CHAPITRE XI
ANGLETERRE AUX XVII e ET XVIII e SIÈCLES
Catherine Tishem, Anne Halkett, Elisabeth de Kent, Lady Montague, Catherine Bowler et Jeanne Stephens.
En Angleterre, comme en France, les femmes-médecins eurent à lutter contre les préjugés. Cependant, au Moyen-Age, elles exerçaient la médecine comme partout. Elles soignaient les blessés, recueillaient des plantes médicinales et préparaient des remèdes. Le recueil des lois ecclésiastiques du roi Edgar (vers 1100) nous en fournit la preuve : l’homme et la femme peuvent être médecins^). Quand les Universités eurent acquis une sorte de monopole de l’enseignement, les femmes-médecins en souffrirent comme ailleurs : sous Henri V, une loi fut promulguée qui défendait aux femmes, sous peine de prison, l’exercice de la médecine (2). . Mais, de même qu’en France, il y avait des exceptions.
La Renaissance influença profondément l’éducation des femmes des hautes classes. Certaines lisaient les auteurs médicaux anciens, telle Catherine Tishem, qui fut la mère de l’éminent philologue Gruter. Très savante en médecine, elle lisait Galien en grec (3).
Un siècle plus tard, nous rencontrons lady Anne Halkett (4 janvier 1622-22 avril 1879), qui s’illustra en soignant les blessés de la guerre civile. Fille cadette de Thomas Murray, noble Ecossais, elle reçut une éducation très soignée. Pour soulager les pauvres, elle étudia dans sa jeunesse la médecine et la chirurgie, et bientôt elle y excella tellement que des patients vinrent la consulter de l’Angleterre, de l’Ecosse et même du continent (4).
L’Angleterre traversait alors des temps troublés. Vaincu dans la lutte qu’il avait entreprise contre le Parlement, et tombé au pouvoir de ses adversaires, le roi Charles I er n’avait plus qu’un espoir : les dissensions qui régnaient, au camp des vainqueurs, entre le Parlement et l’armée. Mais l’année 1648 fut désastreuse pour les royalistes qui avaient repris les armes sur différents points du territoire. Partout leurs troupes furent écrasées par
(1) Chiapelli : Medicina negli ultimi scoli del medio evo. Milano, 1886.
(2) Leyden : op. cit., p. 444.
(3) Bayle : Dictionnaire historique, art. Gruter Paris
(4) Autobiography publiée par la Camden Society, 1875
Olivier Cromwell. A l’heure où presque tous saluaient déjà en ce général le futur maître de l’Angleterre, Miss Murray, ardente royaliste, n’hésita pas à se compromettre gravement en faveur du parti vaincu. A Londres, le duc d’York, étroitement surveillé, ne pouvait plus quitter le palais de Saint-James ; à l’instigation du colonel Bampfield, agent secret du roi, Miss Murray fournit au prince un costume féminin, l’aida elle-même à s’en revêtir et assura ainsi son évasion. Dès l’année suivante, toute l’Angleterre était au pouvoir de Cromwell ; le roi Charles fut jugé, condamné à mort et exécuté. Son fils aîné prit aussitôt le nom de Charles II et tenta de soulever l’Ecosse. Mlle Murray s’y rendit alors ; elle possédait une propriété à Dunfermline. Elle la mit à la disposition du jeune roi, auquel elle fut présentée le 6 juin 1650. Mais Cromwell ne restait pas inactif : dès le commencement de l’été, il marcha contre l’Ecosse. Pendant un mois, le général écossais, habile tacticien, réussit à éviter la bataille. Le 3 septembre enfin, l’action s’engagea à la faveur du brouillard. Quand il se dissipa, la cavalerie écossaise apparut en pleine déroute. Ce spectacle déchaîna la panique dans les rangs de l’armée royale. Aux fuyards du champ de bataille se joignirent les paysans des environs, auxquels on avait persuadé que Cromwell mettrait tout à feu et à sang. A- la nouvelle de la défaite, Miss Murray quitta précipitamment Edimbourg pour se retirer dans le Nord ; mais quand elle vit les premiers blessés de l’armée en déroute, n’écoutant que sa compassion et son courage, elle s’arrêta. Elle resta deux jours à Kinross, pour soigner les blessés qui affluaient sans cesse. Beaucoup lui durent leur salut. Avant de quitter l’Ecosse, le jeune roi vaincu tint à lui envoyer des remerciements.
La paix revenue, Miss Murray continua son activité médicale. Elle épousa lord Halkett en 1654 et vécut assez pour voir le retour de la dynastie qu’elle avait si fidèlement servie. Elle mourut le 22 avril 1679.
Vers le même temps, Elisabeth, comtesse de Kent (Elisabeth Hantzi) publiait un Manuel choisi gu Secrets rares de la médecine et de la chirurgie (1), qui eut un grand succès, fut traduit en allemand par Jean-Caspar Grimm, et dont Schacher cite trois éditions.
Le xvm e siècle vit disparaître en Europe un redoutable fléau, la variole, qui tuait en moyenne dix à quatorze personnes sur cent, et qui fut combattu grâce à l’inoculation. C’est à une femme que revient l’honneur d’avoir fait connaître ce procédé en Angleterre et ailleurs, d’avoir lutté sans relâche pour triompher des
(1) Londres, 1670.
LIPINSKA 6
objections et de l’ignorance, enfin et surtout d avoir prêché l’exemple en faisant inoculer ses deux enfants.
Sans doute l’inoculation était-elle connue et pratiquée depuis un temps immémorial en Orient, et même dans certaines contrées de l’Europe. Mais son emploi restait ignoré des savants. Le premier auteur anglais qui donna une description de ce procédé fut le chirurgien Kennedy (1). Il en parle comme étant d’un usage courant au Péloponèse, en Turquie (plus spécialement à Constantinople) et en Perse. Le docteur Emmanuel Timoni envoya un rapport plus détaillé, qui fut communiqué par le docteur Woodward à la Société Royale de Médecine (2). A son tour, le docteur Pylarini décrit l’inoculation de quatre jeunes garçons, fils d’un gentilhomme grec. On en avait chargé une vieille femme qui possédait une grande expérience en la matière (3); Mais Kennedy était plutôt hostile à l’introduction du nouveau procédé en Angleterre. Timoni et Pylarini se bornent à relater les faits. D’ailleurs, les mémoires scientifiques sont impuissants à créer un mouvement d’opinion. Etant donné la nouveauté du procédé, il fallait s’attendre à une vive opposition, soit dans le public, soit dans le monde médical. Cette juste cause appelait un champion bien décidé à. la faire triompher. Ce fut lady. Mary Wortley Montague (1689-1762).
Très intelligente, elle manifesta dès sa jeunesse de réels dons littéraires. A vingt et un ans, elle traduisait Epictète en anglais, d’après une version latine, ce qui ne l’empêchait pas de paraître souvent à la cour où elle était fort en faveur auprès de la princesse de Galles (plus tard reine Caroline). Peu après son mariage avec lord Montague elle fut atteinte de la variole. Elle en réchappa heureusement sans autre dommage que la perte de ses cils, mais le danger couru lui causa une impression profonde. Dans une de ses églogues, elle nous décrit les chagrins de son héroïne Flavia, défigurée par la terrible maladie. A travers la fiction, on retrouve les propres craintes. qu’àvait éprouvées 'auteur.
Sur ces entrefaites, son mari fut nommé ambassadeur à Constantinople (5 juin 1716). Lady Mary l’accompagna avec son jeune fils. L inoculation se pratiquait couramment en Turquie, et lady Mary en fut bientôt informée. Elle se passionna pour le nouveau procédé qui devait lui permettre de protéger sa famille contre ce fléau. Elle voulut en populariser l’usage en Angleterre. Sa lettre à Miss Sarah Chiswell est restée célèbre :
(1) An essay on externat remettes, p. 153. Londres, 1715.
vol 1 2 3 X^XIX D% p AR 72 - 74 anS Phllosophlcal Transactions of the Royal Society,
(3) Phil.’Trans., XXIX, p. 393.
* 1717, Andrinople, 1 er avril.
« A propos des maladies, je vais vous dire une chose qui vous fera désirer d’être à Constantinople : la petite vérole, ce mal cruel si commun parmi nous, n’y est nullement dangereuse à cause de l’inoculation.
« C’est le métier de quelques femmes âgées qui se consacrent à faire ces sortes d’opérations dans l’automne, vers le mois de septembre, lorsque les grandes chaleurs sont passées. On s’envoie demander les unes aux autres si quelqu’un de la famille veut se donner la petite vérole, on arrange cela comme une partie. Quand on est rassemblé, et pour l’ordinaire quinze ou seize ensemble, ces vieilles arrivent avec une coquille de noix pleine de la substance varioleuse de la meilleure qualité, et vous demandent où vous préférez qu’elles vous ouvrent la veine. Alors elles piquent l’endroit que vous leur indiquez avec une grande aiguille ; cela ne fait pas plus de mal qu’une légère égratignure, elles introduisent dans le petit vaisseau toute la matière qu’elles peuvent fixer sur la pointe de l’aiguille ; après cela elles bandent cette petite plaie, en observant de la couvrir d’un fragment de coquille creuse ; elles répètent cette opération en cinq ou six endroits différents. Les enfants, les jeunes personnes, après cette opération ne jouent pas moins tout le reste du jour, et jusqu’au huitième on est en parfaite santé ; alors on a un peu de fièvre, on sè met au lit pendant deux jours, rarement pendant trois ; on n’a guère plus de trente boutons au visage ; jamais on n’est marqué et au bout de la huitaine on se porte aussi bien qu’avant l’opération. La plaie qui s’est formée à l’endroit de l’insertion a de F écoulement durant toute la maladie ; je suis persuadée que c’est là .ce qui diminue les accidents ; il y a tous les ans des milliers de personnes inoculées. L’ambassadeur de France disait, fort plaisamment, qu’on prend ici la petite vérole comme ailleurs on prend les eaux. Il n’y a pas d’exemple qu’on en meure, et vous pouvez me croire bien convaincue de la sûreté de cette expérience, puisque mon intention est de la tenter sur mon cher petit enfant. Je serai même assez patriote pour employer tous mes soins à faire adopter cette méthode en Angleterre; et je n’aurais pas manqué d’écrire sur ce sujet à quelques-uns de nos médecins si j’en connaissais parmi eux d’assez désintéressés pour travailler à détruire une branche aussi considérable de leurs revenus, en faveur de l’humanité ; mais cette maladie est d’un si grand profit que ce serait exposer à tout leur ressentiment l’homme assez hardi pour -tenter de la détruire. Si Dieu me prête vie jusqu’à mon retour, j’aurai peut-être le courage de guer-
royer avec eux ; voilà pour vous une belle occasion d’admirer les sentiments héroïques de votre amie (1). »
Conformément. à l’intention qu’elle annonçait dans sa lettre, lady Montague fit inoculer la variole à son fils Edouard, âgé de trois ans et demi. On eut recours aux services d’une vieille femme grecque qui jouissait d’une grande expérience en la matière. Elle inocula un bras; Maitland, chirurgien de l’ambassade, effectua l’opération sur l’autre bras en procédant un peu différemment. De retour en Angleterre, lady Montague fit campagne en faveur de- cette nouvelle pratique ; et pour prêcher encore une fois d’exemple, elle y soumit sa fille (avril 1721). Un mois après, Maitland inocula le fils du docteur Keith qui était fort connu à Londres, en sorte que l’événement excita un grand intérêt dans toutes les classes de la population. Le gouvernement permit d’essayer l’inoculai irn sur sept condamnés à mort de la prison de Newgate. Eli i i lieu le 9 août 1721, réussit parfaitement ; les sept criminels furent graciés. L’année suivante, on répéta l’opération sur des enfants à l’hôpital des orphelins. La princesse de Galles, informée de ces succès, fit inoculer les deux petites princesses, ses filles.
Malgré ce royal exemple, le nombreux parti des opposants ne désarma pas. Un pamphlet anonyme demanda au Parlement d’interdire cette dangereuse innovation. Le révérend Massey la dénonça du haut de la chaire comme étant d’inspiration diabolique. Quelques c'as défavorables étaient exploités par les ad-, versaires habiles : ainsi celui d’une maison où six domestiques furent atteints de la maladie naturelle, pour avoir caressé un enfant inoculé (2).
Cependant, lady Montague se dépensait sans compter pour propager la nouvelle méthode. Ses efforts furent à la longue couronnés de succès?; dès 1738, on put enregistrer des progrès rapides. En 1746, on fonda un hôpital spécialement affecté à da vaccination antivâriolique. Mais les passions étaient si excitées dans le peuple que les malades guéris devaient quitter l’hôpital la nuit pour ne pas être insultés dans la rue. La victoire resta toutefois aux partisans du progrès. En 1754, le prince de Galles ayant contracté la maladie, c’est sur lui qu’on préleva le virus nécessaire pour inoculer le prince Albert et la princesse Augusta. En même temps le Collège des physiciens réfutait les dernières objections et constatait l’excellence du procédé. Lady Montague put donc assister au triomphe de son idée après une lutte de plus
(1) Lettres de Lady Montague, lettre XXXI. Paris, 1805.
(2) Edg. Crookshank : op. cit., p. 37
de trente-cinq ans. Vers la fin de sa vie, elle se retira à Venise et jusqu’à sa mort elle reçut d’innombrables marques de l’estime où la tenaient ses contemporaines.
Lady MONTAGUE
Pendant que lady Montague poursuivait sa croisade veur de l’inoculation, une autre anglaise acquérait une réputation comme praticienne. Femme d’un chirurgien,
rine Bôwler obtint de remarquables résultats dans la cure des hernies. La réduction opérée, elle employait un caustique ; après la chute de l’escarre, elle se servait de nitrate d’argent ou d’huile de vitriol. Elle traita aussi l’hydrocèle par l’ouverture permanente de la poche. Elle a publié ses idées dans un livre sous forme de réponse à Robert Houston (1).
C’est également à une femme que la thérapeutique doit une de ses grandes découvertes : le remède contre la pierre. Miss Jane Stephens, née dans le comté de Berkshire, imagina un médicament dont le pouvoir dissolvant était considérable. Les détracteurs ne lui manquèrent pas. Il y en eut même pour prétendre que le nouveau remède activait la formation de la pierre. Heureusement des médecins spécialistes prirent le parti de Mlle Stephens. Le docteur Hartley notamment montra le plus grand zèle. Dès 1734, il publiait 155 cas qui prouvaient l’efficacité du nouveau traitement (2). Cinq ans après paraissait la deuxième édition de ce livre. Soucieux d’atteindre le public européen, il écrivit sur ce su jet un petit traité en latin qu’il fît paraître à Leyde et à Bâle (3). En même temps, le docteur Théopile Loll s’adressait à la Société de Physiciens à Londres pour recommander le nouveau procédé de traitement, destiné à faire disparaître la dangereuse opération de la taille.
Miss Stephens reçut de nombreux témoignages de reconnaissance de tous ceux qui, grâce à elle, avaient recouvré la santé. Ainsi M. Fetherstone lui écrit :
« Mademoiselle, ayant éprouvé un grand soulagement par vos remèdes je vous écris... Je suis persuadé que ces remèdes sont capables de soulager un grand nombre de pauvres créatures qui souffrent de la Pierre et de la Gravelle,; ceux à qui Dieu en a donné le pouvoir ne peuvent mieux en disposer qu’en contribuant à rendre ces remèdes publics.
« Près de Maidstone, comté de Kent, le 8 janvier 1738. »
La gratitude des malades, l’appüi des sommités médicales, c’étaient là, certes, des encouragements précieux pour Mlle Stephens. Mais il lui était réservé une plus haute récompense. Le Parlement d’Angleterre lui demanda de publier sa recette moyennant un dédommagement de cinq mille livres sterlings :
(1 y An answer to a Book intitled : The History of Ruptures and Rupture cared by D. R. Hunston. Londres, 1728, in 8 1 * Haller Bibl. Chir II 103
(2) Vien of the présent évidente for and cgainst Miss Stephens’médecine... Londres, 1734.
(3) The Lithontriptico A. J. Stephens nuper invento... Leyde et Bâle, 1741.
« L’an douzième du règne du roi Georges second, Roi de la Grande-Bretagne, de France et d’Irlande.
« Dans le Parlement commencé et tenu à Westminster le 14 janvier de l’an 1734... et depuis continué par différentes prorogations au premier jour de février 1738 étant la cinquième session de ce présent Parlement ;
« Acte pour assurer à Jeanne Stephens une récompense, afin qu’elle rende publique la préparation des remèdes dont elle se sert pour guérir la pierre.
« Jeanne Stephens, de la ville de Westminster, fille non mariée, connaissant et sachant la manière de préparer le remède qui, par un pouvoir dissolvant, paraît capable d’éloigner la cause de la douloureuse maladie de la Pierre ; pour encourager la dite Jeanne Stephens à en faire la découverte et pour lui assurer une récompense, en cas que les dits remèdes aient été soumis à l’examen de juges préposés et par eux trouvés dignes de la récompense assurée par cet acte... Plaise à Votre Majesté qu’il puisse être payé à la dite Jeanne Stephens la somme de 5.000 livres sterlings, à condition qu'aussitôt que cet Acte aura été passé, elle publiera les dites médecines et la manière de les préparer avec toute la promptitude convenable. »
Mlle Stephens ayant acquiescé à la proposition qui l’honorait grandement, le Parlement se chargea de la publication :
« Recette
des remèdes de Mlle Jane Stephens pour guérir la Pierre et la Gra-
velle avec la manière de les préparer et de les donner, publiée
par ordre du Parlement d’Angleterre...
« Ces remèdes sont une Poudre, une Décoction et des Pilules. La Poudre est composée de Coquilles d’Œufs calcinées et de Limaçons calcinés. Pour faire la Décoction, on met bouillir quelques herbes dans de l’eau avec une boule composée de savon, de petit cresson sauvage calciné jusqu’à noirceur, et de miel. Les Pilules sont faites avec des Limaçons calcinés, de la Graine de carotte sauvage, de la graine de Bardane, des graines de frêne renfermées dans lèurs follicules membraneux, des fruits ou baies d’Aubépine (le tout brûlé jusqu’à noirceur), du Savon et du Miel...»
(Suit la prescription détaillée pour la confection des remèdes (1).
Cette publication suscita un grand nombre d’expériences, la
(1) Hartley : Recueil d’expériences et d’observations sur la Pierre. Paris, 1740, in-12, traduction Morand.
recette étant désormais tombée dans le domaine public. M. Cautwel, après l’avoir étudiée en fit un vif éloge. Il entreprit de perfectionner le remède et de le vulgariser, car le goût en était désagréable et le prix fort cher. Le docteur Haies à son tour fit des expériences qui mirent en lumière le grand pouvoir dissolvant du nouveau remède. Il s’efforça à son tour de l’améliorer, après avoir reconnu que l’action en était due au savon et à la chaux vive. « Les anciens chirurgiens », écrit-il, « connaissaient le grand pouvoir dissolvant de la chaux vive, mais ils ne savaient comment l’administrer. Mlle Stephens a été assez heureuse pour résoudre le problème (1). »
La Faculté de Paris -s’émut, elle aussi, de la découverte. Le médicament fut analysé par Guérin, chirurgien major de la Charité, Rottier et surtout Morand, qui conclurent à un composé de coquilles d’huîtres et de savon d’Espagne (2). On se rappela que Vichy était doté d’eaux minérales d’une composition analogue au remède de Mlle Stephens ; on proclama hautement ce fait et la Station en bénéficia d’une façon énorme. Elle commença à fournir aux malades Une eau qui n’était pas aussi chère que le médicament acquis par le Parlement anglais, et même avec le temps elle le remplaça totalement.
Comparée à la place que prit Mlle Stephens dans l’histoire de la médecine, cellé d’Elisabeth Blackwell (1712-1770) paraîtra plus modeste. Nous devons cependant lui accorder une mention. Elle se fit sage-femme par dévouement conjugal. Son mari, pharmacien aux environs de Londres, s’était ruiné par l’impression d’un ouvrage sur l’agriculture. Elisabeth suivit les cours d’obstétrique de Smellie et s’établit sagè-femme. Comme elle ne trouvait pas dans sa profession des ressources suffisantes pour délivrer son mari de la prison pour dettes, elle eut l’idée d’illustrer un recueil de plantes médicinales, dont Blackwell rédigea le texte. Après deux années de travail, elle avait amassé assez d’argent pour le libérer. Ils partirent ensemble pour la Suède ; mais Blackwell y fut impliqué dans une conspiration, condamné à mort et exécuté. De retour à Londres, veuve, sans ressources,. Elisabeth se remit à.dessiner et à peindre des plantes. Son oeuvre fut réunie en trois volumes in-folio comprenant cinq cents planches et publiée en 1736 (Curious herbaï). D’autres éditions se succé^ dèrent (3). Cet ouvrage fut même traduit et publié en latin.
Elisabeth Blackwell mourut à Londres à l’âge de 58 ans (1770).
(1) Halés : Expériences sur le remède de M"' Stephens, dans Clifton : Etudes de médecine ancienne et moderne, p. 284. Paris, 1742.
(2) Maury : L’ancienne Académie des Sciences, p. 140 Paris 1864
(3) Londres, 1739, en deux volumes in-folio. Nuremberg 1750 et 1760