‹ Les femmes et le progrès des sciences médicalesChapitre 8 sur 37 · VII · texte numérisé non relu

VII

(3) César : De bello gallico, I, 50.

(4) Weinhold : op. cit., p. 63.

(5) Hromundcrsaga, VII, VIII, cité par Weinhold.

(6) Olafsaga, cité par Weinhold.

En leur pratique chirurgicale, les femmes des sagas se montraient très douces et très compatissantes. Si des êtres qui leur étaient chers, prenaient part au combat, elles se rendaient sur le champ de bataille et y pansaient tous ceux qui en avaient besoin. Dans les cas de duels, elles se tenaient également prêtes à soigner les blessés. Quand Thorfinn Selthorisson et Gudlaug le riche, se blessèrent l’un l’autre grièvement en duel, la bellemère de Gudlaug, Thurid, les guérit et ensuite les réconcilia (1). Ingigerd, la fille d’Ingvar, roi des Rousses, fonda même, selon la Sturlaugsaga, un petit hôpital où les malades furent confiés aux soins des femmes.

Cependant du v e au vm e siècle, la civilisation prit le pas sur la barbarie. Le triomphe du christianisme amena la fondation de nombreux couvents, qui se révélèrent bientôt comme les principaux points d’appui de la lutte contre l’ignorance. Les Germains, en effet, n’estimaient guère l’instruction, bonne tout au plus à efféminer les guerriers, selon eux. Quand Amalasvinthe, fille du grand roi ostrogoth Théodoric, et femme très instruite, donna trois maîtres à son fils, le peuple goth s’indigna. « Théodoric », disait-il, « n’envoyait jamais l’enfant goth à l’école, l’instruction faisant de l’homme une femme et le rendant timide. Le sabre et la lance doivent lui suffire. » Amalasvinthe céda.

Les femmes, étant, en général, plus instruites que les hommes à cette époque, il n’est donc pas étonnant que les couvents de femmes aient été des foyers de culture. Mais leur développement dans ce sens n’alla pas sans rencontrer de vives résistances de la part des hautes autorités ecclésiastiques. Si, en effet, le christianisme primitif, tout imprégné des traditions gréco-romaines, s’étàit montré favorable à la femme, bientôt se dessina l’influence mosaïque qui leur était nettement hostile. Tertullien en est déjà le représentant. Le concile de Mâcon en 581 va jusqu’à se demander si la femme a une âme et si elle fait réellement partie de l’humanité. Mais les conciles eux-mêmes furent forcés de tenir compte des progrès de la civilisation. Les plus anciennes règles des ordres féminins recommandaient aux religieuses la culture intellectuelle. C’est ainsi qu’elles étaient chargées de l’éducation des filles nobles qui comprenait l’étude du trivium, grammaire, logique, rhétorique, et du quadrivium, arithmétique, astronomie, géométrie et musique. A partir du vm e siècle, elles transcrivirent les manuscrits, et nous leur devons quelques-uns des plus beaux monuments de la merveilleuse calligraphie de l’époque.

(1) Landnâmal, II, 6.

Dès le début du christianisme, on avait imposé aux diaconesses de visiter les malades. Ce devoir devint plus tard une obligation pour la plupart des religieuses. Les soins prirent, avec le temps, un caractère médical,, surtout quand dans le voisinage des couvents se fondèrent des hôpitaux et des hospices, ce qui n’était pas rare.

Déjà au vi e siècle, la reine Radegonde, femme de Clotaire I er , élevée dans un couvent et devenue quelques années plus tard religieuse, avait transformé la maison royale en un hôpital pour les indigentes. Elle s’y rendait pour y panser les malades. Herrade de Landsberg fonda également un hôpital près de son monastère (1). Suivant Montalembert « un grand nombre de religieuses joignaient aux connaissances générales l’art de panser les blessures, la connaissance des différentes plantes et du parti qu’on en peut tirer pour la guérison des malades ». Cet enseignement faisait partie de l’éducation que recevaient les femmes dans les couvents. On comprend ainsi que dans ce milieu de culture intellectuelle élevée, un aussi vaste esprit que celui d’Hildegarde ait pu se former.

Sainte Hildegarde naquit à Beckelheim près de Mayence, en 1108, d’une illustre famille. Entrée fort jeune au couvent de Disenberg, elle fut élue abbesse à l’unanimité à la mort de sa devancière, sainte Jutta (1136). Elle transféra le siège du couvent à Ruprechtsberg, près de Bingen, où elle mourut en 1182.

Son activité était prodigieuse. Elle correspondait avec les plus illustres personnages de l’époque et trouva néanmoins le temps d’écrire de nombreux ouvrages surles sujets les plus divers.

Deux d’entre eux nous intéressent tout particulièrement. L’un est. intitulé : Physica aut liber simplicis medicinæ, et le second: Causæ curæ aut liber compositæ medicinæ.

L’authenticité de ces deux ouvrages ne saurait être mise en doute ; ils sont cités par Mathée de Westmunster dans ses Flores historiques , parues en 1292.

Du premier ouvrage nous possédons trois manuscrits. L’un se trouve à Paris (de 75 feuilles), il a été reproduit par Migne dans le 197 e volume de la Palrologie qui est consacré à sainte Hildegarde, et date du xv e siècle. Dans la bibliothèque de Wolfenbüttel, le docteur Jessen a découvert un parchemin du xin e siècle, comprenant 174 feuillets. Il l’a commenté dans les comptesrendus de l’Académie de Vienne en 1862. Un troisième manuscrit datant du xv e siècle, se trouve à Bruxelles. Un peu moins

(1) Schmidt : Herrade de Landsberg. Strasbourg, s. d.

volumineux que le précédent, il compte 130 feuillets et est écrit sur papier. Nous possédons encore un texte publié par Schott à Strasbourg en 1533. Cette édition est divisée en 9 livres. Le premier livre traite des plantes, il compte 230 chapitres. Le second est intitulé : « De elementis» (13 chapitres) ; le troisième « de arboribus » (36 chapitres) ; le quatrième est consacré aux pierres (26 chapitres) ; le cinquième aux poissons (36 chapitres) ; le sixième aux oiseaux (68 chapitres) ; le septième aux animaux quadrupèdes (43 chapitres) ; le huitième aux reptiles (18 chapitres) ; le neuvième aux métaux (8 chapitres).

M. Johannès May(l) a noté que non seulement sainte Hildegarde connaissait les plantes, mais aussi leurs propriétés thérapeutiques.

Quant au livre Causai et Curæ intitulé aussi Liber compositæ medicinæ nous n’en possédons qu’un seul manuscrit sur parchemin, datant du -xm e siècle. Il appartenait autrefois au couvent de Saint-Justimien à Trêves, et se trouve maintenant à la bibliothèque royale de Copenhague. Il compte 93 pages formant 5 livres. Le professeur Kaiser en a publié une- excellente édition qui a paru chez Teubner.

Dans le premier livre, après quelques réflexions sur la création, nous trouvons un exposé de la cosmologie de sainte Hildegarde. Le rôle qu’elle attribue au soleil est tout à fait remarquable pour son époque : c’est lui qui maintient unies les parties de l’univers, c’est lui qui cause les changements de saisons. Vient ensuite un chapitre qui traite de l’influence des astres sur les phénomènes météorologiques. Le deuxième livre, qui forme à lui seul la moitié de l’ouvrage, est curieusement composé ; les problèmes les plus divers y sont abordés sans ordre apparent; le même titre de chapitre s’y retrouve deux ou trois fois. A côté de fragments théologiques, sorte de commentaires de la Genèse, des phénomènes physiques y sont analysés : elle explique le phénomène des vagues par la diminution de profondeur de la mer vers le rivage (théorie reconnue aujourd’hui par la science), elle parle aussi du brouillard, gel, rosée. On y rencontre encore différents préceptes sur l’époque à choisir pour les semailles et les récoltes. La partie médicale commence par l’embryologie, la position de l’homme dans la nature, la structure du corps, la psychologie et enfin la génération. En parlant des différents organes, elle passe en revue les maladies les plus fréquentes. Ainsi certains chapitres traitent du cerveau, des yeux, des maux de dents, de la rougeur et de la pâleur de la face, des maux de cœur et de la rate, de l’estomac, de l’indigestion,

(1) Die heilige Hildegard v. Bingen.

de la tuméfaction splénique, de la douleur des poumons, de l’asthme, de la toux, de l’haleine fétide, de la circulation hépatique et de ses troubles, des inflammations des os, de la dysurie et de la goutte. Elle y traite de la fécondité, de l’accouchement, de la faim, de la soif. Enfin, différents tempéraments de femmes y sont analysés (sanguins, colériques, flegmatiques, mélancoliques). La sainte connaissait l’anatomie et la physiologie du temps, même elle surpassait à cet égard tous ses contemporains. Nous citerons particulièrement les chapitres qui traitent des maladies de la moelle, du paludisme, de la dysenterie, des vers intestinaux, des affections nerveuses, de l’ulcère, de la gale, de l’ictère et des fièvres. La sainte revient sur plusieurs de ces sujets dans les trois livres suivants.

. Dans le premier livre nous trouvons entre autres, des chapitres sur la douleur de la tête, la migraine, la démence, l’affaiblissement de la vue et de l’ouïe, les douleurs rénales, la sclérose hépatique, rénale et stomacale, la rupture du péritoine, les tumeurs osseuses, la strangurie, la stérilité de la femme. Dans le quatrième, elle parle de la rétention des menstrues, du coryza, de l’incontinence nocturne, de l’hémoptysie, des hémorroïdes, de l’érysipèle, de la colique et des calculs. On y trouve aussi une poudre contre le venin et des formules magiques. Le cinquième livre est consacré aux méthodes du diagnostic : il contient un chapitre sur les signes de la vie, l’importance des différents états de l’urine et autres sujets comme les bains, la paralysie, la cause des fièvres. Il se termine par un exposé méthodique des pronostics que l’on peut faire sur le caractère d’un enfant d’après les phases de la lune.

Les livres III et IV renferment surtout des recettes avec la description des maladies auxquelles elles sont destinées : l’épilepsie, comme au livre II, l’hydropisie.

Comment s’expliquer la confusion qui règne dans cet ouvrage où brillent par ailleurs tant d’idées neuves et justes ? Il faut se souvenir que sainte Hildegarde est avant tout une visionnaire. La science est pour elle une révélation. Le III e livre porte comme suscription : « Les remèdes indiqués pour les maladies mentionnées ont été révélés (monstratæ) par Dieu. Ou bien, ils guériront le patient, ou bien celui-ci mourra ou encore Dieu ne veut pas qu’il soit délivré. » C’est une vision intérieure que traduit sainte Hildegarde quand elle écrit. Son style en porte l’empreinte. Aux termes latins se mêlent les expressions germaniques, d’autant plus intéressantes pour le linguiste, qu’elles appartiennent à une époque de transition entre l’ancien haut-allemand et le moyen haut-allemand. On ' y reconnaît même le dialecte rhénan. « Ce

style », dit Jessen (1), «est tellement caractéristique, que personne ne peut le méconnaître ni espérer l’imiter avec quelques chances de succès. L’énergie naïve de ses vues, la façon de s’exprimer brièvement et avec netteté ne se retrouvent nulle part dans la littérature médiévale. » Ce caractère visionnaire qui se manifeste jusque dans le style de la sainte, l’a fait appeler une velléda chrétienne. Car le christianisme n’avait pas fait disparaître l’antique tradition de la prophétesse druidique, il l’avait bien plutôt modifiée à son profit en se l’assimilant.

Les couvents de femmes en Allemagne possédèrent un grand nombre de mystiques. Il est intéressant de noter que chez sainte Hildegarde, le mysticisme n’a jamais nui à la science. C’est ainsi qu’elle se refusait à considérer les fous comme des possédés. Elle a pressenti la circulation du sang comme elle a pressenti la gravitation universelle.

Le cerveau dont les fonctions étaient à cette époque si peu çonnues, est pour elle le centre et le régulateur de la vie. Elle parle de l’influence des nerfs et de la moelle sur les phénomènes vitaux et surtout sur le sommeil. Elle sait que l’air est un aliment, que les dents ne sont pas de formation osseuse. Elle attribue la fatigue à l’hypertension des nerfs et des veines de tout le corps, autrement dit à l’épuisement de l’organisme. La doctrine de l’auto-intoxication se retrouve dans sa théorie : « Les humeurs peuvent se décomposer dans l’organisme et provoquer ainsi des maladies. » La sainte distingue aussi un double mode d’action des différentes substances sur les organes du corps humain : action chimique dépendant de la composition chimique des substances elles-mêmes (le plomb et le mercure par exemple mis en contact avec les entrailles y déterminent chimiquement les contractions que l’on appelle coliques saturniennes et mercurielles) ; l’autre action est appelée mystique ou plus exactement magnétique. La métallothérapie du docteur Burcq est tout entière dans les œuvres de sainte Hildegarde. Elle est considérée à bon droit comme la fondatrice des sciences naturelles (2) et de la « psychothérapie » en Allemagne.

(1) Vier ausgeben und Hausschriften... Heiligen Hildegard. Vienne, 1862.

(2) Hauch : Kirchen Geschichte, IV, 393, cité par May.

Page 1