L’ITALIE DU MOYEN-AGE
Les femmes médecins salernitaines : Trotula. Ses œuvres. — Edit de Sixte IV à Rome. — Femmes-médecins à Naples, à Florence, dans le Piémont, dans la république de Venise, à Padoue et Pologne.
Salerne est le véritable trait d’union, reliant l’Antiquité au Moyen-Age. Grâce à sa position géographique protégée des monts abrupts et baignée par le fleuve Sélé, elle pouvait défier les attaques de l’ennemi. L’époque de sa fondation remonte à l’antiquité la plus reculée, et déjà aux temps des Romains, elle était célèbre. Comme toutes les villes considérables d’alors, elle possédait une école de médecine. Sous la domination lombarde, c’était une cité prospère et intellectuelle. Devenue propriété des princes de Bénévent, puis indépendante, elle atteignit son apogée avec Robert Guiscard.
Les bénédictins concoururent aussi à son développement. Ils y fondèrent un couvent vers la fin du vn e siècle, y bâtirent plus tard des hôpitaux et des hospices, et contribuèrent ainsi à l’éclat de l’école. Du X e au xn e siècle, cette école fameuse compta un grand nombre de savants. L’empereur Frédéric II. roi de Sicile, défendit à toute personne d’exercer la médecine si elle n’était pas de naissance libre, âgée de vingt ans, et pourvue du diplôme de cette école. Le candidat devait avoir étudié la logique pendant trois ans, la médecine pendant cinq ans ; il devait pouvoir expliquer Galien, le premier livre d’Avicenne et un passage des Aphorismes d’Hippocrate. Il devait avoir fait des études médicales pratiques sous la direction d’un professeur (1).
La cité était l’héritière des traditions de l’antiquité et Salerne compta un grand nombre de doctoresses. Bernard nous apprend qu’elles savaient mettre à profit leurs connaissances botaniques
(1) Nuovà Enciclopedia Italiana, art. Salernitana scuola.
pour se livrer à des farces inofïensives ; par exemple, après avoir saupoudré des roses avec de l’euphorbe, elles les faisaient respirer aux jeunes gens qui ne manquaient pas d’éternuer de façon déplorable, aux grands applaudissements de ces charmantes espiègles. Cette vivacité d’esprit bien méridionale ne nuisait pas à leurs connaissances. Quand, en 1059, le savant Rodolphe Malacorona vint visiter la ville, il ne rencontra pour lui tenir tête qu’une docte matrone (1).
Quelle était cette savante matrone, cette doctoresse fameuse dont la renommée égalait celle d’un tel savant ? Probablement la célèbre Trotula, qu’une antique tradition rattache à la noble famille de Ruggiero. Elle aurait été l’épouse de Jean Platearius, médecin et écrivain célèbre. On peut fixer l’époque où elle vécut, au xi e siècle. Nous avons des fragments signés d’elle dans un manuscrit de Breslau, collection d’extraits pris dans les leçons professées à Salerne à cette époque. La mention de Vital est une confirmation de plus. Un compilateur nous raconte même un incident de sa vie professionnelle. Dans le chapitre qui traite «de la ventosité de l’utérus », il parle d’une malade, qui en souffrait beaucoup. La gravité de sa maladie la poussa à appeler la praticienne distinguée Trotula ; celle-ci intéressée fortement par la rareté du cas fit transporter la femme chez elle, et l’ayant mieux examinée, reconnut la cause de sa maladie, une hernie. Après quoi, elle la guérit par des bains et d’autres médicaments. Le livre de Trotula De passionibus mulierum, a été imprimé plusieurs fois. Ses meilleures éditions portent deux titres : Trolulæ curandarum æriludinum mulierum ante, in et post partum , liberunicus ; vient ensuite un prologue sur la nature de l’homme et de la femme et une explication : comment l’auteur, pris de pitié pour les pauvres femmes, s’est consacrée à l’étude de leurs maladies. Suit le deuxième titre « Trolulæ de mulierum passionibus ante, in et post partum , cum reliquis partuis item intervenienlibus liber expérimentalis mirificus. » (Livre merveilleux et basé sur l’expérience de Trotula dans les maladies avant, pendant et après l’accouchement avec tout ce qui le concerne.) Les chapitres qui suivent se présentent sous le même aspect que ceux des livres salernitains de l’époque. On y voit cités Galien, Hippocrate, Paul d’Egine, Cophon l’ancien, un certain médecin « in regione Franciæ », et des femmes salernitaines.
Les chapitres sur les polypes utérins et sur le choix de la nourrice sont remarquables. En 1882, M. Iïerrgott a revendiqué pour Trotula la priorité de l’opération de la périnéorraphie, décrite dans les termes suivants :
(1) Orderici Vitalis : Ecclesiastic. Hist., libri très, ex histor., etc... Edit. Duchesne, p. 477.
Il arrive que, pendant l’accouchement, les parties du corps qui séparent l’anus de la vulve se déchirent, de sorte que l’un et l’autre font un ; ce qui occasionne la procidence de l’utérus et son induration. Dans ce cas, nous mettons doucement ce dernier en place et ensuite nous réunissons les chairs rompues par trois ou quatre sutures avec le fil de soie. Céla fait, nous recouvrons la plaie d’un pansement. »
Voilà un procédé de suture immédiate. Un autre passage pris dans le même chapitre, « De ce qui arrive souvent aux femmes après l’accouchement», montre comme il faut soutenir le périnée pour éviter la rupture. Le meilleur accoucheur de nos jours n’aurait rien à changer à ces conseils.
« Pour éviter ce danger, il faut procéder ainsi au moment de l’accouchement : on préparera un drap, puis on le pliera et on l’appliquera, au niveau de l’anus. Toutes les fois que la parturiente fera un effort, on appuyera fortement le drap sur l’anus pour qu’aucune solution de continuité ne se produise. »
En général, l’analyse complète des œuvres de Trotula, présente de grandes difficultés. Les éditions qui en ont été faites sont anciennes, les titres sont des résumés dus à l’éditeur. La question se complique encore si l’on examine les manuscrits. Us sont nombreux et présentent entre eux des divergences notables. Le manuscrit de Breslau, au dire de Henschel, distingue même deux auteurs : Trota et Trotula. Mais il peut s’agir d’une erreur d’interprétation, en raison surtout des abréviations que se permettaient les copistes et qui sont souvent à peine indiquées. Quelquefois, le copiste a corrigé de son propre chef un passage qu’il n’a pas compris. Tel est le cas pour la prétendue opération de la taille, ainsi que Malgaigne l’a montré (1). Il existe encore d’autres manuscrits de Trotula en Allemagne à Leipzig, en Italie à Florence ; mais la France en est particulièrement riche. Tous les manuscrits de la Bibliothèque Nationale de Paris débutent par un avant-propos qui s’apparente à celui de l’édition déjà analysée ; mais dans le manuscrit le plus ancien datant du xm e siècle, l’auteur en indiquant ses sources, cite le traité des maladies des femmes attribué à Cléopâtre, comme nous l’avons vu dans le précédent chapitre, tandis que les manuscrits des xiv e et xv e siècles ne mentionnent que les livres « hippocratiques ». Ils ne comptent en général que vingt-trois chapitres, alors que le plus ancien (2) en a quarante-trois. Parmi ces chapitres supplémentaires quelques-uns traitent des organes génitaux de l’homme.
(1) Introduction aux œuvres d’Ambroise Paré, t. I de l’édition des Œuvres, p. XXVIII. Paris, 1860.
(2) Latin, n° 7056.
Dès cette époque, il existait donc deux versions différentes des textes de Trotula. A la suite du premier ouvrage figure presque partout un recueil de recettes pour les soins du corps, intitulé Trotula minor. Quant au ' traité « sur les animaux sauvages » qu’Antoine Mazza (1) attribue à Trotula, on n’en trouve aucune trace dans les manuscrits français. Le musée britannique possède une traduction française du xv e siècle du traité sur les maladies des femmes. A ce propos, M. Paul Meyer dont nous avons déjà signalé les études sur les manuscrits médicaux français, fait la remarque suivante : Il existe toute une littérature médicale intéressante, mais on ne pourra pas l’approfondir tant qu’on n’aura pas fait une édition critique des traités de Trotula (2). Cela suffirait à démontrer l’autorité de notre auteur ; elle fut vite reconnue,' ? car Pierre l’Espagnol dans son Thésaurus pauperum (vers 1300) cite cinq fois Trotula au seul chapitre sur l’hystérie. Les poètes eux-mêmes nous entretiennent de la renommée dont jouissait Trotula, ce qui est rare, certes, dans les annales de la médecine ! C’est une jolie scène que nous dépeint Ruteboeuf, un des plus grands poètes de l’ancienne France (xm e siècle). En ce temps-là, la foule était souvent attirée par des « herbiers », marchands de simples, qui, campés dans les carrefours et sur les places publiques, débitaient devant une table couverte d’un tapis bariolé, à grand renfort de hâbleries, des « médicaments admirables ». Dans le Diz de l’Erberie, l’herboriste en plein vent fait son boniment :
« Belles gens, je ne suis pas de ces pauvres prêcheurs, ni de ces pauvres herbiers qui portent boîtes et sachets et étendent un tapis, mais je suis à une dame qui a nom Trotte de Salerne, qui fait couvre-chef de ses oreilles, et les sourcils lui pendent en chaînes d’argent par-dessus les épaules.
« Et sachez que c’est la plus savante dame qui soit dans les quatre parties du monde. »
D’autres doctoresses de l’école de Salerne parvinrent également à la célébrité. Contentons-nous de citer : Abella, qui écrivit sur la « bile noire » ; Mercuriade, qui s’occupait de chirurgie, et écrivit sur les onguents et la pestilence ; Rebecca Guarna, prise à tort par certains auteurs pour une Juive ; Françoise de Romana, dont nous possédons le diplôme de docteur (1321) (3). Certaines d’entre elles, après avoir terminé leurs études à Sa-, lerne, allèrent s’établir ailleurs ; ainsi Tiraquellus nous donne le nom de Marguerite, qui se fit à Naples une grande réputation par son habileté. Elle obtint une autorisation du roi Ladislas
(1) Historia re : Salernit. Naples, 1861.
(2) Romania XLIV, p. 166. ;
(3) Archives royales napolitaines, 1321-11.
(mort en 1414) pour exercer cet art, et même elle soigna le roi. Une autre élève de Saleme l’y avait précédée : Constance Calenda qui, après avoir travaillé avec son père, professeur à Saleme, obtint à Naples les honneurs du doctorat médical (xv e siècle). Des chirurgiennes pratiquaient déjà dans cette ville : Thomasia de Matteo, de Castro Isiae, et Maria Incamata, à laquelle on conféra le privilège d’exercer la chirugie « où elle s’est montrée particulièrement habile ».
A cette époque d’autres écoles comptèrent des femmes parmi leurs élèves. Car auxxiv e et xv e siècles, plusieurs villes italiennes atteignirent un très haut degré de civilisation : Pise, Florence, Gênes, Venise et les villes de la Lombardie.
Dès le commencement du xin e siècle, le mouvement de l’émancipation italienne s’était précipité avec une extraordinaire rapidité. Après une lutte formidable, les républiques venaient de forcer l’empire germanique à les reconnaître (Paix de Constance, 1183). De toutes parts, dans le premier élan d’une indépendance vaillamment conquise, les villes confédérées ou rivales se livrèrent à leurs diverses activités : laïques oü religieuses, commerciales ou scientifiques. La papauté, leur alliée, favorisait énergiquement cette coalition politique, en la fortifiant d’une puissante exaltation religieuse. Et la langue, déjà à moitié formée à la cour de Frédéric II, devint sous la plume du grand Florentin Dante Alighieri la première des langues modernes. Les arts devinrent florissants. En même temps que le mouvement intellectuel se répand vers le Nord, la médecine comme les autres sciences est cultivée avec ardeur. Les femmes suivent le mouvement avec zèle. A Rome, un édit du pape Sixte IV (1474-1484) confirme une loi du collège des médecins de Rome : « Aucun homme, aucune femme, chrétien ou juif, s’il n’est pas maître ou licencié en médecine ne devra traiter le corps humain, soit en médecine, soit en chirurgie (1). » Ce qui revient à dire clairement qu’une femme pouvait y exercer, si elle était diplômée.
A Florence, les statuts de la corporation des médecins, apothicaires et merciers (1313-1316) prescrivent que nul ne pourra y exercer médecine « sans avoir passé un examen ». Et si quelque médecin ignorant ou incapable, soit homme, soit femme, est trouvé dans la ville ou dans le comté, il sera puni. « Défense est faite à tout apothicaire, soit homme, soit femme, d’offrir à un tel médecin l’usage de sa boutique, de traiter avec lui quelque affaire que ce soit, et de l’assister de n’importe quelle manière. » Le texte même de ces statuts montre que les femmes pouvaient
(1) Marini : Archiatri pontifiei, I, p. 199.
être apothicaires ou médecins à Florence. Nous pouvons citer quelques noms. Au registre des matricules de l’art médical, période de 1386 à 1408, on lit : Mæstra Antonia del mæstro Daniello ebrea medicha (maîtresse Antoinette, femme de maître Daniel, Israélite, femme-médecin). A la bibliothèque Magliolesche se trouve un recueil de recettes, manuscrit copié en 1515 pour la pharmacie de l’hôpital de Santa-Maria-Nuova, et l’on y voit notées plusieurs ordonnances de la donna Catarina, medica di casa (de l’hôpital). Dans un autre manuscrit du xv e siècle, à la même bibliothèque, on lit vers la fin : « De ceci s’est servie souvent la medica Mme Jacope qui exerçait l’année de la peste, en 1474 ».
Dans le Piémont, une ghilietta medica est nommée vers 1220 dans le statut de Pinerolo. Au xiv e siècle, une Leonetta, femme de Jean de Gorzano, est signalée à Saluces et à Turin, portant également le titre de medica. Un siècle plus tard, Marguerite Saluzzo, femme du marquis Ugolino Saluzzo, issue de la noble famille de Varambon, possédait vers 1460 une grande connaissance des plantes. Si l’on en croit Chiesa (1), Ranza (2) et Alberti (3),.' elle en préparait diverses infusions médicinales et obtenait des résultats merveilleux. Tant et si bien que lorsqu’elle traversait le pays, la foule des villages voisins accourait vers elle pour lui demander ses préparations. Elle connaissait plusieurs langues étrangères.
A Venise, assure Cecchittî, les femmes pouvaient exercer la médecine et la chirurgie. On cite Béatrice, veuve de Gherardo di Candia, célèbre au début du xiv e siècle pour les services qu’elle rendit en médecine.
Les femmes brillèrent encore dans la ville universitaire de Padoue. Selon Rhodius, un savant danois qui passa sa vie à Padoue, Adelmote, femme de Jacques Carrara, premier prince de cette ville, se distingua en médecine (131.8-1324). Rhodius eh dit : « Elle excella en la science de traiter et de guérir les maladies, comme peu de personnes à Padoue. »
Mais c’est à Bologne qu’en ces temps la science brilla du plus vif éclat. Arrêtons-nous un instant à cette Université célèbre qui compta plusieurs professeurs femmes.
Elle fut fondée, selon les uns vers la fin du xi e siècle ; selon les autres en 1158d’autres enfin, reportent son origine à Théodore II (425).
Tous ces savants, dit M. Bersohn (4) ont en partie raison. En
(1) Teatro délie donne letterate, p. 121. Mondovi, 1620 1769* P ° Sie deUe d ° nne letterùte ne 9 li stati del re di Sardegnâ, p. 74. Vercelli,
(3) Storie délie donne scienziate, p. 28. Naples, 1740
(4) Les étudiants polonais à l’université de Bologne, p. 7 Gracovie
1890 (en polonais). * F ’
effet l’Université de Bologne s’est formée par le développement graduel de l’école de 425, par l’arrivée de plus en plus nombreuse de nouveaux savants et par l’ouverture consécutive de nouvelles sections (théologique, juridique, mathématique, astronomique etmédicale). A la fin du xi e siècle, elle s’organisa définitivement.
Irnerius, l’auteur de la première renaissance juridique, lui donna des lois et une organisation ; il créa les grades de bachelier et de docteur, avec les insignes devenus traditionnels, la toque et la robe, et « admit sur le même pied les deux sexes à l’étude de la science ».
Déjà, en 1304, un document bolonais mentionne « Jacobine medica fille de feu Bartolomeo ». Moins d’un siècle plus tard, nous rencontrons une femme restée célèbre dans les annales universitaires ; c’est Dorothée Bocchi, fille de Jean, professeur de philosophie morale et de médecine pratique, de 1390 à 1436. «Dès son bas âge, dit le P. Hilarion de Coste, ayant été nourrie de belles-lettres, elle en fit tel profit, qu’elle s’acquit et mérita les marques et insignes du doctorat ; et peu après, en l’an de grâce 1436, elle eut une chaire en la même université, où elle enseigna plusieurs années avec beaucoup d’honneur et de réputation. On accourait de tous côtés, de la ville de Bologne et des pays étrangers, pour ouïr et admirer une femme faisant leçon à quantité d’hommes et leur enseignant la philosophie (1). »
S. Mazzetti (2) ajoute, d’après Cavazza (3), que Dorothée a remplacé son père. Faut-il croire que dans ce cas, elle faisait non seulement un cours de philosophie, mais aussi de médecine pratique ? C’est bien probable, et le professeur berlinois Leyden (4) est de cet avis. Le même auteur signale encore Alexandra Gigliani qui se distinguait comme étudiante à cette époque. Nous retrouverons l’Université de Bologne au xvm e siècle.
(1) Biographie des femmes célèbres.
(2) Repertorio dei professori di Bologne , p. o9. Bologne, 1848.
(3) Le scuole deïl’antico studio bolognèse, p. 16. Milan, 1896.
(4) Deutsche Rundschau, l. XIX, année 1879, avril-juin, p. 143-144.
LIPINSKA