‹ Les femmes et le progrès des sciences médicalesChapitre 4 sur 37 · LA MÉDECINE LAÏQUE DANS U ANTIQUITÉ FEMMES-MÉDECINS · texte numérisé non relu

LA MÉDECINE LAÏQUE DANS U ANTIQUITÉ FEMMES-MÉDECINS

Femmes versées dans les connaissances médicales; herbes magiques. — Les

Pythagoriciennes. — La médecine et les femmes dans Pline. •— Médicæ de

Galien. — Femmes médecins écrivains : Cléopâtre, Aspasie, Métrodora. —

La médecine et les femmes à Rome : Victoria, Léoparda, etc., etc. —

Les femmes chrétiennes et la médecine : sainte Nicércda, Théodosia, Fabiola.

Chez les primitifs, indépendamment des cérémonies magiques, le guérisseur ou la guérisseuse va dans les bois cueillir les plantes médicinales. De même, chez les peuples historiques. Nous avons vu déjà, en Chaldée, l’Ashou médecin, à côté du prêtre-magicien. Chez les Hébreux, outre le roi Salomon qui joua dans la magie un rôle important, il y eut des médecins, «rophé», au temps des prophètes. Aux Indes, nous avons déjà parlé des prêtres-magiciens de l’époque védique. L’époque brahmanique est caractérisée, selon Neuburger (1), par l’existence d’un corps médical tout à fait distinct des prêtres et qui jouissait d’une grande considération (voir chap, xxv).

L’histoire sait peu de choses de la très ancienne Grèce, sur laquelle nous n’avons que les renseignements d’Homère. U Iliade mentionne déjà des médecins laïques, par exemple Machaon, si estimé de toute l’armée, que les chefs s’alarment à la nouvelle de sa blessure et se hâtent de le mettre à l’abri du danger (2). Néanmoins, la croyance à la magie était fortement enracinée. Au xxx e chaïit de VOdyssée, quand Ulysse est blessé à la chasse, les fils d’Autolycus pansent la plaie et arrêtent l’écoulement du sang par une incantation (3).

Les légendes grecques parlent de femmes versées dans les connaissances médicales : chaque mère de famille, comme chez les Kamtschadales, faisait provision de plantes médicinales pour soigner les guerriers et préparer les breuvages. Ces connaissances se transmettaient par tradition. Déjà, dans VIliade, la blonde Agamède, fille d’Augias et femme du vaillant Moulios con-

(1) Neuburger : op. cit., p. 70.

(2) Iliade, XI, 512-518.

(3) Odyssée, XIX, 457-509.

LIPINSKA

naissait « autant de remèdes qu’en produit la vaste terre (1) ».

C’est grâce à un breuvage magique que l’enchanteresse Circé transforme en animaux les compagnons d’Ulysse ; et si Mercure n’était descendu du ciel, le mal aurait été sans remède. Mais le dieu remet au héros désespéré une herbe dont le pouvoir a contraint Circé à. défaire elle-même son ouvrage.

Un autre' passage nous montre Télémaque et Pisistrate arrivant à Argos. Us sont'chaleureusement accueillis par le roi Ménélas qui célèbre les noces de son fils. Au hasard des propos, le mot « Troie » vient à être prononcé. Aussitôt les fronts s’assombrissent j et dans le silence lourd de pensées funèbres le jeune Télémaque évoque l’image de son père disparu. Mais la divine Hélène est là. En maîtresse de maison avisée elle sait faire revenir le sourire sur les lèvres de ses.convives. Elle mêle au vin un breuvage merveilleux qui leur verse l’oubli des maux. Elle tient ce remède magique de Polydamna l’Egyptienne, l’épouse de Thon. Car - cette femme connaissait les plantes qui poussent en si grand nombre sur les bords fertiles du Nil et donnent les breuvages aux effets salutaires du funestes (2).

Parmi les personnages légendaires Médée possédait aussi la science des herbes magiques ; elle aurait la première préconisé l’usage médical des bains. On prétendait qu’Angitia ouAngerona, fille d’un roi de Golchide, aurait signalé les propriétés de certaines plantes vénéneuses employées depuis lors en médecine. Peut-être d’ailleurs s’agit-il de la même enchanteresse sous deux noms différents. Œnone, au temps de la guerre de Troie pratiquait l’art de la vaticination et connaissait la valeur thérapeutique, d’un grand nombre de plantes, au dire de Photius, qui nous a transmis le sommaire de ses ouvrages. Mais laissons la légende pour l’histoire.

Vers la V e Olympiade, quelques écoles philosophiques commencèrent à enlever le monopole de la médecine aux prêtres d’Esculape ; Pythagore joua un grand rôle dans cette évolution. Voyageur intrépide, il s’en va dans sa jeunesse rechercher les secrets des antiques civilisations. Riche d’expérience, il vient se fixer à Crotone et s’y révèle homme d’Etat. Philosophe, il fonde un ordre de caractère presque religieux. Enfin il s’est acquis dans les sciences d’impérissables titres de gloire. Géomètre de valeur, fondateur de l’arithmétique et de l’acoustique, il eut encore l’honneur d’être le premier représentant en Grèce de la médecine à tendance scientifique. « Son grand mérite fut

(1) Iliade, XI, 740-741.

(2) Odyssée, IV, 219-221 : 227-230.

de rapporter toujours l’origine de la vie à des germes ou semences, se refusant à la faire naître de matières en décomposition (rudiment de la doctrine pastorienne). Il distingua nettement l’intelligence de la sensibilité, préparant ainsi la voie à la localisation de l’intelligence dans le cerveau (1). » Sa thérapeutique comprenait l’usage des plantes et la diète. En outre, connaissant l’action calmante de la musique, il préconisait des chants tristes ou gais selon le moral des malades. Son caractère aussi bien que l’étendue de ses connaissances lui valurent la vénération de ses disciples:

Ce qui nous intéresse tout particulièrement, c’est la présence de pythagoriciennes dans son école.

Remarquons que les Doriens ont toujours traité la femme en égale, héritant ainsi d’une belle tradition de la Grèce homérique. Or, ce furent précisément des colonies doriennes qui transformèrent P Italie méridionale en un lumineux foyer de culture hellénique. Les deux sexes prirent part à ce rapide essor intellectuel. Dans le dernier chapitre du livre de Jamblique intitulé De Pythagorica vita, sont cités des noms de seize pythagoriciennes notoires, parmi lesquelles Théano, épouse et brillante élève de Pythagore. D’après Didyme, dont Clément d’Alexandrie cite un livre perdu (2) elle fut la première femme qui s’adonnât à la philosophie et composât des poèmes. La médecine était au nombre de ses connaissances, et peut-être s’occupait-elle spécialement des maladies des femmes, car Censorinus (3) nous a transmis le souvenir d’une dispute entre elle et Euryphon sur la question de savoir si un enfant de sept mois est viable. Elle soutenait l’affirmative avec Empédocle, contre Euryphon, qui le niait absolument. Dans le commentaire de Ritterhans faisant suite à l’ouvrage de Jamblique se trouve un passage de Stobée mentionnant un livre Sur la piété écrit en dorien par Théano. Enfin, on lui attribue quatre lettres au philosophe Rhodopès, dont la dernière n’est certainement pas d’une contemporaine de Pythagore, car il y est fait allusion au Parménide de Platon (4).

Après la mort de Pythagore, l’école continua à briller d’un vif éclat. Les disciples, sous le nom de périodeutes, parcoururent le pays, enseignant la doctrine du maître et soignant les malades. Chose curieuse, on a signalé, en plein xix e siècle, les derniers vestiges de cette institution. A. Rertrand a retrouvé, en 1858, dans une vallée du Pinde, le Zagori, cinq ou six villages où l’on

(1) Neuburger : op. cit., p. 154.

(2) Stromates, I, p. 133.

(3) De die natali. Petropoli, 1889.

(4) Œuvres de Platon, traduction Cousin.

naît médecin ou chirurgien ; la vie se passe à pérégriner et l’on revient mourir au pays natal (1).

Ce ne fut qu’un siècle après la mort de Pythagore que naquit le plus grand médecin grec : Hippocrate. Il nous parle à plusieurs reprises des sages-femmes. La sage-femme grecque, mdia\ jouissait d’une grande considération. Socrate, pour définir sa méthode, disait qu’il accouchait les esprits, par allusion à la profession de sa mère. Dans le Théétête, Platon lui prête ce langage : « Elles [les sages-femmes] peuvent même par des remèdes et des enchantements éveiller les douleurs de l’enfantement, ou les adoucir, délivrer les femmes qui ont de la peine à accoucher, ou bien faciliter l’avortement, quand la femme y est décidée. »

Outre le mot « maïa » on trouve dans les écrits hippocratiques des termes qui désignent clairement les fonctions spéciales des sages-femmes (coupeuses de nombril, celle qui emporte l’enfant, etc.). Toutefois à côté dé ces expressions populaires, il en est d’autres qui font allusion à des connaissances médicales plus étendues, et équivalent à « femmes-médecins ». Nous en pouvons inférer qu’à l’époque d’Hippocrate, on distinguait deux catégories de femmes pratiquant la médecine ; les^unes, sages-femmes ordinaires, les autres, traitant toutes les maladies (2). Pline est le premier auteur qui cite des femmes-médecins. C’est Olympia s la Thébaine, auteur de prescriptions concernant les maladies des femmes : par exemple la mauve mélangée à de la graisse d’oie aurait des propriétés abortives (3). Une recette purgative lui est attribuée (4) ainsi qu’un remède contre la stérilité (5). Puis Salpé, qualifiée d’« obstetrix », sage-femme (6) à laquelle on doit, outré des prescriptions d’hygiène féminine (7), un stimulant (8), un onguent pour les yeux (9), ainsi qu’un singulier procédé pour empêcher les chiens d’aboyer (10). Un peu plus loin, elle est mentionnée avec une certaine Laïs, à propos d’un remède contre la morsure des chiens enragés, remède qui servirait également contre les fièvres tierces et quartes (11).

Nous retrouvons cette Laïs associée à Eléphantis, à propos d’un médicament abortif (12). Enfin Sotira, que Pline qualifie

(1) D r H. Grasset : La médecine et les médecins, p. 2.

(2) Haeser : Geschichte der Medicin, p. 97. 1887.

(3) Pline : Histoire naturelle . trad. Littré, XX, 21, 226

(4) Pline : op. cil, XXVIII, 19, 246.

(5) Pline : op. cil, XXVIII, 19, 253.

(6) Pline : op. cil, XXXII, 10, 135.

(7) Pline : op. cil, XXVIII, 19, 367.

(8) Pline : op. cil, XXVIII, 4, 38.

(9) Pline : op. cil, XXVIII, 4, 66.

(10) Pline : op. cil,- XXXII, 10, 140.

(11) Pline : op. cit., XXVIII, 4. 82.

(12) Pline : op. cit., XXVIII, 81.

de sage-femme au chapitre xxvm (1), serait peut-être l’auteur d’un manuscrit intitulé Gynæcia qui se trouve à la bibliothèque de Florence. Toutes semblent avoir été des sages-femmes doublées de guérisseuses, puisqu’elles s’occupaient des maladiesde tout l’organisme. Mais Pline n’est- qu’un compilateur sans critique dont la crédulité était grande ; aussi ses renseignements sont-ils sujets à caution.

Galien nous introduit dans un monde bien différent ; il nous révèle toute une série de femmes qui méritent sérieusement le titre de « femmes-médecin », et ne leur ménage pas les éloges. Il cite même quelques fragments de leurs œuvres. Au premier livre du Traité selon les lieux il mentionne Elephantis à propos du traitement de l’alopécie (2). Il emprunte d’utiles prescriptions à Samithra (3) et à Xanitra (4). Eugérasie lui fournit un remède contre l’hypertrophie de la ; rate (5), et Antiochis deux formules de cataplasmes émollients (6). S’agit-il d’Antiochis de Tlos qui se vit élever une statue par le sénat et le peuple de cette ville, en hommage à son expérience médicale ? C’est bien probable car l’inscription gravée sur le socle de la statue remonte au II e siècle de notre ère, c’est-à-dire précisément à l’époque de Galien. Les monuments épigraphiques nous font connaître d’autres femmes qui pratiquaient la médecine. Au cimetière de Corycos, à Athènes, des épitaphes portent le mot «catriné» (femme-médecin). Elles sont un peu postérieures, car il s’agit de tombes chrétiennes.

Il y eut des femmes qui se distinguèrent dans la littérature médicale. Une certaine Origénie est mentionnée trois fois par Galien ; la première fois à propos d’un remède contre les suppurations (7) ; le. second passage concerne les vomissements de sang (8). Quant au troisième, qui se rapporte à la diarrhée (9) , il permet de présumer qu’il existait des œuvres médicales d’Origénie. Cela est certain pour Cléopâtre dont Galien cite plusieurs fois le traité Sur Vornement du corps. De si nombreux emprunts prouvent l’autorité dont jouissait ce livre dans l’antiquité. Il n’èst pas facile de préciser quand vivait son auteur. On peut admettre avec le Dictionnary of Greck and Roman Biography and Mylhology (art. Cléopâtre ), que Cléopâtre vivait

(2) Edition Kühn, t. XII, p. 416.

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