CHAPITRE XIII
ITALIE AU XVIII e SIÈCLE. — ÉCOLE DE BOLOGNE
Anne Morandi-ManzoUni, professeur d’anatomie.. -— Maria-Gaetana Agensi à Milan. — Maria Dalle Donne, professeur d’obstétrique.
Un autre pays, où les femmes pouvaient exercer la médecine sans entraves, était lTtalie, comme nous l’avons.du reste déjà vu. Nous avons mentionné plus haut différentes écoles où les femmes se sont distinguées. Nous parlerons plus particulièrement de Bologne où l’enseignement de l’anatomie fut très remarquable.
Une des causes qui, au Moyen-Age, paralysait les progrès de l’anatomie, était la défense de disséquer le cadavre humain. Tout savant qui desséquait courait de grands risques. C’est ainsi qu’à Bologne même, un procès fut intenté en 1319 à quelques professeurs de l’Université. On les accusait d’avoir exhumé le cadavre d’un supplicié, de l’avoir transporté dans la chapelle du Saint-Sauveur, sous le porche de la Maison des Ecoles, où le professeur Albert Bon faisait son cours. Un témoin assurait même, avoir vu dans cette maison le professeur Bon et quatre de ses collègues « penchés sur le dit corps avec des rasoirs, des couteaux et d’autres instruments » (1).
Ce préjugé persista longtemps ; on sait que Léonard de Vinci faillit être accusé de sorcellerie pour avoir demandé à la dissection des connaissances indispensables au peintre.
Cependant, peu à peu on en vint à une conception plus exacte des nécessités scientifiques et les professeurs furent désormais autorisés à disséquer devant leurs élèves ; lTtalie précéda même les autres pays dans cette voie, mais la plupart du temps, des restrictions étaient apportées, concernant, soit ,1e nombre des cadavres, soit la publicité des cours. Aussi bien, les professeurs préféraient-ils réunir leurs élèves à leur domicile particulier où ils jouissaient d’une complète liberté pour leurs démonstrations. C’était d’ailleurs une tradition : dans l’antiquité, chaque philosophe groupait autour de lui ses élèves soit chez lui, soit, dans tel endroit qui lui convenait. Puis, peu à peu, on avait imposé
(1) Studie memorie per la storia dell’Universita di Boloqna , IL d 32. Bologne, 1907.
aux membres du corps enseignant la participation à des discussions publiques en un beu déterminé ; ils étaient frappés d’une amende s’ils donnaient leurs leçons autre part. Toutefois, un document trouvé aux archives d’Etat, à Bologne, énumère les raisons pour lesquelles les professeurs de médecine, et surtout d’anatomie et de chirurgie, doivent pouvoir faire leurs cours chez eux. Il a été écrit aux environs de 1700, ce qui prouve qu’au début du xvm e siècle, la question était encore débattue.
L’enseignement à domicile mettait les professeurs dans l’obligation de posséder un petit musée anatomique ; il leur était bien difficile d’avoir toujours à leur disposition un cadavre entier ; souvent leur collection ne se composait que de pièces détachées, membres ou organes particulièrement importants. On conçoit, dès lors, combien leurs démonstrations furent facilitées quand ils purent se procurer des pièces artificielles d’üne exécution irréprochable. Pour reproduire la nature de façon rigoureusement exacte, il fallait que l’artiste se doublât d’un savant. Tel fut le cas d’Anne Morandi-Manzolini.
Fille de Charles Morandi et de Rose Giovanni, elle naquit à Bologne en 1716. Quand elle épousa le peintre Manzolini, en 1740, rien ne semblait la destiner aux études anatomiques. Mais Manzolini s’était lié avec Hercule Lelli auprès de qui il avait pris des leçons de géométrie et d’anatomie. Lorsque le pape Benoît XIV demanda à Lelli une série de préparations anatomiques en cire pour sa « caméra d’anatomia », Lelli associa le peintre à ces travaux; grand événement pour le jeune ménage, c’était la fortune en perspective. Malheureusement, si Manzolini était un artiste remarquable, il était neurasthénique. Toujours mécontent de lui-même, il soupçonnait partout l’envie et la mauvaise foi. Au bout de trois ans, il dut renoncer à travailler avec Lelli. Bien loin de s’affliger et de se plaindre comme tant d’autres l’eussent fait à sa place, Anne décida courageusement d’aider son mari. Pour apprendre l’anatomie, elle se mit à la dissection. Ce ne fut pas sans peine. Au début, la répugnance était si forte qu’elle lui causait des nausées (1). Mais sa volonté triompha. Bientôt, elle eut la joie de voir son mari, stimulé-par son exemple, se remettre au travail. Manzolini, d’ailleurs, fut assez intelligent pour comprendre tout ce dont il était redevable à sa femme. « Elle m’a rendu à moi-même », disait-il. « Elle m’a sauvé de l’humiliation. » Quand Anne vit ses œuvres exposées avec celles de son mari, elle dut éprouver un sentiment de légî-
(1) Carolina Bonapède : Cermi biografici e retratti d’insigni donne Bolognesi, p. 169. In-4°, Bologne, 1845.
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time fierté : les unes et les autres excitaient l’admiration des meilleurs artistes, des connaisseurs et des plus savants anatomistes. Le célèbre professeur d’obstétrique, Galli, lui commanda
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ANNA MANZOLINI
des statuettes d’argile cuite pour représenter les différents moments de l’accouchement.
Ses connaissances anatomiques furent appréciées : un an après la mort de son mari, elle fut nommée agrégée à l’Université de
Bologne (1756), élue membre de l’Académie Clémentine (1758) et de la Société littéraire de « Foligno », puis de l’Académie du dessin à Florence (1761). Enfin le Sénat la désigna pour la chaire d’anatomie en lui laissant la faculté de faire son cours chez elle, mais elle ne fît pas usage de cette autorisation et enseigna, comme ses collègues, dans les locaux de l’Université. Sa gloire devint européenne. Milan, Londres et Pétershourg lui firent parvenir les offres les plus flatteuses ; Anne les déclina, voulant rester fidèle à sa ville natale. Mais pour adoucir son refus, elle y joignait des caisses contenant ses préparations anatomiques. Elle céda ses collections au comte et sénateur Hiéronyme Ranuzzi ; elle en conservait l’usage, sa vie durant ; elle put ainsi s’établir au palais Ranuzzi. C’est là qu’elle reçut les visites des hommes les plus éminents, l’empereur Joseph II par exemple.
Anne Morandi-Manzolini mourut en 1774. Deux ans après, le Sénat décida l’achat de toutes‘ses préparations anatomiques pour le musée de l’Université. En 1874, on lui éleva un buste au Panthéon de Bologne
L’anatomie lui doit la découverte du point précis où se termine le muscle oblique de l’œil. Le Père Toselli, cité par Fântuzzi (1), dit: «Ceux qui ont écrit sur l’anatomie enseignent que ce muscle s’attache d’une part au globe de l’œil, d’autre%art à l’apophyse nasale.; mais la studieuse femme trouva, après de nombreuses dissections, que le muscle va plus loin et qu’il se termine au sac lacrymal, où il s’insère. »
Pendant qu’Anne Morandi-Manzolini s’illustrait dans l’anatomie à Bologne, Maria-Gaetana Agnesi (1718-1799), devenait célèbre par son dévouement aux vieillards atteints de maladies chroniques. Aujourd’hui encore, sa mémoire est vivante parmi les Milanais. Sur la demeure des vieillards, véritable palais, nous lisons l’inscription commémorative suivante :
«A Maria-Gaetana Agnesi — tesoro di dollrina — fier candidissimo di virtu — chiara in lutta Europa nette severe scienze del calcolo qui dove rifiutando gliagi e glionori del mondo — visse XV anni coiproveri di Cristo — beaia fino ail'esiremo sus giorno — nei gaudii delta carità — questa memoria ergeva un eoneittadino — l’anno MDCCGXXXIII. »
Dès l’âge de dix-neuf ans, Maria faisait des conférences publiques sur l’aptitude des femmes aux professions libérales. Elle parlait avec élégance le grec, le latin, le français et l’anglais. Elle est devenue célèbre dans toute l’Europe par ses travaux mathéma-
(1) Scrittori bolognesi, t. VI, p. 113-116. Bologne, 1788.
tiques : les Instiiuiions analytiques (1748), etc... Elle refusa les chaires offertes par les Universités de Bologne et de Paris pour rester fidèle à ses vieillards infirmes. Elle les accueillait dans sa maison qu’elle transforma en une sorte d’asile-hôpital. Elle y consacra toute sa fortune et quand sa maison devint trop petite, la générosité d’Antonio Tolorneo Trivulzio, patricien milanais, lui permit de s’installer dans un somptueux palais où plusieurs salles étaient réservées aux malades chroniques. Elle fut directrice de cet établissement, et vécut comme la plus pauvre parmi les pauvres jusqu’à sa mort.
Cette année même (1799), à l’Université de Bologne, Maria Mastellari fut promue au grade de docteur (1). Un an après, Zaffire Peretti obtenait ce titre après avoir étudié plus spécialement la chirurgie. Sa mère, Maria Petraccini, lui avait d’ailleurs donné l’exemple en 1780, étant docteur de la Faculté de Florence. Tandis que sa fille étudiait à Bologne, Maria Petraccini faisait à Florence des cours d’anatomie.
Plus tard, Zaffire Peretti se fixa à Ancône où elle fut directrice des sages-femmes de toute la contrée.
Cette série de femmes-médecins italiennes se continua dignement avec Maria^Daile-Donne (1777-1842).
Son père et sa mère étaient de pauvres paysans établis à Roncastaldo dans la montagne bolonaise. La famille comptait pourtant un intellectuel en la personne de dom Giovanni dalle Donne, oncle de Maria. Ce prêtre avait étudié la médecine à Bologne et avait conservé des amis dans cette ville, notamment le docteur Rodati. Frappé par les grandes dispositions de Maria, il eut l’idée d’amener sa nièce à Bologne et la recommanda à son ancien camarade. Rodati, à son tour, eut vite reconnu les remarquables aptitudes de la fillette ; il se chargea de lui enseigner le latin, tandis qu’il l’adressait pour la philosophie au célèbre Cantezzani. D’autres professeurs fameux instruisirent Maria : Aldini pour la physique ; Riviera pour la chirurgie et la médecine, Uttini pour la pathologie. Grâce à leur appui, la jeune fille fit de rapides progrès. Ils insistèrent pour qu’elle se présentât au doctorat. Maria, très timide, hésitait ; on convint d’une première expérience qui eut lieu le 1 er août 1799. Ce jour-là, on vit arriver une petite paysanne modestement vêtue de noir et la tête couverte d’un voile qui lui descendait jusqu’aux pieds. Elle prit place sur l’escabeau et l’examen commença. Elle répondit aux questions les plus difficiles (2). Elle obtint encore plus de succès le lendemain et le surlendemain. Maria, rassurée, se décida
(1) Leyden : op . cit ., p. 144.
(2) G. Bonapède : op . cit , p. 127.
MARIA DALDE-DONNE
latin, elle fut jugée à nulle autre pareille ; en philosophie, on 1; tint pour un modèle de savoir ; en médecine sa science fut recon nue profonde (1)». Elle fut chargée de diriger l’école des sages (1) Carolina Bonapède : op. cit., p. 129.
femmes. Extrêmement circonspecte quand il s’agissait d’admettre un s nouvelle élève, elle se montrait professeur sévère tout en traitant ses jeunes filles avec une grande bienveillance. Elle n’admettait pas que des incapables vinssent encombrer une profession si lourde de responsabilités. Napoléon, à son passage par Bologne, entendit parler de cette femme -remarquable. Sur la proposition du savant Gaterzani, il institua pour elle une chaire d’obstétrique qu’elle occupa pendant près de quarante ans.
Elle inventa une machine électrique dont elle fit cadeau à l’Université de Bologne. A notrè dernier voyage, nous avons pu nous procurer la lettre qui accompagnait l’envoi de sa machine.
« Signor Reggente Veneratissimo.
« La pregiatissina Lettera che in nome délia patria Universita. Ella si è degualo inviarmi Signor Reggente Veneratissimo mi rende vieppiù soddispatta d’averle io ceduto pel cambio ofïertomi volonterosa la tanto lo data macchina elettrica poichè la sola certezza appunto del Loro aggradimento largamente me ne compensa la privasione. Piena dunque di vivissimi sentimenti verso la illustre Reggenna con profonda stima ho l’ouore di dichiararmi.
« Di Lei Signor Reggente Veneratissimo.
« Casa 22 Marzo, 1815.
« Uma devma oblyme serva
« Maria Dalle Donne (1). »
Cependant sa renommée grandissait toujours. Le 4 mai 1829, elle fut inscrite comme surnuméraire de la classe des académiciens bénédictins de Bologne. Malgré ses travaux scientifiques, elle consacrait volontiers une part de son temps à des récréations artistiques. Musicienne distinguée, à l’occasion de mainte solennité elle tint l’orgue à l’église, et plus spécialement à Sainte- Catherine de Saragosse, sa paroisse.
Comme Anna Manzolini, elle ne voulut point quitter Bologne où elle mourut le 9 janvier 1842.
C’est ainsi qu’en Italie, une admirable succession de femmesmédecins contribua brillamment au progrès des sciences médicales, du Moyen-Age jusqu’à nos jours.
(1) R. Archivio di Stato di Bologna Sesione Uniuersita. Anno 1800-24 Titolo funsionari.