XII
au I er siècle de notre ère. Plus tard, elle a été identifiée avec la célèbre reine d’Egypte. Mais il s’agit certainement d’une confusion, car les auteurs anciens (Aétius, Paul d’Egine) et Galien le premier n’auraient pas manqué de signaler son rang social.
Au Moyen-Age, une légende se forma ; on ne connut plus alors qu’une seule Cléopâtre, à laquelle on attribua de nombreux écrits. Déjà l’écrivain arabe Ibn Wahs Ohijjah signale un livre sur les poisons composé par la « reine » Cléopâtre. La bibliothèque du couvent du Mont-Cassin contient un Anlidolum Cleo pair æ ad Theodoleu{\). Cette même dédicace sous la forme latinisée, ad Deodatam, se retrouve en tête d’un traité sur les maladies des femmes dont le manuscrit latin est à la Bibliothèque Nationale de Paris. Le copiste parle aussi de la « reine » Cléopâtre ; c’est à l’intention de sa fdle qu’il aurait traduit le texte grec, non sans difficulté. M. Giacosa (2) commente un manuscrit de Turin en ces termes : « C’est le prologue du traité bien connu de Cléopâtre sur les maladies des femmes, qui commence avec le chapitre ‘. Signa humorosæ malricis. Le manuscrit de la Bibliothèque Angelica de Rome contient le même traité. » Nous le retrouvons enfin avec une disposition différente dans les Harmonia gynæciorum parues à Bâle en 1566. L’humaniste Gesner avait commenté Moschion et à sa suite ce fragment dont l’auteur lui était inconnu ; devant s’absenter, il chargea de l’édition son ami le docteur Wolff. M. Paul Meyer qui a collectionné un grand nombre de manuscrits médicaux français croit que le nom de Cléopâtre est imaginaire (3), parce que le même ouvrage se retrouve ailleurs. Mais la tradition doit être fort ancienne, car le texte de Trotula qui figure dans le même manuscrit de Paris (4) cite Cléopâtre avec les écrits hippocratiques. Enfin on attribuait encore à Cléopâtre un Traité des Poids et mesures qui a paru dans Certaines éditions de Galien et se trouve aussi dans un manuscrit de Florence. Wolff, qui au xvm e siècle recueillit les écrits en prose, des femmes grecques (5) n’est pas mieux informé et cite la reine d’Egypte.
Quatre siècles après Galien, Crétuis, médecin de l’empereur de Byzance, a cité dans son ouvrage Tetrabiblion plusieurs fragments d’une certaine Aspasie. Ce ne peut être la célèbre compagne de Périclès. Un examen attentif de ces textes permet de conclure avec Haller que leur auteur vivait aux premiers siècles de l’ère
(1) Renzi : Storia délia Schola Salernitana, I, 42. Naples, 1852.
(>.) I primi traltati salernilani, p. 378.
(3) Romania, XXXII, p. 87.
(4) Latin n° 7056.
(5) Mulierum Græcarum quæ oratione prosa usa surit. Gottinger., 1739.
chrétienne. Quelques-uns de ces fragments traitent de l’utérus ; d’autres exposent les soins à prendre après l’expulsion du foetus, d’autres enfin se rapportent à l’hygiène de la grossesse, et décrivent les précautions dont on doit entourer les femmes enceintes : «Il faut préserver les femmes enceintes de la peur, de la tristesse et de toute perturbation mentale. De même il faut leur défendre le voyage en char, les exercices violents... ; il ne faut pas leur permettre non plus de soulever de lourds fardeaux, ni de sauter, ni de s’asseoir sur des sièges durs. Elles doivent prendre une quantité modérée d’aliments faciles à digérer, se servir de litières, marcher lentement, se faire pratiquer de légères frictions ; et parmi les occupations, choisir surtout l’apprêtage des laines. »
L’importance des fragments d’Aspasie a été confirmée par M. Herrgott, professeur d’obstétrique à la faculté de Nancy.
Ce savant constate qu’on y trouve pour la première fois le précepte de faire la version podalique dans une présentation céphalique, quand la partie engagée ne peut avancer. Cette pratique sera conservée jusqu’à l’invention du forceps.
Enfin il existe à Florence un manuscrit dont l’auteur est une femme, Métrodora. Selon Bandinius (1) ce manuscrit est le seul qui existe ; il consiste en 263 feuillets de parchemin. Il est intitulé : Extraits des Œuvres de Métrodora concernant les maladies des femmes... et contient 108 chapitres, dont quelques-uns avec des subdivisions. Il y est question non seulement des maladies de l’utérus, mais aussi de celles de l’estomac et des seins.
Quant à l’époque à laquelle vécut l’auteur, il est très difficile de la fixer, car jusqu’à présent on n’a pu trouver aucune indication à ce sujet.
La Grèce a civilisé Rome, comme nous le savons, et l’influence grecque s’est fait sentir jusqu’au Moyen-Age dans tous les.domaines de la pensée. C’est en 219 avant J.-C. qu’arriva à Rome le premier médecin grec, Archagatos. Il fut suivi d’une foule de praticiens et de femmes-médecins grecs, lorsque César octroya le titre de citoyen romain à tous ceux qui exerçaient la médecine et les arts libéraux. Le premier auteur qui mentionne à Rome des femmes s’occupant de médecine est Scribonius Largus (2) ; il obtint à prix d’argent, d’une bonne femme d’Afrique, la formule d’un médicament qui se montra efficace contre l’épilepsie. Une digne matrone lui en fournit une autre contre les coliques ; ni l’une ni l’autre, d’ailleurs, n’est désignée par l’expression
(1) Catalogus codicum græcorum biliothecæ Laurentianæ, t III, p 145. Florence, 1770.
(2) Compositio 16, f e 2.
« medica ». Ce devait donc être des guérisseuses. Car les Latins distinguaient entre l’« ornatrix » (femme chargée des soins du corps), l’« obstetrix » (sage-femme),, et la « medica » (femmemédecin). Ce dernier terme est attesté aussi bien par la littérature que par les monuments épigraphiques. Dans une épigramme pleine de verve Martial (1) dit : « Protinus accedunt medici, medicæque recedunt. » (Les médecins arrivent et les femmes-médecins partent.)
Apulée (2) met cette plainte dans la bouche d’une sœur de Psyché, appelée à soigner son mari : « Nec uxoris officiosam faciem, sed medicæ laboriosam personam sustinens. »
Quant aux inscriptions, elles distinguent nettement entre l’obstetrix et la medica. L’une d’elles qualifie même une femme de « clinica (3) », on y a vu un degré supérieur dans la hiérarchie médicale, ce qui est discutable, car dans le grand dictionnaire de Freund, ce sens a disparu des nouvelles éditions.
Les épitaphes funéraires abondent (4). Nous n’en retiendrons que deux. La première :
Dans la vigne d’Amendola on découvrit, en 1820, une table en marbre qui se trouve maintenant au musée de Berlin.
DEAE SANCTAE MEAE PRIMILLAE. MEDICAE L. VIBI MELITONIS. F YIXIT ANNIS XXXXIIII EXEIS. CVM. L. COCCEIO APTHORO. XXX. SINE QVERELLA FECIT APTHORVS. CONIVG OPTIMAE. CASTAE ET SIBI (5)
« A ma divine et sainte Primilla, médica. Elle a vécu 44 ans dont 30 ans sans aucun désaccord avec L. Côccéius Apthorus. Apthorus éleva ce monument à sa meilleure et chaste épouse et à lui-même. »
La seconde : Au Vatican se trouve une table en marbre portant l’inscription :
(1) De Lèdà, 1. il, ep. 71, p. 517. Paris, 1842.
(2) Métamorphose V.
188° NCET : DoCUments pour l ’ histoire de la Médecine à Lyon, p 7-8. Pa-
(4) Geüter : Corpus ihscriptionum. Amsterdam, 1706.
(5) Hertzen et Rossi : Inscriptiones urbis Romae Latinae . p. 1065, n 1 2 3 4 5 758. Berlin,-1882. .
YALERIAE BERECVNDAE. IA TROMEAE REGIONIS SVAE PRIMAE. AV. A VN.
M. VIII. D. XXVII. VALERIA BITALIS F IL IA. MAT RI. DVLCISSIMAE ET P. GELLIVS. BITALIS CONIVGI SANCTISSIMAE (1)
« A Valeria Verecunda, iatromaia première de son pays, la meilleure mère et l’épouse la plus sainte, ont élevé ce monument, son époux P. Gellius Vitalis et sa fille Valéria. »
La seconde porte le mot « iatromaia » au lieu de «medicæ» (2).
Il est hors de doute que ces inscriptions constituent des témoignages irréfutables en faveur de l’existence de femmes-médecins. Elles étaient fort estimées de leurs collègues. Théodore Priscianus, aussi connu sous le nom d’Octavius Horatianus, dédie son troisième livre sur les maladies des femmes (3), à une de ses collègues Victoria, dans ces termes :
« Je pense que tu as compris aussi bien que moi, Victoria, les doux services que peut rendre mon art et toute l’efficacité
de mon ouvrage. Et moi, je t’assisterai de ma science, toi
que ton sexe accueille d’un sourire pour te révéler ses secrets intimes, mets en pratique avec zèle et confiance les préceptes de mon traité. »
Plus loin au chapitre y, De conceptione, il s’adresse à elle de nouveau :
« Certaines femmes, lorsqu’elles vont donner le jour à l’enfant longtemps désiré, font appel aux femmes-médecins dont l’habileté est révélée par un accouchement heureux. Tu sais, Victoria, combien c’est nécessaire dans notre profession, toi qui, grâce à tes travaux assidus, possèdes une grande expérience de ces choses. Tu sais combien de gloire et combien de reconnaissance acquiert la femme-médecin qui réussit un accouchement difficile. Bien que tu n’ignores pas les méthodes pour faciliter la conception, j’ai cependant disposé à ton intention les préceptes qui se rapportent au traitement. »
Dans le livre suivant publié avec cet ouvrage, mais qui n’est pas de la main de Priscianus, nous trouvons mentionnée une autre femme-médecin, Léoparda, à propos de l’hydropisie (4).
Le christianisme primitif en encourageant l’assistance aux
(1) Hertzen et Rossi : on. cil., p. 1245, n" 9.477.
(2) Pour les autres, voir : Histoire des femmes-medecins, par M. Lipinska. Paris, 1890. .
(3) Argentonati, 1532.
(4) Edit. Teubner, p. 373.
malades =a offert un vaste, champ d’activité à ses ferventes prosélytes. Le poète Ausone évoque la mémoire de sa tante en ces termes :
« Toi qui pratiquas les arts médicaux comme un homme...»
D’après Carptzovius (1), Theodosia, la mère de saint Procope, martyr, exerçait la médecine et la chirurgie à Rome avec le plus grand succès. Vers 312 elle fut exécutée lors de la persécution de Dioclétien et mourut courageusement avec douze autres femmes.
Le même auteur nous parle d’une sainte Nicérate qui vivait sous Arcadius, à Constantinople, et était aussi célèbre par son habileté médicale que par sa piété et sa libéralité envers les pauvres. C’est elle qui aurait guéri saint Jean Chrysostome de la maladie d’estomac dont il souffrait. Ce saint parle d’elle dans la vi e lettre à Olympias.
Enfin c’est à une femme « Fabiola », qu’on doit la fondation du premier hôpital en Italie (380 après J.-C.). Nous possédons sur elle un touchant témoignage : la lettre qu’Hiéronyme écrivit en apprenant sa mort à son ami Oceanus (2). Cette longue lettre toute frémissante d’émotion nous dépeint l’activité de cette femme charitable.
« Combien de fois n’a-t-elle pas transporté sur ses propres épaules les malades atteints de la jaunisse ou d’autres maladies contagieuses ? Combien de plaies purulentes n’a-t-elle pas lavées, dont le seul aspect .répugnait aux autres ? Elle préparait les aliments de sa propre main ; à des cadavres vivants, elle versait des. boissons rafraîchissantes... »
C’est à juste titre qu’on la surnomma « la consolation des malades ». Elle est morte vers 400.
(1) De medicis ab Eccle&ïa pro sanctis habitis, p. 28, 1709. .
(2) Epist. 77 dans la collection des Patres Latini, vol. XXII n 694. Paris, 1 /53.