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CHAPITRE IV

Politesse brésilienne. — Superstition des senhores. — Le mouchoir du capitaine Vennelho et les foulards de Fruchot. — La secte des Sébastianistas. — Sào-Jorge-dos-Ilheos. — Un drame conjugal. — Le sertâo et la forêt. — Les Capitàes-do-mato.

Notre capitaine, o senhor Sebastiâo Pedro Vermelho, est un homme long, anguleux, sec, dont la figure d'un blanc terreux, en dépit de son nom, offre l'aspect d'une lame de rasoir. Son arrogance ne peut se comparer qu'à sa susceptibilité, qui est extrême, et, de plus, il professe le plus profond mépris pour certaines prescriptions de propreté qui sont élémentaires dans nos campagnes.

Ainsi, le senhor Vermelho n'a jamais pu comprendre le rôle du mouchoir dans les sociétés modernes. Attaché à la tradition adamique, il reste convaincu que la nature a pourvu au service spécial du nez, et que les mouchoirs qui sortent des fabriques de Manchester, de Mulhouse et de Lyon, sont destinés à s'essuyer les doigts seulement.

Mais je me hâte de le reconnaître : cette opinion n'est pas du tout isolée, et la responsabilité ne doit point en incomber exclusivement à notre digne commandant.

Il n'est pas rare, en effet, de rencontrer dans les villes, à Rio-de-Janeiro même, des senhores gantés et en souliers vernis qui interrompent une conversation sérieuse, pour se livrer à l'exercice que je n'ose décrire. Ils reprennent ensuite gravement le fil du discours, comme s'ils venaient d'accomplir un acte ordinaire, et dans la forme généralement acceptée.

On m'a cité ce fait d'un riche négociant qui poursuivait de ses hommages une coquette marchande française :

Un soir ils causaient tous deux sur le seuil du magasin. L'entretien était très -animé. Après une phrase des plus tendres, le négociant tourne la tête et... il néglige de se servir de son mouchoir.

La marchande reste un instant stupéfaite; puis, éclatant de rire, elle se contente d'adresser ces mots à son adorateur :

— Apprenez, senhor, que lorsqu'on fait la cour à une Française, on ne doit jamais oublier son mouchoir.

Et elle lui ferma la porte au nez.

Maintenant qu'on connaît le capitaine Vermelho, je poursuis :

La nourriture est détestable à bord des navires de commerce brésiliens, pour des Français, s'entend. On fait sur ces navires une prodigieuse consommation de morue sèche (bacalkâo), tout comme sur les bâtiments belges et hollandais. Mais le plat fondamental est représenté par une énorme feijoada qui se compose invariablement de carne secca et de petits haricots noirs, très-farineux, appelés ici feijôes. Ce mets national ne

serait pas absolument mauvais, si le toucinho (lard) qui sert à sa préparation était de bonne qualité.

A Rio-de-Janeiro, j'ai mangé la feijoada faite avec du lombo de porco (filet de porc), de la province de Minas-Geraes; cette feijoada n'était pas à dédaigner.

Malheureusement les capitaines marchands ont fort peu lu la Physiologie du goût, et ils n'ont guère pu se pénétrer alors des savantes doctrines de Brillât-Savarin.

Le lard qu'on emploie à leur bord est ordinairement rance, ce qui donne à la feijoada une affreuse saveur. De plus, le pain y est rare, lorsqu'il y a du pain ; on le remplace d'habitude, avantageusement suivant eux, par la farine de manioc, que chacun pétrit à sa guise entre ses doigts, ou qu'il délaye dans son assiette. Un compotier rempli de petits piments appelés malaguetas, — condiment indispensable sous les tropiques, — caresse agréablement ces gosiers doublés de fer-blanc. Sans malaguetas, un Brésilien ne saurait faire un bon repas.

Le cha do mato (thé des bois) est servi abondamment sur les navires de commerce; quand au vin. on en ignore généralement l'usage. Heureusement Fruchot, qui connaissait les errements du bord, s'était précautionné contre cette lacune de l'ordinaire : il avait eu le soin d'embarquer vingt-cinq bouteilles de porto qui nous furent d'un grand secours.

Mais si nous trouvions, lui et moi, que la nourriture laissât à désirer, il n'en était pas de même du marchand et du cabelleireiro ; pour ceux-ci, c'étaient chaque jour de nouvelles noces de Gamache. Nous avions beau res-

pecter la feijoada, le plat disparaissait considérablement allégé, lorsqu'il ne s'en retournait pas complètement vide. Les deux passagers faisaient bombance, là où nous parvenions à peine à tromper notre faim.

Je n'ai jamais bu de café aussi amer que pendant ce voyage; mais le sucre et la cachaça nous étaient fournis à discrétion. Nous pouvions ainsi, grâce à cette libéralité peu ruineuse pour le capitaine, consommer autant de grogs que nous voulions, ce qui nous permettait d'économiser le porto.

Les Brésiliens menaient donc joyeuse vie à bord de la sumaca; de plus ils se livraient chaque jour, au dessert, à un exercice qui avait beaucoup de charmes pour eux, mais qui ne pouvait trouver grâce devant nos idées européennes.

Vous voyez en ce moment un homme fort embarrassé pour expliquer la chose; je vais essayer cependant de me faire comprendre.

L'apparition du café devenait aussitôt le signal d'une explosion de soupirs sourds ou bruyants, mais écœurants toujours pour ceux qui recevaient en plein visage les vapeurs nauséabondes qui les accompagnaient. La première fois où je pris place à table, je réussis à surmonter mon dégoût, espérant que ma réserve, ainsi que celle de Fruchot, serait comprise des passagers brésiliens.

Il n'en fut rien; le lendemain, la même manœuvre recommença.

Le sans-gêne effronté de ces deux hommes me révolta. Je n'étais guère disposé, pour ma part, à leur

accorder certain privilège dont jouissait Tartufe dans la maison d'Orgon, témoin ces vers de Dorine :

Les bons morceaux de tout, il faut qu'on les lui cède, Et s'il vient à roter, il lui dit : « Dieu vous aide ! »

Ma foi! tant pis; voilà le mot prononcé; mais le coupable, c'est Molière.

J'avais promis à Fruchot de rappeler à la pudeur ces soldats de la goinfrerie. Je tins ma parole le jour suivant.

Le marchand de carne secca ouvrit le feu le premier. Son soupir lâché, il s'inclina gravement, comme on salue chez nous, du côté du capitaine ; celui-ci riposta sur le même diapason, en s'inclinant à son tour,, comme s'il répondait à une politesse par une autre politesse.

Imaginez-vous un homme disant à un autre :

— Monsieur, j'ai bien l'honneur d'être votre serviteur.

Et l'autre lui répondant sur le même ton :

— Monsieur, je suis le vôtre.

Tel était le sens de la manœuvre qui venait de s'accomplir.

Notre patience était mise à une rude épreuve, convenez-en, et, il était temps d'arrêter cet échange bizarre de politesses intertropicales.

Je demandai au senhor de la carne secca, mais avec tous les ménagements que méritait un exécutant de cette force, s'il était affligé d'une maladie d'estomac, ou bien si l'émission de ces soupirs sourds était le résultat d'un usage portugais?

Le marchand parut fort étonné de la question; il interrogea le cabelleireiro. Celui-ci lui traduisit ma pensée, en ramenant la métaphore à son sens naturel. Le digne négociant se tourna vers moi.

— Chaque soupir sourd, comme dit le senhor, répondit-il, est un acte de remercîment adressé au capitaine pour l'excellent dîner qu'il vient de nous donner. On ne soupire ainsi que lorsqu'on a fait un bon repas. Oh ! nous sommes polis en Portugal et au Brésil, ajoutat-il, sans rire, ma foi î

Ce sang-froid faillit me déconcerter. Je repris cependant :

— Nous sommes moins polis en France, j'en conviens, et nous adressons nos compliments d'une tout autre manière. Il y a plus : celui qui se permettrait de soupirer de la sorte au nez des gens, chez nous, serait à l'instant chassé, comme un malotru, de toute société honnête.

— Chaque pays a ses usages, observa philosophiquement le Portugais.

— Vous m'obligerez infiniment de renoncer à celui-là; d'attendre du moins pour le pratiquer que nous ayons quitté la table. Pendant notre absence, vous pourrez remercier à votre façon notre digne capitaine.

— Costuma da terra! senhor; costuma da terra! dit le marchand.

— Je vous saurai un gré infini de renoncer à cette coutume pendant les repas, repris-je avec plus d'insistance.

— Impossible, senhor, impossible. La feijoada est

trop soignée pour que nous négligions d'en témoigner chaque jour notre reconnaissance au capitaine.

Cet homme parlait avec conviction. Le sérieux parfait qu'il conservait chassait toute idée d'une mystification insultante. Je perdis un moment patience, toutefois.

— Le diable m'emporte! m'écriai-je, si je ne trouve pas le moyen de...

Mais on ne me laissa pas achever ma phrase.

— Qu'avez-vous dit, senhor! qu'avez-vous dit? s'écrièrent en même temps le marchand et le cabelleireiro, en faisant force signes de croix.

— Comment? ce que j'ai dit? J'ai dit : que le diable m'emporte si...

— Jésus ! arrêtez ! senhor, arrêtez ! reprit le marchand, en se signant de nouveau et en jetant sur moi des regards effarés.

Le cabelleireiro, naguère si frétillant, se démenait en tous sens ; il ne cessait de se retourner, comme s'il redoutait une agression perfide.

— Ils ont peur de voir apparaître le diable que tu viens d'évoquer, me dit Fruchot à voix basse.

— Ah! préférez-vous que je dise alors : que le diable vous emporte si je ne trouve pas le moyen... repris-je.

Ce fut bien pis. De jaune qu'il était, le marchand devint couleur de terre.

— De grâce! senhor! ne parlez pas ainsi! murmurat-il. Pour l'amour de Dieu! ne parlez pas ainsi I répétat-il enjoignant ses deux mains.

Le caballeireiro continuait ses évolutions grotesques. Il s'attendait à chaque seconde à sentir le malin Esprit lui griffer les reins, ou s'asseoir à califourchon sur ses épaules.

Le capitaine était devenu pâle; mais il ne soufflait mot.

La terreur du senhor Yermelho et des deux autres passagers était plaisante, en vérité. Je résolus de mettre leur superstition à profit.

— Vous ne voulez donc pas que je dise?...

— Non, non, senhor, s'écrièrent-ils à l'unisson.

— Eh bien! soit, je ne désirerai donc plus que le... Ici nouveau geste d'effroi.

— Que... le... que ce monsieur vous emporte! Ouf! que de précautions il me faut prendre pour expliquer ma pensée.

— Merci, senhor, merci.

— Mais c'est à une condition.

— Elle est acceptée, senhor.

— Vous renoncerez à vos soupirs incongrus, sinon j'appelle à moi le personnage que vous savez. Est-ce entendu?

— Parfaitement, senhor.

— A chaque soupir, je vous envoie une fois...

— Nous ne soupirerons plus.

— Vous acceptez donc franchement le compromis?

— Nous l'acceptons, senhor! Oh! Jésus! Jésus! répétèrent-ils à différentes reprises et sur tous les tons.

L? transaction conclue, nous allâmes fumer un cigare sur l'avant du navire.

Nous rîmes longtemps du stratagème que je venais d'employer.

— Tu as obtenu un magnifique succès, grâce h l'ignorance stupide de ces grossiers personnages, me ditFruehot; moi, de mon côté, je me propose de donner une leçon au capitaine, pour la manière dont il use de ses mouchoirs. Je traduirai pour ce marin économe, et en bon français, tu peux le croire, un chapitre de la Civilité puérile et honnête. La mine est chargée; elle éclatera à Sao-Jorge, et de plus je te promets que l'ombrageux senhor ne pourra pas se fâcher.

Ce trait m'en rappelle un autre, toujours inspiré par la superstition, c'est-à-dire par l'ignorance, et qui me paraît expliquer suffisamment le peu d'empressement que mettent les Brésiliens à établir dans leur pays des chemins de fer sérieux.

Des chemins de fer? à quoi bon chez un peuple qui entretient des relations suivies avec le ciel?

Mon Dieu! oui; chaque maison brésilienne possède, iie vous en déplaise, une petite poste qui fonctionne au gré des locataires, et qui relie la terre au séjour des âmes heureuses.

N'allez pas vous imaginer qu'il faille être Médium tout au moins pour tenir un pareil bureau, et aussi que les Esprits, frappeurs ou non, en soient les facteurs ordinaires.

Des MédiumsJ des Esprits! allons donc !

Les senhores, les senhoras principalement, ont trouvé mieux que cela; en voici la preuve :

Un soir, en entrant dans une de ces rares demeures, qui sont, au Brésil, hospitalières aux étrangers,

iU FEMMES ET MOEURS DU BRÉSIL

je fus accueilli par la Senhora da casa avec un sourire navré.

Au lieu de Pexécrable odeur de lavande brûlée qui remplit d'habitude les maisons brésiliennes, j'aspirai tout d'abord, et non sans quelque surprise, un parfum composé de myrrhe et d'encens, comme il s'en exhale des enceintes sacrées.

Deux jours auparavant, le logis était en fête. On avait fait de la musique après le dîner, et, à la nuit, on avait dansé. Cécilia, — c'est le nom de la fille de la senhora,

— communiquait alors aux hôtes de sa famille la joie que remplissait son âme.

C'est que celui que son cœur avait choisi — Paolino

— lui répétait pour la millième fois qu'il l'aimait passionnément, et lui confiait que le lendemain son père viendrait prendre avec le sien les derniers arrangements pour leur mariage.

L'air triste de la mère, — sinon Podeur de l'encens,

— me fit pressentir quelque catastrophe récente. Je m'enquis de Cécilia.

— Cécilia est au désespoir, répondit la senhora. Elle vient de se renfermer dans sa chambre, afin d'écrire à sa patronne céleste.

— Comment? quelle patronne? demandai-je naïvement.

La mère attacha sur moi un regard étonné.

— Ma fille s'appelle Cécilia, observa-t-elle. Sa patronne est donc sainte Cécilia. Ne sentez-vous pas une odeur d'encens?

■—Parfaitement, mais... vous dites que votre fille

écrit à sainte Cécilia? repris-je, croyant toujours avoir mal entendu.

— Sans doute ; elle lui écrit une lettre qui lui parviendra avant l'heure du souper.

J'étais nouvellement débarqué sur la terre brésilienne à cette époque, et les paroles de la senhora renfermaient pour moi une énigme impénétrable. La senhora eut enfin pitié de mon ignorance; elle m'expliqua, et le motif qui la provoquait, et comment s'effectuait cette correspondance avec une habitante du ciel.

Cécilia et Paolino s'aimaient, nous l'avons déjà dit, et leur union était une chose arrêtée entre les deux familles. Une question d'argent avait surgi au dernier moment, qui détruisait des projets longuement caressés. Le père de Cécilia avait promis de donner à sa fille une dot de 100 contos de reïs (300,000 fr.). Une perte considérable qu'il venait d'essuyer dans son commerce le forçait à réduire cette somme à celle de 85 contos. C'était une différence de 45,000 fr. à peu près. Le père du jeune homme, député de Espirito-Santo, homme fier et avare, ne voulut point consentir à cette retenue ; sans pitié pour les souffrances de Paolino, il avait retiré sa parole.

La session était terminée depuis longtemps, et le senhor député n'avait prolongé son séjour à Rio-de-Janeiro qu'à cause de l'union projetée des deux jeunes gens. La veille, après une dernière explication, il signifia à Paolino sa résolution de retourner le jour suivant à Espirito-Santo.

Ce brusque départ allait, pensait-il, couper court à

toute velléité, à toute tentative de rapprochement. La séparation était cruelle, il est vrai; mais l'absence, la distance aidant, produirait plus vite ses effets.

Et c'est ce soir même que le père et le fils devaient quitter Rio pour regagner leur province- La désolation, — on le comprend, — régnait dans la maison depuis vingt-quatre heures. La nuit avait été sans sommeil pour Gécilia. La jeune fille avait passé la matinée entière à sa fenêtre, derrière les jalousies, croyant toujours au retour de Paolino. Paolino, gardé à vue, sans doute, ne s'est pas montré. Maintenant, Cécilia a placé sa dernière espérance dans l'appui de sa patronne céleste. Elle lui écrit pour la supplier de protéger ses amours. Seule, sainte Gécilia peut toucher le cœur du député, l'empêcher de partir et lui rendre à ellemême celui sans lequel elle ne saurait vivre désormais.

Cette confidence m'intrigua, autant qu'elle excita ma sympathie pour les deux amants.

La senhora mit le comble à ses bontés, en m'introduisant dans une pièce qui précédait la chambre de sa fille. Une fenêtre intérieure donnait sur cette chambre. Je pus ainsi assister, sans être vu, à un spectacle curieux et nouveau pour un Européen.

Un autel était dressé sur une table, orné de fleurs naturelles et de cierges allumés. L'encens et la myrrhe brûlaient dans deux réchauds, et une fumée odorante ondoyait dans l'appartement.

Agenouillée devant l'autel, Gécilia écrivait.

Bientôt elle releva la tête et prit entre ses doigts la

feuille, tout humide encore, sur laquelle elle venait d'épancher son âme. Elle approcha le papier des cierges. Le papier étant consumé, elle en recueillit les cendres dans une soucoupe de vermeil.

— Maintenant, elle va envoyer la lettre à sa patronne, murmura la senhora à mes oreilles.

Le moment était donc arrivé pour moi de voir fonctionner la petite poste céleste. J'ouvris de grands yeux et j'attendis en silence.

La brise de mer, — viraçào, — venait de se lever.

Cécilia, couvrant la soucoupe d'une main, et de l'autre la portant avec un religieux respect, s'avança vers le balcon. Là, elle tomba de nouveau à genoux; puis, ayant soufflé sur la soucoupe, les cendres que ce récipient contenait furent lancées dans l'espace.

Gécilia, les mains jointes, suivait d'un œil inquiet les parcelles noires que la viraçâo soulevait et poussait dans les airs.

Bientôt on ne distingua plus rien. La lettre se dirigeait vers le ciel.

Gécilia fit une dernière prière. Lorsqu'elle se releva, son visage radieux témoignait de la confiance qu'elle nourrissait dans le succès de sa requête.

Qu'ajouterai-je à ce récit?

Le soir du même jour, à l'heure où le député et son fils devaient déjà être en route pour Espirito-Santo, le nègre de service introduisit deux senhores dont le plus jeune se précipita aux pieds de Gécilia.

Le vieil avare s'était laissé attendrir, et, deux mois après, Paolino épousait celle qu'il aimait.

Cécilia est la plus heureuse des femmes; mais elle est restée persuadée que son placet est parvenu à sa destination, partant, que, si elle est la femme de Paolino , elle le doit à l'intervention de sa patronne céleste.

Voilà pourquoi , répétons-le encore , on est si peu pressé au Brésil d'établir des voies ferrées. A quoi bon rapprocher les distances sur la terre, lorsqu'on est en communication constante avec les étoiles, et qu'on peut, à volonté, faire partir un train express pour le ciel.

Cependant la mer était calme.

Os-dous-Anjos ne représentait pas un fin voilier, tant s'en faut. Le navire filait paisiblement cinq ou six nœuds à l'heure par les temps ordinaires, souvent moins, jamais plus. Depuis six jours nous avions doublé le cap FriOy lorsque nous atteignîmes Victoria, capitale de la province de Fspirito-Santo.

Je ne parlerai pas ici de la singulière rencontre que je fis dans cette ville, ni de la colonie de nègres esclaves qu'un ancien capitaine marseillais façonnait aux usages provençaux, au moyen de la bouillabaisse.

Ce curieux épisode de mon voyage m'a fourni la matière d'un volume qui paraîtra prochainement.

Après une relâche de quatre jours, notre bâtiment reprit la mer.

Malgré tout mon désir d'exciter l'intérêt du lecteur, je ne puis pourtant pas raconter la tempête qui oublia de se montrer, ni les terribles dangers que nous ne courûmes point.

Semblable à une grosse ménagère qui va faire ses provisions au marché, la sumaca Os-dous-Anjos sillonnait tranquillement les flots, sans se soucier de l'impatience des passagers.

Depuis la première scène que j'ai racontée, le marchand de carne secca ne s'était pas départi du respect qué lui avait inspiré l'acte vigoureux de la négresse. Il la saluait profondément, le matin, lorsqu'elle paraissait sur le pont, et ne dédaignait pas d'accepter les cigares qu'elle lui offrait.

Le cabelleireiro, de son côté, redevenu souple, vif, allègre, comme il convient à tout Figaro authentique, ne savait qu'imaginer pour plaire à Manoëla.

C'est lui qui allait chercher du feu lorsqu'elle voulait fumer. Il avait sollicité et obtenu la faveur de peigner et de pommader ses cheveux, et, afin de mieux témoigner sa résolution de lui être agréable, ainsi qu'à nous, il avait renoncé à nous écorcher les oreilles avec sa clarinette. Chaque soir, il prenait sa guitare et il chantait avec goût des modinhas que n'aurait point désavouées le Pauliste le plus difficile.

Je crois môme que la splendide beauté de Manoëla avait fini, en dépit du préjugé, par produire son effet sur le sensible cabelleireiro; à moins cependant qu'il ne faille attribuer à une délicate intention de flatterie, le choix d'une certaine romance qu'il répétait fréquemment aux pieds de la Mina.

Cette romance parlait d'amour, cela va sans dire; mais le mote (refrain), emprunté aux Redondilhas du Camôes, contenait un aveu direct auquel la voix émue et

la pantomime expressive du musicien donnaient une importance toute particulière. Le mote disait sur un air tendre et langoureux, qui rappelait le mode lydien, et l'ardeur impatiente mais contenue du moço, et la froideur superbe de la senhora à laquelle il adressait ses plaintes. Voici ce mote :

Menina formosa e crua,

Bem sei eu Quem deixara de ser seu Se vos quizereis ser sua1.

Ce qui justifie jusqu'à un certain point ma supposition, à l'endroit de la sincérité amoureuse du cabelleireiro, c'est, avec le jeu indiqué de sa physionomie, la substitution du mot senhora qui se rapporte à l'âge de Manoëla, au mot menina, employé par le poëte dans le quatrain ci-dessus cité 2.

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