FRANCE DE LA RÉVOLUTION A LOUIS-PHILIPPE
Loi du 19 ventôse an XI sur l’exercice de la médecine. — Mme Roland. —
Mme Lachapelle. — Mme Boivin.
Le grand mouvement de « liberté » qui souleva la France au début de la Révolution ne laissa pas les fe mm es indifférentes. La nouvelle société devait bannir toute inégalité et plusieurs théoriciens, tels que Condorcet et Sieyès, réclamèrent pour les femmes les droits politiques dont jouissaient les hommes. Certaines féministes présentèrent elles-mêmes leurs revendications. Des clubs féminins se fondèrent un peu partout. Mais quand Olympe de Gouges et Rosa Lacombe eurent l’audace d’attaquer Robespierre, les sociétés féminines furent dissoutes sur toute l’étendue du territoire. La terrible crise de 1793 faisait naître d’autres préoccupations.
En ce qui concerne la médecine, une loi fut promulguée le 19 ventôse de l’an XI pour réglementer son exercice : « Tout individu possédant des connaissances médicales et porteur des diplômes nécessaires pouvait être médecin (1). » Nulle restriction quant au sexe. C’était assurément un progrès. Mais ce texte resta lettre morte.
Cependant, il y avait des femmes distinguées que les questions médicales intéressaient. Mlle Etta Palm d’Aelders, dans son; projet d’organisation de l’assistance publique, demanda à former des cercles de citoyennes qui auraient été chargées de surveiller les établissements de nourrices. Le projet de Mme Tallien touche de plus près la médecine. Dans sa lettre à la Convention datée du 5 floréal an II, elle propose d’instituer le stage obligatoire des jeunes filles dans les hôpitaux ; c’est là que doit s’effectuer l’apprentissage de la vie d’une femme, en vue de ses devoirs futurs :
« Les femmes, lorsqu’elles soignent un malade, semblent ne plus exister que pour lui. Tout en elles porte allégeance et soulagement ; elles trouvent bien qu’on se plaigne ; elles sont là pour vous consoler ; leur voix seule est consolatrice, leur regard est
(1) Rouland : Les médecins et la loi du 19 ventôse an XI. Paris, 1883.
sensible, leurs mouvements sont doux, leurs mains semblent attentives aux plus légères douleurs, leurs promesses donnent de la confiance, leurs paroles font naître 1 espoir, enfin lorsqu’elles s’éloignent du malheureux, tout lui persuade que c est pour lui qu’elles s’en vont, que c’est pour lui qu’elles s empresseront de revenir. »
Et Mme Tallien conclut dans le style emphatique de l’époque :
« Ordonnez donc, citoyens représentants, nos cœurs vous en conjurent, ordonnez que toutes les jeunes filles, avant de prendre un époux, aillent passer quelque temps dans les asiles de la pauvreté et de la douleur pour y secourir les malheureux et s’y exercer, sous les lois d’un régime organisé par vous, à toutes les vertus que la société a le droit d’attendre d’elles (1). »
La Convention se montra très courtoise envers Mme Tallien. Elle écouta l’adresse avec attention, en ordonna la mention honorable et la renvoya aux comités d’instruction et de salut public. Celui-ci la remit ad acta.
L’histoire de la médecine doit une mention à une femme qui s’illustra par sa grandeur d’âme, après avoir joué un rôle politique en vue : Mme Roland.
On sait comment, après la chute des Girondins, les Montagnards, non contents de faire proscrire et exécuter leurs adversaires vaincus, s’en prirent même aux familles des condamnés. Mme Roland fut arrêtée sous prétexte d’avoir aidé son mari « alors qu’il mettait Lyon à sang et à feu » (Roland était alors caché en Normandie). En vain, Mme Roland put-elle démontrer l’inanité de l’inculpation ; elle n’en fut pas moins incarcérée. Dans l’attente de la mort, devant laquelle elle devait faire preuve d’un si beau courage, elle ne voulut pas rester inactive. Son esprit se reporta aux jours heureux de son enfance et de sa jeunesse, et elle écrivit ses Mémoires. Un passage nous intéresse spécialement. Mme Roland y décrit la vie qu’elle menait à Thézée, près de Villefranche (Rhône), où elle s’était installée avec son mari peu avant la Révolution.
« C’est là que mes goûts se sont exercés dans tous les détails de l’économie champêtre et vivifiante ; c’est là que j’ai appliqué, pour le soulagement de mes voisins, quelques connaissances acquises; je devins le médecin du village... Des bonnes femmes sont quelquefois venues me chercher de trois ou quatre lieues, avec un cheval, pour me prier d’aller sauver de la mort quelqu’un d’abandonné par le médecin. J’en arrachai mon mari en 1789
(1) Lairtuclier : Les femmes de la Révolution, p. 279-281. Paris.
dans une maladie affreuse, où les ordonnances des docteurs ne l’eussent point délivré sans ma surveillance. Je passai douze jours sans dormir, sans me déshabiller, six mois dans l’inquiétude et les agitations d’une convalescence périlleuse (1). »
Mais Mme Roland ne se laissait pas absorber par le passé malgré sa douceur. Elle envisageait aussi l’avenir. Elle voyait sa fille orpheline privée des conseils d’une mère au moment où ils sont le plus nécessaires. Sans se laisser distraire par la s ini stre perspective qu’elle envisageait sans faiblesse, elle rédigea Y Avis à ma fille en âge et dans le cas de devenir mère. Elle raconte d’abord sa propre grossesse, comment elle s’y est préparée :
« J’avais lu attentivement Y Avis aux mères de Mme Le Reboul (nous en avons parlé au chapitre ix) dont je ne puis assez louer la sagesse et l’exactitude, quoiqu’il n’instruise pas pour tous les cas, sans doute parce qu’on ne les saurait tous prévoir (2). » Puis elle critique les soins dont elle avait été l’objet, elle discute un mémoire de M~. Petit, chirurgien, traitant de l’allaitemeqt. Mais son originalité apparaît surtout en matière d’hygiène des nouveau-nés à une époque où cette branche de la science laissait fort à désirer.
« Les soins que l’on doit à un enfant s’étendent sur plus d’objets avec le temps, mais ceux du premier âge sont déjà très nombreux, très importants, la négligence avec laquelle on les prend fait périr la moitié des enfants que plus de soins auraient conservés, et la manière de les prendre influe sur toute la vie de ceux qui restent (3). »
Dans la psychologie de l’enfant en bas-âge, Mme Roland s’est montrée le véritable précurseur de la puériculture. Elle analyse les différents cris du nourrisson de façon tout à fait exacte :
« En général, les cris des enfants sont les effets du besoin ou du malaise ; un enfant bien portant, rassasié, tenu propre et n’étant gêné par aucun vêtement ne crie jamais... Sans doute, un enfant habitué à voir toujours auprès de lui — lors même qu’il est repu et qu’il n’est plus mouillé — quelqu’un qui lui parle, le distrait et l’amuse, pourra crier quand il se trouvera seul ; mais c’est parce que l’habitude lui a fait une sorte de besoin de sensations que lui donne une compagnie ; aussi les cris qu’il jette alors ne sont point aigus comme ceux de la douleur, ni vifs et précipités tels que ceux de l’impâtience quand il a faim... l’enfant les pousse sans beaucoup d’efforts, comme pour s’exercer ; ce n’est qu’à la longue qu’ils deviennent perçants et qu’ils prennent l’accent
(1) M me Roland : Mémoires. Edit. Champagneux. Paris, an VIII, 3 vol. in-8°, I, p. 290.
(2) Mémoires, I, p. 305.
(3) Op. cit., note p. 314.
marqué du déplaisir (1). » « Je n’imagine rien qu’une femme puisse faire des préférences à soigner ses enfants : c’est le plus saint et à la fois le plus doux des devoirs. »
Evoquons le- milieu où ces pages ont été écrites : les détenues entassées dans la prison surpeuplée, le pêle-mêle des gens et des choses, le pas des guichetiers qui, d’un moment à l’autre, pouvaient venir annoncer la mort (car, comparaître devant le tribunal n’était guère autre chose)... et la mère attentive à tout prévoir, à écarter les obstacles que la vie peut présenter à sa fille bien-aimée, l’intruisant minutieusement.:. U Avis à ma fille est une des plus belles preuves d’amour maternel qu’une femme ait jamais donnée.
Pendant que Mme Roland attendait la mort dans sa prison, d’autres, plus heureuses,- pouvaient se vouer aux soins des malades malgré la tourmente révolutionnaire. G’ëst aux jours les plus sombres de la Terreur que la jeune Marie-Louise Dugès commence à l’Hôtel-Dieu l’activité qui devait l'illustrer par la suite.
Née à Paris, le 1 er janvier 1769, elle avait pour père Louis Dugès, ancien officier de santé. Sa mère, personne d’un rare mérite, sage-femme jurée au Châtelet* dirigeait le service d’accouchement à l’Hôtel-Dieu. C’est elle qui instruisit sa fille dans la pratique de son art. Marie-Louise fit des progrès si rapides qu’à l’âge de quinze ans, elle eut le bonheur dé sauver dans un accouchement difficile la mère et l’enfant.
En 1792, elle épousa M, Lachapelle, chirurgien de l’hôpital Saint-Louis. Elle aidait déjà sa mère et la remplaçait même;aussi fut-elle nommée sage-femme adjointe en 1795. Cette même année, son mari mourut.
L’état affreux dans lequel se trouvait le service des accouchements, à T Hôtel-Dieu, avait attiré l’attention des autorités. Par décret de la Convention, l’ancienne abbaye de Port-Royal fut mise à la disposition de l’administration générale des hospices. C’est là qu’on établit une partie de l’hôpital de la Maternité. Pour l’organisation on demanda conseil à Mme Lachapelle. Deux sections furent créées : l’allaitement et l’accouchement. Le premier service, appelé depuis hospice des Enfants-Assistés, fut placé dans les bâtiments de Port-Royal, et le second dans ceux de F Oratoire.
Dès que l’aménagement en fut terminé, on chargea Baudelocque de l’enseignement théorique dans le nouvel établissement, et Mme Lachapelle de la partie pratique. Elle se révéla professeur remarquable : « Sachant que les explications les plus simples
(1) Op. cii.', p. 340.
ne frappent pas également tous les auditeurs, elle avait soin de les répéter, de les présenter sous une forme différente, de les rendre sensibles aux yeux par des démonstrations sur le mannequin et d’en augmenter l’intérêt par le récit de quelques-uns des
Madame LACHAPELLE
l’esprit de ses jeunes disciples. Tous les accouchements contre nature devenaient pour Mme Lachapelle le sujet d’une leçon lumineuse ; après avoir exposé le fait avec toutes ses circonstances, elle faisait connaître les motifs qui avaient déterminé F opération et les soins qu’on doit apporter avant et pendant l’exécution. C’est avec de tels cours cliniques que cette célèbre institutrice a formé un si grand nombre d’élèves (1). »
Les sages-femmes qu’elle avait formées étaient réclamées dans toute la France et même au delà des frontières. Elle-même présida à plus de cinquante mille accouchements, non compris ceux qu’elle faisait chez les personnes les plus distinguées de la capitale. Elle se distinguait surtout par son habileté manuelle et son souci d’éviter les opérations.
«J’ai acquis», disait-elle, «la conviction que la nature est la plus grande science ; par suite, ce n’est qu’à la dernière extrémité que je fais usage des instruments ou forceps. »
Ceci ne l’empêchait pas d’être un excellent opérateur, douée d’une rare présence d’esprit (2). Baudelocque, si bon juge en cette matière, admirait avec quelle facilité sa main souple et délicate, toujours dirigée par l’intelligence, savait surmonter les obstacles ; aussi, toutes les fois qu’il était appelé à l’hospice pour quelque accouchement laborieux, il confiait à Mme Lachapelle le soin de le terminer. Il aimait beaucoup la voir opérer sous ses yeux, et ne manquait jamais d’applaudir à ses succès.
Voulant que les fruits de sa longue expérience ne fussent point perdus, Mme Lachapelle les a résumés en des ouvrages très estimés. Elle publia (1819), dans l’Annuaire des médecins et chirurgiens des hôpitaux (3), des Observations sur divers cgs d’accouchements (rupture du vagin ; présentation de la face ; issue prématurée du cordon ; accouchement précédé de convulsions ). Deux ans après, parut son ouvrage principal intitulé Pratique des accouchements ou mémoires et observations choisies sur les points les plus importants de l’art. Ses forces ne lui permettant plus de s’occupèr de la rédaction définitive de cet ouvrage, elle y fut aidée par son cousin, le docteur A. Dugès. Mais, à peine le premier volume avait-il paru, que la mort l’arracha à la science (4 octobre 1821).
Heureusement, le reste de la Pratique des accouchements était prêt et le docteur Dugès ne tarda pas à le publier. En 1825, parurent le deuxieme et troisième volume. L’ouvrage entier contient en tout onze mémoires. L’épigraphe du premier volume, empruntée aux œuvres de Mauriceau, est ainsi conçue :
« Les exemples les persuadent bien mieux que les simples rai-
(1) Delacoux : op. cit., art. Lachapelle. Paris, 1833.
(2) J- Bourdon : Illustres médecins et naturalistes, p. 465. Paris, 1844.
(3) P. d42 doo. ’ ■
sonnements, et l’expérience donne la perfection à tous les actes. »
Mme Lachapelle notait avec le plus grand soin tous les incidents survenus dans son établissement, et c’est seulement en se basant sur un nombre considérable de faits qu’elle pose des conclusions. Aussi son livre a-t-il une valeur toute particulière.
Le premier mémoire comprend « l’énumération des positions du fœtus, le diagnostic, le pronostic ; les principaux procédés opératoires ». Observant fidèlement la nature, Mme Lachapelle réduit de 94 à 22 les variétés de présentation de Baudelocque.
Parmi les différents modes de présentation, elle décrit très bien celui où les bras se dégagent par la seule force de la nature, et elle en déduit d’excellentes règles pour l’extraction. Elle connaît les avantages du dégagemènt de l’enfant quand il ne se présente que par un seul pied. Dans les présentations pelviennes, elle rejette l’emploi du forceps, car des lésions des organes abdominaux pourraient en résulter. Son exposé des présentations transversales prouve qu’elle a sérieusement étudié cette anomalie. Elle rejette la version céphalique et pose nettement les indications de la version podaliquè. Elle donne enfin d’excellents signes pour diagnostiquer une implantation du placenta sur l’orifice du col.
Dans les éclampsies, elle recommande les saignées et l’application de compressés froides sur la tête de la parturiente. L’opération césarienne étant cruelle et quelquefois funeste, Mme Lachapelle la proscrit absolument.
Cet ouvrage a exercé une grande influence. Une traduction allemande du premier volume parut à Weimar en 1826. Fr. C. Naegelle invoquait en toutes circonstances l’autorité de Mme Lachapelle (1). Siebold déclare que l’ouvrage de Mme Lachapelle est un des plus remarquables de la littérature obstétricale française.
Mme Lachapelle eut une émule digne d’elle dans la personne de Mme Boivin.
Marie-Anne-Victoire Gillain vit le jour à Montreuil près de Versailles, le 9 avril 1773. Au couvent de la Visitation où elle fit ses études, elle témoigna des plus heureuses dispositions. Sous la Terreur, elle se réfugia à Etampes où l’une de ses parentes était sûpérieure des hospitalières. Le chirurgien de l’Hôtel-Dieu d’Etampes lui donna quelques leçons d’anatomie et d’obstétrique. La tourmente révolutionnaire passée, elle revint chez ses parents et en 1797, elle épousa Louis Boivin, et fut bientôt veuve. Ayant une fillette à élever, Mme Boivin voulut mettre à
H (1) J. Bourdon : op. cit, p. 465.
profit ses connaissances médicales et entra à la Maternité comme élève sage-femme. Elle s’y lia avec Mme Lachapelle. En 1800, elle obtint son diplôme et voulut se fixer à Versailles pour y exercer. Mais sa fillette mourut ; aussi, dès l’année suivante, Mme BoL vin était-elle de nouveau à la Maternité, comme surveillante en chef. Elle occupa ce poste pendant dnze années jusqu’à ce qu’il fût supprimé à l’instigation de Mme Lachapelle qui était jalouse de la popularité de sa subordonnée. Congédiée sans obtenir la retraite à laquelle elle avait droit, MmeBoivin eut dès lors à lutter contre de grandes difficultés. Elle dirigea ensuite pendant quelques années l’hôpital général dePoissy ; cet établissement ayant été transformé en maison de détention, elle entra, en 1819, comme surveillante en chef, à la maison de santé aux appointements annuels de trois cent cinquante francs. Et' pourtant, elle refusa les offres brillantes de l’impératrice de Russie, ne voulant pas quitter la France. Elle refusa également le poste de sage-femme en chef de la Maternité, à la mort de Mme Lachapelle, car elle avait juré de ne jamais accepter sa place. Après trente-cinq ans de service, c’est tout juste si elle obtint une modique pension pour ne pas mourir de faim. Mais elle supportait tout avec résignation et ne vivait que pour la science.
La contribution de Mme Boivin à la littérature médicale est très importante et lui valut de flatteuses distinctions. Son premier ouvrage,—- Mémoire des accouchements ,— parut en 1812 et fut réimprimé en 1824 et 1837. Il fut traduit en italien (1) et en allemand (2). Une ordonnance du 12 septembre 1812 prescrit qu’il sera distribué aux sages-femmes et aux élèves de la Maternité.
En 1818, la Société de Médecine de Paris proposa une question importante : «Déterminer la nature,les causes et le traitement des hémorragies internes de l’utérus qui surviennent pendant la grossesse, dans le cours du travail et après l’accouchement. »
Mme Boivin fut de ceux qui entreprirent de résoudre cette question. Elle s’en était déjà occupée, car la même année (1819), elle avait publié une traduction du Nouveau traité des hémorragies de Vutérus ,.des deux médecins anglais Rigby et Duncan, et l’avait fait précéder d’une notice historique sur le traitement des hémorragies utérines. Une lettre de M. Chaussier sur la structure de l’utérus complétait l’ouvrage.
Donc, elle envoya à la Société de Médecine un mémoire qui fut couronné. Le rapport de la commission sur ce mémoire contient un passage qui mérite d’être rapporté.
« En général », y lit-on, « ce mémoire est rédigé avec soin, il brille
(1) Milan, 1822.
(2) Cassel et Marbourg, 1829.
surtout par un esprit d’ordre et une méthode qui méritent de grands éloges. Mais, l’auteur s’est un peu trop arrêté aux généralités. Aussi, notre commission a-t-elle jugé que ce médecin (l’auteur ne s’est fait connaître qu’après la publication du rapport), en ne traitant pas d’une manière spéciale des hémorragies utérines internes, n’a pas entièrement répondu aux vues de la Société. Elle vous propose néanmoins de lui accorder une médaille d’émulation en argent, son mémoire annonçant un homme instruit et très capable de mieux faire encore, si l’arène s’ouvrait pour une nouvelle lutte (1). »
Soulignons le terme « médecin » appliqué à l’auteur du mémoire. Mme Boivin sut faire son profit des observations de la commission. Dans ses œuvres merveilleuses, elle fit plus de place aux faits cliniques.
Après avoir traduit (1825) les recherches du médecin anglais Barron sur les maladies tuberculeuses, Mme Boivin fit paraître en 1827 un nouvel ouvrage : Nouvelles recherches sur l’origine, la nature et le traitement de la môle vésiculaire ou grossesse hydatique. Cet excellent traité dénote en même temps la sagacité et l’érudition de son auteur.
A cette époque, Mme Boivin reçut une invitation de Dupuytren, pour assister sa fille, la comtesse de Beaumont. L’illustre . savant disait qu’ « elle avait un œil au bout du doigt ». Elle accepta, malgré une première attaque de paralysie.
Appréciant ses mérites scientifiques, l’Université de Marbourg lui octroya le titre de docteur en médecine « honoris causa ». Voici la lettre reconnaissante qu’elle adressa à la Faculté :
« Messieurs les Professeurs,
« Faire le sacrifice de tout ce qui peut charmer et embellir la vie pour se livrer sans relâche aux dégoûts de l’étude, aux désagréments de la pratique, aux fatigues de l’enseignement de l’art de guérir, n’est que l’accomplissement des devoirs du médecin ; mais exciter en même temps une ardente émulation parmi les personnes qui suivent la même carrière, ou quelques sentiers qui conduisent au même but ; accorder d’honorables distinctions à celles qui s’y font remarquer par leur zèle ou par l’importance de leurs travaux ; bannir toute espèce de préjugés de profession, de pays ou dé sexe dans la distribution des récompenses, c’est se montrer vraiment philosophes et amis de l’humanité, c’est acquérir les droits les plus puissants au respect et à la reconnaissance de ceux qui jouissent de si précieux avantages.
(1) Mémoires sur les hémorragies utérines, par M.-A. Boivin. Paris, 1819.
Ce sont ces sentiments de respect et de gratitude que je me sens pressée de vous offrir, Messieurs, pour le grade de docteur en médecine et en l’art obstétrical que vous avez daigné me conférer en récompense de mes faibles travaux ... »
Cette lettre sert de dédicace à un mémoire qui justifiait parfaitement sa nomination. Il porte le titre : Recherches sur une des causes les plus fréquentes et la moins connue de Vavortement, suivies (p. 177-205) d’un mémoire sur Vinlropelvimètre ou mensuraleur interne du bassin, couronné par la Société royale de médecine de Bordeaux (1).
Cette cause des avortements suivis souvent de mort, ce sont les maladies des annexes de l’utérus, « maladies se rencontrant plus souvent qu’on ne pense chez de jeunes sujets (2) ». L’affection reste longtemps stationnaire, puis, au moment de la grossesse, elle prend un développement démesuré et des plus néfastes.
C’est un grand mérite de Mme Boivin d’avoir attiré l’attention des praticiens sur le rapport entre les avortements et les inflammations des annexes. Avant elle, la science ne possédait que trois ou quatre observations de ce genre ; Mme Boivin les consigne avec soin (Nauche, Danville) et en augmente considérablement le nombre (3).
Comme si elle voulait montrer des voies nouvelles à la chirurgie, elle termine son mémoire par une traduction de la « lettre du docteur américain Smith sur l’extirpation de l’ovaire suivie de succès » empruntée à la Médico-chirurg. Review de juin 1826.
Vient ensuite la description d’un spéculum, construit en 1825, d’après les indications de Mme Boivin, à laquelle on doit aussi l’invention de l’embout, petit instrument qui évite les douleurs provoquées par l’introduction du spéculum vide.
Une amie de Mme Boivin, Mme Wittenback, de Leyde, fit paraître la traduction d’un ouvrage dû au savant hollandais Salomon, Observation sur un cas de rétention du placenta suivie de son absorption spontanée (4). Cette publication excita la curiosité des milieux français compétents, et Mme Boivin accompagna la traduction d’un commentaire critique. Elle réfute l’opinion du docteur Salomon et n’admet pas l’absence du placenta.
• Mme Boivin publia avec le docteur' Dugès, professeur à la Faculté de médecine de Montpellier, un ouvrage en deux volumes : Traité pratique des maladies de l’utérus et de ses annexes ; un atlas
(1) Paris, 1828.
(3) Le nombre des observations à elle se monte à 13
(4) Leyde, 1828.
in-folio y était joint, renfermant 116 figures avec explications (1). Le nom de Mme Boivin est suivi de ses titres r« docteur en médecine, décorée de la médaille d’or du mérite civil de Prusse ».
Comment les deux auteurs furent-ils amenés à collaborer ?
Mme Boivin ayant rassemblé de véritables richesses d’observations gynécologiques, craignant cependant de trop se hasarder dans un domaine aussi vaste, le docteur Dugès l’encouragea ; il lui promit son concours, et c’est grâce à sa serviabilité que l’excellent traité put ainsi voir le jour.
Le Traité pratique des maladies de l’utérus débute par une introduction anatomique et physiologique. On y a joint des préceptes d’exploration pour le diagnostic des maladies de l’utérus et de ses annexes. Vient ensuite le corps de l’ouvrage, divisé en deux parties, l’une pour les affections de l’utérus, l’autre pour celles de ses annexes. Dans cette dernière (2) les subdivisions sont tracées d’après l’ordre anatomique (ovaires, trompe, vagin, vulve). Il n’en'est pas de même dans la première partie : « séparer les maladies du corps et du col de la matrice, c’était tomber dans des redites perpétuelles » ; donc, l’essence même des affections morbides a servi de base aux différenciations secondaires.
Pour cet ouvrage, elle avait fait choix de 7.178 cas observés par elle entre 1819 et 1831.
Outre ces « traités », Mme Boivin avait fait paraître quelques mémoires, soit dans le Bulletin de la Faculté de Médecine, soit dans celui de l’Académie Royale de médecine ; citons en 1818 : Sur un spéculum utérin , instrument inventé par Mme Boivin ; Sur un cas rare d’antèflexion de l’utérus (1819) ; Sur la découverte faite par Mme Boivin des muscles qui entrent dans la composition de l’utérus (1821) ; Sur un cas fort curieux de môle hydatique (1823).
Mme Boivin est véritablement la femme-médecin des temps modernes. Un membre de l’Académie de Médecine de Paris l’a comparée à Mme Lachapelle. « Si elle excellait, hors de toute rivalité, dans la théorie, Mme Lachapelle, comme praticienne, l’emportait sur elle par son habileté manuelle et sa présence d’esprit... Mme Boivin, en revanche, était un meilleur médecin... elle était douée de plus de profondeur et de sagacité, son esprit avait évidemment une plus haute portée (3). »
Membre de plusieurs sociétés médicales de France et de l’étranger, Mme Boivin avait conçu l’espoir d’être élue membre de l’Académie Royale de Médecine par dérogation expresse aux règlements et coutumes. Des intrigues firent échouer au dernier
(1) M me Boivin et D r A. Dugès : Traité pratique sur les maladies de l’utérus et de ses annexes, 2 vol. Paris, 1833.
(2) T. II, p. 505-670.
(3) Bourdon : op. cit., p. 456-466.
LIPINSKA
moment sa candidature qui paraissait cependant en bonne voie. Mme Boivin vengea sa vanité blessée en disant sans trop de
Madame Veuve BOIVIN
malice : « Les sages-femmes de l’Académie n’ont pas voulu dé moi. »
E11 e mourut le 16 mai 1841, regrettée par le monde scientifique.