fâcheuses qu’il peut produire quand il est excessif ou subit, spécialement chez les femmes enceintes ; elle est ainsi amenée à traiter de la bienfaisante influence de la musique : la musique harmonieuse, séraphique , et non la musique bruyante, tapageuse.
Il n’est point de remède plus efficace pour toutes les affections du système nerveux. Enumérant tous les avantages de l’harmonie, l’auteur s’étonne qu’une médication aussi puissante soit tombée en désuétude.
Les odeurs, les couleurs, la saveur des aliments ont, selon Mme Sabuco, une grande importance, car le cerveau réagit contre les aliments de mauvais goût et de mauvaise présentation. Il faut donc choisir avec discernement les aliments salutaires.
La faim et la soif non satisfaites, le manque de sommeil, l’étude après le repas troublent les fonctions cérébrales, mais la sobriété dans le boire et le manger et la régularité dans le sommeil donnent d’excellents résultats.
Le sommeil doit être réglé en raison de son importance, car il préside à la nutrition. Excessif, il a les mêmes inconvénients que l’oisiveté. C’est surtout pendant le sommeil que le cerveau prend sa part des aliments que l’estomac lui prépare. La vie organique fonctionne, tandis que pendant la veille, la vie animale prédomine. L’auteur remarque que les effets dé l’imagination ne sont pas moindres durant le sommeil qu’à l’état de veille. L’imagination agit même chez les animaux, puisqu’ils rêvent. A ce propos, l’auteur observe que chez l’homme elle tient souvent lieu de bonheur. Beaucoup de gens ne sont heureux qu’en imagination, et, à défaut de la réalité, se contentent de la fiction.
Plus loin, Mme Sabuco traite de l’influence de la température. Le froid est pour elle l’ennemi de la nature. Il tue, soit directement, soit indirectement. Mais la chaleur excessive agit à peu près comme le froid rigoureux. L’air ambiant est le principal aliment. Pour maintenir la bonne température et les qualités vitales de l’air, il faut le renouveler, comme on renouvelle de l’eau dormante par un courant d’eau vive. Rien n’est plus pernicieux que l’air vicié de la chambre d’un malade. L’air renouvelé, imprégné de senteurs salutaires, nourrit, vivifie, rajeunit et alimente le cerveau.
A ces excellents préceptes d’hygiène, l’auteur ajoute des ré-
flexions sur le régime. La boisson doit être réglée avec beaucoup de soin et le repas du soir doit être léger. Manger peu le soir, c’est se mettre dans les meilleures conditions pour conserver la santé, l’intelligence et la vie. Un régime spécial est prescrit aux femmes enceintes et aux nourrices, parce que, dans la première enfance, c’est surtout le système nerveux qui croît et se développe.
Mme Sabuco esquisse enfin une théorie générale de la vie. Tout ce qui vit est en mouvement et se transforme. Le péril n’est pas tant dans le déclin que dans l’ascension. Combien d’hommes sains, forts et robustes, sont terrassés soudainement par la mort, soit à l’âge florissant, soit en pleine maturité.
Elle a fort bien vu que la période d’état est la plus courte, et que les changements insensibles qui se font dans les périodes ascendantes et descendantes de la vie transforment profondément le tempérament, le caractère, les idées, les passions et toutes les fonctions de l’organisme, bref le physique comme le moral.
Ces observations psychologiques sont dignes d’un médecin physiologiste, d’un moraliste subtil et d’un peintre de sentiments et d’idées. Mme Sabuco n’a rien emprunté aux peintures classiques des divers âges de la vie, et les siennes sont si vraies, si vivantes qu’elles échappent à l’analyse ; il faudrait les reproduire avec la vigueur de son pinceau. Enfin, dans cette théorie, la vieillesse et la mort sont les conséquences naturelles de l’épuisement du liquide nourricier par la sécheresse des centres nerveux, des nerfs qui en émanent, et des expansions nerveuses de la périphérie.
Mme Sabuco connaissait l’anatomie du système nerveux, d’après Valverde, élève de Bealdo Colombo et correcteur de Vesale, ou d’après Charles Estienne, dont les beaux travaux sur la structure de la moelle et le grand sympathique étaient connus depuis plus de quarante ans.
Résumant sa doctrine, Mme Sabuco ajoute :« Quand vous irez à la ville paisible, avertissez les médecins qu’ils se trompent du tout au tout et vous ferez oeuvre méritoire. » Ces derniers mots prouvent clairement que la philosophie nouvelle avait pour but de préparer la rénovation de la médecine par la réforme radicale de la science de l’homme.
Entreprise hardie qui ne tendait à rien moins qu’à détrôner la vieille théorie médicale des Grecs. Cette originale tentative de réduire la nature animale et la nature humaine à l’unité souveraine du système nerveux ne fut pas comprise des contemporains. Ce n’est qu’à notre époque, avec le développement de la neurologie et de la psychothérapie qu’on a rendu hommage
à Mme Sabuco, cette gloire incontestable de la médecine féminine et de l’Espagne.
Peu de temps après la mort de Mme Sabuco, une autre Espagnole contribua au progrès de la médecine. C’est à la comtes.se Ghinchon que la thérapeutique doit la connaissance et l’emploi de la quinine.
Femme du vice-roi du Pérou, elle fut prise en 1638 d’une fièvre opiniâtre. A la nouvelle de cette maladie, le corregidor de Loxa, don François Lopez de Canizares, lui envoya l’écorce d’un arbre qui croissait dans les montagnes et dont les indigènes des environs se servaient contre la fièvre paludéenne ; grâce à cette écorce, la comtesse obtint une prompte guérison (1). De retour en Europe en 1640, elle fit connaître ce médicament, guérit, grâce à lui, un grand nombre de malades habitant les bords du Tage, et communiqua sa recette au cardinal Lugo, qui la porta à Rome en 1649. Son efficacité fut bientôt reconnue, et son usage se répandit dans toute l’Europe, sous les noms d’écorce de la comtesse, puis d’écorce du Pérou, et enfin de quinquina. Les jésuites en firent passer une grande quantité en Europe, et lui donnèrent le nom de poudre des jésuites. Plus tard Linné, pour perpétuer le service important rendu par cette dame, l’appela Chinchona.
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