FRANCE : LE XVIIF SIÈCLE
Disparition des médeciennes et des chirurgiennes en France. — Malgré la défense d’exercer, les femmes françaises étudient et même publient des livres : Mme Fouquet... (Les remèdes faciles et expérimentés, 1701); Mme Lehousier du Coudray ( L’art abrégé des accouchements, 17.85); Mme Coutanceau, fondatrice de la Maternité de Bordeaux ; Mme Anel de Rebous {Avis aux mères qui veulent nourrir leurs enfants, 1707). — Trois femmes qui laissèrent des traces dans l’histoire de la médecine : Mlle Bihéron, Mme d’Arconville et Mme Necker.
Le niveaugénéral de l’instruction féminine se relèveau xvni e siècle et la médecine en bénéficie. Dès 1701, paraît un petit ouvrage de Mme Fouquet, maintes fois réimprimé depuis et traduit dans diverses langues : Les remèdes faciles et expérimentés. Avec les années, les études se font plus sérieuses ; l’anatomie passionne les grandes dames. La marquise Voyer assiste à la dissection, et la comtesse de Coigny dissèque de ses propres mains. Mme de Staal Delaunay (1693-1750) pousse plus loin ses études ; elle atteint une telle perfection en anatomie que Duvernez, l’anatomiste du Jardin du Roi, la vante à la duchesse du Maine comme étant « la fille de France qui connaît le mieux le corps de l’homme (1) ». En province, on trouve encore quelques femmes exerçant la médecine. Le 3 mai 1732, le Parlement de Rretagne rend un arrêt en vertu duquel une rebouteuse est autorisée à continuer d’exercer son talent dont elle faisait d’ailleurs un usage gratuit. Mais l’hostilité de la Faculté de Médecine ne désarme pas. A son instigation, un arrêt est rendu par le Parlement en date du 19 avril 1755 qui décide qu’à « l’avenir les" femmes .et les filles ne pourront être agrégées dans l’état d’herniaire, dentiste, ni dans autre partie de la chirurgie sous quelque prétexte que ce soit, excepté à celles qui concernent les accouchements ». Cet arrêt, dernier épisode d’une lutte de cinq siècles, intervient précisément au moment où de vastes horizons intellectuels s’ouvrent aux femmes. Elles se passionnent pour les sciences ; elles discutent dans les salons avec les encyclopédistes ; dans leur bibliothèque, elles ont des livres de physique et de chimie, d’histoire naturelle et de médecine. Elles assistent aux expériences scientifiques et
(1) Brunetière : Etudes sur le XVIII e siècle. Revue des Deux-Mondes»
en 1786 obtiennent la permission de fréquenter les cours du Collège de France. Mais plusieurs d’entre elles n’avaient pas attendu cette permission pour s’instruire et même publier des ouvrages importants. En ce qui concerne la médecine, la période qui s’étend de 1759 à la Révolution est particulièrement remarquable. En 1759, en effet, quatre ans après l’arrêt du Parlement, deux publications médicales parurent, dues au zèle et à l’intelligence de femmes. L’une était intitulée Traité d’ostéologiedu docteur Moron Alexandre, avec des notes et une préface de Mme Thiroux d’Arconville ; nous reviendrons plus tard sur cet ouvrage. L’autre, VAbrégé de l’art des accouchements avec plusieurs observations sur des cas singuliers, était dû à Mme Leboursier-Ducoudray./En 1785, il avait déjà atteint sa sixième édition.
Angélique-Marie Leboursier, dame Ducoudray (1712-1789),, ancienne sage-femme de Paris, fut, pendant vingt-deux ans, professeur d’obstétrique et d’anatomie dans tout le royaume. Au cours d’un voyage en Auvergne, sa réputation fit accourir auprès d’elle beaucoup de femmes infirmes qui devaient leurs maladies à la maladresse des 'sages-femme,s ou des chirurgiens qui les avaient accouchées. Il n’y avait pas, en effet, d’examens comme à Paris ; la première venue pouvait exercer sur simple présentation d’un certificat de moralité, délivré par le curé de la paroisse. Pour remédier à cet état de chose, Mme Ducoudray offrit de donner des leçons gratuites. Pour faciliter la compréhension de ses auditrices ignorantes, elle eut l’idée de construire une femme artificielle. « Je fis faire une machine », écrit-elle (c’est ainsi qu’elle appelait ce mannequin), « qui représentait le bassin d’une femme, la matrice, son orifice, ses ligaments, le vagin, la vessie et l’intestin rectum. J’y joignis un modèle d’enfant de grandeur naturelle, dont je rendis les jointures assez flexibles pour pouvoir le mettre dans des positions différentes ; un arrière-faix avec des membranes pour la démonstration des eaux qu’elles contiennent, le cordon ombilical composé de ses deux artères et de la veine, laissant une moitié flétrie et l’autre gonflée pour imiter en quelques sorte le cordon d’un enfant mort et celui d’un enfant vivant auquel on sent les battements des vaisseaux qui le composent. »
Cet enseignement rendit d’inappréciables services et fut sanctionné par Un brevet royal :
« Aujourd hui, dix-huit août mil sept cent soixante-sept, le Roi étant à Compiègne, Sa Majesté... bien informée de la science de la dame Ducoudray... l’a nommée pour enseigner l’art des accouchements dans toute l’etendue de son royaume... »
Ainsi Mme Ducoudray parcourut le pays comme professeur
ambulant, formant partout des élèves, parmi lesquelles Marguerite Guillomance, sa nièce. Cette jeune fille accompagna sa tante dont elle devint l’assistante. Un brevet royal de 1774 l’admit à jouir de la pension allouée à Mme Ducoudray, et à faire avec elle « dans toute l’étendue du royaume des cours publics sur les accouchements ». Au cours d’un de ses voyages, elle fit à Bordeaux la connaissance du docteur Coutenceau qui l’épousa. Ils fondèrent ensemble la Maternité de Bordeaux et en prirent la direction. En témoignage de reconnaissance, la Convention nationale confirma en 1793 la pension que le roi avait octroyée à Mme Coutenceau, alors jeune fille. Lors de la disette de 1795, les hospices manquèrent des choses de première nécessité, mais la Maternité de Bordeaux fut approvisionnée aux frais de M. et Mme Coutenceau. « Dans cet établissement d’une réputation justement méritée, la mémoire de sa fondatrice sera toujours vénérée, et on ne parlera jamais de cet hospice sans que le nom de Coutenceau soit cité (1). » Sous le titre Instructions sommaires théoriques et pratiques sur les accouchements, Mme Coutenceau publia en l’an VI un ouvrage où les principes de son art sont exposés avec méthode et clarté.
Mme Ducoudray ne fut pas la seule qui eut l’idée d’enseigner l’anatomie d’après des modèles. A la même époque, à Paris, Mlle Bihéron faisait des démonstrations anatomiques.
Dans les premiers jours de mai 1761, les passants s’arrêtaient avec curisosité devant une affiche :
« Anatomie artificielle. Le Public est averti qu’on fera voir une anatomie artificielle sur un corps tronqué aux extrémités avec le développement des Viscères contenues dans le trois ventres.
« Le corps que l’on fera voir est recouvert d’une vraie peau qui imite l’enveloppe extérieure et qui permet le transport de la pièce entière facilement et sans danger. On a copié les membranes naturelles de manière à tromper les yeux des spectateurs, ce qui est singulièrement remarquable dans le péritoine, la plèvre, l’épiplon, etc... Les Viseères creux et membraneux tels que l’estomac et les intestins sont rendus artificiellement avec la consistance, la souplesse et la légèreté des Viscères naturels. L’on souffle l’estomac et même les poumons. Les proportions naturelles de toutes les parties, leurs rapports entre elles, leurs couleurs, leurs positions exactes, tout y est observé au point que sa
(1) Delacoux : Biographie des sages-femmes célèbres, in-4°, art. Coiitenceau. Paris, 1833.
LIPINSKA
nature est copiée dans la plus grande précision et avec une vérité qui étonne. On espère que l’ouvrage qui la représente si bien méritera les suffrages du public. Il a déjà obtenu ceux de l’Académie Royale des sciences, de la Faculté de Médecine et de l’Académie Royale de chirurgie. L’on verra cette anatomie, tous les jours, hormis les fêtes et les dimanches, depuis 11 h. du matin jusqu’à 2 h. après-midi et depuis 4 h. du soir jusqu’à 6 h. chez la demoiselle Bihéron qui l’a exécutée et qui demeure sur la vieille Estrapade, au coin de la rue des Poules. »
Parmi les lecteurs de l’annonce, bien peu sûrement connaissaient cette demoiselle si versée en anatomie.
Née de famille modeste, vers 1730, Mlle Bihéron se sentit dès son enfance attirée par un penchant irrésistible vers l’étude de cette science. La situation de fortune de ses parents ne lui permit pas de satisfaire ce goût. Elle eut beaucoup de peine à se procurer quelques livres et l’occasion d’assister à des dissections ne s’offrit à elle que rarement. Mais elle surmonta toutes ces difficultés. Subsistant d’une petite rente de douze à quinze cents livres, ignorée du grand public, elle reçut cependant des visiteurs distingués dans sa vieille maison, rue de l’Estrapade, où Diderot avait habité. « Le célèbre chevalier Pringle eut la curiosité de voir ces ouvrages », raconte Grimm(l), «lorsqu’il vint à Paris il y a quelques années ; il en fut si saisi d’étonnement qu’il s’écria : Mademoiselle, il n’y manque que la puanteur. »
Mlle Bihéron eut son heure de gloire le 6 mars 1771. Ce jourlà, le roi de Suède, Gustave III, était l’hôte de l’Académie Royale des Sciences. Après différentes communications, entre autres un mémoire de Lavoisier sur la nature de l’eau, la séance se termina par plusieurs démonstrations anatomiques de Mlle Bihéron.
« Et c’est... ce qu’il y eut de plus digne de l’attention de Sa Majesté », remarque Grimm (2). « Mlle Bihéron a dans ses idées beaucoup de netteté, et fait des démonstrations avec autant de clarté que de précision. Je sais bon gré de l’Académie des Sciences d’avoir songé à procurer au roi de Suède un spectacle si intéressant. Je crois, en effet, que ce merveilleux ouvrage de Mlle Bihéron est une chose unique en Europe. »
Mlle Bihéron n’en fut pas moins persécutée par les médecins et les chirurgiens. On lui fit défense de recevoir des élèves. Seuls Jussieu et Villoison la soutinrent. Elle se rendit à Londres où elle ne trouva pas plus d’encouragement, sauf auprès de Hunter et de son élève Hewson qui apprécièrent ses mérites et lui pro-
(1) Correspondance littéraire, t. IX, p. 275, sq. Paris 1879
(2) Loc. cit. ’ ’
curèrent des subsides. « C’est après avoir connu Mlle Bihéron que Hunter publia son beau travail sur l’anatomie de l’utérus. Nul doute que la protégée, qui avait fait une étude spéciale de l’utérus et de ses annexes dans l’état de gestation, n’ait été le premier maître du protecteur (1). »
Plus tard l’ambassadeur de Russie acheta pour l’impératrice Catherine II le cabinet de Mlle Bihéron, qui mourut en 1785.
Mme Geneviève-Charlotte d’Arconville (1720-1805) contribua aussi aux progrès de la médecine. Elle épousa M. Thiroux, conseiller au Parlement, et s’adonna de bonne heure aux lettres et aux sciences. Elle s’occupait d’histoire, de chimie, de physique, d’histoire naturelle et de médecine, elle suivait les cours du Jardin du Roi, et surtout celui d’anatomie. Dans son salon se rencontraient beaucoup d’hommes illustres, tels que Lavoisier, Malesherbes, Turgot, Jussieu et Lacépède.
En 1759, elle imprima à ses frais la traduction, due au docteur Sue, d’un Traité d’ostéologie, par le docteur Alexandre Monro (2). Elle consacra un soin extrême aux planches anatomiques qui ornent cet ouvrage. « Je ne me suis pas contentée qu’elles fûssent passables », écrit-elle, « j’ai voulu qu’on ne pût rien y critiquer, et pour y parvenir, je n’ai épargné ni mon temps, ni mes peines. » Elle ajouta au texte de M. Monro plusieurs notes sur des singularités qu’elle avait observées, et le fit précéder d’une préface qui, à elle seule, montre la profondeur de son esprit et la valeur de ses connaissances médicales. « L’anatomie », y lisons-nous, « est en général de toutes les sciences la moins cultivée, et pourtant l’univers entier ne nous offre rien de plus admirable que le mécanisme du corps humain (3). » « Malgré les progrès qu’on a fait dans l’anatomie depuis tant de siècles, il en reste beaucoup à faire », écrit-elle plus loin. « La science anatomique est comme un vaste champ défriché en grande partie. Contemplé de loin, il satisfait en quelque façon la vue ; en l’observant dè près, on est surpris de la quantité d’épines et de ronces dont il est encore hérissé. »
Pour explorer ce champ, il faut de la méthode. « La dissection même ne peut être d’aucun avantage à des commençants qui n’ont pas encore les connaissances préliminaires. Il faut se faire un plan qui dirige le travail. On ne sait jamais que superficiellement ce qu’on apprend sans méthode, et j’ose dire que de toutes les sciences, c’est l’anatomie qui en exige le plus. » L’ostéologie est le fondement de l’anatomie, elle en constitue la partie la plus indispensable.
(1) Delacoux : op. oit. art. Bihéron.
(2) Deux volumes in-folio. . - .
(3) Alex. Monro : Œuvres , t. I, p. 186. Pans.
Mme Thiroux d’Arconville s’intéressait en outre aux questions les plus diverses de l’histologie, de la physiologie et de la pathologie. Ses œuvres contiennent une série de traductions et d’articles sur ces sujets. Nous en citons quelques titres : Exposition des mouvements de systole et de diastole du cœur. Description du sac et du canal lacté du corps humain. Observations sur deux faits extraordinaires en chirurgie (ulcère de la jambe et fistule au niveau des fausses côtes). Sur une portion de 1 intestin côlon, sortant d’une blessure pendant l’espace de quatorze ans. Sur les os et le périoste. Sur une tumeur située dans les lombes d’un enfant. Sur un fœtus qui a résidé 46 ans dans le corps de la .mère. Sur les membranes qui enveloppent les petits faisceaux de fibres dans lesquels un muscle est divisé. Mémoire sur les ravages de la peste de Constantinople. Affirmation touchant un jeune garçon qui a vécu un temps considérable sans prendre de nourriture. En outre des notes pharmacologiques sur l’action et la préparation des médicaments, etc.
Mais son ouvrage le plus important est l’Essai pour servir à Vhistoire de la putréfaction (1). Il est consacré à des recherches sur les substances propres à retarder ou accélérer la putréfaction des corps organisés. Le sujet n’avait guère occupé jusque-là qu’un savant, M. Pringles, médecin général des armées du roi d’Angleterre. Mme Thiroux d’Arconville expose ses expériences sur trente-deux classes de substances animales, végétales ou minérales, retardant ou accélérant la décomposition. Après avoir d’abord étudié la putréfaction des substances animales abandonnées à elles-mêmes, puis celle des mêmes substances dans l’eau, elle entreprit une série d’expériences de préservation à l’aide de produits qui conservent la viande pendant un à deux jours, puis deux à trois, puis trois à quatre, et ainsi de suite jusqu’à sept mois vingt jours. Sa trente-deuxième classe fut constituée par les substances qui rendent la viande, les œufs, le poisson inaltérables. Chaque série d’expériences fut suivie d’observations consignées dans le journal des expériences faites à Paris en 1761 sur les substances septiques et antiseptiques. La deuxième partie du traité contient l’exposé de ses travaux sur la bile (Résultat des expériences sur les acides minéraux, soit simple, soit dulcifiés. Remarque sur les expériences précédentes, faites avec de la bile humaine et remarques sur les expériences faites avec de la bile de bœuf)..
Cet ouvrage est incontestablement un des plus importants du xvm e siècle.
Presque au même moment l’attention du public fut attirée
(1) Paris, 1766.
sur la question de l’allaitement maternel par une publication intitulée: A tus aux mères qui veulent nourrir leurs enfants (1). Bien que le livre ne fût signé que d’une initiale (Mme L.), Quérard a pu rétablir le nom entier, Mme Anel de Rebours (2). Le succès en fut vif, car les éditions se succédèrent rapidement. La seconde édition parut à Paris en 1772, la troisième en 1775, une quatrième en 1783. La Révolution, malgré les nouvelles préoccupations qu’elle fit surgir, ne diminua pas l’intérêt du public pour cet ouvrage ; une cinquième édition augmentée parut en l’an VII, mais l’éditeur, soucieux de se conformer au goût du jour, crut bien faire en transformant Mme L... en « citoyenne L...».
Dame ou citoyenne, l’auteur donne d’excellents conseils et expose ses idées avec une grande simplicité. « La modeste mère », dit-elle, « qui a fait ce petit ouvrage, ne vient pas d’un ton dogmatique, annoncer à ses semblables qu’il faut qu’elles nourrissent, elle se contente de leur montrer comment il faut qu’elles s’y prennent et que rien n’est plus aisé et plus avantageux (3). »
Une femme dont le nom doit être inscrit en lettres d’or non seulement dans les annales de la science, mais aussi dans les coeurs humains, c’est la réformatrice des hôpitaux français, Mme Necker.
Elle a décrit elle-même l’état des hôpitaux avant la Révolution. Plusieurs malades étaient entassés dans un même lit, au milieu d’une malpropreté révoltante ; ils étaient contraints de respirer un air corrompu qui détruisait l’effet de tous les remèdes. Cependant, l’administration gaspillait des sommes considérables. Pour remédier à cet état de choses,. Mme Necker fonda en 1779 un petit hôpital pour pouvoir y appliquer les réformes du régime hospitalier.
Dans son livre Hospice de Charité, institution, règles et usages de cette maison (4), « elle rend compte de son essai qui fut couronné d’un plein succès, grâce à son talent d’organisation. Rien n’est négligé. Elle a pourvu à tout : depuis le règlement général de service jusqu’aux comptes de boulangerie, il n’est détail si minutieux qui n’ait attiré son attention. Le personnel se compose d’un médecin, un chapelain, un garçon chirurgien, un chirurgien « du dehors », deux infirmières, trois infirmiers en été et deux en hiver, un sacristain, un jardinier, un portier. Des sœurs font le service des malades. L-’hôpital compte cent vingt lits, soixante pour les hommes, soixante pour les femmes. Chaque malade
Cl) Utrecht, 1767.
(2) Les supercheries littéraires dévoilées, II, 467, b.
(3) Histoire littéraire des femmes françaises, t. V, p. 384-5.
(4) Paris,-*1780.
a son lit ; partout règne la plus scrupuleuse propreté. La nourriture et les médicaments sont choisis avec soin, les salles sont aérées et silencieuses. » On voit à cette prescription que Mme Necker comprenait l’action importante du calme et de la tranquillité sur l’esprit des malades. « Le médecin loge dans la maison et ne s’absente que rarement et pour peu de durée. Non seulement il fait deux visites régulières, mais il revient très souvent auprès des malades en danger ; et il surveille quelquefois dans le laboratoire la préparation des remèdes qu’il a ordonnés. Quand il fait sa visite, il est suivi par deux sœurs, l’apothicaire et celle de la salle. Le médecin tient à la main le livre où sont inscrites les ordonnances de la veille. Le chirurgien tient celui où il écrit celles du jour. L’apothicaire assiste et écoute. » Les sœurs se lèvent à 4 heures du matin ; à 5 heures commence le service des malades.
Grâce à cette excellente organisation, le séjour à l’hôpital fut considérablement abrégé et les malades s’y succédèrent beaucoup plus rapidement qu’ailleurs. C’est pour cela « que cet hospice qui n’a que cent vingt lits, a suffi jusqu’ici au soulagement de tous les pauvres malades de Saint-Sulpice et du Gros-Caillou, quoiqu’on ait reçu, sans distinction, toutes les personnes qui apportaient un certificat de pauvreté et qu’on se soit aperçu que le bon ordre de cette maison y attirait souvent des malades d’un état supérieur à celui des indigents qui prennent l’Hôtel-: Dieu pour refuge ».
Mme Necker termine ainsi son exposé : « Puissent les personnes qui ont conduit cette entreprise échapper à la douleur de voir s’évanouir les espérances qui les ont animées. »
Ces espérances ne se sont pas évanouies. L’œuvre commencée par la noble femme a prospéré et la graine qu’elle a semée a porté de beaux fruits. Voilà pourquoi tous ceux qui compatissent aux souffrances humaines, tout ceux qui rêvent au bonheur de l’humanité, doivent retenir le nom et les mérites de Mme Necker.
Elle a laissé encore un Traité sur les Inhumations précipitées , publié à Paris en 1790. Ce traité contient une série d’idées neuves qui ont trouvé plus tard, au xix e siècle, leur application. Elle y recommande un examen plus consciencieux des signes de la mort, propose de consacrer dans chaque hôpital une salle spéciale au dépôt des cadavres et de construire dans toutes les villes et villages un bâtiment spécial ayant le même but. Elle conseille enfin la création dans toute la France de postes de chirurgiensinspecteurs funéraires, payés soit par le gouvernement, soit par la municipalité, et obligés de constater les décès. Pour faire pénétrer dans le peuple les idées sur la nécessité de toutes ces précau-
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tions, on devrait faire parvenir à chaque municipalité une instruction écrite simplement et à la portée des gens les moins éclairés. Donc, en médecine, légalement, Mme Necker appartient aux
Madame NECKER
l’Université la science et
précurseurs. Et voilà comment les femmes que éloigna de la médecine, surent pourtant servir lui faire honneur.