Voir le Brésil tel qu'il est
par la prolongation de cette préférence, ont tenté de ramener à elles celui que de viles raparigas osaient leur disputer ! Manège coquet, pleurs, prières, éclats de colère, tous les moyens ont été employés; ils ont été employés en vain.
L'odieuse rivale a été fouettée, déchirée, mutilée1, empoisonnée, dans certains cas. Le senhor a choisi une autre idole; mais, comme la précédente, cette nouvelle idole avait été taillée dans un bloc de marbre noir. Alors l'épouse légitime, écrasée sous la honte, a dû se résigner à cesser une compétition où tout l'avantage restait à l'esclave.
Nous verrons bientôt combien a été funeste, pour la sécurité du foyer, l'exemple du chef de la famille.
Cet engouement, qui paraîtra certainement étrange aux personnes qui n'ont point vécu aux colonies, ne s'explique pas uniquement par la supériorité corporelle des femmes de couleur.
Il résulte d'une autre cause, plus essentiellement physique encore, et qui se rapporte aux émanations particulières qu'exhalent les pores de ces belles créatures.
D'abord la'splendeur des lignes vous attire, et l'on se sent mordu par les flammes ardentes que lance leur prunelle.
L'orgueil a beau se cabrer; malgré les vives protestations du sang bleu, on est définitivement séduit, lors-
1. On m'a montré une mulâtresse à qui une jalouse senhora avait tranché deux phalanges de la main.
qu'elles marchent, par un mouvement onduleux des reins tout rempli de mystérieuses confidences, et qui porte aussitôt le trouble dans les sens.
L'attraction vous enveloppe ; il faut nécessairement se rendre.
C'est alors que l'influence de l'odeur sui generis (la catinga) agit profondément sur l'adorateur de la forme.
Un contact passager produit ordinairement le dégoût. Si le délire se prolonge, le sort du blanc est à jamais fixé; il ne lui est plus permis à l'avenir de renoncer à la fréquentation des filles bronzées; bien plus, il dédaignera de brûler son encens aux pieds des pâles créoles.
Nous venons de le déclarer: il pourra changer de favorite, mais en restant toujours fidèle au culte de la couleur.
Sans donner à cette proposition tout le développement qu'elle comporte, nous croyons devoir rapporter ici un axiome portugais qui contient, — pour le lecteur qui voudra sérieusement l'interroger, — l'explication naturelle du phénomène dont il s'agit.
Voici le texte de ce proverbe :
« Celui qui a respiré deux fois le parfum acre, mais enivrant, de la catinga, trouvera fade désormais V odeur qu'exhale la peau des femmes blanches. »
Ce qui revient à dire qu'un palais habitué aux épices . ne peut plus s'en passer, et que les mets privés de condiments énergiques n'auront désormais aucune saveur pour lui.
Sans vouloir ravaler les femmes de couleur au niveau
des prêtresses plâtrées de l'ancien continent, ne peuton faire remarquer que celles-ci produisent, — physiquement, — des effets analogues sur leur entourage?
Les pâtes et les essences, dont les comédiennes font un usage journalier, imprègnent leurs chairs et leurs vêtements d'une odeur particulière qui remplit l'atmosphère où elles vivent. Cette odeur, répugnante d'abord, et que la passion peut seule imposer aux natures nerveuses et délicates, finit, après une fréquentation soutenue, par devenir nécessaire, indispensable. Elle complète l'harmonie terrible que contient l'amour tourmenté, despotique, corrosif de la courtisane. Les capiteuses émanations du musc répondent aux émotions violentes qu'on éprouve auprès d'elle : les unes étourdissent le cerveau, tandis que les autres torturent le cœur, en le subjuguant.
Eh bien ! il est des hommes qui sont entraînés par les parfums suspects qu'exhale tout ce qui touche à la personne des courtisanes. Seuls, le fard, les essences, les poudres, agissent sur leurs organes blasés, et ils recherchent d'autant plus une femme qu'elle est plus couverte de pâtes et de peintures.
C'est là, qu'on ne s'y trompe point, la preuve d'une double dépravation.
Le mensonge dans l'amour correspond à la fausseté dans le teint; de même que la corruption des sentiments amène, comme conséquence forcée, la décomposition de l'air vital.
Voilà pourquoi l'odeur de la catinga est moins pernicieuse que l'odeur produite par le maquillage. (On me
pardonnera remploi de ce mot qui est consacré pour caractériser le système de badigeonnage pratiqué par ces créatures.)
La première odeur est franche, loyale, parce qu'elle est naturelle; la seconde est factice; elle habitue à l'hypocrisie, et, logiquement, après avoir perverti le goût, elle conduit à la déchéance de l'être moral.
On ne saurait mieux comparer l'amour africain qu'à la tunique du Centaure. L'ivresse où il plonge le corps le consume lentement; mais, nous le répétons à dessein, il reste sans action sur l'âme immortelle.
Cela est vrai, surtout pour le colon qui méprise la fille de couleur à laquelle, pourtant, il sacrifie sa femme légitime, et qui se console aussitôt de la perte de son idole de la veille par l'adoption d'une nouvelle idole coulée également en bronze.
Les Européens qui habitent sous les tropiques vivent dans d'autres conditions, à l'égard de ces magnifiques créatures.
Ils professent, eux aussi, une admiration sincère pour leurs formes sculpturales.
Parfois, il est vrai, ils se laissent séduire par la nonchalance gracieuse et l'agaçante coquetterie de la mulâtresse; mais, ordinairement, ils gardent tout leur enthousiasme pour la négresse, chez laquelle les proportions généreuses de la taille, les tons chauds de la peau, la passion grave concentrée dans le regard, donnent à toute sa personne un caractère de grandeur, de force et de beauté souveraine qui manque absolument à la mulâtresse et à la blanche.
Comme ils ne sont point accessibles au préjugé de la couleur, ils ne craignent pas d'affirmer publiquement la préférence qu'ils accordent, sur les créoles, aux filles bronzées.
A Bahia, où les sujets de cette nation mahométane sont en grande majorité parmi leurs frères en servitude, les négresses minas accaparent presque exclusivement les trafiquants étrangers.
Les superbes et irascibles senhoras ont beau crier anathème sur les Européens, à cause de leurs goûts dépravés; — c'est leur dépit qui parle ainsi ; — les colons font, tacitement, cause commune avec les Européens, et, en somme, ces liaisons, hautement avouées, ne déconsidèrent pas plus ceux qui les forment, qu'à Paris, la protection audacieuse qu'on accorde à une comédienne ou à une fille de portière passée lorette.
On peut même confesser que ce commerce avec les femmes de couleur est d'un usage général parmi les résidents étrangers.
Ceux-ci, en s'établissant sur la terre américaine, ont tous conservé, à quelques exceptions près, l'esprit de retour dans la patrie d'origine.
C'est donc systématiquement, après mûre réflexion, qu'ils ne veulent contracter aux colonies que des liens faciles à briser.
Toutefois, au milieu des hommages qu'ils rendent à la splendeur corporelle, les étrangers n'imitent pas les façons outrageantes et les dédains brutaux que les créoles affichent à l'endroit des objets d'un entraînement passionné.
Constatons-le une dernière fois :
L'homme des zones équatoriales, sensible à la beauté physique, mais cependant dominé par le préjugé de la peau, ne voit chez les femmes de couleur que de magnifiques instruments de plaisir qui excitent tout à la fois ses désirs et ses mépris.
L'Européen, au contraire, dont l'appréciation est restée saine, relève par de généreux procédés la pauvre paria qu'il associe momentanément à ses destinées. Il ne croit pas s'acquitter envers elle en la couvrant de bijoux; il paye encore en égards le bonheur qu'il lui doit.
Celle-ci, de son côté, habituée jusqu'alors aux humiliations et aux insultes, est touchée d'une pareille conduite. Elle témoigne à son protecteur un attachement profond où la reconnaissance entre pour une bonne part. Son moral se ressent ainsi des conditions nouvelles de son existence. L'abrutissement où elle croupissait a disparu sous l'influence d'un sentiment sympathique. La femme s'est révélée chez la négresse. L'amour a donné une âme à l'esclave.
Sa fortune faite, et par respect pour lui-même, le négociant récompense généreusement la créature qu'il a gardée près de lui pendant des années. Il ne lui achète pas des rentes, sans doute ; mais il dépose entre ses mains une somme suffisante pour entreprendre un petit négoce, si elle veut travailler.
Vaine prévoyance d'un ami qui a interrogé avec effroi l'avenir !
D'habitude, la mulâtresse, quand elle n'a pas encore
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dépassé l'âge de plaire, dissipe follement l'argent des adieux, et elle retourne à la vie indolente que lui fait un nouveau protecteur.
Si c'est une négresse esclave qu'il avait choisie, le trafiquant l'émancipé et, avant de partir, il lui laisse, avec quelques fonds, la liberté de disposer de son cœur.
La fille d'Afrique conserve plus longtemps le souvenir des heures fortunées où l'amour l'a faite l'égale du blanc ; néanmoins, elle finit par épouser un homme de sa couleur, un mulâtre, quelquefois, qu'a séduit son modeste pécule.
Plus d'un Européen, cependant, sachons le reconnaître, oublie de racheter le fils né de ce commerce, et qui suit naturellement la condition de la mère, si celleci est restée esclave.
D'autres, envahis à leur tour par le stupide préjugé, rougiraient de conduire en Europe leur progéniture de couleur. Ils s'occupent silencieusement de leur départ, en s'efforçant d'endormir des inquiétudes légitimes. Une nuit, ils délaissent sans remords la compagne dévouée de leur exil, et le petit mulâtre qu'ils ont si souvent bercé dans leurs bras.
Mais ces ingrats ne réussissent pas toujours à tromper la tendresse ombrageuse des ces maîtresses, de ces mères.
Parfois la liaison, au lieu de se dénouer banalement par l'abandon ou le dégoût, est violemment brisée par la jalousie et le désespoir. C'est que l'amour, nous l'avons dit, a relevé l'esclave de son abjection; l'amour lui a donné une âme, une âme qui ne sépare plus les
droits des devoirs, et qui se révolte furieusement contre la déloyauté et le mensonge.
La vengeance veille donc pendant que la trahison s'ourdit.
Déjà le trafiquant a réalisé son avoir; déjà son portefeuille est bourré de traites sur l'Europe. A l'arrivée du prochain packet, il quittera furtivement la terre étrangère et il retournera dans sa patrie pour y jouir d'une fortune laborieusement acquise.
C'est alors que la mort le surprend au milieu de préparatifs qu'il croyait ignorés. Il expie tout à coup l'odieuse lâcheté qu'il avait conçue longuement et qu'il était à la veille d'accomplir.
A son tour, celui qui pose le pied sur les planches du navire se félicite trop tôt, quelquefois, d'être à l'abri désormais des atteintes de son Ariane bronzée.
Le feu qui dévore ses entrailles ne tarde pas à lui prouver que la fille d'Afrique a pris au sérieux et les serments d'un amour éternel, et les devoirs de la paternité. L'enfant restera esclave, soit! mais le blanc sera, malgré lui, fidèle à la négresse, car le poison qui circule dans ses veines est de ceux qui ne pardonnent amais.
Tel est le rôle que remplit dans les colonies la femme de couleur.
L'irrésistible attrait qui pousse vers elle le créole et l'Européen a une double cause : des formes incompables et Vôcre parfum de la catinga.
L'homme habitué à l'atmosphère qui l'entoure est condamné à y vivre toujours.
Cela est si vrai que la plupart des traficants, — une fois leur fortune faite, — amènent avec eux en Europe une et même plusieurs de ces filles bronzées.
J'ai connu un Français, — il touchait à peine à la quarantaine et il possédait deux millions, — qui était revenu d'Amérique avec une négresse mina qu'il avait affranchie.
Sancha était belle parmi les plus belles de ses sœurs, et, de plus, elle gardait à son protecteur une reconnaissance passionnée. Eh bien! à Paris, Sancha se vit négligée, et elle reconnut que chaque jour lui enlevait une partie de son empire.
Le Français, naguère si vivement épris, ne lui témoignait pas encore de la froideur précisément; mais elle ne suffisait plus à son bonheur, et il restait plongé, à ses côtés, dans une morne tristesse dont elle ne pouvait connaître les motifs.
Un soir, la Mina jalouse ne put se contenir davantage.
— Sancha a donc perdu l'affection de senhor, ditelle, et l'éclat de sa peau noire est devenu moins séduisant que la pâleur des femmes blanches? Pourquoi cela?
Le Français essaya, mais en vain, de calmer la négresse. Plusieurs scènes se succédèrent.
Un matin, cependant, la joie rentra dans la maison. Les domestiques remplissaient les malles, et la Mina surveillait les préparatifs du départ.
J'étais allé faire mes adieux à l'ancien négociant.
— Une négresse est aussi dépaysée en Europe , me dit- il, qu'une blanche sous les tropiques. Dans notre
climat brumeux, ses chairs s'amollissent et perdent l'odeur qui nous enivre; elles remplacent aussi les reflets éblouissants qu'y imprime la lumière équatoriale par des tons obscurs, ternes, qui rappellent la couleur fangeuse de la mulâtresse. L'harmonie est détruite en Europe pour ces magnifiques créatures. Aux filles du soleil, il faut une couronne de rayons. Voilà pourquoi je retourne en Amérique. Le tableau est en ma possession, je vais chercher le cadre qui le fait valoir.
Ce jeune millionnaire était tout simplement un disciple de Raphaël et du Titien. Il adorait la ligne comme M. Ingres, et la couleur comme Delacroix. Son appréciation intelligente des lois de la perspective établit manifestement que le sens artistique était aussi puissamment développé chez lui que le génie des affaires.
Maintenant que cette étude est terminée, on comprend mieux l'attachement exclusif du courtier pour Manoëla.
Fruchot avait mordu à la grappe de l'amour africain, et Y acre parfum de la catinga l'avait enivré.
Il lui aurait été facile, à l'exemple de certains senhores, d'épouser la blanche que sa rouge toison avait séduit ; puis, la dot empochée, de délaisser la femme légitime pour retourner avec Manoëla.
Mais Fruchot, quoique devenu courtier, conservait toujours les sentiments élevés de l'artiste. L'idée d'une pareille infamie ne pouvait pas traverser son esprit, encore moins s'y arrêter.
Voilà pourquoi mon ancien camarade, heureux avec
sa duchesse bronzée, — ainsi qu'il aimait à l'appeler, — refusa le riche mariage qui lui était proposé.
Et, vraiment, Manoëla n'était pas indigne de ce sacrifice. Plus on la connaissait, plus on appréciait cette excellente nature, que l'esclavage n'avait pas eu le temps d'abrutir.
C'est devant celle-là surtout que l'amour avait ouvert de splendides horizons.
Le dévouement de la Mina était sans bornes, comme sa reconnaissance, et son âme, fécondée par le bonheur, atteignait sans peine les sommets lumineux qu'habitait l'âme du courtier.
Douce, affable, dans sa majesté native, Manoëla entourait constamment Fruchot de prévenances exquises et de soins délicats.
Ainsi, pendant les repas, elle ne se permettait jamais de toucher aux mets avant lui, et, chaque fois qu'elle buvait, elle inclinait la tête de son côté, par un mouvement rempli de grâce, et aussi de déférence.
Mes sympathies lui étaient donc acquises.
Fruchot, à qui je communiquai mes impressions, me déclara qu'au logis elle n'avait jamais consenti à s'asseoir a table avec lui. Elle le servait avec un empressement respectueux ; mais elle ne prenait son jantar qu'après qu'il avait fini le sien. Manoëla ne pouvait oublier que Fruchot était un senhor branco, et qu'elle restait son inférieure par la couleur.
La Mina ignorait encore, elle, si dévouée, si sincère dans son affection, que l'amour rapproche les distances et qu'il constitue l'égalité parfaite. Sans égalité point
d'amour, point d'amitié. N'était l'abus détestable qu'elle faisait du musc, comme toutes ses pareilles, du reste, j'aurais trouvé la négresse une créature accomplie.
Je pensai plus d'une fois, en la regardant, à la séduisante Barbara,
« Que sa grâce enchanteresse rendait la souveraine » de celui dont elle était l'esclave. »
Laissez-moi vous dire deux mots de notre manière de vivre à bord de la sumaca. Cela va me procurer l'occasion de reproduire un double côté des mœurs brésiliennes.