FRANCE
Les premières étudiantes à la Faculté de Paris sont des étrangères. — Madeleine Brès première Française en 1868. — La lutte pour l’externat et pour l’internat. — Les premières internes. — Le service de santé n’agréait pendant la grande guerre qu’un petit nombre de femmes-docteurs. — Les hôpitaux et les doctoresses anglaises en France. — L’activité scientifique des femmes-médecins : Mme Déjerine, etc. — Essais de statistique.
En France, aucun texte de loi ne s’opposant à l’admission des femmes à la Faculté de Médecine de Paris, le doyen Wurtz permit aux trois étrangères suivantes de prendre des inscriptions : la première, en 1866, fut une américaine Mary Putnam, née à Londres ; elle reçut son doctorat le 23 juillet 1871, après avoir présenté une thèse sur La graisse neutre et les acides gras. Les deux autres docteurs en médecine de la Société des Pharmaciens de Londres, en 1868, furent Miss Elisabeth Garret (chap. Angleterre) et Mlle Gontçharofï (chap. Russie).
L’exemple de ces trois aspirantes à la médecine fut suivi par Mme Madeleine Brès. Dès son enfance, elle s’était sentie attirée vers les malades. Restée veuve, encore fort jeune, avec plusieurs enfants, elle n’hésita pas à entreprendre l’étude de la médecine. Sur le conseil du docteur Wurtz, elle passa son baccalauréat ès lettres et ès sciences. Munie de ces diplômes, elle obtint son immatriculation en 1868. Au milieu de ses études, la guerre francoallemande éclata. Grâce à la recommandation du docteur Broca, elle fut admise comme interne suppléante à l’hôpital de la Pitié (1870). Malgré cela, quand elle voulut se présenter à l’externat, l’Assistance publique, tout en rendant hommage à son dévouement pendant les deux sièges, refusa, pour ne pas créer de précédent. En 1875, elle reçut le doctorat, présentant une thèse sur La mamelle et Vallaitement. Après une vie d’abnégation et de sacrifices, regrettée de tous ses malades et amis, elle mourut en 1925 à Montrouge (Paris). Elle avait fondé une crèche, qui a rendu de grands services aux enfants de son quartier ; elle l’avait entretenue pendant de longues années, au prix de dures privations. Elle mourut pauvre, presque aveugle, à l’abri de l’extrême misère grâce à l’intervention de ses confrères.
En 1875, à l’époque où Mme Brès finissait ses études, le nombre
des étudiantes atteignait 22. Pour obtenir leur admission au concours d’externat, elles présentèrent de multiples pétitions. Enfin, le 17 décembre 1881, le Conseil de surveillance de l’Assistance publique agréa leur demande (1). En ce qui concerne l’internat, la lutte fut moins longue, mais beaucoup plus ardente. 90 internes signèrent une pétition demandant que les femmes ■ soient exclues du concours ; ils furent appuyés par la Société des médecins des hôpitaux. Au contraire, d’autres chirurgiens èt médecins envoyèrent des pétitions en faveur des étudiantes.
Il fallut la décision du ministère de l’Instruction publique pour qu’un arrêté préfectoral (31 juillet 1885) autorisât les femmes à concourir pour l’internat.
C’était l’époque où les étudiantes n’osaient pas entrer seules dans l’amphithéâtre ; elles attendaient le professeur dans le vestiaire pour pénétrer avec lui dans la salle.
Un an après, deux femmes remplissaient les fonctions d’internes, Mlle Edwards, interne provisoire à l’hospice des Enfants assistés, 'Mlle Klumpke interne titulaire à l’hôpital deLourcine. Toutes deux se montrèrent à la hauteur de leur tâche scientifique. Mlle Edwards (Mme Pilliet) avant de passer son doctorat avait déjà publié dans le Progrès médical divers articles (sur l’origine bovine de la scarlatine ; sur la prophylaxie des maladies infectieuses chez ' les enfants ; sur la salpingite interstitielle). Elle soutint une thèse intitulée De l’hémiplégie dans quelques affections nerveuses (23 janvier 1889) ; Après la mort de son mari, elle lui succéda comme professeur des écoles d’infirmières. La médecine, ne l’empêcha pas de prendre une part active dans le mouvement féministe et dans la vie sociale.
Quand à M Ue Klumpke, elle devint une figure notoire de l’ensei- ' gnement médical français. Née à San-Francisco, elle vint, âgée de onze ans, en Europe, avec ses parents qui se fixèrent d’abord en Allemagne, puis enSuisse. C’est à Lausanne qu’elle passa sonbacca- Iauréat. Elle se destinait à l’enseignement. Un jour sa mère lui lut un article où l’on parlait d’une étudiante en médecine qui venait d être promue docteur. Dès lors la jeune fille ne pensa plus qu’aux études médicales ; mais pour cela il fallait quitter Lausanne, car il n y avait pas alors de Faculté de médecine dans cette,ville, non plus qu’à Genève. Ne voulant pas se mêler aux étudiantes russes de Zurich (plus ou moins nihilistes), Mlle Klumpke partit pour Paris. Le doyen Vulpian ne l’encouragea pas. La vocation de la jeune fille étant trop affirmée, elle prit sa première inscription. Son intelligence et son assiduité la firent remarquer de ses professeurs. Le docteur Déjerme lui reconnaissait encore
(1) Voir docteur M. Lipinska : Les femmes médecins.
d’autres qualités : « La jeune fille dont je te parle », écrivait-il à sa mère, « est toute amabilité, instruction, voire même érudition, grâce...*» Peu de temps après, Mlle Klumpke devenait Mme Déjerine. Les époux étaient unis non seulement par l’affection, mais aussi par leurs affinités intellectuelles. Il y avait entre eux harmonie complète et ils furent toujours l’un pour l’autre le collaborateur idéal. Tous deux avaient fortement subi l’influence de Vulpian. « Jamais aucun travail ne fut mis sur le chantier », raconte Mme Déjerine, « aucune épreuve corrigée envoyée à l’imprimerie sans que le souvenir du Maître, ne fût évoqué. Aurait-il été content ? »
Mme Déjerine avait la patience, la minutie, l’intuition qu’il faut .pour aller au fond des choses. Elle consacra, au laboratoire de Bicêtre, puis delà Salpêtrière, toute la force de son intelligence l’étude de l’anatomie du système nerveux. Vint la guerre qui ouvrit dans le domaine de la neurologie un vaste champ d’exploration. Mme Déjerine se voua à la rééducation des blessés nerveux, à la clinique de la Salpêtrière, puis à l’hôpital des Invalides. Devenue veuve, elle créa, avec Mlle Déjerine, à la Faculté de médecine, une fondation qui comprend un laboratoire, une bibliothèque et un musée neurologique, en mémoire des travaux de son mari (1920). La contribution de Mme Déjerine à la littérature médicale est des plus importantes.
Dès 1885, elle publiait dans la Revue de médecine deux mémoires : Contribution à l’étude des contractures hystériques et Contribution à l’étude des paralysies radiculaires du plexus brachial (couronné par l’Académie de Médecine). L’année où elle fut nommée interne titulaire, elle fit paraître dans le Bulletin de la Société d’Anatomie une communication sur une Malformation du cœur avec transposition des viscères (1887). Entrée dans le service du docteur Balzer, elle rendit compte de leurs recherches sur les injections sous-cutanées de préparations mercurielles insolubles. Puis vient l’intéressante étude intitulée Des polynévrites en général et des paralysies et atrophies saturnines en particulier (1889). Dans la suite, elle travailla avec son mari et sa collaboration fut si précieuse pour Déjerine qu’il en parle dans la préface de son Anatomie des centres nerveux (Paris, 1895). « Ma chère femme, Mme Déferine-Klumpke, y a contribué pour une large part, aussi ai-fe tenu, et ce n’est que justice, à ce qu’il fût publié sous nos deux noms. » Parmi leurs autres travaux, citons celui sur le faisceau pyramidal. Mme Déjerine publia encore les résultats de ses observations faites sur les blessés : sur le repérage des lésions du cerveau par projectiles de guerre, puis sur les différents syndromes des lésions des gros troncs nerveux par projectiles de guerre: Son service aux Invalides lui fournit la matière d’études
sur les paraplégies, poursuivies avec différents collaborateurs, au nombre desquels il faut citer sa fille.
Ces nombreux travaux scientifiques obtinrent la consécration
Madame BÉJERINE au Laboratoire
qu’ils méritaient : leur auteur fut élu membre de la Société de Biologie (1923), honneur qui jusqu’à présent n’-a été accordé à aucune autre femme. Les portes de l’Académie de Médecine
allaient s’ouvrir devant Mme Déjerine lorsqu’elle mourut (1927).
L’exemple de Mme Déjerine eût suffi, à lui seul, à démontrer l’aptitude des femmes aux études médicales. Mais une fois admises au concours d’internat, les étudiantes ne rencontrèrent plus de difficultés ; l’opinion publique s’accoutuma à voir des femmes pratiquer la médecine. La clientèle des doctoresses, d’abord faible, s’accrut en même temps que leur nombre. Au mois de juin 1882, il n’y avait en France que sept femmes-médecins ; en 1888, Paris seül en comptait onze.. Des institutions privées firent de plus en plus appel à leurs services. Puis les administrations officielles réclamèrent leur concours. Par arrêté ministériel du 20 janvier 1886, une doctoresse. a été nommée médecin suppléant du théâtre de l’Opéra. Un peu plus tard, une autre était chargée du service médical à l’Odéon. A la même époque, nous voyons une doctoresse attachée à la mission de Paul Bert en Annam et au Tonkin.
En 1900, chaque lycée de filles avait déjà sa doctoresse attitrée. Getté même année furent créés dans les écoles professionnelles: féminines des cours d’hygiène, dont l’enseignement fut confié à des doctoresses. Le sous-secrétariat des Postes et Télégraphes porta de deux à trois le nombre des doctoresses chargées du service médical pour le personnel féminin. Le Bureau de bienfaisance les admit au concours de l’Assistance médicale à domicile, et Mme Peltier-Goussakofï fut reçue en 1899 ; Mme Doutremar en 1901.
Le nombre des étudiantes inscrites à la Faculté de Paris s’accrut rapidement, passant de 4 en 1868-69 à 114 en 1887-88. Puis il demeura stationnaire sous l’influence de causes diverses (introduction d’un nouveau régime, rendant les études plus longues et plus difficiles ^ obligation pour les étrangères du baccalauréat français; réouverture des cours de médecine à Saint-Pétersbourg).
A l’exemple de la capitale, les autres Facultés de médecine admirent les. étudiantes : Montpellier, en 1868. En trente ans, quinze femmes y furent reçues docteurs. Lille et Lyon, dès la fondation de leur Faculté de médecine (1876 et 1877) virent des étudiantes fréquenter les cours. Une seule d’entre elles, avant 1900, a obtenu le doctorat à Lyon ; c’était une Bulgare. Au cours de cette période, 4 diplômes à Lille, furent décernés à des femmes ; il en fut de même à Bordeaux. La Faculté de Nancy, dont le siège était précédemment à Strasbourg, n’eut des étudiantes qu’à partir de 1894-95 ; leur nombre oscillait entre 10 et 16, et 3 d’entre elles terminèrent leurs études avant 1900. Alger possède également une Faculté de médecine, déjà mentionnée.
La première étudiante, était Mme Chellier-Fumat. A peine étaitelle reçue docteur qu’bn lui confia une mission dans l’Aurès, pour répandre des notions d’hygiène chez les femmes arabes. Le nombre des femmes-médecins continua à progresser régulièrement. A Paris, en 1914, 2 pour 100 des médecins établis étaient des femmes. La proportion était plus élevée pour les étudiantes et se montait à B pour 100 (1).
D’autre part, la Croix-Rouge organisait des cours d’infirmières. Des hôpitaux-écoles permettaient aux candidates d’acquérir l’expérience indispensable que venaient compléter des notions médicales théoriques.
En juillet 1914 les trois sociétés (Société de Secours aux Blessés Militaires, Union des Femmes de France, Association des Dames Françaises) disposaient de. plus de 30.000 infirmières pour le service de leurs 753 hôpitaux. Aussi quand le cataclysme se déchaîna sur le pays, ces femmes purent « rejoindre leurs postes comme des soldats et prendre place dans les trains sanitaires » (2),
Aux termes de la loi, seules les trois sociétés officiellement reconnues qui constituent, la Croix-Rouge française avaient le droit d’ouvrir des hôpitaux, de faire fonctionner des dispensaires. Mais devant les milliers d’offres de service il ne fut pas possible de respecter ce monopole. En même temps, chaque société organisa des cours pour créer des aides-auxiliaires qui pouvaient devenir des infirmières-auxiliaires. Ces dernières, à leur tour, devenaient, infirmières à, titre de guerre si elles avaient, accompli un stage d’au moins six mois auprès des blessés et subi un examen (3). Ces mesures permirent d’augmenter considérablement le personnel instruit.
Que devenaient pendant ce temps les doctoresses et les édudiantes ? La doctoresse Wilbouchewitch-Nageotte, ancienne interne des hôpitaux, était assistante du professeur Jalaguier, au Vàl-de-Grâce, pendant toute la durée de la guerre. Mme Wilbouchewitch-Nageotte est née à Bieblostok (Pologne) le 9 février 1864. Elle fut reçue docteur en présentant une thèse sur Le traitement antiseptique des brûlures. La doctoresse Nageotte se fait connaître non seulement pour sa valeur scientifique, mais aussi pour son talent musical : elle est compositeur.
La doctoresse Camille Landais a mis à la disposition des blessés sa maison de santé. (Née à Angers ; reçue docteur en 1892 ; thèse : Des inhalations d’oxygène dans l’hygiène et la thérapeutique des nouveau-nés. Elle est morte en 1929.) -
1919* Mme EmUe Borel : La mobilisation féminine en France, p. 7. Paris,
(2) Mme Borel : loc. cit., p. 16, sq.
(3) Dr Bouloumié : La santé et la guerre, p, 130 sq. Paris, 1922.
Mme Phisalix a créé au Muséum d’Histoire naturelle un service de vaccination antivariolique pour les enfants du quartier du Jardin des Plantes. En outre, elle travailla dans les hôpitaux durant toute la guerre.
Beaucoup de femmes-docteurs ont remplacé des docteurs mobilisés dans les hôpitaux, et dans les cliniques privées.
Le Service de santé n’a agréé pendant la guerre les doctoresses françaises que par surprise et en petit nombre.
La doctoresse Girard-Mangin aurait rempli depuis le 4 août 1914 les fonctions d’aide-major de 2 e classe par suite d’une singulière confusion (sous le titre de docteur au lieu de doctoresse). Nicole Mangin naquit à Paris en 1878. Après avoir passé sa licence ès sciences naturelles, elle s’inscrivit à l’Ecole de médecine ; dans sa 2 e année d’études médicales, elle se maria avec M. Girard. Etant partie à Saumur, elle interrompit ses études ; la naissance d’un fils absorba tous ses loisirs. Lorsque son fils eut suffisamment grandi, elle revint à Paris et continua ses études. En 1906, elle présenta une thèse sur les poisons cancéreux (médaille de thèse). Dans cette publication, elle recueillit des travaux faits dans le laboratoire du professeur Roger, doyen de la Faculté.
Ensuite, elle fit, comme professeur libre,, une série de leçons sur la tuberculose à la Sorbonne. En 1913, elle publia un ouvrage Essai sur l’hygiène et la prophylaxie antituberculeuse. La tuberculose y est étudiée à tous les points de vue : étiologique, pathologique, clinique, thérapeutique et social.
Cette spécialisation l’a fait nommer rapporteur dans les congrès sur la tuberculose, et attira sur elle l’attention du monde savant : peu de temps avant la guerre, elle fut désignée membre de la Commission internationale de la tuberculose, aux côtés du professeur Albert Robin, comme déléguée officielle de la France.
La guerre survint : Mme Mangin demanda à aller au front et fut affectée à un hôpital militaire au glorieux faubourg de Verdun; on lui confia le service des typhiques. Son dévouement et sa fermeté, l’ayant désignée au médecin inspecteur, delà formation sanitaire, elle fut nommée médecin aide-major de deuxième classe pour avoir plus de liberté d’action. Infatigable elle se prodiguait non seulement à ses typhiques mais aussi elle assistait les chirurgiens pendant les opérations et opérait ellemême les cas urgents. Comme on manquait d’infirmières militaires à la fin de la guerre, en 1917, elle fut chargée d’organiser une école d’infirmières. Elle rendit de grands services comme directrice et médecin en chef de l’école « Edith Cavell », rue Desnouettes à Paris, près 4 e porte de Versailles. L’institution
fonctionna jusqu’à la fin de la guerre. Mme Mangin ne songea pas, la guerre terminée, à prendre du repos ; elle se mit à la disposition de la Croix-Rouge internationale pour faire des conférences dans les pays alliés « Sur le rôle de la femme pendant la guerre ».
La veille de son départ, elle succomba à une crise cardiaque (janvier 1919).
Une deuxième femme, à qui on a confié la direction de l’hôpital mi lit air e N° 3, à Lyon, était Mme Tissot-Monod. Elle fut remarquée au début de la guerre par l’intelligence avec laquelle elle a organisé une formation sanitaire.
A côté de ces femmes ayant de lourdes responsabilités, pendant la guerre on imposait silence à beaucoup d’autres doctoresses, dans les hôpitaux : « Ne dites pas aux médecins militaires que vous êtes docteurs en médecine, si vous voulez travailler. »
Devant l’immensité du péril et dans leur hâte de soulager les blessés, elles faisaient fonction de simples infirmières.
Le rôle d’infirmière ne nécessite-t-il pas l’endurance, l’initiative et le dévouement ; surtout dans les ambulances du front, l’infirmière fait les pansements, veille au régime, organise tout.
Pour agir sur l’esprit de ses blessés, l’infirmière doit garder son calme dans les circonstances même les plus tragiques.
« Dès les premiers jours du mois d’août 1917, les gros canons allemands et autrichiens commencèrent à tirer sur Vambulance de Dugny ; malgré, le danger, les infirmières demandèrent à rester. L’attaque était imminente et en demeurant près de la ligne de feu, elles pouvaient secourir plus vile les blessés. Le 18 août, le général Guillaumai, commandant la 2 e armée, vint visiter l’ambulance et complimenter les infirmières de leur intrépidité. Aussitôt après son départ le bombardement redoubla d’intensité ; trois pièces liraient sans interruption. Comme on redoutait des obus asphyxiants, ordre fut donné de descendre dans les abris et de mettre les masques. Les infirmières obéirent gaiement, réconfortant leurs blessés ; cependant l’une d’elles ne parvenait pas à maîtriser son effroi. Mlle de Baye (Vinfirmière-major) s’en aperçut ; détachant son masque, elle le lui lendit ; elle n’avait pas achevé ce geste qu’un obus tombait sur la tranchée, ensevelissant blessés et infirmières... Parmi les morts se trouvait celle à laquelle Mlle de Baye avait donné son masque. La courageuse infirmière-major gisait sans connaissance. Sitôt guérie, la vaillante convalescente vint rejoindre l’ambulance de Montboivon. »
A l’hôpital général anglais N° 58, à Saint-Omer, un blessé arrive du front en proie à une grande nervosité. L’infirmière, sœur
Climie, s’assied à son chevet et chante pour le calmer. Une attaque d’avions se déclanche, les bombes éclatent tout près... Soeur Climie continue à chanter jusqu’à ce qu’un projectile fasse explosion dans la chambre et la tue. Le blessé resta indemne et plus tard rendit témoignage au calme courage et au dévouement de la sœur (1).
Malheureusement de semblables accidents étaient nombreux sur tous les fronts. A l’arrière, les doctoresses françaises « ont cherché un travail utile et bénévole. Outre des services dans les hôpitaux, beaucoup d'entre elles se sont consacrées à des consultations gratuites dans des dispensaires pour femmes et enfants. D’autres ont dirigé des crèches. »
Tandis que les doctoresses françaises jouaient un rôle subalterne, les doctoresses étrangères étaient en vue ; certains hôpitaux militaires leur confièrent leurs services administratifs.
Louisa Garett-Anderson et Flora Murray organisèrent un hôpital militaire de 100 lits au Claridge Hôtel à Paris. Il fonctionna de septembre 1914 à janvier 1915, époque à laquelle on décida de s’éloigner du front. Wimereux, près de Boulogne, fut choisi pour la nouvelle installation. Les deux doctoresses se montrèrent si bonnes organisatrices qu’elles furent chargées par le gouvernement britannique d’aménager un hôpital militaire de 500 lits, à Londres (Endell Street). (Voir chap. xxi, Angleterre.)
L’« Association sufîragiste » écossaise (présidente Elsie Inglis) envoya en France sa première formation. Le 4 décembre 1914, la doctoresse Francis Ivens, chirurgien en chef, s’embarqua avec six de ses collègues, dix infirmières, onze femmes de service et tout le matériel d’un hôpital de 400 lits. Elles traversèrent la Manche par une tempête furieuse, et débarquèrent à Calais où l’hôpital fut constitué.. Une épidémie de fièvre typhoïde sévissait alors parmi les Belges. De tous les hôpitaux, ce fut celui de Calais qui accusa la mortalité la plus faible. La doctoresse Hutchinson, qui était à la tête de l’hôpital de Calais, se rendit à Paris pour s’enquérir d’un emplacement destiné à la formation écossaise.
M. Edouard Gouin, membre de la Société de Secours aux Blessés Militaires, avait offert à la Croix-Rouge, l’abbaye de Royaumont dont il était propriétaire. Le vieil édifice et le parc qui l’entourait étaient pittoresques à souhait, mais il n’y avait ni lumière, ni eau, ni chauffage. Au prix d’un labeur acharné on réussit à tout installer. Cela ne suffisait pas. Aucun blessé ne pouvait être admis sans l’autorisation du médecin-inspecteur
(1) W. G. Macpherson : op . cit ., I, p. 167.
du camp retranché de Paris. Ce haut personnage devait procéder en personne à l’inspection. Ce furent des jours d’attente anxieuse ; les doctoresses n’osaient s’éloigner, et quand elles faisaient une promenade dans le parc, une infirmière restait à la porte en sentinelle. Enfin, le grand jour arriva. L’inspecteur, commença par admirer l’architecture, puis visita les salles avec beaucoup d’attention. Il se montra bien disposé, mais exigea que plusieurs des dispositions prises furent modifiées. Tous les titres et diplômes des . doctoresses furent soigneusement contrôlés. Une seconde inspection fut faite par le chef de la zone nord de Paris, qui se montra très satisfait. Ce n’est pourtant qu’après une troisième visite, celle du médecin-chef de la région, que l’autorisation tant désirée fut enfin accordée (10 janvier 1915);,
Trois jours après arrivait le premier convoi des blessés.
En deux ans, l’hôpital traita 2.859 patients ; 2.527 opérations furent effectuées ; on n’eut à enregistrer que 48 décès soit 1.9 pour 100. Le service des rayons X fit 3.612 radiographies (1).
Le deuxième hôpital des femmes écossaises fonctionna en été. 1915, près de Troyes, sous des tentes. Mais son séjour en France fut bref, car il fut attaché au corps expéditionnaire dans les Balkans.
Un troisième s’installa en Corse, à Ajaccio, pour y accueillir les réfugiés serbes (1915). On ne tarda pas à leur adjoindre un second hôpital et plusieurs dispensaires.
L’activité généreuse des doctoresses écossaises fit que là Croix- Rouge française leur demanda de créer une autre formation à Alger. Pendant les deux années qu’a fonctionné cet hôpital (janvier 1915-janvier 1917), on y soigna 2.870 malades et on y fit 2.508 opérations (2).
Tandis que nombre de femmes consacraient ainsi leurs efforts à panser les plaies de la guerre, la jeunesse se préparait aux tâches de la paix. Si quelques'Facultés énregistrèrent un fléchissement du nombre des étudiantes, ce ne fut que momentané (3).
(1) Dr Fr.' Ivens : British Medical Journal, 18 août 1917, p. 203-208.
(2) Antonio de Novarro. London,-1917.
(3) A Lyon, leur nombre était passé de 20 en 1895-1900, à 28 en 1912-
1913 et 1914-1915, pour tomber à 15 deux ans après. Mais après la guerre la progression reprend. On en compte déjà 31 en 1918-1919 ; le maTimnm est atteint en 1922-1923 avec 68 étudiantes. S’il n’y en avait plus que 54 en 1925-1926, cette année 13 thèses furent soutenues, chiffre qui n’avait jamais été atteint. A Toulouse, même fait : 13 étudiantes en 1900, 27 en
1914 ; puis une chute rapide ; aucune inscription en 1916. Gomme à Lyon le maximum se présente en 1922 avec 26 étudiantes inscrites ; léger fléchissement en 1926 (20). A Bordeaux le fléchissement s’est manifesté avant la guerre entre 1906 et 1909 ; il n’y avait alors qu’une étudiantelinscrite contre 4 en 1900. De 1912 à 1917, elles sont 7 pour devenir 30 en 1922 • il y en a 22 en 1926. Grenoble, [qui avait compté 11 étudiantes avant la guerre (année
Au début de 1928, d’après VAnnuaire médical il y avait, en France, 556 femmes exerçant la médecine, dont 314 pour le département de la Seine.
Parmi les Françaises, il y en a plusieurs qui se sont consacrées à la science. Nous avons déjà mentionné Mme Déjerine et ses travaux scientifiques. Mais nous ne pouvons passer sous silence ceux de Mme Phisalix.
Mme Phisalix-Picot collabora d’abord aux recherches de son mari sur le sérum contre la morsure des vipères.
En 1900, elle présenta un travail intitulé Recherches histologiques ■, embryologiques, physiologiques sur les glandes à venins de la Salamandre terrestre (médaille de thèse).
Après la mort de son mari survenue en 1906, elle continua ses travaux.
Dans ses recherches biologiques, Mme Phisalix a mené de front l’Anatomie comparée des appareils venimeux , la Physiologie de l’envenimation, VElude spéciale des venins, celle de VImmunité naturelle et de son mécanisme, La vaccination contre les venins et le virus rabique, VElude des protozoaires pathogènes, parasites du sang et des cellules de protozoaires, considérés comme les plus simples des animaux venimeux.
Ses recherches ont plus spécialement porté sur les araignées, les batraciens, les lézards venimeux et les serpents.
Les articles scientifiques qui s’y. rapportent ont paru dans les bulletins des sociétés savantes.
L’état actuel de la question des venins a été réuni par elle en 2 volumes in-8°, sous le titre de Animaux venimeux et venins, illustrés de planches eh noir et en couleur, et de nombreux dessins originaux.
Les travaux et les publications de Mme Phisalix lui ont valu quelques distinctions honorifiques, des médailles et diplômes de diverses sociétés savantes, et la croix de chevalier de la Légion d’honneur (promotion Pasteur).
1908-1909), les voit disparaître pendant les hostilités. Il y en a 5 en 1920-21 puis une seule pendant deux ans. Un accroissement rapide se manifeste alors. Pour l’année 1926-1927, 9 inscriptions sont enregistrées. Notons que la plupart des étudiantes sont étrangères. A l’école de médecine de Rouen, la première étudiante apparaît en 1906 ; il y en a deux en 1911-1912 ; même nombre en 1926-1927. Le chiffre le plus élevé est de 4, il a été enregistré entre 1917 et 1919. La Faculté de Strasbourg comptait 31 étudiantes en 1919-1920 ; 60 étudiantes en 1925-1926. Mais les diplômes de docteur y sont plus rares (2 en 1925-1926). (Statistiques communiquées par MM. les Dovens des Facultés nommées.)
Quant à la Faculté de Paris, le nombre des étudiantes inscrites dans ces dernières années est de 738 pour 1925. Ce nombre s’augmente de 31 pour 1926 et de 63 pour 1927, soit 832.
(Statistique du Secrétariat de la Faculté de médecine de Paris.) Sur re nombre, en 1927-1928, le doctorat a été obtenu par 47 Françaises et 9 étrangères.
D’autres femmes-docteurs, réussirent à passer de difficiles concours, telle Mlle Pascal, qui fut admise médecin des asiles, Mme Tixier, nommée médecin des hôpitaux de Tours, Mme Pouzin-Maligne, médecin à l’hôpital de Nantes.
Même le concours de l’agrégation commun aux Facultés de France est ouvert aux femmes.
En 1923, Mlle Condat fut reçue agrégée pour la Faculté de Toulouse. Avant elle, Mme Gausset avait conquis l’admissibilité pour la Faculté de Montpellier. Les doctoresses continuèrent à se présenter au concours du Bureau de bienfaisance de Paris : Mlle Koersler fut reçue en 1925, Mlle Sériot en 1927 et Mlle Roux en 1928. Les femmes-docteurs ont fondé T « Association Française des Femmes-Médecins » ; elles sont affiliées à l’Association Internationale qui réunit en congrès tous les cinq ans les représentantes de 24 nations.
Cette association émane de la Conférence internationale des Femmes-Médecins tenue à New-York en 1919.
Son but, sans être purement scientifique, touche à la médecine sociale. Elle permet aux doctoresses dispersées dans les pays lointains de rester en contact avec la science moderne.
Soixante ans après l’admission des premières étudiantes, la cause de la femme-médecin est définitivement gagnée.
Depuis 2 ans nous voyons à l’hôpital Cochin, une doctoresse, Mme Bertrand-Fontaine, qui, après concours, remplit les fonctions de chef de clinique. (Elle a été nommée seconde à l’admissibilité du Bureau Central, 1928.)