‹ Les femmes et les moeurs du BrésilChapitre 11 sur 18 · Belle enfant, cruelle chrétienne · texte numérisé non relu

Belle enfant, cruelle chrétienne

Je sais bien, moi, Qui cessera d'être soi, Si tu veux être sienne.

2. Sans être aussi populaires, en Portugal et au Brésil, que ceux du Tasse parmi les gondoliers de Venise, les vers de Luis de Camôes, — je parle des poésies légères, — ne sont point inconnus des classes inférieures.

Ce n'est pas sans étonnement que j'entendis un jour retentir dans le telheiro une des strophes composées pour l'esclave Barbara. C'est le contre-maître qui la chantait.

Barhoza, j'en acquis aussitôt la preuve, ignorait l'origine de cette élégie; il n'en connaissait qu'une seule stance, la deuxième, qui peut tout aussi bien s'adresser à une blanche qu'à une négresse et qu'il avait entendue, il ne savait plus où. Le contre-maître fut extrêmement surpris d'apprendre, — lorsque je lui eus récité la pièce entière, — que ces vers charmants avaient été inspirés par une esclave.

Barboza n'avait aucune lecture ; ce qui ne l'empêchait point d'af-

Il est inutile de constater que la convention conclue avec les deux illustrissimes senhores avait été fidèlement exécutée.

firmer que le Canrôes était le plus grand poëte qui eût jamais existé.

Il aurait pu soutenir, avec plus de raison, que c'était le seul poëte, vraiment digne de ce nom, qu'eût produit le Portugal, et cela en dépit des cent cinquante illustrations exhumées de la poussière du cancioneiro par l'Allemand Bellermann, et des trois cents qu'y a découvertes, après lui, M. Carvalho, ancien professeur de l'université de Coïmbre.

J'oserai placer, toutefois, immédiatement après le GamSes, le brave et aventureux auteur du poëme de Viriato, Garcia de Mascarenhas.

Avant le quinzième siècle et jusqu'au seizième, le Portugal a compté un nombre infini de versificateurs et plusieurs écrivains d'un mérite réel. Ce petit royaume traversait alors une période glorieuse, pendant laquelle les lettres et les armes répandaient sur lui le plus vif éclat. Mais, depuis les Luziadas, à l'exception du Viriato, aucune œuvre remarquable n'a rappelé l'antique splendeur de la langue portuguaise.

Le Camôes est mort en 1579 et Garcia de Mascarenhas en 1656.

Il y a donc plus de deux siècles que dure cette léthargie littéraire ; il est douteux qu'elle cesse jamais.

Aujourd'hui, le Brésil et le Portugal citeront à l'envi, et par centaines, des faiseurs de sonnets, dont l'ambition se borne à carotter quelques billets de mille reis, en exploitant les naissances, les mariages et les enterrements. Les poésies de ces messieurs rappellent beaucoup le procédé de P. Corneille, à l'occasion de la dédicace de Cinna, avec une notable différence, toutefois, qui porte, tant sur la rémunération de l'éloge, que sur la valeur de l'oeuvre. En somme, ces pièces de vers ne sont pas autre chose que des Epitres à la Montoron.

Le plus remuant parmi les fabricants de strophes {le vate Maranhense, ainsi qu'il se qualifie modestement) sollicitait, il y a quelques années, la place de portier à l'Arsenal de marine de Rio-de-Janeiro. •

Je parle très-sérieusement.

Sous prétexte que son frère Apollon s'était résigné, pour vivre, à garder les troupeaux d'Admète, et à gâcher du mortier pour Laomédon, la muse indigente du vate Maranhense postulait à l'effet de

Jamais plus le marchand de carne secca et le cabelleireiro ne s'avisèrent, après avoir englouti l'énorme feijoada, de remercier le capitaine à la façon portu-

pouvoir suspendre sa lyre à côté du bidon de la cantinière, dans l'Arsenal de marine. La conquête du cordon administratif/ voilà quel était son rêve étoilé. Hélas! ce but ne fut pas atteint! Repoussée dans ses prétentions, bien humbles pourtant, la pauvre muse dut se résigner à transporter sa fabrique de rimes, non pas sous les lambris déserts de l'Académie des Beaux- Arts, mais dans le grenier d'un marchand de charutos. Le vate venait enfin de trouver un abri. Pour prix du loyer, son généreux «t délicat Mécènes ne lui demanda que deux sonnets par an, l'un, à l'anniversaire de sa naissance; l'autre, la veille de sa fête.

Il est bien permis de regretter que cette monnaie lyrique n'ait pas cours auprès des propriétaires européerjs.

Que le lecteur veuille bien se reporter aux beaux jours du Mercure de France. Les bouquets à Chloris et les fadeurs sentimentales, insérés autrefois dans ce recueil, lui donneront la mesure du génie poétique des Portugais au dix-neuvième siècle.

Il y a plus encore : ce génie se comporte envers la littérature française avec moins de façon que l'industrie belge envers notre librairie. Il contrefait maladroitement, sous prétexte d'imiter. Aussi existe-t-il actuellement sur les rives du Tage, comme dans l'empire Sud-Américain, une pléiade de rimeurs élégiaques, procédant de l'école éreintée de Lamartine, et qui se disputent, avec les marchands d'épi thalames, la faveur du public.

Au Gamoes et à Mascarenhas, qu'inspiraient puissamment la beauté de la femme et l'amour de la patrie, ont succédé les pâles adorateurs d'une Eivire fantastique ; aussi, pas plus que le Portugal, le Brésil ne pourrait opposer aucun nom sérieux à Byron, à Victor Hugo, à Schiller, à Alfred de Musset, et même à Casimir Delavigne.

Dois-je constater que l'auteur des Luziadas perdit considérablement dans l'estime du contre-maître Barboza et des autres senhores moços du telheiro, pour avoir célébré l'esclave Barbara?

Infortuné Gamoes !

11 ne suffit pas que ses contemporains l'aient laissé mourir à l'hôpital; il faut encore que, trois siècles après sa mort, le sot préjugé de la couleur outrage sa muse fière et généreuse !

Pourquoi aussi s'avise-t-il d'aimer une cachorra, et surtout de chanter le bonheur qu'il lui doit?

gaise. Mais, chaque jour, à l'issue du dîner, ils restaient une bonne demi-heure au moins dans leur cabine. Lorsqu'ils reparaissaient sur le pont, leur regard cherchait le mien, afin de s'assurer que pendant cette courte absence, aucun sujet de mécontentement ne s'était produit contre eux.

Aussi, le personnage redouté ne montra-t-il pas tant seulement le bout de ses cornes, et nul accident fâcheux n'interrompit notre voyage.

Un matin, pendant qu'on prenait le thé, un mouvement inusité eut lieu à bord. On nous annonça que Sâo- Jorge était en vue. Nous n'aperçûmes d'abord qu'une masse opaque de brouillards; mais à mesure que la sumaca se rapprochait des côtes, le paysage s'éclaircissait, la verdure et les toits se dégageaient du voile bleuâtre que formaient les vapeurs du Rio-da-Cachoeira et du Patype. Nous distinguâmes enfin la colline de Sant' Antonio qu'a envahie la nouvelle ville. Deux heures après nous entrions dans la baie et nous nous disposions à descendre à terre.

— Il va sans dire que tu m'accompagnes chez le senhor Macedo, observa Fruchot, et de là à la fazenda où est le père de Manoëla.

— Pardon, répondis-je, mais les affaires avant tout. J'irai bien volontiers avec toi chez le senhor Miguel Pedragulho; n'oublie pas toutefois que, mandataire de la maison Nausier et compagnie, je suis envoyé à Sâo- Jorge pour y établir des dépôts d'allumettes. Je vais donc m'occuper du placement de mes marchandises.

— Quel farouche négociant! dit le courtier. Du reste,

je t'approuve, reprit-il, et même je prétends t'aider de mon expérience. Laisse-moi faire; en moins d'une heure tu auras rempli ton mandat.

— Vamos, m'éeriai-je.

— Un instant, dit Fruchot; je me suis promis de donner une leçon de civilité puérile et honnête au capitaine. Le moment est arrivé; attention.

Lorsqu'il vit son bagage dans l'embarcation, le facétieux courtier, un petit paquet à la main, s'approcha du commandant. Il l'aborda avec toutes les marques extérieures du respect le plus profond.

— Capitaine, proféra-t-il lentement, veuillez accepter ce modeste cadeau, comme un bien faible témoignage de la reconnaissance que m'ont inspirée vos bons procédés à notre égard.

Et il lui présenta son petit paquet.

Le senhor Vermelho avait commencé par sourire. En voyant le contenu du paquet, il plissa le front et ses sourcils se contractèrent.

— Ce sont six foulards de la fabrique de Lyon, la première fabrique de l'Europe, après celle de Lisbonne, ajouta Fruchot avec emphase.

Le capitaine ne savait s'il devait se fâcher.

— Mais je n'ai pas besoin de foulards, Dieu merci ! observa- t— il ; j'en ai une douzaine et demie dans ma malle.

Fruchot reprit avec un magnifique sang-froid :

— Ils vous serviront, comme par le passé, à vous essuyer les doigts, capitaine. Quant à ceux-ci, vous les réserverez pour l'usage exclusif du nez, ajouta-t-il sur le même ton.

Et saluant gravement, il laissa le capitaine planté sur ses jambes et cloué à sa place par la stupéfaction, comme une statue de Lot.

Le marchand de carne secca et le cabelleireiro nous attendaient dans l'embarcation ; ils se rangèrent aussitôt pour faire place à la redoutable Manoëla.

Lorsque nous abordâmes, ils se confondirent en salutations et en offres de service.

— Maintenant vous êtes libres, senhores, de soupirer tout à votre aise, dis-je, en leur rendant leur salut.

Le Portugais se retira en saluant toujours. Quant au cabelleireiro, il poussa, en effet, un soupir profond, un soupir d'amoureux, cette fois, auquel un regard navré donna sa véritable signification.

Je ne m'étais pas trompé : Figaro parlait pour luimême en répétant le mote des Redondilhas. Seule, Tindifférence de Manoëla avait retenu sur les lèvres du Brésilien l'aveu de ses tourments. Il suivit lentement son compagnon, mais en laissant son cœur suspendu aux longs cils soyeux de la négresse mina.

Quelques individus, des esclaves pour la plupart, se tenaient sur le quai. Parmi les curieux, nous remarquâmes un vieillard qui nous couvait de l'œil, Fruchot et moi, pendant que le marchand et le cabelleireiro nous prodiguaient des protestations de dévouement. Cette attention persistante ne cessa point, après l'éloignement des deux passagers. Le vieillard nous examinait toujours aussi curieusement, comme si nous étions des fraudeurs, ou que nous portassions sur nous des marchandises de contrebande.

— Est-ce que, par hasard, ce fidalgo aurait besoin, lui aussi, d'une demi-douzaine de foulards? observa le courtier.

Au moment où nous demandions à un noir de nous conduire à la demeure du senhor Macedo, le vieillard, s'approcha de nous. Après avoir salué gracieusement, il éloigna l'esclave d'un geste superbe.

— Senhores, dit-il alors, puisque vous arrivez da Corte, vous pouvez m'apprendre si le Pretinho do Japâo a donné de ses nouvelles aux Croyants du Brésil.

— Le Pretinho / les Croyants! répétâmes-nous avec naïveté.

Le fait est que nous ne comprenions pas du tout.

Le personnage attacha sur nous un regard soupçonneux, comme pour découvrir si notre étonnement était ou n'était pas joué.

— Je suis le Capitâo-môr pour le roi de Santa-Leonarda, reprit-il mystérieusement.

— Santa-Leonarda! répétâmes-nous après lui.

Édifié sans doute par notre air de bonne foi, le vieillard redressa sa longue taille. Il daigna nous adresser de la main un salut protecteur, et, sans plus de façon, il nous planta là au milieu de la rue.

Nous pensâmes que c'était un cerveau détraqué. Le noir, en voyant s'éloigner le vieillard, s'avança vers nous.

— C'est Son Excellence le Capitâo-môr de la cidade dos-Ilheos, observa-t-il avec un sourire de pilié.

— Ça! une excellence! dit Fruchot; on le prendrait plutôt pour la doublure du marquis d'Argent-court qui

débite des flacons d'essences suspectes aux élégantes des cafés-concerts.

La demeure du senhor Macedo ne fut pas difficile à trouver. La spécialité de notre homme était le commerce des câbles et des cordages qu'on tire des filaments ligneux du coco de Piassaba. Mais l'ambitieux négociant avait plus d'une corde à son arc. Il vendait également de la carne secca, des poteries, de la miudeza et des conserves d'Europe.

Avant de pénétrer dans son logis, le courtier s'arrêta dans une venda et demanda un verre de cachaça. Il sortit alors un cigare de son étui et prit une allumette sur le comptoir.

Je le regardai avec étonnement.

— Voilà de bons phosphores ! dit-il. D'où les tirezvous?

— De Bahia, répondit le vendaire.

— Et combien vous coûtent-ils?

— Deux mille six cent quarante reis la grosse, ou deux cent vingt reis la douzaine de boîtes.

Je compris alors la manœuvre de mon ami. Il paya son verre, auquel il n'avait pas touché, mais que notre cicérone avala consciencieusement, et nous poursuivîmes notre route.

— Nous voilà basés, dit Fruchot ; nous avons maintenant un point de départ pour nos opérations, puisque nous connaissons le prix de la place.

Le noir nous quitta à la porte du senhor Macedo. Un homme gros, court, plus ventru que ne le sont d'ordinaire les Portugais, se tenait sur le seuil. Un bout

de cigare fiché derrière l'oreille, suivant la coutume, un palito aux dents, les deux mains dans ses poches, le marchand attendait gravement les freguezes. Dès qu'il comprit que nous nous dirigions vers lui, sa lèvre s'épanouit et il s'effaça pour nous livrer passage. Nous demandâmes le senhor Macedo.

— Lequel? riposta le marchand. Est-ce Macedo tout court, ou bien Macedo de Barcellos de Contas?

— Ma lettre ne porte que le simple nom de Macedo, observa Justin.

— C'est que, voyez-vous, senhores, reprit le Portugais, nous sommes deux Macedo à Sao-Jorge. Comme mon commerce est plus étendu que celui de mon homonyme, cette similitude de nom me causait un grand préjudice; alors j'ai prévenu le respectable public (respectavel publico, c'est le terme consacré), dans le journal, que dorénavant je m'appellerais Macedo de Barcellos de Contas; peut-être alors est-ce moi que vous cherchez.

Tel est, en effet, l'usage en Portugal et au Brésil. Les noms n'y sont point variés comme chez nous ; leur ressemblance cause souvent des erreurs regrettables et des quiproquos risibles. Quand vous connaissez les Soares, les Pinto, les da Silva, les Guimaraens, les da Serra, les Pacheco et les Cabrai, vous connaissez tout l'empire. Afin de distinguer les individus, il est nécessaire d'intervertir les noms, et de les mêler, et de les allonger de cent façons différentes.

L'un s'appellera Soares Pinto ; l'autre Pinto da Serra ; celui-ci Guimaraens ou da Silva; celui-là Guimaraens

da Silva ou Pacheco Guimaraens, ainsi de suite. La méthode est facile. On adresse une pote au journal de la localité, dans laquelle on déclare qu'on signera désormais Cabrai da Serra, au lieu de Cabrai tout court; et toutes les formalités sont remplies, et le respectavel publico ne trouve rien à redire à cette transformation, non plus que le ministre de la justice.

Si la similitude de nom fait naître des quiproquos, les inconvénients qui résultent de cet état de choses sont plus graves encore.

11 n'est pas toujours facile de suivre dans les actes civils et de constater les modifications et les changements apportés dans les noms patronymiques. Le nom de l'enfant diffère déjà de celui du père; si la troisième génération s'avise d'altérer encore le sien, la filiation devient bien difficile, pour ne pas dire impossible, à établir. Cette liberté illimitée, laissée à chacun de s'appeler comme il l'entend, engendre donc forcément, dans certains cas, une foule d'embarras pour les familles. Il est vrai que, par ce procédé, tous les cidadôes sont nobles quand ils le désirent, ce qui est une compensation ; témoin le marchand de Sâo-Jorge. Afin que la confusion ne fût plus possible, celui-ci avait ajouté au sien deux noms à particule au lieu d'un seul; il s'était ainsi doublement anobli,

— De la part de qui venez-vous? demanda-t-il.

— De la part du senhor Pedro Clémente da Serra. A ces mots le marchand s'inclina jusqu'à terre.

— C'est moi que vous cherchez; c'est bien moi, proféra-fril, en tirant avec respect le chapeau de paille

crasseux qui lui servait de couvre-chef. Oh î c'est un bien digne senhor que le senhor da Serra! et moi j'ai l'honneur d'être le fournisseur de sa maison. Soyez les bienvenus, senhores, et comptez que ma casa est a suos ordens.

Fruchot lui découvrit ce que nous attendions de lui, c'est-à-dire les moyens d'aller à la fazenda du senhor Miguel Pedragulho.

— Vous aurez ce que vous demandez, une canoa et des guides; mais vous ne partirez que demain, je suppose? Vous vous reposerez bien une nuit à Sâo-Jorge?

Justin et surtout Manoëla auraient désiré se mettre immédiatement en route; mais un coup d'œil que j'adressai à mon ami lui rappela nos conventions.

— Nous avons quelques petites affaires à terminer avant de quitter la ville, dit-il. Je crois, en effet, que nous ne pouvons partir que demain.

A ce mot : affaire, la cupidité du marchand s'était éveillée.

— Oui, nous avons une partie de phosphoros à laisser ici, reprit Fruchot, et je vous serai obligé de m'indiquer une loja qui voudrait en accepter le dépôt.

— Mais peut-être pourrions-nous nous entendre, observa le Portugais. Quel est votre prix?

— Le prix courant à Rio est de deux cent quatrevingt reis la douzaine, soit trois mille trois cent soixante reis la grosse.

— Vos phosphoros sont donc trempés dans l'or du Rio Doce? demanda ironiquement le marchand. Bahia nous expédie des phosphoros de qualité supérieure, et

nous les payons une demi-pataque la douzaine : soit dix-neuf cent vingt reis la grosse, ajouta effrontément le marchand qui ne nous savait pas instruits.

J'avais toujours mes échantillons sur moi. Je présentai une boîte au Portugais; mes palitos s'enflammèrent au premier frottement.

— Oh ! oh ! jihosphoros inalteraveïsy superiores ! murmura-t-il. Ils ne sont pas mauvais, en effet, mais votre prétention est déraisonnable. Je vous ai donné mon prix comme vous m'avez donné le vôtre; faites une concession, et je verrai si je puis traiter avec vous.

— Notre dernier chiffre sera de deux cent quarante reis ; voyez s'il vous convient.

— A la bonne heure, voilà qui aplanit les difficultés. Vous avez fait un pas; j'en ferai un à mon tour. Je vous offre deux testôes ou deux cents reis de la douzaine, soit deux mille quatre cents reis de la grosse.

Fruchot me fit un signe que je compris parfaitement.

— Nous le tenons! semblait-il me dire.

Et, en effet, son habitude de traiter les affaires ne l'avait pas trompé.

— Eh bien ! puisque vous ne voulez pas de notre marchandise, nous allons l'offrir ailleurs, dit-il.

Et il fit mine de s'éloigner.

— Un moment, senhor, reprit le Portugais. Ces Français n'ont aucune patience, en vérité ! Combien avezvous de grosses dans vos caisses?

— Quatre cents grosses renfermées dans quatre caisses, répondis-je.

— Et c'est là toute la partie, toute?

— C'est tout ce que je veux débarquer à Sâo-Jorge.

— Eh bien ! n'en parlons plus. Je vous donne deux cent vingt reis de la douzaine, et je prends vos quatre

caisses.

Le marché fut conclu à ces conditions, et je cédai mes quatre cents grosses pour un conto cinquante-six mille reis.

Il est nécessaire de prémunir le lecteur contre l'effet que pourrait produire sur lui l'alignement formidable de ces chiffres.

L'arithmétique de la péninsule Ibérique, naturalisée dans l'Amérique du Sud, est vantarde et fanfaronne de sa nature. Elle aime à enfler sa voix, comme le Capitan de la comédie; elle se carre volontiers sous des vêtements pompeux, et elle s'imagine valoir beaucoup , parce qu'elle occupe beaucoup de place. Il faut lui pardonner ses prétentions à la majesté. Avec des allures de princesse de théâtre, elle est bonne fille au fond, et pour peu que vous viviez dans son intimité, elle vous dira bientôt le secret de ses grands airs.

Elle est de race latine, ne l'oublions pas; c'est pourquoi elle nourrit un penchant involontaire pour le nombre, l'ostentation et la parade.

Le système des noms qui n'en finissent plus a été appliqué aux chiffres. Ceux-ci, même pour les additions les plus vulgaires, déploient superbement leurs lignes profondes comme pour vous imposer le respect.

Il est de fait que vous restez un moment ébloui; mais après avoir essuyé vos yeux, vous ne tardez pas à vous

convaincre que ces chiffres ne représentent, sous leur ampleur exagérée, qu'une valeur dérisoire.

Au prix où sont les reis en Brésil, un conto cinquantesix mille reis donnent 3,168 francs de notre monnaie.

Mais voyez comme l'arithmétique portugaise a bon air sur le papier :

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