LA FÉODALITÉ
La médecine dans l’éducation des femmes : châtelaine et arzâtine dans les épopées germaniques. — Femmes-médecins en Allemagne. — La médecine féminine dans les épopées françaises. — Femmes-médecins en France.
Tandis que, dans la solitude de Ruprechtsberg, sainte Hildegarde écrivait ses visions, l’Europe entière retentissait du bruit des armes. Pendant la féodalité, tous les droits s’exercaient les armes à la main. Aussi était-il d’usage de faire entrer dans l’éducation des jeunes filles de qualité des notions de médecine, et particulièrement cette partie de la chirurgie qui concerne le traitement des plaies. Cela leur était utile pour leurs pères, et plus tard, leurs maris, quand ils revenaient des combats ou des tournois mutilés et estropiés.
En ce temps-là, il n’était pas très facile d’aller chercher un médecin habitant quelquefois à la distance de quinze ou vingt lieues ; et souvent, les mains délicates de la châtelaine rendaient des services chirurgicaux aux chevaliers étrangers qui arrivaient blessés dans un château. C’est une des raisons pour lesquelles les guerriers honoraient tant le sexe féminin, objet de leur amour et de leur reconnaissance.
Déjà, dans les épopées germaniques, nous avons vu des femmes soignant les héros blessés. La poésie épique de la période féodale rend hommage, elle aussi, à cette bienfaisante activité féminine.
Le héros du ravissant poème de Godefroy de Strasbourg, Tristan, avant de donner le coup de grâce à Morold, le raille :
Tes affaires me paraissent être bien mal,
De bonnes racines le seraient nécessaires,
Ce que ta sœur, dame Isoi,
De médicaments a recueilli,
Il te faudrait pour te guéri (1).
Après son combat avec le dragon, Tristan tombe épuisé. Isolde, accompagnée de sa mère et de sa cousine, arrive à l’endroit où la lutte a eu lieu et le trouve inanimé.
(1) Godefroy de Strasbourg : Tristan, vers 7070-7078. Edit. Pfeiffer.
Doucement toutes les trois lui ôtent l’armure,
Et comme elles ne voyaient à son corps Ni coups ni blessures,
Elles s’en réjouirent fortement.
De la thériaque prit alors La sage reine...
Et lui versa dans la bouche Tant qu’il commença à transpirer.
Il guérira, dit-elle, cet homme (1).
Ce passage prouve que les femmes, en allant voir les champs de bataille, portaient toujours avec elles des médicaments.
Dans un poème médiéval de Hartmann von Aue, Erec, blessé, se trouve par hasard près du camp du roi Artus. Celui-ci l’invite chez lui. La reine le reçut avec une grande bienveillance et guérit ses plaies.
...Tout de suite vint la reine Pour le plaindre et le voir Accompagnée de toutes ses dames,
Un emplâtre, fut apporté en même temps
Dont je vous dirai
Combien il était bon pour les plaies :
Maint blessé en fut guéri... (2)
Un autre poème de Hartmann von Aue nous montre que le maître du château, en hébergeant un blessé, ne lui porte pas secours lui-même, mais le remet aux bons soins de ses filles, plus versées dans l’art médical qu’un chevalier. Iwein, après avoir défendu l’innocence de Lunette, refuse de rester auprès d’elle. Il est très affaibli et, quoique blessé lui-même, il s’en va. II. voit un château, il entre, et on le reçoit à bras ouverts,
...On lui ôta l’armure
Et le seigneur envoya
Chercher ses deux filles
Dont plus belles personnes
Ne se pouvaient trouver au monde.
Il leur ordonna D’oindre et de panser Ses blessures...
Quinze jours après, il fut guéri.
(1) Ibid.,- vers 9436-9444.
(2) Erec, vers 5128 et seq. Edit. Pfeiffer, vol. IV, p. 169-170 (L. 1867/.
Outre des châtelaines dévouées, il y avait des professionnelles. Quand Riwalin, un des héros de Tristan, est blessé dans une bataille, Blanchefleur, amoureuse de lui depuis longtemps, vient le voir déguisée en « arzâtine s> (femme-médecin) (1).
Dans Y Archéologie de Bauer (les Urkundenzur heiligen), une medica est mentionnée. Elle habitait Mayence en 1288 (2). Dans la même ville vivait en 1407 une Demud medica (3). Le 10 août 1351, la ville de Freysing (Munich) afferme à une femme Ulrich de Potschna une maison de pierre avec écuries et jardin que lui avait légués une oculiste de Munich pour assurer la salut de son âme (4). Le 2 mai 1419, l’évêque de Wurzbourg, Jean II, donna à la femme-médecin juive Sara la permission d’exercer dans l’évêché de Wurzbourg, à la condition de payer dix florins d’impôt annuel. L’impôt que payaient les Juifs allemands tous les Noëls (dit Goldener Operpfennig) fut réduit pour élle à deux florins. Vingt jours après, le nom de la même femme-médecin se rencontre de nouveau dans les actes officiels. Le chanoine de Warzbourg, dom Reinhart von Masspach, lui donne la permission d’entrer en possession des biens de Frédéric von Rindere, achetés par elle.
Il est important de remarquer qu’il s’agit d’une juive. Car, ainsi que que le fait observer Kriegk(5),la médecine était aux mains des ecclésiastiques en Allemagne. Aussi, les médecins laïques étaient-ils presque tous juifs. Par contre, les juives s’adressaient toujours à des chrétiennes quand elles recouraient aux soins des sages-femmes.
La ville classique des femmes-médecins allemandes est Francfort. Durant tout le xiv e et le xv e siècle, on y rencontre des femmes médecins.
De 1389 à 1497, les archives en mentionnent quinze, juives pour la plupart. Krijr en a dressé une liste :
1394. La fille du feu médecin Hans der Wolfï, chirurgien et médecin de la ville (de 1381 à 1393). Elle avait reçu deux fois des honoraires pour la guérison de soldats blessés au service de la ville.
1397. Hebel, médecienne (6).
1423 et 1427. Une medica et une oculiste.
1428. La juive Serlin, oculiste.
(1) Godefroy de Strasbourg : Tristan, vers 1237-1280. Edit. Pfeiffer, loc. cit., p. 51-52.
(2) Cité dans le Zeitschrift f. d. G. d. Oberrheines, vol. XII, art. Armenunci Krankznp flege..., p. 2. Karlsruhe, 1861.
(3) S'elbuch von Mcria Greden, feuille 28.
(4) Monumenta boica, vol XXXV, 2 e part, p. 94. Munich, 1849.
(5) Deutsches Bürgertum im Mittel alter, I, 528. Francfort, 1868.
(6) Livre des saints de 1397, feuille 30.
1431. L’oculiste juive à laquelle on défend les prêts sur intérêts.
1433. Une medica juive.
1435. Une medica juive.
1436. Une oculiste juive. On lui défend l’exercice de la médecine et elle doit quitter la ville.
1439. Une medica juive.
1446. Une oculiste juive. Elle doit être dispensée de l’impôt.
1457. Une femme-médecin juive. « Ne pas permettre à la medica juive de rester sans payer l’impôt de nuit (Nachtgeld). »
1492-1494-1495-1496-1499. Une femme-médecin juive. Elle était étrangère, mais probablement assez' aimée puisque, pour qü’elle restât, on lui diminua son impôt de nuit (somme payée par chaque juif d’une autre ville pour chaque jour passé à Francfort). Au contraire, on rejeta la demande qu’elle présenta pour pouvoir' vivre hors de la rue des Juifs.
Eh 1494, on défend à une femme-médecin juive de traiter les malades, et quand elle demande la permission de soigner les « femmes honnêtes », on lé lui défend aussi.
En 1495, on cite'une vieille médecienne. Il faut faire appeler la « vieille médecienne et lui demander, en présence des médecins, ce qu’elle a donné à la femme (malade) ».
Nous voyons donc que les femmes-médecins étaient répandues en Allemagne.
La société féodale, qui nous a fourni nos premiers exemples, présente un caractère européen; les épopées germaniques sont d’origine bretonne. Remontons donc de quelques siècles en arrière et voyons l’activité médicale des femmes françaises, dans la société chevaleresque.
Rans le roman de Perceval, ces dames nous paraissent un peu comme des « étudiantes en médecine » contemporaines.
Lorsque l’illustre chevalier a cassé le bras du sénéchal du roi Artus, celui-ci envoie chercher pour le guérir un médecin et trois jeunes filles ses élèves :
Un médecin fort sage
Et trois jeunes filles de V école ;
Et puis elles lui ont lié le bras Et ressoudé Vos brisé.
Chrestien de Troyes, dans son roman Erec et Enide, nous fournit un autre exemple :
Le chevalier Erec, rapporté sanglant, est soigné par sa femme et les deux sœurs du comte Guivres. Ces habiles guérisseuses, « qui moult en savaient », enlèvent la chair meurtrie, puis lavent soigneusement les plaies.
Et remettent [un) emplâtre dessus Chaque jour une fois ou plus Le faisaient manger et boire Ainsi le gardent d'ail et de poivre.
Dans le vieux roman de Fiérabras, la belle Sarrazine Florine panse Olivier avec la mandragore, cette plante merveilleuse qu'on croyait perdue (1) ; après l’avoir délivré de la prison où l’émir Balan l’avait fait jeter, elle lui demande s’il n’a pas le corps « plaie ni navré ».
Oui dit Olivier, au flanc et au côté.
Par ma foi, dit la belle, je vous donnerai la santé. Va à la mandragore, un peu en a ôté,
(à) Olivier l'apporte aussitôt : qu'il en a usé Ses plaies se guérirent, il revint à la santé.
Gérard de Nevers ayant été blessé fut mené dans un château. Alors, une «pucelle de céans» le prit en cure,«s’y en pensa tellement que en peu d’espace commença fort à amender. Tant le fît assoulagier que assez compétamment le fit mangier et boire, et avant que le moys fut passé, il fut remis sus et du toutguéry».
Dans le fabliau Aucassin et Nicoleite, se trouve le passage suivant : « Nicolette alarmée l’interrogea sur la cause de ses douleurs, elle lui tâta l’épaule pour s’assurer si elle était déboitée et fit si bien qu’elle la lui remit en place. Sa main ensuite appliqua sur le mal certaines fleurs et plantes salutaires dont la vertu était connue. »
On pourrait multiplier à l’infini ces citations. Dans le dramatique Lai de Guigemar de Marie de France, le chevalier de Guigemar, atteint à la cuisse par sa propre flèche, est soigné par une dame et sa fille avec des soins touchants. Quand elles l’eurent couché sur le lit de la jeune fille :
En bassin d'or apportèrent de l'eau ;
Sa plaie et sa cuisse lavèrent Avec un beau drap blanc.
Lui ôtèrent le sang tout autour,
Puis l'ont étroitement bandé.
De sa plaie nul mal ne sent.
(1) La mandragore n’est pas perdue. C’est une solanée qui pousse en Sicile et en Italie et est encore employée comme anesthésique en Chine.
On lit dans le poème de Gaufrey :
Et la dame gentille maintenant s'en alla,
Vint au premier écrin et alors l’ouvrit Et en tira une herbe qui si grande bonté a,
Qui en aura usé ne ressentira jamais du mal.
A peine le blessé a-t-il bu de la potion ainsi préparée qu’il recouvre la santé.
Ces « médiciennes » continuaient la pratique des druidesses. On sait que les femmes jouissaient en Gaule d’une grande estime (1). Ainsi donc, ni l’esprit germanique, ni les traditions gauloises, ni les conditions sociales dans lesquelles se trouvaient les. femmes médiévales ne* s’opposèrent à leur activité dans ce domaine. Il n’est donc pas étonnant que beaucoup d’entre elles, voyant quels services elles pouvaient rendre en traitant les malades et les blessés, s’adonnèrent à la médecine.
Les universités étant assez rares en Europe au Moyen-Age et ne comprenant pas toutes une école de médecine, on acquérait la science médicale surtout par la pratique. On entrait en apprentissage chez un médecin ou chez une médecienne. Ainsi Sarah de Saint-Gilles, femme d ! Abraham de Saint-Gilles, prend le 28 août 1326 pour élève son coreligionnaire Salvet. Elle se charge de le loger, de le nourrir et de lui apprendre la médecine et la physique en sept mois, à la condition que ce dernier lui abandonne pendant tout le temps de ses études le bénéfice qu’il pourra faire en l’aidant ou en la remplaçant.
Il est probablement question dans ce cas -—- remarque le docteur Barthélemy (2) — d’un étudiant ayant déjà quelques notions médicales.'
Des écoles de médecine assez nombreuses s’étaient pourtant fondées quelques siècles auparavant. Mais elles n’avaient pas réussi à se maintenir, hormis les Facultés de Paris et de Bologne qui supplantèrent bientôt toutes les autres (3).
A peine la Faculté de Paris était-elle organisée qu’elle engagea une lutte acharnée contre les « médeciennes ». Vers 1220 (4), elle fit promulguer un édit par lequel on défendait d’exercer la médecine à ceux qui n’appartenaient pas à la Faculté. Et
(1) Ernatjlt : Les idées et les connaissances médicales chez les Celtes. Rennes, 1883.
(2) Les médecins à Marseille avant et pendant le Mouen-Aqe, p. 31. Marseille, 1883.
(3) Cf. Denifle : Geschichte der Universitaten les 1400. Berlin, 1855.
(4) Charles Paris, II, 256.
d’après ses règlements et coutumes, les hommes non mariés seuls pouvaient y être admis.
Pendant longtemps cet édit resta lettre morte. La Faculté n’avait pas de protecteurs assez puissants pour se faire respecter, et les documents du xm e siècle parlent fréquemment de femmes-médecins qui exerçaient en France sans être inquiétées. En 1292, il y avait à Paris, d’après Géraud, huit femmesmédecins (1).
Mais à partir du xrv e siècle, le cartulaire de l’Université de Paris abonde en documents relatifs à la lutte contre les femmesmédecins. En 1312, le prieur de Sainte-Geneviève excommunie Clarisse de Rotomago pour l’exercice de la médecine (2). Entre 1322 et 1327, Jeanne Converse, Chambrière Clarisse, Laurence Gaillou subissent la même peine. En 1331, une Clarisse est excommuniée de nouveau (3).
L’épisode le plus curieux est le procès de dame Jacobe Félicie. Toutes les pièces qui s’y rapportent ont été conservées dans les archives et, grâce aux soins de Denifle, tout le monde peut les lire dans le cartulaire (4).
Jacobe Félicie était noble, comme le certifie l’acte d’accusation, elle avait acquis ses connaissances médicales probablement chez un maître médecin et en avait donné des preuves excellentes dans la pratique. Malheureusement, « falcem in messem mitlere alienam », mettre une faucille dans la moisson d’autrui, comme dit l’accusation, était un crime. Aussi la Faculté lui intenta-t-elle un procès. Le procès nous révèle avant tout la noblesse de caractère de dame Félicie qui jamais ne traitait les malades pour gagner de l’argent. Les sept témoins appelés déclarèrent unanimement qu’elle ne leur avait jamais parlé d’honoraires. Plus tard seulement, après guérison, ils lui avaient fait quelques cadeaux. Dans presque tous les cas, les malades qui s’étaient confiés à elle étaient abandonnés par les médecins attitrés. Tous les témoins appelés avaient été guéris : ce qui prouve suffisamment la science de cette femme-médecin. Tous parlèrent avec reconnaissance de son dévouement ; mais malgré cela, malgré la brillante défense de dame Félicie, la Faculté la condamna, s’appuyant sur l’édit qui défendait aux femmes l’exercice de la médecine.
Il y avait également en France, au Moyen-Age, des femmes-chirurgiens, ce que démontre, entre autres documents, un édit ou règlement de novembre 1313, portant défense aux
(1) Franklin : La vie privée d’autrefois, t. III, médecins. Paris, 1892.
(2) Cartul. II, 149-153.
(3) Cartul II, 285.