‹ Les femmes et le progrès des sciences médicalesChapitre 21 sur 37 · POLOGNE · texte numérisé non relu

POLOGNE

Marie de Colomb. — Marie Zakrzewska. — Les doctoresses à Varsovie. — Mme Krajewska. — Etudes préparatoires à la médecine, en Galicie. — Sophie Moraczewska. —: Les Polonaises pendant la guerre. — Mort de la doctoresse Marie Ratynska pendant l’épidémie de typhus. — Toutes les Universités admettent les femmes.

Elisabeth Blackwell avait trouvé une collaboratrice en la personne dé Marie Zakrzewska. Comme la Pologne était assujettie à la Russie, à P Allemagne et à l’Autriche, les Polonaises s’expatriaient pour faire leurs études. Ainsi nous voyons Marie Zakrzewska et sa devancière, Marie de Colomb, faire leurs études médicales en Allemagne.

Marie de Colomb naquit à Varsovie le 16 juillet 1808 d’une famille de huguenots français réfugiés en Pologne à la suite de la révocation de l’Edit de Nantes. Dès l’âge le plus tendre, elle éprouva de grandes douleurs physiques. D’abord elle fit une chute suivie d’une déviation de la colonne vertébrale, ce qui l’obligea à passer dix années dans divers établissements orthopédiques. Peu après ce premier malheur, elle eut tout le corps échaudé par de l’eau bouillante. Ces accidents délabrèrent complètement une santé déjà bien délicate. En vain son père consulta les médecins lès plus renommés de Posnanie et de Berlin, en vain se soumitelle âu traitement des médecins de Breslau où son père, après la révolution de Pologne, s’était retiré et où il mourut peu après du choléra. L’état de Mlle de Colomb empirait de jour en jour et enfin on lui annonça qu’elle était incurable et, qu’atteinte d’un cancer, elle devait se résigner à la mort.

Accompagnée de sa sœur, elle se rendit pourtant à Grâfenberg chez le célèbre Priessnitz pour essayer de l’hydrothérapie. Au bout de la première année, son état avait considérablement empiré. Puis une réaction se produisit et, à la fin de la troisième année, Marie se sentit pour ainsi dire guérie. Dès lors elle prit la résolution de seconder Priessnitz. Elle fut d’abord interprète auprès des malades français ou polonais, puis assistante du docteur ; ayant acquis une grande expérience en hydrothérapie, elle traita elle-même les malades. Après six ans d’études cliniqùes,Priessnitz l’envoya à Berlin pour soigner les cholériques (épidémie de 1848). Malgré les succès de la méthode de Priessnitz, Marie de Colomb

se heurta à l’hostilité des médecins qui lui refusèrent l’accès des hôpitaux. Elle demanda alors l’autorisation de fonder un établissement d’hydrothérapie. Dans ce but, elle passa un examen médical à Breslau. La commission était opposée au principe de l’hydrothérapie, mais elle fut frappée de l’étendue des connaissances médicales de la candidate. Enfin, elle put ouvrir un sanatorium.

Marie de Colomb choisit un emplacement calme sur une hauteur à Gerbersdorf. Comme programme elle fit paraître un livre intitulé : Vincent Priessnitz et sa méthode hydrothérapique (1).

Ses clients furent, pour la plupart, des malades abandonnés par tous les médecins et même par Priessnitz. Malgré cela, des personnes malades depùis dix ou quinze ans furent rétablies en quatre ou cinq mois. Réunissant ses expériences aux observations des grands médecins de France, d’Allemagne et d’Angleterre, elle publia : U hydrothérapie au point de vue scientifique (2). Elle y prouvait la vertu curative de la méthode. Des savants illustres lui exprimèrent leur approbation sinon leur admiration, tandis que des esprits médiocres lui refusaient toute valeur. Six mois après son apparition le livre était traduit , en polonais. Le dernier ouvrage de Marie de Colomb consiste en soixante-trois formules hydrothérapiques contre les maladies des nerfs et d’autres affections (3). Marie de Colomb a rendu des services réels à la thérapeutique par les agents physiques. Les malades respiraient l’air pur de la montagne (aérothérapie}, s’exposaient au soleil (héliothérapie) et pratiquaient des exercices physiques.

Marie Zakrzewska avait hérité de son père médecin l’amour de ceux qui souffrent. Elle fit des études d’obstétrique à Berlin et devint professeur des élèves de la Maternité à l’hôpital de la Charité de Berlin. Comme la Faculté de médecine n’acceptait pas les femmes, elle se rendit en Amérique, se lia avec Elisabeth Blackwell, fit ses études à la Faculté de Cleveland et y obtint le titre de docteur. En 1859, elle fut nommée superintendante de l’hôpital à Boston et acquit une grande renommée. La médecine ne l’empêcha pas de s’adonner aux problèmes sociaux, elle publia : A praclical illustration of woman’s righl to labor (1869). Il y a quelques années, elle mourut à Toledo où son souvenir est encore vivant. (Voyage aux Etats-Unis en 1922-1924.)

Pendant que Marie Zakrzewska exerçait en Amérique (1862),

(1) Vincent Priessnitz und dessen Wasserheilmethode in Grâfenberq. Breslau, 1850.

(2) Die Berechtegung der Wasserheilmethode vorn wissenschaftlichen Stand-

punktean. Berlin, 1852. '

(3) Wasserheilmittel in 63 Wasserheilformeln gegen aile Nerven und solche Krankheiten. Berlin, 1860.

quelques étudiantes de la Pologne russe se rendirent à Saint- Pétersbourg.

D’autres plus fortunées partirent pour la Suisse.' Une des premières fut Anna Tomaszewicz-Dobrska.

Née en 1854 à Mlawa où son père occupait une position officielle, elle reçut sa première instruction à Lomza, puis à Varsovie. Douée d’une grande intelligence, elle se voua aux études médicales et s’inscrivit en 1871 à la Faculté de médecine de s Zurich. Elle publia avec le professeur Hermann un travail sur la propagation de l’excitation dans le muscle (1), ainsi qu’une étude sur le chloral (2). Elle obtint le doctorat avec une thèse intitulée : Contribution à la physiologie du labyrinthe auditif (1877). Elle repassa ses examens à Saint-Pétersbourg, puis se fixa à Varsovie où elle épousa le docteur Dobrski. Comme l’opinion publique en Pologne était favorable à la femme-médecin, elle acquit une grande .clientèle et devint médecin d’un dispensaire et de la Maternité. Elle s’occupait beaucoup des questions sociales. Les horreurs de la guerre lui furent épargnées : elle mourut peu auparavant.

Une autre Polonaise, qui avait fait ses études en Suisse, était Thérèse Ciszkiewicz. Elle soutint sa thèse à Berne (1877) puis se rendit à Varsovie pour y exercer. Elle était une véritable amie de ses malades. Très estimée, non seulement de ses clientes, mais encore de ses collègues, elle est morte au début de la guerre.

A la même époque exerçait à Varsovie, Mme Klauzinska qui avait étudié à Saint-Pétersbourg et s’occupa des maladies des temmes et des enfants et surtout d’obstétrique.

Le brusque revirement du gouvernement russe, interdisant aux femmes l’accès des cours à l’Académie de Pétrograd de médecine, obligea beaucoup de Polonaises à s’expatrier. Nous les voyons à Paris, en Suisse, en Bulgarie, en Bosnie, en Egypte même.

Une de ces nombreuses expatriées fut Mme Krajewska. Après la mort de son mari, elle se rendit à Genève, y passa le baccalauréat ès sciences, puis s’inscrivit à la Faculté de médecine. Assistante de physiologie en 1891, sa thèse lui valut l’année suivante le prix de la Faculté (3).

Un jour qu’elle sortait de la Maternité,elle remarqua une affiche annonçant l’ouverture d’un concours de femmes-médecins pour la Bosnie. C’était le ministre autrichien Kallay, qui, pour assurer aux musulmanes des soins médicaux, avait eu ridée de faire

(1) Pjlügen Archio. X, 1874.

(2) Die Wirkung des Chlorals un der Trichloressigssaure. Pflügen Archiv. IX, 1874, p. 35-44.

(3) Recherches physiologiques sur la réaction de la dégénérescence.

appel aux doctoresses dans les principales Universités d’Europe. Mme Krajewska se rendit aussitôt à Vienne et après avoir repassé ses examens, fut nommée médecin officiel de Dolna-Tuzla.

Une fois à Tuzla elle eut comme femme, toute facilité pour pénétrer dans les harems. Elle se donna pour tâche, outre les soins médicaux, de combattre les préjugés et les habitudes nuisibles à la santé. Par des visites répétées elle exerça une influence utile sur la manière de vivre des femmes musulmanes et sur l’éducation de leurs enfants. Ainsi, pendant l’épidémie de choléra, une jeune fille de seize ans surveilla elle-même la cuisson de l’eau potable, s’abstint de fruits et de concombres et demanda des explications sur le genre de contagion du choléra. Les clientes de Tuzla faisaient ailleurs de là propagande pour la doctoresse. Aussi la population mahométane qui au début fournissait un tiers des patients en forma plus de la moitié. En trois ans 62 hommes, 637 femmes et 295 enfants recoururent aux soins de la doctoresse. Les hommes lui montraient beaucoup de confiance ; ils venaient la chercher pour leurs femmes.

Dans ses tournées, Mme Krajewska soignait un grand nombre de malades. « Il m’est arrivé de constater », écrivait-elle, « que la population musulmane présentait les mêmes caractères pathologiques ; ainsi dans une ville, sur 64 cas examinés, j’ai relevé 14 cas de maladies du système -osseux. Dans une autre ville, sur 36 cas examinés, 11 cas appartenaient aux maladies nerveuges. »

Malheureusement l’attitude du ministre Kallay n’était pas aussi libérale à l’égard de la Galicie, où les femmes des campagnes n’avaient pas de femmes-médecins ; mères et jeunes filles, par un sentiment de pudeur exagérée, ne se confiaient pas au médecin.

Non seulement les Facultés étaient fermées aux femmes polonaises, mais aussi les études secondaires (baccalauréat). Les Autrichiennes n’étaient d’ailleurs pas plus favorisées.

Pourtant les sociétés savantes prenaient parti pour les femmesmédecins. Le Congrès des médecins et des naturalistes polonais de Cracovie envoya au Conseil académique une pétition demandant l’admission des femmes à l’Université et en particulier aux études médicales. En 1895, le corps enseignant de la Faculté de philosophie et de médecine décida d’en référer au Ministère de l’Instruction Publique et en outre de consulter officiellement les Universités étrangères où déjà étudiaient des femmes. Il y avait pourtant des opposants : Rydygier, professeur de chirurgie à Cracovie, ne pouvait s’imaginer une femme maniant le scalpel. Le professeur de physiologie, Cybulski, combattit ses arguments. Mme Bujwid et son mari, professeur de bactériologie (Institut Pasteur) ont contribué activement à la solution de la question.

C’est à leur initiative que l’on doit le premier lycée de jeunes filles à Cracovie. Deux établissements semblables^ furent fondés à Lwow.

Le 31 mars 1898, le ministre de l’Instruction Publique autorisa la « nostrifîcation » des diplômes étrangers : Les femmes-docteurs des Universités étrangères seraient reconnues comme médecins et admises à pratiquer si elles repassaient en Autriche leur baccalauréat et leurs examens médicaux. A Cracovie, la première nostrifîcation eût lieu, le 18 mars 1900. Ce fut Mme Sophie Morazewska qui avait passé son doctorat à Zurich. Avec son mari, médecin également, elle pratiqua pendant l’été dans une station thermale.

Mais pour bénéficier de la nouvelle mesure il fallait être sujette autrichienne. Pour acquérir cette qualité, une Polonaise distinguée, docteur Eugénie Czyzowska, pianiste, élève de Paderewski, épousa un paralytique dont le seul droit conjugal consista à fumer les cigarettes que sa femme lui apportait, chaque dimanche, à l’asile des vieillards. Ce ne fut pas, du reste, le seul exemple d’un mariage fictif pour pouvoir obtenir le droit de cité et échapper à la persécution.

Enfin une décision ministérielle ouvrit aux femmes l’accès des Facultés (1896). Les Polonaises purent étudier chez elles, à Cracovie et à Lwov. Dès lors on rencontre les doctoresses partout ; à là campagne, exécutant les opérations les plus délicates, en ville) au laboratoire. Les assistantes se succédèrent à l’Institut Pasteur de Cracovie même avant 1900.

Ainsi, par leur travail persévérant, les doctoresses polonaises se préparaient à répondre, un jour, à l’appel de leur patrie. L’heure du danger lès trouva prêtes. Habituées au travail souterraindans les paysopprimés, elles ne cherchèrentà mettre en évidence ni leurs titres, ni leurs mérites. Infirmières ou chirurgiennes, peu importait, pourvu qu’elles pussent soulager des souffrances. Amis, ou ennemis, aucune distinction*. Une doctoresse de la Faculté de Paris accompagna l’armée du général Haller en Pologne. D’autrès quittèrent des situations lucratives' pour lutter contre le typhus. Elles organisèrent des postes sur tous les points où l’épidémie exerçait ses ravages. Beaucoup furent atteintes par la contagion et plusièurs succombèrent, telle la doctoresse Marie Ratynska, qui, revenue de Suisse, contracta la fièvre typhoïde au chevet des malades.

Il y avait d’autres doctoresses mortes victimes du devoir professionnel. En Galicie, nous relevons le nom d’Eugénie'Balakan. A Przemÿsl (dont le nom restera inoubliable, grâce au courage avec lequel cette ville, longtemps assiégée, a repoussé les

Russes) est morte Mme Rose. Elle s’occupait de la rééducation physique des convalescents par la mécanothérapie. A l’hôpital de Tarnow est morte la doctoresse Weinberg-Bieler qui était chef d’un service de cet hôpital. Une autre, Mme Sabine Weinberg, qui soignait les blessés à Cracovie et à Nowy-Sacz, est morte du choléra (en Albanie). Dans la même ville de Cracovie, pendant la période de guerre, plusieurs doctoresses préparaient le vaccin contre la typhoïde, paratyphoïde, etc., à l’Institut Pasteur. Tout près de Cracovie, à Wadowice, Mme Jeanne Witoszynska s’occupait des blessés et, pendant l’occupation autrichienne en Pologne, elle a été désignée comme médecin traitant auprès du Gouvernement Militaire (1).

Non seulement les doctoresses et les ambulancières se sont dévouées pendant les épreuves de 1918-1920, mais même les toutes jeunes filles. Tout le monde connaît la défense héroïque de Lwow par les adolescents des deux sexes. Ils défendaient rue par rue, maison par maison, jusqu’à l’arrivée des troupes régulières.

Sur le front , nous trouvons non seulement les femmes-docteurs, mais aussi une légion féminine qui prit part aux opérations militaires jusqu’en juillet 1920.

Beaucoup d’étudiantes, avec le plus grand dévouement, remplaçaient les médecins manquants. Par exemple, une jeune candidate en médecine continua de faire les pansements, quoique sa robe et son sac de pansements fussent troués de balles. Les infirmières et les bénévoles donnèrent aussi les preuves de L’abnégation et du sacrifice en relevant les blessés et en restant avec eux jusqu’à la fin sur le champ de bataille. Plusieurs d’entre elles y trouvèrent une mort glorieuse.

Le Gouvernement rendit hommage aux jeunes doctoresses et à leurs aides en leur accordant 43 Croix de Mérite Militaire et 100 Croix « pour la vaillance ».

Après la victoire remportée, en 1920, sur les bolcheviks, les Facultés de médecine sont réorganisées et le nombre d’étudiantes s’accroît sans cesse. Au moment de l’occupation de Varsovie par les Allemands, en 1916, la Faculté de médecine comptait 88 femmes. Elles ont été évacuées avec toute l’Université à Rostov où elles continuèrent à suivre les cours (2).

(1) Chancellerie d’Etat d’Autriche par l’intermédiaire de M. le Ministre Bader.

(2) En 1920-1921, nous avons 338 étudiantes inscrites à la Faculté de médecine de Varsovie. Ce chiffre reste stationnaire jusqu’en 1925 avec quelques légers fléchissements. En 1925-1926, le nombre des étudiantes inscrites n’est que de 262. La crise économique oblige la jeune fille polonaise à gagner sa vie immédiatement après le baccalauréat. Aussi en 1926-1927, le chiffre des inscriptions diminue encore ; il n’est que de 232 • en 1927-1928,

Depuis la grande guerre, plus que jamais, la médecine se démocratise et les doctoresses s’adonnent aux œuvres sociales. A Varsovie, une doctoresse, ancienne élève de la Faculté de Paris a fondé « la Goutte de lait ». Une autre doctoresse, élève aussi de Paris, a ouvert un dispensaire d’hygiène morale. Beaucoup de femmes-médecins propagent les principes de l’hygiène soit par des conférences, soit comme médecins des écoles et lycées. Un grand nombre s’occupe de puériculture. Une des plus éminentes fut Joséphine Joteyko.

Joséphine Joteyko

Elle naquit le 29 janvier 1866 dans une grande propriété de Pocsujki, près Kiew.

Elle avait 7 ans lorsque ses parents vinrent à Varsovie où la petite Joséphine reçut une éducation très soignée, par les meilleurs professeurs.

A 16 ans, au moment de son départ pour Genève, où elle devait

il n’est que de 200. (Statistique envoyée par M. le Doyen de la Faculté de médecine de Varsovie.)

Sur ce nombre d’étudiantes, en 1922, 9 ont obtenu le diplôme de médecine. En 1923, le chiffre des diplômes est triplé : nous avons 33 femmesmédecins. En 1924, ce chiffre augmente de 13 : le nombre des diplômes est 46. En 1925, 71 diplômes sont délivrés à des femmes. En 1926 et en 1927, le chiffre descend à 50 diplômes délivrés à de jeunes candidates.

A l’Université de Poznan, après la libération du pays des Allemands en 1921, nous trouvons 54 étudiantes inscrites et ce chiffre augmente régulièrement : en 1928, 101 étudiantes. (Communication de M. le Doyen de la Faculté de médecine de Poznan.)

La Faculté de médecine de Wilno a été réouverte en 1920 après que le pays fut libéré de la domination russe. En 1928, il y eut 44 étudiantes qui obtinrent le diplôme de docteur en médecine. (Communication de M. le professeur J. Szmurlo, doyen de la Faculté de médecine à Wilno.)

Dans la même période, à l’Université de Lwow, nous trouvons, en 1921- 1922, 224 étudiantes fet ce chiffre va en décroissant. La crise économique forçant la jeune fille, ici comme ailleurs, à gagner sa vie, en 1926 nous n’avons que 84 étudiantes. (Statistique envoyée par M. le Doyen de la Faculté de médecine de Lwow.)

La plus ancienne Université de Pologne, celle de Gracovie a moins souffert de la grande guerre que les autres. Grâce à la résistance du fort de Cracovie, les études n’ont pas été interrompues. En 1900, nous trouvons 11 étudiantes. Ce nombre augmente, et en 1905 nous avons 35 étudiantes ; en 1910, 45. A la veille de la guerre, en 1914-1915, il n’y a que 28 étudiantes inscrites et ce chiffre augmente. En 1919, nous voyons 194 étudiantes en médecine. Les médecins étant revenus de la guerre, le besoin des femmes-docteurs ne se fait plus sentir et l’élan vers la médecine diminue. En 1920, il y a 165 étudiantes ; l’année suivante ce chiffre diminue de 37 pour augmenter, en 1921, jusqu’à 150. Puis la décroissance continue et en 1925 il n’y a que 61 étudiantes. Ce chiffre augmente ensuite légèrement. : en 1926, 72 ; en 1927, 75. (Statistique envoyée par M. le professeur Ciéchanowski, doyen de la Faculté de médecine de Cracovie.)

passer son baccalauréat, je là rencontrai chez des amis communs à Varsovie. C’était une jeune fille gracieuse, au front haut, aux yeux vifs, aux traits fins, très aimable et sympathique, vers laquelle je me sentis immédiatement attirée. Nous nous entre- ' tînmes de nos projets, elle se proposant d’étudier les sciences naturelles en Suisse, moi la médecine à Paris.

A Genève, elle se fit très apprécier comme excellente camarade, et se lia avec Mlle M. Stefanowska, la future savante physiologue et psychoneurologué. D’une haute intelligence, elle se passionnait pour la science, comme nous le disait son cousin, le grand écrivain polonais T. T. Jez.

De Genève, rejoignant son amie Stefanowska, elle était allée . à Bruxelles commencer ses études médicales. Elle n’y passe qu’un an et va continuer sa médecine à Paris, où je la rencontre. Après des études médicales assidues, elle travailla dans le laboratoire du professeur Charles Richet, et en 1896 elle soutint sa thèse de doctorat en médecine, sur «la fatigue et la respiration élémentaire du muscle ». Dans cette thèse elle démontre ces deux faits importants de physiologie générale : 1° des échanges actifs, entre l’oxygène de l’air et le muscle ont lieu, en l’absence même de circulation (chez la grenouille) ; 2° la réparation de la fatigue est due à un phénomène d’oxydation, puisque l’oxygène suffit pour la déterminer.

En 1900, je l’ai rencontrée à Bruxelles, à l’Institut Solvay, où elle travaillait dans un laboratoire qui lui était réservé, et aussi à l’Université libre, dans le laboratoire Kasimir de psycho-physiologie, dont elle devint en 1903 chef des travaux de , psychologie. Je lui proposai un projet de travail dans son laboratoire, sur le poids du corps en rapport avec la fatigue. Le sujet l’intéressa, mais je fus rappelée en Russie, où je devais repasser mes examens.

En 1903 ; je la rencontre de nouveau à Bruxelles, au Congrès de neurologie de langue française. En visitant Ghéll (colonie familiale près de Bruxelles), au cours d’un congrès, un délégué russe, parlant des travaux de l’Université de Pétersbourg, cita le professeur « russe » Mierzejewski. Indignée de cette confiscation d’un savant polonais, je lève ma coupe de champagne et dis :

« Je bois à la santé du professeur Mierzejewski, l’éminent savant polonais ! » Joteyko se lève et tout le monde applaudit. Néanmoins une certaine gêne règne, et, pour clore l’incident, les professeurs de la table d’honneur vont au fumoir sans finir leur café. Au retour à Bruxelles, nous entrons, Mlle Joteyko. et moi, par erreur, dans le wagon réservé au comité, où il y avait les professeurs Jofïroÿ, Brissaud, Gilbert Ballet. Nous voulons descendre,, mais cès maîtres nous disent aimablement. : << Mais non,

restez, vous êtes bien ici ! » Pendant le trajet Joteyko, toujours très amicale et serviable, me donna des conseils pour la lecture en temps opportun de ma communication sur le traitement de la gastrite nerveuse par l’auto-suggestion.

Après sa thèse inaugurale sur la fatigue musculaire, elle continua ses travaux sur ce sujet, qu’elle publia dans des revues et comptes rendus scientifiques divers.

Ses travaux d’électrophysiologie jetèrent une lumière nouvelle sur le phénomène de la contraction, musculaire, et lui permirent d’édifier une théorie de la contraction. De même, grâce à ses expériences de laboratoire, elle put donner l’exphcation du mécanisme physiologique de la réaction de dégénérescence du muscle, c’est-à-dire du syndrome d’Erb.

Ensuite Mlle Joteyko entreprit des recherches expérimentales sur la résistance à la fatigue des centres nerveux médullaires et des centres psychomoteurs ; puis sur la distribution de la fatigue dans les organes centraux et périphériques. Elle étudia aussi la fatigue comme moyen de défense de l’organisme, et établit grâce à ses expériences la théorie du siège périphérique de la fatigue. De ses recherches expérimentales, elle déduisit et formula la loi mathématique de la fatigue (travaux faits en collaboration avec V. Henry).

En collaboration avec son amie l’éminente physiologiste Dr M, Stefanowska, elle publia une série de travaux sur l’anesthésie des muscles, des nerfs et des centres nerveux, et des études psycho-physiologiques sur la douleur (1901-1905).

Tous ces travaux furent par la suite publiés en volumes édités à Paris, chez Doin, Alcan, Flammarion et ailleurs.

Joteyko étudia également les substances curarisantes (choline, muscarine, neurine, conicine, strychnine, bçucine, cynoglossine, gelsémine, venins). En outre, elle analysa l’action, sur la contraction musculaire, de la vératrine, de l’ammoniaque, des anesthé- .siques et des toxines,microbiennes.

Elle aborda aussi, au point de vue de leur action sur les musclés, le problème de l’alimentation, étudiant l’influence de l’alcool, du sucre èt de la caféine sur le travail musculaire. Puis elle publia, en collaboration avec son élève Varia Kipiani, une « Etude physiologique sur les végétariens ».

J’ai utilisé ces travaux de Joteyko sur le végétarisme, pour un s conférence que je fis à la Société Végétarienne de Bruxelles. « Avec une alimentation végétarienne, le pouls est moins bondissant, moins tendu, permettant un travail intellectuel plus égal et plus soutenu qu’avec le régime carné. » Ses travaux de laboratoire confirmaient en tous points mes observations cliniques.

Depuis 1908, Jotcyko a dirigé la Revue psychologique paraissant trimestriellement à Bruxelles.

Elle fit aussi des conférences et leçons au laboratoire de Psychophysiologie de l’Université libre de Bruxelles durant quatorze années ; au Collège de France (en 1916) sur : La fatigue dans la fonction motrice ; à la Sorbonne en hiver 1917-1918 sur :

L’Elude expérimentale de Vintelligence, et à l’Université de Lyon en été 1917-1918 sur le même sujet. Ses grands mérites furent appréciés à leur juste valeur. Elle fut cinq fois lauréate de l’Académie des Sciences de Paris, lauréate de l’Académie de Médecine de Paris, lauréate de l’Académie Royale de Médecine de Belgique, médaille d’or de l’Association des Chimistes de sucrerie de.France et des Colonies (1905). Elle fut aussi deux fois lauréate, puis membre correspondant de la « Société Royale des Sciences médicales et naturelles » de Bruxelles ; membre de la « Société belge de Neurologie » dès 1902 ; vice-présidente de cette société (1904-1905) ; puis présidente, de 1905 à 1906 ; membre de la « Société philosophique de Lwow » (Pologne) ; membre de l’Association dés Chimistes de sucrerie de France et des Colonies ; rapporteur, à plusieurs congrès, pour la physiologie ; présidente du 1 er Congrès belge de Neurologie et de Psychiatrie (Liège 1905).

Elle fut en outre collaboratrice attitrée du Dictionnaire de Physiologie , de Ch. Richet ; des Annales d’Eleclrobiologie de Doumér ; de;la Revue générale des Sciences pures et appliquées ; de VAnnée Psychologique ; dès Nowiny Lekarskie, etc-., etc.

Mentionnons ..aussi ses nombreux articles parus dans dés revues scientifiques et médicales polonaises.

Elle encouragea, ses élèves, Schouteden, Bilande, Narracott, J. Noël, Lipska-Librach, Grzegozéwska, Buysè et tout particulièrement Mlle Varia,.Kipiani, en collaborant avec eux à de nombreux travaux, publiés dans diverses revues.

Mais son activité ne se borna pas à des travaux de science pure. Elle voulut appliquer- ses observations dü laboratoire à la sociologie, concernant : 1° l'alimentation (végétarisme, loc. cit.) ; 2° l’évaluation du degré de fatigue des ouvriers, dans -. Eludes sur la fatigue professionnelle, et : La Science duTravait et son organisation (Alcan 1917). Puis elle appliqua ses travaux scientifiques: à la pédagogie, en créant en 1912 à Bruxelles la « Faculté internationale de Pédologie », avec, comme organe, une revue périodique, le Pædologium, paraissant depuis 1913.

Elle publia une série d’études sur ce sujet : Aide-mémoire de psychologie expérimentale et de pédologie (Bruxelles 1909); Education de la Mémoire et de VAttention (Doin, Paris) ; Cours de Pédologie (en 3 volumes) : 1° Anthropométrie ; 2° Psychologie expérimentale ; 3° Pédologie expérimentale. Ces leçons furent

professées par elle à la « Faculté internationale de Pédologie » de Bruxelles ; à l’Ecole normale supérieure de Fontenây-aux- Roses, près Paris ; aux Ecoles normales du Hainaut (séminaire

Madame JOTEYKO

LIPINSKA

Sosnowice, Zawiercie, Cracovie, Stanislawôw, et d’autres villes de Pologne.

Après la guerre, et lorsque la Pologne fut enfin reconstituée, puis sauvée de l’invasion bolchevique, une troisième période de l’activité de Joteyko s’ouvrit avec la réorganisation de l’enseignement en Pologne, comprenant surtout la formation des instituteurs des écoles publiques polonaises.

D’autre part, mais sans jamais se mêler de politique, elle s’occupa des Polonais victimes de la guerre.

Très patriote, dès la résurrection de la Pologne, elle estima de son devoir de s’installer à Varsovie, mais très modestement, se contentant d’une unique chambre, où èlle recevait de nombreux et éminents savants, parmi lesquels son maître, le professeur Charles Richet.

Quand on la critiquait de rester en Pologne où, après la domination russe, l’organisation de l’outillage scientifique était nulle, et où elle n’avait à sa disposition qu’un laboratoire insuffisant, elle répondait : « Dans ma joie d’avoir retrouvé ma patrie übérée, je veux partager ses difficultés. »

Elle, qui était née riche, est morte pauvre, ayant consacré sa vie comme sa fortune à la science et à son pays, entourée jusqu’à sa mort de i’afîection. et de l’admiration de ses élèves et de ses amis.

Elle laisse le souvenir d’une grande savante, d’un noble cœur, d’une ardente patriote. Elle restera une des pures gloires morales et scientifiques de la Pologne.

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