CHAPITRE XXII
ALLEMA GNE — A UTRICHE-HON GRIE BOHÊME
La lutte des femmes pour leur admission aux Universités. — Les premières femmes-médecins allemandes. — L’activité des femmes-médecins allemandes pendant la grande guerre. - L’admission des femmes à l’étude de la méde¬
cine en Autriche-Hongrie. — Les premières femmes-médecins en Autriche. — Les doctoresses autrichiennes pendant la grande guerre.
, Lorsqu’en 1754, l’Université de Halle conférait à Mme Erxleben les honneurs du doctorat, on aurait pu croire que l’Allemagne allait jouer un grand rôle dans l’histoire des femmes-médecins. Il n’en fut rien. Nous rencontrons pourtant au début du siècle Régine Josèphe von Siebold, née Henning, qui fut d’abord sage-femme. Mariée en secondes noces au célèbre gynécologiste Damien von Siebold, elle étudia au Collège médical de Darmstadt et reçut de l’Université de Giessen le diplôme d’honneur de docteur en obstétrique (1819). Sa fille du premier lit, Charlotte Heiland, suivit à l’Université de Gôttingen les cours d’obstétrique, d’anatomie, de physiologie et de pathologie. Elle soutint à Giessen une thèse sur la grossesse extra-utérine (1). Enfin le 25 mai 1847, Thérèse Frei, née Huter, exerçant à Darmstadt, fut également promue docteur en obstétrique.
La seconde moitié du xix e siècle présente, dans l’histoire de la médecine, une curieuse particularité. Tandis qu’en Suisse et en France, les Facultés accueillent favorablement les étudiantes, en Allemagne, les milieux universitaires leur sont hostiles. Cependant, vers 1850, un groupe de féministes avancées demandait que les femmes fussent admises aux études médicales. Ce groupe comptait environ 80.000 adhérentes.
Lette, dans son rapport de 1865, montra la nécessité et l’utilité des femmes-médecins. Aussi, la société dont il était le fondateur, le « Lette Verein », voulut fonder des lycées pour préparer les jeunes filles au baccalauréat et aux études universitaires. Mais le Ministre de l’Instruction publique s’y opposa.
L’Association pour l’instruction féminine (Allgemeiner deut-
(1) Ueber Schwangerschaft ausserhalb des Utérus et über graviditas abdominalis insbesondere. 1817.
scher Frauen bildungsverein) reprit la question. Elle réunit des fonds pour créer des bourses d’étudiantes. Dès 1884, elle envoya deux étudiantes en médecine à Zurich.
Une troisième société se fonda à Weimar. Elle prit le nom de Frauenbildungsreform (Réforme de l’instruction féminine). Son action commença par une pétition envoyée aux mini stre de l’Instruction publique de Prusse, de Bavière et de Wurtemberg. Elle demandait l’admission des femmes au baccalauréat et aux Universités. D’autres associations secondèrent ses efforts et la question fut portée devant le Reichstag, le 11 mars 1891.
Le commissaire gouvernemental, M. Hopf, répondit que, d’après la loi allemande sur les professions (Gewerbeordnung), les femmes aussi bien que les hommes pouvaient exercer la médecine. L’obstacle principal provenait de l’organisation des écoles supérieures qui n’admettaient pas les femmes. Selon lui, c’était au gouvernement des différents Etats qu’il appartenait de trancher la question. Le député Schrader fît remarquer que l’Alsace-Lorraine, pays d’Empire, dépendait du Reichstag, et que seul, le Reichstag pouvait décider de l’admission des femmes aux études médicales, à Strasbourg. Le docteur Harmening observa qu’en Thuringe il y avait très peu de médecins et qu’ainsi les femmes-médecins y seraient indispensables.
Cette discussion n’aboutit à aucun résultat. Puis les différentes diètes délibérèrent à leur tour. A la diète de Weimar, le vice-président, Appius, parla si ardemment contre la pétition qu’elle fut rejetée. A Wurtemberg, la commission proposa d’autoriser aux femmes diplômées des Facultés étrangères l’exercice de la médecine en Allemagne ; mais la diète passa à l’ordre du jour.
La diète de Baden en 1892 se montra favorable à condition qu’on exigeât des jeunes filles les mêmes diplômes que des jeunes gens.
La diète de Prusse délibéra le 10 mars 1892. Le rapporteur de la commission, M. Schneider, reconnut le besoin des femmesmédecins en Allemagne ; mais il faudrait une Université spéciale, et cela entraînerait de grandes dépenses. L’antisémite Stôcker répondit que c’était contraire à l’esprit allemand d’ouvrir aux fe mm es les Facultés réservées aux hommes jusqu’alors.
Les sociétés féministes ne se laissèrent pas décourager. Pour faciliter aux femmes l’accès des Universités, la « Frauenbildungsreform » fonda en 1893 un gymnase à Karlsruhe. Les études y duraient six ans avec le même programme que pour les garçons ; les jeunes filles pouvaient ainsi obtenir le baccalauréat.
C’était surtout l’étude de la philosophie et de la médecine qui leur importait. L’étude de la philosophie leur semblait nécessaire pour assurer à l’Allemagne des institutrices vraiment instruites.
Quant à la médecine, quelques femmes avaient déjà prouvé par leur exemple les aptitudes féminines en ce domain
La première femme ayant eu le droit d’exercer la médecine a été Mathilde Theyssen, née en 1838 à Thers (Allemagne). ' ' Dans son enfance, très délicate, souffrant de l’asthme, ne pouvant jouer avec les autres enfants, elle se . consolait avec des images et la lecture. A sept ans, elle était plus développée qui ses camarades de dix ans. Au couvent des Bénédictines, où elle avait fait ses études, elle assistait souvent aux consultations des « Heilschwestern », qui lui inspirèrent l’amour de la médecine et le dévouement aux malades. *
Le père d’une de ses camarades, médecin distingué, l’encouragea * dans cette voie ; elle étudia avec lui l’ostéologie sur un squelette qu’il avait mis à sa disposition. En outre, un vieux médecin, son oncle, lui apprit l’anatomie comparée. Elle se rendit à Paris, pour étudier la médecine. Elle suivit les cours d’histologie, du professeur Lannelongue ; de gynécologie, du professeur Desmarres ; de physiologie, de Claude Bernard ; de pharmacologie, de Berthelet; de chimie, de Pierre Eugène, etc. Après ses études théoriques, on l’envoya dans un hôpital de typhiques. Son •. stage clinique terminé, elle obtint, en 1865, le grade d’ «Officier de santé ». Pendant la guerre franco-allemande (1870) elle fut envoyée au front, et blessée à deux reprises. La gueire finie, elle s’installa à Strasbourg où elle exerça la médecine avec succès : jusqu’en 1918. Ensuite, elle se rendit à Fribourg-sur-Brisgau où elle vit encore, entourée de ses amis.
Pendant que Mlle Mathilde Theyssen exerçait la médecine à Strasbourg, Mlle Tiburtius faisait ses études de médecine en Suisse. Née le 24 janvier 1843 à l’île de Ruegen, dans la mer Baltique, elle se voua pendant sa jeunesse à la péda-, gogie. Sous l’influence de son frère, médecin militaire, elle se rendit à Zurich,- pour y faire ses études de médecine, en 1871, en même temps qu’Emilie Lehmus. Elle subit l’influence de Dubois-Reymond, dont les théories étaient en opposition avec celles de Darwin. Ayant terminé ses études à Zurich, elle se rendit à Dresde pour se spécialiser dans le traitement des maladies des femmes. Dans l’espoir de subir ses examens en Allemagne, elle accepta la place d’assistante en gynécologie dans la clinique du professeur Winkler. Docteur en médecine de Zurich, on lui interdit de se présenter au modeste examen de sage-femme. Elle ne put donc commencer à exercer la médecine'que, comme « Naturheilkünstler », c’est-à-dire naturaliste et magnétiseur. Elle s’installa à Berlin dans la petite maison où habitaient son frère, médecin, et sa belle-sœur dentiste. La clientèle s’accroissant de plus eh plus, elle fonda, en 1877, avec Mlle Lehmus, un dispensaire et une
clinique pour les maladies des femmes, qu’elles dirigèrent avec beaucoup de succès.
Cette clinique, transformée et agrandie, existe encore aujourd’hui dans l’arrondissement de Schônberg. Je l’ai visitée en 1929 pendant un congrès.
De 1877 à 1897, 16.999 femmes ont fréquenté les consultations de leur dispensaire. Parmi les malades, il y avait beaucoup d’indigentes auxquelles les doctoresses délivraiënt. les médicaments gratuitement. Pendant quinze ans, Mlle Tibûrtius et Mme Lehmus furent les seules femmes-médecins à Berlin.
En 1890, une troisième doctoresse Mlle Bluhm se joignit à elles. Ces doctoresses purent exercer, car la loi allemande n’exige pas le titre de docteur, mais seulement une autorisation spéciale (approbierter Arzt). Mais elles devaient mentionner la Faculté étrangère qui leur avait décerné leurs diplômes ; en outre, elles ne pouvaient signer ni les ordonnances, ni les actes.de décès. Malgré ces difficultés, la clientèle des doctoresses était toujours nombreuse, et ce n’est qu’à l’âge de soixante-quatre ans que la doctoresse Tiburtius prit sa retraite et entreprit des voyages scientifiques (Finlande, Espagne, Italie, puis Afrique et Amérique). A l’âge de quatre-vingt-quatre ans, elle est morte dans sa clinique, entourée de l’affection de ses amis et de ses fidèles malades.
Dès 1897, les revendications féministes relatives à la médecine commencèrent à être couronnées de succès. Grâce aux nombreuses réclamations et aux discussions dans la presse, la cause des femmes-médecins gagna beaucoup de partisans.
Même dans les Facultés, la grande majorité des professeurs était acquise aux idées nouvelles. Le professeur Winckel, directeur de la clinique gynécologique à l’Université de Munich, leur était particulièrement favorable.
L’année Suivante, la plupart des Universités allemandes admirent les femme à titre d’essai. Pendant le semestre d’hiver 1899-1900, 406 femmes étudiaient en Allemagne comme bénévoles : 8 à Marbourg, 15 à Halle, 20 à Bonn et à Kiel, à Gôttingen et à Greifswald, 14 à Kœnigsberg, 29 dans les deux Universités de Baden, 6 dans les trois Universités bavaroises, 15 à Breslau, enfin plus de 200 à Berlin (1).
Deux ans s’écoulèrent jusqu’à ce que les femmes obtinssent les mêmes privilèges que les étudiants.
En 1900, les portes de la Faculté de Médecine de Strasbourg s’ouvrirent aux étudiantes : trois s’étaient inscrites.
(1) La Fronde , 30 avril 1900.
En 1901, à la Faculté de Munich, la première femme qui subit l’examen d’Etat fut Mme Ida Demochi-Manermeyer.
Dans le Grand-Duché de Bade, l’accueil aux femmes fut très favorable. La Faculté de Heidelberg se montrait bien disposée envers les étudiantes en médecine (1).
Dans le nombre d’étudiantes qui ont reçu le diplôme de docteur en médecine, on comptait, en 1912, 175 doctoresses : 30 exerçaient à Berlin, 7 à Munich, 5 à Francfort-sur-le-Mein,
3 à Hambourg, Dusseldorf, Breslau ; Karlsruhe, Heidelberg et Bad Elster avaient deux femmes-médecins ; d’autres villes, une seule.
En 1914, il y avait 500 femmes-médecins, dont douze étaient inspectrices d’écoles dans 9 villes. Quand la guerre éclata, un grand nombre de doctoresses se tinrent à la disposition des autorités militaires. Ce n’est qu’au début de la guerre qu’elles soignaient les blessés dans les ambulances et les trains sanitaires du front. En 1915, elles furent dispensées de ce service/
(1) Peu à peu, les autres Facultés de médecine ouvrirent leurs portes aux femmes.
En 1907, leur nombre s’élevait à 126 : Erlangen, 2 ; Munich, 46 ; Würzbourg, 6 ; Tubingen, 6 ; Heidelberg, 36 ; Iéna, 3 ; Fribourg, 27 ; total : 126.
En Prusse, les étudiantes ont commencé leurs études en 1908 : Berlin, 87 ; Bonn, 6 ; Breslau, 17 ; Gôttinguen, 3 ; Greiswald, 2 ; Halle, 9 ; Kœnigsberg, 6 ; Marbourg, 4; Erlangen, 4; Munich, 63; Fribourg, 41; Iéna, 5. Les autres villes sont restées stationnaires. Total : 242.
En 1909, à Kiel, 9 étudiantes s’inscrivent. Berlin en a 28 ; Kœnigsberg 10 ; Erlangen, 4 ; Munich, 80 ; Fribourg, 54 ; Heidelberg, 37 ; total : 282.,
En 1910, la Faculté de médecine de Munster ouvre ses portes aux femmes : 2 étudiantes s’inscrivent. Berlin augmente considérablement son contingent qui s’élève à 147. Bonn a 16 étudiantes ; Breslau, 19 ; Gôttinguen, 10 ; Kœnigsberg, 19 ; Marbourg, 8 ; Erlangen, 14 ; Munich, 107 ; Wurzbourg, 8 ; Tubingen, 10 ; Fribourg, 64 ; Heidelberg, 51 ; Iéna, 12 ; En 1910, une étudiante s’inscrit pour la première fois à Rostock.
En-1911, l’augmentation se manifeste surtout à Berlin ; dans les autres villes, elle est peu sensible ; le total s’élève à 525. En 1912, l’augmentation continue, ce qui porte le total à 639. En 1913, dans les autres villes le nombre total est de 781. Une nouvelle ville, Dusseldorf, ouvre les portes de a Fac ulté de Médecine à une étudiante. La première année de la grande guerre, en 1914, Berlin comptait 171 étudiantes ; Bonn, 61 ; Breslau reste stationnaire, 33 ; Gôttinguen augmente et s’élève à 27 étudiantes ; Kiel augmente considérablement, 46 ; Kœnigsberg diminue de 6 ; Dusseldorf compte 2 étudiantes. Le total en 1914 s’élève à 999 étudiantes.
Pendant la guerre, les docteurs étant mobilisés, les besoins de la population exigent un plus grand nombre de femmes-médecins. Le chiffre d’étudiantes inscrites aux Facultés de médecine augmente considérablement. En 1915, le total en est de 1.133 ; en 1916, de 1.354 ; en 1917, de 1.644 ; en 1918, de 1.912 ; en 1919, de 2.162. En 1920, les docteurs démobilisés reprennent leur activité ; la nécessité d’avoir recours aux femmes-médecins se faisant moins sentir, le nombre des étudiantes diminue, et ne s’élève qu’à 2.072. Cette diminution continue jusqu’en 1926, et le total des étudiantes n’est plus que de 1.198.
La femme-médecin est déjà entrée dans les mœurs et le nombre des candidates au doctorat s’élève de nouveau, en 1928, à 1.934.
En 1929, on compte 2.081 étudiantes. Pendant les trois dernières années, H y eut au moins 130 étrangères.
(Communiqué par M. Furst ; Bureau de statistique de Berlin.)
Néanmoins, quelques-unes d’entre elles se distinguèrent au front et furent décorées par le gouvernement.
La doctoresse Elisabeth Reinicke fut engagée comme médecin dans un hôpital militaire. Elle avait le droit de porter l’uniforme et les insignes de son rang (1).
Une autre doctoresse, Mlle Steltzner, a été envoyée à Saargmund (Lorraine) pour soigner les typhiques de novembre 1914 à juin 1915; ensuite, elle se rendit en Silésie, a Troppau et de là à Innsbruck, où elle fut chef de service dans un hôpital militaire (1915-1/). Rentrée à Berlin, elle se consacra a la science et à l’œuvre de relèvement moral des prostituées.
Elle a fait ses études à Zurich en 1898 et les a terminées à Halle. En 1911 elle publia un livre : Les Constitutions psychopathologiques et leur importance sociale (Die Psychopatischen kohstilutionen und ihre sociologische Bedeutung). En 1929, elle publia un livre sur la Prévoyance féminine , au profit des nourrissons (Weiblische Fürsorge fûr Sâuglinge und ihre sociologische Bedeutung).
Les femmes, n’étant admises au front qu’exceptionnellement, remplacèrent leur collègues à l’intérieur du pays de différentes manières. Certaines furent assistantes dans les cliniques universitaires ; beaucoup exercèrent dans les hôpitaux et cliniques privées. En 1918, 22 fonctionnaient comme inspectrices d’écoles.
Il est tout naturel, que pendant la guère, le nombre de diplômes délivrés aux femmes ait diminué ; il ne fut que de 16, en 1916. L’activité féminine s’exerça dans d’autres directions, répondant aux besoins du moment. Le nombre des doctoresses augmente en 1917 jusqu’à 118; en 1917-1918, nous avons 216 diplômes de docteur délivrés à des femmes ; en 1918-1919, ce chiffre monte à 278. Le nombre de femmes-médecins augmente rapidement, et en 1924, 357 diplômes leur furent délivrés.
Quelques femmes allemandes s’adonnent à la science, et par exemple,- Mme Rabinovitch a publié, en 1924, une étude sur la tuberculose (2). Une autre doctoresse a ouvert un office pour l’examen physique et psychique des candidats au mariage. Cette innovation dure déjà depuis deux ans avec succès et la jeune doctoresse est consultée, non seulement par les fiancés, mais aussi par les nouveaux mariés.
Le chiffre des doctoresses diminua, et en 1927, il n’y avait que 229 femmes-médecins diplômées (3)'.
En octobre 1927, sous la direction d’un spéciahste, le « Lette Verein » organisa deux cours pratiques : l’un pour les infirmières
(1) The Suffraqet, février 1915.
(2) Revue des Femmes-médecins allemandes, 1, 1924.
( ) Statistique du docteur Furst. Bureau de statistique.
diététiques, l’autre pour les femmes-médecins qui voulaient introduire le régime dans leur thérapeutique.
D’après le Wiener Medicinische Wochenschrift (1), la proportion des femmes passe de 8 pour 100 à 36 pour 100, et il y avait en 1927, 1.397 femmes-médecins en Allemagne. 292 s’adonnaient à une spécialité ; 116 aux maladies des enfants, 71 à la gynécologie. On comptait 28 oculistes et 6 chirurgiennes.
D’après les renseignements recueillis à la Société des Nations, il y a actuellement en Allemagne : dans les écoles, 17 femmesmédecins ; dans l’administration, 18 ; dans les assurances, 3 ; et dans les hôpitaux, 880.
A Berlin, il y a deux femmes professeurs de pathologie interne : Mme Gottwitzer-Mayer et Mme Wittgenstein.
A Dusseldorf, la doctoresse Mme. Selma Meyer est professeur agrégée des maladies d’enfants ; pendant la guerre, elle fut médecin en chef des cliniques d’enfants.
Les Universités d ’Autriche restèrent fermées aux femmes jusqu’en 1890. Comme on ne permettait pas aux jeunes filles de passer le baccalauréat, toutes les carrières scientifiques leur étaient inaccessibles. Les femmes appartenant aux différentes nationalités autrichiennes formèrent des sociétés dans le but de fonder des lycées, (gymnases) pour les jeunes filles, avec un programme égal à ceux des garçons. A Vienne, le premier lycée a été créé en 1892 par la société « Wiener Verein für erweiterte Frauenbildung ». Il y avait pourtant une doctoresse, Mme Kirschbaum ; mais pour aider son mari, oculiste à Salzbourg, il lui avait fallu une permission spéciale de l’Empereur.
L’enseignement féminin supérieur, se modifia sous l’influence des événements politiques. La monarchie austro-hongroise avait annexé la Bosnie-Herzégovine et s’occupait à mettre en valeur sa nouvelle province, fort négligée sous le régime turc. L’état sanitaire de la population mahométane laissait fort à désirer, surtout en ce qui concerne les femmes. Non seulement, la vie de recluses (harems) était fort préjudiciable à leur santé, mais encore elles accouchaient seules sans même l’assistance d’une sagefemme instruite. La moindre complication pouvait ainsi devenir fatale. La durée exagérée dê l’allaitement était nuisible à l’enfant et. à la mère.
Pour remédier à cet état de chose, le ministre Kallay fit ouvrir un concours de femmes-médecins (1891). Nous avons vu qu’une
polonaise, Mme Krajewska fut la première à repasser des examens à Vienne et à accepter une situation officielle en Bosnie (1893). Bientôt après, une autre femme-médecin, Mlle B. Keck, obtint la place de médecin municipal à Mostar (1896). Elle était la première bachelière de Prague ; elle fit ses études médicales à la Faculté de médecine de Zurich. Comme Mme Krajewska elle prit à tâche d’élever le niveau intellectuel et moral des femmes musulmanes. Dans la seule année 1897 elle eut en traitement 164 malades bosniaques. Une troisième femme qui se rendit en Bosnie, fut Mlle Beyer, née en Bohême ; elle avait passé son baccalauréat à Prague, et avait étudié la médecine à Zurich, puis à Berne où elle fut reçue docteur.
Son exemple incita d’autres femmes à se rendre à l’étranger pour y étudier la médecine. Ainsi firent Mme R. Welt, de Vienne, qui reçut le diplôme de docteur à Berne, Mlles Miliza Chvigline et Marie Prita, toutes deux Croates. Mlle Chvigline, ayant passé le baccalauréat à Zagreb, s’inscrivit à Berne, puis à Zurich, où elle fut promue docteur. Pour pratiquer en Suisse, elle avait subi avec succès l’examen d’Etat. Elle fut alors appelée à Dresde par le docteur Lehmann qui lui offrit une place d’assistante dans sa clinique. Elle épousa le médecin bulgare Tchavoff. Mlle Prita ne put obtenir d’autorisation de passer le baccalauréat en Croatie. Elle, se présenta à cet examen à Zurich, puis, ayant réussi, s’inscrivit à la Faculté de médecine qui lui délivra le diplôme en 1893. Plus tard elle se rendit dans la patrie de son mari, le docteur serbe Vucetich.
La cause des études médicales féminines gagnait des partisans, même dans les sphères dirigeantes. Bientôt un premier succès, en Autriche même, fut enregistré : Il y avait à Hernals une institution pour les filles d’officiers dont le médecin vint à mourir. Pour le remplacer le Ministre de la Guerre s’adressa à une doctoresse Mlle von Roth (1894). Elle était fille du feld-maréchallieutenant von Roth et de la comtesse Kinsky. Elle avait pris son baccalauréat en Suisse et la Faculté de médecine de Genève lui avait décerné le doctorat. De retour en Autriche, elle pratiquait dans les hôpitaux quand le Ministre la nomma à Hernals. Mais le cas n’étant pas prévu par la loi, on lui donna le titre de sous-directrice, ses ordonnances devaient être signées par un autre médecin. En 1896, parut le décret autorisant la «nostrification des diplômes étrangers » (voir chap.Pologne-Galicie). A Vienne ce fut la doctoresse Gabrielle Possanner qui se soumit la première à cette formalité. Munie du baccalauréat viennois (1887) elle avait été reçue docteur en médecine à Zurich (1893) ; sa thèse traitait de la durée de la vie après l’apparition de la rétinite albuminurique. En 1894, elle revint à Vienne pour y travailler
dans les cliniques de Neusser, Schauta et Wiederhofer. En 1895-96 elle fut nommée professeur d’anatomie à l’Académie de Dames.
Ce n’est qu’en 1897 qu’un arrêté ministériel ouvrit aux femmes les portes des différentes Facultés à condition qu’elles eussent le baccalauréat. Le 3 septembre 1900 un second arrêté vint confirmer le premier en précisant que tous les cours de médecine étaient désormais accessibles aux femmes, ainsi que les examens (1). En 1900-1901, il y avait, à la Faculté de médecine de Vienne, 10 étudiantes, et 25 auditrices à Gratz (2) ; à Prague, 2 étudiantes à la Faculté allemande et 5 à la tchèque. Deux ans après, le nombre d’étudiantes était doublé à Vienne et à Gratz ; trois d’entre elles avaient, entre temps, été promues docteurs en médecine. Dès lors rien n’empêcha les Autrichiennes de s’adonner à la profession médicale et, durant les premières années du siècle, le nombre des femmes-médecins augmenta régulièrement. Pendant la guerre, elles apportèrent un concours efficace à la Croix-Rouge. Dans la seule année 1915, 352.534 blessés ont été hospitalisés par la Croix-Rouge. Ses infirmières fonctionnaient dans les trains sanitaires, à bord des navires-hôpitaux. La direction envoya 2 lazarets pour 200 hommes sur le champ de bataille ; les sections régionales équipèrent 14 détachements sanitaires, se composant chacun de 2 médecins et 30 infirmiers. En outre, un grand laboratoire mobile pour combattre les épidémies fut mis à la disposition de l’armée ainsi que 22 laboratoires bactériologiques de campagne (2).
Les femmes-médecins y travaillaient : par exemple Mme Fuchs Reich était chef de service des analyses bactériologiques à Jâgerndorff. L’Etat autrichien appréciait mieux les services des femmesdocteurs que l’Allemagne ; on leur a confié des postes importants dans les hôpitaux militaires. Plusieurs d’entre elles ont trouvé une mort glorieuse. Par exemple, les docteurs Célestine Lôwe et Regine Rozen qui travaillaient à l’hôpital militaire n° 6 ; à Vienne à l’hôpital 8, il y avait Mme Irma Schütz ; à l’hôpital 1, dans le service des maladies infectieuses, Mme Jenny Adler-Herzmark.
Dans le faubourg de Vienne-Siemering, à l’hôpital militaire, Mme Anne Kogut était chef du service chirurgical. Son nom fait présumer qu’elle était polonaise. Non loin de Vienne, à Linz, Mme Klara Sprecher travaillait dans le • service chirurgical, et celui des maladies internes de l’hôpital militaire. Enfin, à Gratz nous relevons trois noms de victimes du devoir professionnel. Le docteur Lydia Moschek, morte de typhus exanthématique contracté en soignant les malades à l’hôpital; Mme Fanny Geboth
s , Helene Lange : Handprich (2) Bulletin Intern. des Soc. de
der Frauenbewegung, III, p. 185.
la Croix-Rouge, Genève, 15 janvier 1918.
de Gratz et Mme Ella Bars], assistante à l’Institut d’hygiène de l’Université de Gratz.
Parmi celles qui ont survécu, beaucoup ont été décorées ; même quelques-unes ont reçu la plus haute décoration donnée à des médecins, l’ordre de François-Joseph avec les insignes.de la croix pour mérites militaires.
Après la guerre, nous voyons les doctoresses autrichiennes se consacrer surtout à la médecine sociale. Diverses fonctions gouvernementales et municipales sont occupées par les femmesmédecins.
Au service gouvernemental, il y a 8 femmes-médecins ; parmi elles, 1 au Ministère de l’hygiène, 1 inspectrice d’industrie, 3 inspectrices d’écoles, 1 inspectrice de la police.
Au service de la municipalité de Vienne, il y a 56 femmes-médecins ; parmi elles, 4 médecins en chef d’hôpitaux, 22 inspectrices d’écoles, 15 dentistes des écoles, 1 oculiste des écoles, 10 au service de l’assistance publique.
Dans presque toutes les écoles professionnelles féminines, des femmes-médecins sont chargées de l’enseignement de l’hygiène.
Dans la Faculté de médecine de Vienne, nous trouvons une femme « privab-docent ». A l’Institut Universitaire de pathologie et d’anatomie, la doctoresse Coroni est assistante du professeur Maresch. La doctoresse Gisella Kaminer s’est acquis une grande renommée par ses recherches sur. le cancer, et a donné son nom à une réaction (1).
(1) Communication du professeur Neuburger, 1928.
La statistique des trois Universités autrichiennes montre le nombre croissant des aspirantes à la médecine.
En 1900, à TUniversité de Vienne, nous trouvons 12 étudiantes.
Ce nombre augmente progressivement : en 1905, nous comptons 37 étudiantes ; en 1910, 98 étudiantes ; cinq ans plus tard, en 1915, nous voyons 410 étudiantes. Pendant la guerre la progression est peu sensible : en 1916, elles sont 512; en 1917 le nombre des étudiantes diminue, ce qui s’explique par l’absence des étrangères, les difficultés de communication et de séjour, etc.
La guerre cependant fait appel au dévouement des femmes pour secourir les blessés. Nous voyons à Vienne en 1918,1e nombre d’étudiantes augmenter, il y en a 526 ; cette augmentation s’accroît jusqu’à l’année de l’armistice où nous avons 529 étudiantes. Les médecins hommes revenant de la guerre, la nécessité des femmes-médecins devenant moins pressante, nous voyons le nombre d’étudiantes diminuer et en 1920 il y en a 454. Ce nombre, en 1921, reste stationnaire; en 1922 cè nombre diminue ; en 1923, nous n’en avons que 348 ; en 1924, nous n’en avons que 304.
Peu à peu, le souvenir des horreurs de la guerre s’efface ; les plaies sont moins vives et les étrangères reviennent ; le nombre des étudiantes augmente peu à peu ; en 1928, nous avons 406 étudiantes.
Passons maintenant à celles qui ont reçu le diplôme de médecine : en 1902 nous voyons 3 femmes qui ont obtenu la permission d’exercer ; l’année suivante, ce nombre reste stationnaire, ensuite il augmente insensiblement et, en 1910, nous voyons 12 femmes-médecins recevoir des diplômes. Ce nombre progresse : en 1915, 35 femmes sont reçues docteurs. Cinq ans
La doctoresse Dora Teleky a présenté au Congrès des femmesmédecins à Bologne (1928), une communication sur la prévoyance de l’enfance et de la jeunesse au point de vue de 1 hygiène.
L’histoire de la Hongrie de 1848 à 1918 est intimement liée à celle de l’Autriche. Les femmes hongroises qui s’intéressaient à la médecine eurent à lutter contre les mêmes obstacles que les autrichiennes. Toutefois le gouvernement hongrois précéda le gouvernement autrichien dans la voie du libéralisme. En décembre 1895 le Ministre hongrois de l’Instruction publique M. Ylassits, reconnut les femmes-médecins. Une circulaire envoyée aux Facultés de médecine de Pest et de Klausenbourg les autorisait à conférer aux femmes les grades universitaires et le droit d’exercer. L’année suivante, il y avait trois étudiantes à Budapest et Kolozsvar ; elles étaient 17 en 1900 dans ces deux Facultés. Cette même année les élèves du lycée de jeunes filles purent passer le baccalauréat ; la conséquence fut un accroissement immédiat du nombre des étudiantes qui monta à 31 pour la
plus tard ce chiffre est doublé ; 70 femmes obtiennent le diplôme de médecin en 1920.
En 1921, il y a 70 docteurs-femmes ; en 1922, il y a aussi 70 femmesmédecins.
Les pays s’organisent ; les étrangères se rendent dans leurs propres Universités, et le chiffre des femmes se présentant au doctorat diminue et nous ne voyons en 1928 que 37 diplômes délivrés à des femmes.
Voyons maintenant les autres Facultés d’Autriche : '
La Faculté de Gratz a commencé à recevoir des étudiantes en 1900 : il n’y en avait que 2 inscrites. Les années suivantes, ce chiffre augmente peu : en 1911, nous trouvons 10 étudiantes inscrites ; en 1915, nous voyons 20 étudiantes ; en 1920, nous avons 65 étudiantes. En 1925, il y a alors 110 étudiantes. Les étrangères pouvant étudier la médecine dans leurs pays le nombre des étudiantes inscrites à la Faculté de Gratz diminue et nous n’avons en 1929 que 66 étudiantes.
Sur ces chiffres d’étüdiantes il n’y avait qu’une femme qui a été reçue docteur en médecine de la Faculté de Gratz en 1905 ; en 1906, il y avait 2 femmes-médecins. Pendant les quatre années suivantes aucune candidate ne s’est présentée au doctorat. En 1911 il n’y a de nouveau qu’une femme qui reçoit le diplôme. Ce chiffre n’augmente guère jusqu’en 1924 où nous avons 12 femmes-médecins ; en 1925, il y en a 17 ; en 1927, il y en a 28 ; en 1929, il y en a 20.
Une autre Université importante d’Autriche, Innsbrück n’a délivré de diplômes aux femmes qu’en 1906 ; leur nombre est peu considérable, nous n’en voyons que trois. En 1910, il y a 4 femmes-médecins ; en 1911, nous avons 6 femmes-médecins diplômées à cette Faculté : en 1912, ce chiffre double, et nous avons 12 diplômes médicaux délivrés à des femmes. En 1913, augmentation de 3, nous avons 15 femmes-médecins. En 1914, il y en a 18. Pendant l’année de guerre 1915, ce chiffre diminue et nous n’avons que 15 femmes-médecins. En 1916, il y en a 22 ; en 1917, 37. Ce chiffre reste quelques années presque stationnaire pour doubler en 1920 où nous avons alors 64 femmes-médecins. Ce chiffre subit quelques oscillations pour s’élever en. 1927 à 151 femmes-médecins. En 1928, nous avons 147 doctoresses. (Communication au Ministère de l’Instruction publique a’Autnche, envoyée par M. le ministre Bader.)
seule Faculté de Budapest (1902) (1). Le nombre des étudiantes s’accroît régulièrement jusqu’en 1914.
Pendant la grande guerre en Hongrie conformément à la communication de la chancellerie d’Etat d’Autriche, Mme Legrady était chef d’un hôpital à Budapest ; Mme Rosner Osvat et Mme Steiner travaillaient dans le service chirurgical, l’une à Budapest, l’autre à Kolozsvar. Toutes les trois sont mortes, victimes de la guerre.