LA POLOGNE DU MOYEN-AGE AU XVIIP SIÈCLE
Moyen-Age : Johanna à Poznan, Catherine à Cracovie. — Une étudiante en habit masculin. — Les femmes luttent contre la peste {1652). — Mme Halpir.
La femme polonaise fut respectée de tout temps et considérée comme l’égale de l’homme. Au Moyen-Age, les guerres continuelles lui imposaient comme occupation principale le soin des blessés et des malades. Des documents prouvent qu’il y avait aussi des femmes - médecins professionnelles. Par exemple, Johanna medica exerçait à Poznan en 1278 (1). Une autre, Catherina, pratiquait à Cracovie (2). A cette époque, une Université venait d’être fondée à Cracovie (1364) par le roi Casimir le Grand. Mais après la mort de ce prince, elle tomba en décadence. C’est à une femme, la reine Hedwige d*Anjou, qu’on doit sa restauration (1400). Soigner les malades et leur préparer des médicaments, c’était le pasSe-temps favori de cette reine.
A peine l’Université restaurée, un événement étrange vint en marquer les annales. Voici le fait, tel que le rapporte un prêtre allemand, Martin, depuis abbé du couvent des Ecossais, à Vienne :
« A ce moment, parmi les étudiants, il y en avait un qui se distinguait particulièrement par ses talents et par son zèle. On découvrit que c’était une jeune fille. La Faculté en fut scandalisée, car c’était un crime que d’échanger les vêtements féminins contre ceux d’un homme. La jeune fille fut mandée devant le tribunal ecclésiastique. Quand on lui demanda quel était le mobile de son crime, elle répondit : L’amour de la science. Ses camarades ne purent que témoigner en faveur de la jeune étudiante, qui, travaillant avec enthousiasme, donnait à tous le bon exemple. Impressionnés par cet aveu, les juges se montrèrent cléments et la condamnèrent Seulement à la réclusion dans un couvent où elle vécut depuis comme institutrice des nonnes, et dont elle devint plus tard la supérieure (3). »
(1) Kodeks dyplom. mielko poleski, n° 484.
(2) Swiezawski : Doktorzy i doktorka z czasow^ Kazimierza Wielkiego. Mémoires de la Société médicale de Varsovie, vol. 75, p. 3.
(3) Dialogus historieno Martini abbatis Scotorum. Viennœ Austriæ. Aux archives de la bibliothèque de Vienne.
Quand la Réforme éclata, au xvi e siècle, les femmes polonaises prirent une part très active à ce grand mouvement. Elles interprétaient les évangiles et prêchaient non seulement dans les réunions de famille, mais même dans les temples.
Au dire de T historien polonais Kubala, ce sont surtout les femmes qui combattirent les épidémies. 'Pendant la terrible invasion de la peste noire en 1652, elles luttèrent vaillamment contre le fléau.
Grâce aux femmes, on observait dans les maisons de la noblesse et de la bourgeoisie les prescriptions prophylactiques de l’époque : on purifiait l’air en brûlant du camphre, du vinaigre, des encens et des parfums ; on jonchait les huttes et les palais d’herbes odorantes et de feuilles de saule ; on arrosait les parois de vinaigre.
Pour se préserver de la maladie, on employait la thériaque de Venise, on faisait boire à tous des infusions d’épices. Enfin, dès les premiers symptômes, on procédait à d’énergiques purgations ; en outre les dames se servaient de pilules de Rufus, de la Colus armena, du benzoard, du scodrium et de préparations de différentes plantes du pays (1).
Les exigences impérieuses de la vie publique éloignaient souvent et pour longtemps le mari du foyer familial. Dès lors, c’était à la femme de le suppléer. En vêtements grossiers, un trousseau de clefs à la ceinture, elle parcourt les champs, surveille les travailleurs , compte, achète, vend, signe des contrats, soutient des procès, expédie, par les fleuves de sa patrie, aux marchés européens des bateaux chargés de bois, de blé , de miel, de cire ou de résine. L’argent ainsi gagné lui sert à augmenter l’étendue des terres qu’elle défriche ; elle envoie ses fils faire leurs études à Cracovié, à Padoue, à Paris, contribuant de la sorte au développement moral et matériel du pays (2).
Toute une série de femmes surgit, patriotes ardentes et parfois héroïques. Le glorieux défenseur de Vienne, le roi Jean Sobieski, disait de sa mère : «Elle avait le cœur non d’une femme, mais d’un homme... Elle nous citait la mère Spartiate qui, en envoyant ses fils à la guerre, leur répétait,montrant leur bouclier « Reviens dessus.ou dessous,» (mort ou vainqueur). »
Elisabeth Druzbacka écrivit de nombreuses poésies dans la première moitié du xvm e siècle. Vous,.croyez sans doute que c’étaient d’amoureux soupirs, des rêveries subjectives, des romances au clair de lune ? Pas du tout. Elle flagella dans ses sa-
(1) Kubala : Czarna smierc Szkice historyczne. La mort noire. Esquisses historiques, I, p. 159. Lwow. 1881.
(2) M me E. Orzezko : La femme polonaise. Revue des Revues, 1897, 1 er août.
tires les vices particuliers et généraux, en visant la société et non pas les individus. La princesse Anna Jablonowska, née Sapieha, s’occupa d’agronomie, administra elle-même ses terres, émancipa ses serfs, fonda des écoles, des bibliothèques et installa des hôpitaux. Dans chaque domaine, il y avait une pharmacie, la châtelaine et ses filles préparaient et distribuaient les médicaments aux malades. Au xvm e siècle, nous rencontrons une « medica » professionnelle, Mme Halpir.
L’autobiographie de cette doctoresse a fait l’objet d’un article anti-féministe de M. Glatman. L’étude du manuscrit (qui se trouve à la bibliothèque des princes Czartoryski à Cracovie) s’imposait et nous nous sommes rendus à Cracovie.
Elle naquit en 1718, dans le palatinat de Nowogrodek (Lithuanie). Son père, Joachim Rusiecki, la maria, à l’âge de treize ans, avec un oculiste allemand, Jacob Halpir. Aussitôt le mariage, elle partit pour Constantinople où M. Halpir avait une clientèle considérable. Sa femme, douée d’une vive intelligence, arriva bientôt à le seconder dans les opérations ophtalmologiques et acquit des connaissances médicales étendues.
Un événement imprévu vint bouleverser la vie du jeune ménage. Appelé auprès d’un haut fonctionnaire turc, un «tchaouche», atteint depuis sept ans de la cataracte et de parésie des membres, Halpir le guérit, fut félicité par le sultan et comblé de cadeaux magnifiques. Le malade n’avait pas complètement achevé le traitement, lorsqu’il mourut brusquement après avoir pris une potion prescrite par Halpir. La famille accusa d’empoisonnement le docteur étranger et obtint du grand vizir Ismaïl-pacha sa condamnation à mort-; heureusement, Halpir put s’y soustraire par la fuite. En cette circonstance, Mme Halpir montra sa présence d’esprit. Quoique malade, elle entreprit immédiatement des démarches auprès du grand vizir et des hauts dignitaires et réussit à obtenir une commutation de peine : son mari devait payer cinq mille levas à la famille du tchaouche, à titre d’indemnité. Mais elle ne s’en tint pas là. Grâce à ses habiles investigations, elle retrouva l’officine du pharmacien où avait été préparée la potion fatale ; elle put établir qu’à ce moment un médecin israélite, Jonseca, s’y trouvait, et qu’il avait profité de l’absence momentanée du pharmacien pour verser du poison dans le remède. Jonseca dut avouer. Sur ces entrefaites, Alipacha avait succédé comme grand vizir à Ismaïl-pacha, tombé en disgrâce. Moins sanguinaire que son prédécesseur, Ah-pacha, témoin du repentir de l’israéhte, le condamna seulement à une forte amende et à la restitution des cinq mille levas. Loin de s’estimer satisfait de s’en tirer à si bon compte, Jonseca chercha
à se venger. Il réussit, par l’entremise de Hakim-pacha, chef des médecins de l’empire ottoman, à faire interdire à Mme Halpir l’exercice de la médecine. On lui permit seulement de pratiquer l’ophtalmologie ; encore sa clientèle devait-elle être exclusivement féminine.
Malgré la décision de la doctoresse de ne recevoir désormais que des patients atteints de maladie des yeux, le public continua à la consulter dans tous les cas relevant de la médecine interne. C’est ainsi qu’elle eut l’occasion de guérir le gendre d’un tchaouche d’une rétention d’urine, consécutive à une lithiase rénale. Ce succès lui valut une recommandation pour le chef des janissaires qui la récompensa généreusement, et, à son tour, la recommanda à Hakim-pacha.
Hakim-pacha était un médecin français qui avait embrassé l’islamisme. En sa qualité de chef des médecins de tout l’empire, il pouvait accorder le « testir », c’est-à-dire la patente qui permettait de traiter à Constantinople tout le monde, sans distinction de sexe.
Quand il lut la lettre du chef des janissaires, il interrogea sa visiteuse.
« Je vois que tu es une femme, et encore toute jeune ; cependant, les études médicales demandent même aux hommes beaucoup de temps. Comment donc as-tu appris cet art ?
— Dieu aidant, et à force de travailler, je l’ai apprise dans le délai de plusieurs années chez mon mari. D’ailleurs, il me semble que j’ai fourni assez de preuves de mes connaissances. Il n’y a pas longtemps, j’ai guéri un malade qui était atteint de cécité depuis vingt ans.
— Bon, répondit Hakim-pacha, dans ma maison demeure une vieille femme qui a été nourrice de mon fils. Elle a perdu la vue il y a sept ans. Si tu la lui rends, je te donnerai le testir et je te recommanderai moi-même aux plus grands seigneurs de la ville. »
« Alors, il me conduisit dans la chambre ôù était cette femme aveugle. Dieu m’aida, je lui rendis la vue en quarante jours de traitement. »
Hakim-pacha, enchanté, recommanda la jeune doctoresse aux plus illustres personnages, comme il l’avait promis. Elle fut ainsi appelée à la cour pour guérir un iman (prêtre musulman) d’une éruption pustuleuse. Elle obtint la clientèle féminine de la haute société, toujours grâce à Hakim-pacha qui lui acheta une maison dans le quartier impérial, et y adjoignit même une pharmacie.
Malheureusement, au beau milieu de ses succès, Mme Halpir tomba malade, et ne se rétablit qu’au bout de quelques mois.
Son mari, ennuyé par la longueur de la maladie, la quitta, elle et leur fillette, Constance, âgée de deux ans. Il partit, emportant avec lui l’argent du ménage et ne laissant aux siens qu’une petite somme déposée chez un de ses amis.
Se trouvant ainsi abandonnée et privée de fortune, la jeune Polonaise décida, aussitôt rétablie, de retourner dans sa patrie. Elle arriva à Andrinople complètement dénuée de ressources. Mais son savoir médical la sauva. Dans un établissement de bains, elle fit connaissance de musulmanes qui lui procurèrent une clientèle. Son habileté médicale lui valut un grand succès et sa renommée la précéda lorsqu’elle reprit sa route. Aussi fut-elle consultée à diverses reprises pendant son voyage.
Pour se rendre à Sofia, elle devait traverser les Balkans. Le pays était alors infesté de brigands. L’ipi d’eux, Housseïnaga* était particulièrement redouté. Sa bande attaquait et pillait tous les voyageurs. La doctoresse se hasarda quand même, déguisée en homme et entourée de trente hommes d’escorte. Elle n’échappa cependant point aux brigands.
« Un homme s’élança de derrière une roche et saisit mon cheval par la bride : Je te salue, dit-il, doctoresse ; où oses-tu aller avec ta fille et ta fortune ?
« Je ne suis pas doctoresse, répondis-je, je suis un homme et c’est mon maître qui m’a envoyé...
« Je sais bien que tu es doctoresse et que dans ton convoi il n’y a pas un seul Turc.
« J’étais maintenant sûre que devant moi se tenait Housseïnaga ^n personne ; j’avais entendu dire à maintes reprises que c’était un homme qui se hasardait seul contre cent. Par conséquent je lui répliquai :
« Cher Monsieur, il m’est impossible de louer un convoi de cinq cents chevaux. Et cependant, ce serait peut-être le seul moyen de résister à un digne chevalier qui habite par ici et qui s’appelle Sary Housseïnaga. Donc nous sommes partis en petit nombre, confiants dans sa magnanimité.
« Alors le Turc sourit et me dit :
« Oui, je suis ce brigand, Sary Housseïnaga. Je te prie de venir avec moi dans ma maison, car j’ai une femme et des enfants, et nous vivons à Karlova. »
Si Housseïnaga avait invité la doctoresse, c’est qu’il souffrait d’une blépharite, et le père de son gendre était atteint de para-r lysie. Après deux mois de traitement l’inflammation des paupières était guérie et l’état du paralytique fut amélioré au point qu’il pouvait marcher à l’aide de béquilles. Le terrible héros rémunéra généreusement Mme Halpir avant de la laisser pour-
suivre son voyage vers Sofia. Dans cette ville, le pacha attacha la jeune Polonaise à sa cour en qualité de médecin aux appointements de mille levas par an, sans compter les dons en nature.
C’est à Sofia que Mme Halpir retrouva son mari venu pour prendre les eaux. Il était très malade, couvert d’éruption, et tous ses membres étaient contractés. Elle lui pardonna, et, aidée des conseils d’un docteur maltais, le guérit par des frictions mercurielles. Halpir, médecin de la cour de Bosnie, fut obligé de retourner dans ce pays pour régler ses affaires. Il y fut emporté par une maladie épidémique.
Tout attristée à la nouvelle de cette mort, Mme Halpir resta encore quelque temps à Sofia pour se perfectionner. Elle travaillait avec le docteur maltais les parties de la médecine qui lui étaient le moins familières. Le médecin italien lui apprit en outre si bien le latin qu’ellq pouvait écrire les ordonnances en cette langue. Elle parle de lui avec reconnaissance.
Cependant, la guerre ayant éclaté entre l’Autriche et la Turquie, son professeur dut s’enfuir. Le pacha fit exécuter sans jugement dix mille chrétiens révoltés. Bouleversée par cette scène horrible, Mme Halpir se décida à retourner en Pologne. Au cours du voyage, elle guérit à Yidin le prétendant au trône de Hongrie, le prince Joseph Rakoczi, d’une congestion pulmonaire. Le prince s’éprit d’elle ; devant le refus qu’elle lui opposa, il résolut de recourir à la force. Aussitôt Mme Halpir s’enfuit à Rouchtchouk sur le Danube. Rakoczi la dénonça comme espionne et on la condamna à mort. Elle devait être exécutée le lendemain. Mais le trésorier d’Etat apprit son arrivée. Son fils, souffrant d’un œdème de la face, venait d’être abandonné par les trois médecins de la ville. Le malheureux père obtint qu’on fît sortir la célèbre doctoresse de prison pour traiter le jeune homme. Tout en donnant ses soins, elle raconta son odyssée, et le trésorier d’Etat, convaincu de son innocence, fit surseoir à l’exécution. Sur ces entrefaites, le prince Rakoczi, pris de remords, écrit aux autorités de Rouchtchouk, qu’il s’était trompé et que Mme Halpir était au-dessus de tout soupçon. D’autre part, le traitement ayant amélioré le jeune Turc, les patients vinrent en foule consulter la doctoresse. Celle-ci préféra regagner sapatrie.
Une nouvelle épreuve l’y attendait. L’armée ottomane venait de faire un grand nombre de prisonniers. Un de ses amis turcs conseilla à la doctoresse de payer la rançon de quelques-uns, disant que « ce serait un mérite devant Dieu, un fait honorable devant les hommes, et, en outre, un profit pour elle », car les officiers allemands étaient riches pour la plupart. Elle paya donc la rançon de cinq officiers. Quatre d’entre eux la dédommagèrent,
le cinquième épousa la doctoresse. C’était un Autrichien nommé Pilstein. Ils partirent ensemble pour Dubno où le prince Radziwill, commandant en chef l’armée de Lithuanie, offrit à Mme Halpir-Pilstein la place de doctoresse à sa résidence de Nieswiez. En même temps le mari s’engagea sous les ordres du prince.
Cependant Mme Halpir-Pilstein avait promis à ses amis turcs de se rendre à Saint-Pétersbourg pour y négocier la libération de quelques musulmans de Rouchtchouk. Elle y réussit au delà de ses espoirs. Elle fut nommée médecin de la princesse Tcherkaskaïa ; puis elle opéra de la cataracte un musicien de la cour et la blanchisseuse de l’impératrice, aveugle depuis plus de quinze ans. Très satisfaite, l’impératrice elle-même conféra à Mme Halpir- Pilstein le droit d’exercer, et libéra les quatre prisonniers turcs. La mission finie, la doctoresse revint en Pologne où elle allait apprendre de bien mauvaises nouvelles. Son mari avait disparu emportant toute sa fortune., Réduite à la misère, la jeune femme se résolut à partir en Carniole où demeuraient ses beaux-parents pour leur demander une explication. C’étaient de braves gens, indignés de la conduite de leur fils, mais ils n’avaient pas les moyens d’aider leur belle-fille. Celle-ci partit donc pour Vienne, attendant la naissance d’un enfant. Dans la capitale autrichienne, elle rencontra l’ambassadeur turc Djaki Alibly effendi qui l’appréciait beaucoup ; il lui offrit le poste de médecin de l’ambassade. Après quelqués mois de séjour, la doctoresse retourna en Pologne pour y chercher son mari et sa fille. Mais Pilstein était en prison et, d’ailleurs, ne témoignait plus la moindre affection à sa femme. Elle exerça pendant quinze ans en Pologne, tout en veillant à T éducation de son fils Stanislas, né à Vienne. Après avoir marié sa fille, elle repartit en 1759 pour Constantinople, désirant tenir sa promesse et revoir ses amis. Elle devint le médecin du harem du sultan Moustapha. Sur ses instances, on avait laissé son mari sortir de prison ; il en profita pour tenter d’empoisonner sa libératrice. Aussi, ne voulut-elle plus reprendre la vie commune. Pilstein, de temps en temps, faisait une brève apparition pour lui extorquer de l’argent, puis disparaissait.
L’autobiographie s’arrête en 1760. Mme Halpir avait alors quarante-deux ans. On ne sait plus rien de sa vie, passé cette date. On ignore également ce qu’est devenu le recueil de ses observations médicales, auxquelles elle fait allusion. Peut-être des recherches aux archives de Constantinople pourraient-elles fournir des renseignements à cet égard.
En tout cas, ce que nous connaissons de sa vie permet de voir en Mme Halpir un modèle de courage féminin et d’honneur professionnel.