‹ Les femmes et les moeurs du BrésilChapitre 12 sur 18 · reis · texte numérisé non relu

reis

Ne croirait-on pas entendre un bruit assourdissant de millions? Ce sont des millions en effet, mais des millions de reis, et il faut vingt reis pour faire un sou.

Le système monétaire adopté dans un pays donne quelquefois la clé du caractère du peuple qui habite ce pays. Or, nous savons si le Brésilien est vaniteux!

Je venais donc de vendre tout simplement pour 3,168 fr. de marchandises.

La livraison devait être faite le lendemain.

— Le tour est joué, me dit Fruchot en sortant. Tu as ton dépôt, et le gain réalisé est honnête ; de plus, tu n'as pas de commission à payer, ajouta-t-il gaiement.

Au Brésil, le premier senhor qui vous a serré la main ne manque pas de prononcer la formule sacramentelle : minha casa hé a suos ordens (ma maison est à vos ordres). Gela se dit toujours; mais on sait ce que valent ces paroles. On vous offre tout, à la condition que vous n'accepterez rien.

Nous connaissions les usages locaux, Fruchot et moi ; aussi nous mîmes-nous en quête d'une casa depasto ou auberge, pour y prendre notre repas.

-Nous étions encore à table, lorsqu'un noir, envoyé

i64 FEMMES ET MOEURS DU BRÉSIL

par le senborMacedo, vint nous avertir qu'une personne nous attendait chez le négociant.

— C'est Son Excellence le Capitâo-môr, ajouta l'esclave avec le même sourire railleur qui avait glissé sur les lèvres de notre cicérone.

— Que peut donc nous vouloir ce grotesque personnage?

— Décidément, il nous prend pour des contrebandiers, dit Fruchot.

En sortant de la casa de pasto, nous suivîmes le chemin qui conduit à la loja du marchand. Arrivés dans l'arrière-boutique, nous nous trouvâmes en présence du vieillard qui nous avait quittés si cavalièrement naguère. Toute sa morgue l'avait abandonné; il vint à notre rencontre et nous fît un salut profond, en s'excusant d'avoir ignoré la mission de confiance qui nous avait été donnée. Avant que nous fussions revenus de l'étonnement où nous jetaient ces mots, il nous demanda des nouvelles de Sa Majesté le roi Sebastiâo, et se mit entièrement à nos ordres.

De quel roi Sebastiâo voulait-il parler? de celui qui était mort il y avait trois cents ans, après la bataille d'Alcaçar-Kebir?

Nous interrogeâmes du regard le senhor Macedo, qui nous répondit par un autre coup d'œil.

S'adressant alors au vieillard, le marchand lui dit :

— Lessenhores ont besoin, avant de s'ouvrir à vous, d'être édifiés sur votre compte. Avez-vous apporté votre commission?

Le vieillard tira de sa poche un paquet de papiers.

Trois enveloppes furent successivement enlevées; il prit alors un parchemin que le temps avait jauni, et auquel adhéraient plusieurs sceaux aux armes du Portugal. Un autre cachet représentant deux têtes de Maures coiffées du turban achevaient de compléter la physionomie extérieure de ce document.

Fruchot reçut le parchemin, et nous lûmes ce qu'il contenait.

C'était une commission de Capitâo-môr délivrée à l'illustrissime senhor Pedro Pacheco de Carvalho, au nom de Sa Majesté Très-Fidèle dom Sebastiâo.

Nous comprîmes aussitôt que le senhor Carvalho était la victime de quelque mystificateur effronté. Le parchemin portait la date de 1817. Vous devinez notre embarras. Nous ne savions comment traiter un sujet aussi scabreux, sans manquer au respect que nous devions à l'âge du prétendu Capitâo-môr.

Celui-ci étudiait sur notre figure l'effet que ne pouvait manquer de produire le papier. Se campant fièrement sur ses jambes, une main passée dans son gilet, la tête de trois quarts, — une pose de Grand-Officier de la couronne, en vérité, — il reprit :

— Vous le voyez, je suis en règle. Il me reste à dire à Vos Excellences que le nombre des Croyants s'est considérablement augmenté dans la province. Nous attendons toujours avec impatience les ordres de Sa Majesté. Maintenant que mon identité est bien établie, daignerez-vous me communiquer vos instructions, afin que je règle ma conduite en conséquence?

Quel détestable quiproquo !

Le senhor Carvalho nous prenait pour des émissaires du roi trépassé. Malgré nos dénégations réitérées, il insista pour avoir des nouvelles de son maître, déclarant que notre réserve du matin devenait, en se prolongeant, injurieuse pour lui. Le vieillard était ému, en parlant ainsi. Le marchand, lui, dépensait tous ses efforts pour conserver son sérieux. Il n'était pas facile, on le comprend, de sortir de cette impasse, car, au bout du compte, la susceptibilité du senhor Carvalho méritait des ménagements. Il revint à la charge avec tant d'insistance; il nous donna si sincèrement de X Excellence; il se montra si convaincu que nous étions les confidents du batailleur d'Alcaçar-Kébir, qu'il nous fallut abonder dans le sens du vieillard pour ne pas le blesser.

Fruchot dut donc s'exécuter.

Le courtier bâtit une histoire fantastique sur le roi dom Sébastiâo. Nous étions envoyés par ce prince pour juger des dispositions de ses sujets d'Amérique. La foi n'était malheureusement pas aussi vive partout, et la propagande s'était arrêtée depuis quelque temps, étouffée par l'incrédulité du siècle. Le moment d'une protestation solennelle n'était donc pas encore arrivé. Il ajouta que le nom du fidèle Pedro Pacheco de Carvalho revenait souvent dans les conversations que nous avions avec Sa Majesté. Ses services continuaient toujours à être appréciés, et une magnifique récompense lui était réservée pour le jour de la Restauration.

Cette déclaration ramena la sérénité sur la figure du vieillard.

— Je m'en tiens à la promesse de Sa Gracieuse Majesté de me donner en mariage sa fille, l'Infante Felippa, (que Dieu garde!) répondit le Gapitâo-môr en s'inclinant jusqu'à terre, et j'attendrai, malgré mon impatience, que le bon vouloir du roi vienne me chercher jusque dans mon humble retraite. Ma fortune, mon sang, ma vie lui sont acquis à jamais; c'est à lui d'en disposer à son gré. Veuillez déposer à ses pieds augustes une nouvelle assurance de mon inaltérable dévouement.

Il était temps que cette comédie prît fin, car le noble langage du vieillard m'avait touché. Toute conviction est respectable, par cela seul qu'elle est sincère. Cet homme prêt à se sacrifier pour un prince mort depuis trois siècles, mais toujours vivant pour lui, défiait trop vaillamment le scepticisme de notre époque, pour ne pas exciter mes sympathies. En dépit de ma raison, j'étais ému devant cette croyance que rien n'avait pu seulement ébranler.

Le Capitao-môr se retira enfin, enchanté de notre réception, et en nous priant de l'honorer de notre visite.

Une explication devient ici indispensable.

Tout le monde connaît l'expédition malheureuse que le jeune roi de Portugal, dom Sebastiào, entreprit au seizième siècle, dans le double but de rendre sa couronne à un roi musulman et de gagner des prosélytes à la religion chrétienne. Après la bataille d'Alcaçar- Rebir, ce prince chevaleresque périt au passage du fleuve Macassin, le 4 août 1578, un an juste avant que le Camôes mourût à l'hôpital, sur un lit privé de draps/

Eh bien! qui penserait que cet événement, constaté par des historiens sérieux, et surtout par Jeronimo Mendoza, a rencontré et rencontre encore aujourd'hui de nombreux incrédules des deux côtés de l'Atlantique? Non, ce jeune monarque n'est pas mort; il est tout simplement passé à l'état de mythe. Gomme le roi Arthur, il va errant par le monde; ou bien il s'est retiré dans quelque retraite ignorée, où ses ennemis ne sauraient le découvrir. Grâce au don d'immortalité que lui ont mérité ses vertus, il attend paisiblement le moment marqué par les décrets divins, pour venir tout à coup revendiquer ses droits à l'héritage de ses pères.

Ce mythe est parfaitement accepté par des esprits ignorants et fanatiques, et aussi par des natures plus cultivées.

Raisonne-t-on la foi?

La croyance populaire a été exploitée par d'impudents aventuriers. Le même fait ne s'est-il pas produit de notre temps, à l'occasion de Louis XVII? Trois hommes se sont donc présentés, se disant également dom Sebastiâo, et parmi eux un Génois dont les révélations, portant sur des circonstances connues seulement du jeune monarque et de quelques intimes, avaient un caractère effrayant de vérité. L'opinion publique fut remuée; mais les Espagnols, qui repoussent les miracles nuisibles à leurs intérêts, traitèrent le Génois d'imposteur et envoyèrent Sa Majesté aux galères, où elle mourut.

Toujours est-il que la superstition populaire a accrédité cette opinion, que le roi Sebastiâo est aujourd'hui

plein de vie. Les jésuites n'ont pas craint de broder encore sur ce thème déjà passablement fantastique. D'après eux, Dieu a confié le prince aux soins d'un vieil ermite, et celui-ci doit veiller sur lui jusqu'au jour où, obéissant aux ordres d'en haut, dom Sebastiâo remontera sur le trône de ses aïeux.

La légende était trop romanesque pour ne pas faire son chemin. Depuis lors, les oracles ont parlé; des prédictions se sont répandues, ambiguës, obscures, disant par conséquent tout ce qu'on veut qu'elles disent, comme les Centuries de Nostradamus. Les révélations qui ont produit le plus d'effet sont celles d'un prophètenain, que l'on désigne sous le nom de Pretinho do Japâo ou petit noir du Japon; ce sont surtout celles de la mère Leonarda, religieuse d'Oporto, qui annonçaient la venue prochaine du monarque.

D'après le docteur Walsh, tous les personnages qui ont rendu quelque grand service au Portugal, ont été considérés par leurs contemporains comme autant de Sébastiâo. Joâo IV, qui a reconquis son royaume sur l'Espagnol, a joui de cet honneur, et aussi le marquis de Pombal. En 1830, le roi, trois fois centenaire, vivait sous les traits de l'infante Dona Teresa.

La secte des Sebastianistas se recrute sans cesse, tant en Europe qu'en Amérique. La foi des fidèles est aussi vive à l'endroit du roi Sebastiâo que celle des Juifs dans le Messie. On cite des adhérents dont la conviction aveugle a donné lieu aux aventures les plus singulières.

M. Ferdinand Denis signale le pari d'un colonel

Souza Menellas avec MourâoTello. Le colonel s'engagea à payer dix contos de reis si, au bout de dix années, dom Sebasliâo n'avait pas paru.

Tout le monde, à Rio, a connu ce marchand de la rue Direita qui, en livrant ses articles, concédait aux clients la faculté de ne les payer qu'à l'arrivée du roi.

Je ne sais si le colonel s'est exécuté après la période décennale; mais on affirme, on le croira sans peine, que le marchand fut bientôt forcé, et pour cause, de changer la base de ses opérations.

Puisque je suis amené à m'occuper des Sebastianistas, je dirai qu'ils n'ont ni organisation particulière, ni signe de ralliement. On porte leur nombre à quelques milliers tant en Europe qu'en Amérique, bien qu'à les entendre on doive les compter par centaines de mille. D'après eux, il y a des Croyants en France; il y en a en Espagne, aussi bien qu'en Italie, et le jour de son apparition, dom Sebastiâo s'appuiera sur une armée formidable^ composée des contingents de tous les peuples catholiques.

C'est cette idée qui explique comment notre nationalité, aux yeux du senhor Carvalho, ne nous empêchait point de servir la cause d'Un prince portugais.

Du reste, quoi qu'ils soient impitoyablement raillés par leurs concitoyens, les Sebastianistas, à part leur toquade, sont des gens laborieux et inoffensifs. Ils vivent, depuis trois siècles, dans l'attente de l'heureux événement annoncé par les oracles ; en général, ils rappellent, par leur honnêteté et même par l'austérité de leurs mœurs, les Quakers et les Frères Moraves.

Le lecteur sait maintenant ce qu'est le vieux Capitaomôr de Sâo-Jorge. Nous lui avions été signalés comme des émissaires du roi fantastique, et le crédule vieillard était venu aussitôt à nous, pour témoigner de sa fidélité à la cause qu'il croyait nous être commune.

Le senhor Carvalho avait été la victime, dans sa jeunesse, d'une mystification bien autrement grave et qui avait influé sur sa destinée, toujours à l'occasion du prince dont l'acte de décès est enregistré dans l'histoire depuis trois siècles.

Fils d'un Sebastianista, Pedro, alors âgé de vingt et quelques années, partageait la croyance de son père, ce qui ne l'empêchait point d'être sensible aux attraits de la jeune Marciana.

Celle-ci était recherchée par un riche négociant nommé Affonso da Silva; mais son cœur avait déjà parlé en faveur de Pedro Carvalho. L'union des deux amants fut enfin arrêtée.

Le négociant eut alors recours à la ruse, — quelle ruse, mon Dieu ! — pour évincer un rival préféré.

Un jour, un avis mystérieux parvint à Pedro. Il lui était recommandé de se trouver le lendemain au soir, et au coup de neuf heures, sur le bord de la mer; il aurait à suivre un personnage masqué qui, en passant devant lui, prononcerait le nom du roi Sebastiâo.

Pedro était brave; du reste, sa foi ne lui permettait pas d'hésiter en cette circonstance.

A l'heure fixée, il se trouvait au rendez-vous.

Un individu, enveloppé dans un manteau et le chapeo abaissé sur les yeux, marcha à sa rencontre. Arrivé

près de lui, il s'arrêta et murmura le nom du roi. Pedro n'en demanda pas davantage. Il monta avec cet homme dans une barque et se laissa conduire.

Au bout d'un certain temps, qui parut bien long à notre jeune homme, car on n'avait pas échangé une parole, la barque accosta. Deux cavaliers, également masqués, attendaient sur la rive, chacun d'eux tenant un cheval en main. Pedro, sur un signe de son guide, sauta en selle et les quatre chevaux s'élancèrent à la fois du côté de l'ouest.

Toutes ces précautions excitaient l'imagination de notre fervent Sebastianista. Son cœur battait, en pensant au but glorieux qu'on lui laissait entrevoir. Après une course d'une heure à travers les champs, on atteignit une habitation cachée dans les bois.

Le chef cria : Halte ! et l'on mit pied à terre.

S'approchant alors de Pedro, le chef lui dit h voix basse qu'il était temps encore pour lui de reculer, et qu'il fît ses dernières réflexions avant de franchir ce seuil redoutable. Il ajouta que la moindre indiscrétion dans cette affaire serait punie de mort.

— Ma vie appartient au saint roi Sebastiâo; entrons! répondit résolûment Carvalho.

Dans une pièce luxueusement ornée, se trouvaient trois hommes, dont l'aspect ne pouvait manquer de produire une grande impression sur un esprit déjà frappé. L'un d'eux occupait une espèce d'estrade recouverte d'un riche tapis. Les deux autres étaient assis sur des coussins, à ses pieds, comme pour constater la distance qui les séparait de leur compagnon.

Tous trois avaient les jambes croisées à la façon des musulmans, et portaient le costume oriental. On remarquait une aigrette lumineuse sur le turban du premier, tandis que l'individu assis à sa droite était vêtu d'une robe d'ermite. On eût dit un religieux du Liban.

La légende venait d'être mise en action.

Tous trois, du reste, étaient masqués.

Le chef de l'expédition s'avança vers l'estrade et s'inclina profondément devant le personnage qui l'occupait. Il déclina ensuite les noms et prénoms du jeune Carvalho ; après quoi, il conduisit Pedro devant le même personnage. Il se tint lui-même derrière l'estrade, l'épée nue à la main.

La mise en scène, on le voit, ne laissait rien à désirer.

Les paroles consacrées furent prononcées alors.

— Es-tu Croyant ?

— Je crois, comme à la résurrection de la chair et à la divinité de Notre Seigneur Jésus-Christ, à l'existence non interrompue de notre roi légitime, dom Sebastiâo de Portugal, et à sa venue prochaine parmi ses fidèles sujets.

Les trois hommes masqués firent de la tête un signe de satisfaction; puis l'ermite prit la parole.

Une importante communication allait être faite au jeune homme. On connaissait l'attachement héréditaire de la famille Carvalho pour le valeureux soldat d'Alcaçar-Rebir. Pedro marchait dignement sur les traces de ses ancêtres ; aussi avait-il été choisi, à cause de sa foi robuste, pour être le dépositaire, dans la capitainerie dos Ilheos, des volontés de l'auguste martyr. Le

jour de la Restauration, ce jour si impatiemment attendu, était proche. Les Croyants devaient se tenir prêts à venir se ranger autour de leur prince, sauvé par Dieu afin de conduire l'humanité à ses destinées glorieuses; on comptait sur Pedro pour entretenir le zèle des adhérenls, et on lui demandait de jurer qu'il exécuterait sans hésitation les instructions qui lui seraient envoyées, au moment d'engager l'action.

L'ardent jeune homme s'imaginait être en présence de dom Sebastiâo lui-même. Il mit une main sur son cœur, et il fit d'une voix ferme, malgré son émotion, le serment qu'on exigeait de lui.

L'ermite reprit :

— Les Croyants sont entourés d'espions, tant en Europe qu'en Amérique ; car les impies, tout en raillant ceux qui ont la foi, redoutent le triomphe d'une cause que Dieu protège visiblement. Il est nécessaire de ne négliger aucune précaution pour échapper à la surveillance incessante des ennemis du roi légitime. C'est ce qui explique le mystère de la présente réunion. Nul, dans la contrée, ne doit se douter que des intérêts aussi majeurs se traitent sur ce point isolé de l'Empire, et que d'aussi hauts personnages foulent actuellement le sol brésilien.

— Ce secret mourra avec moi ! répondit Pedro avec une sombre exaltation.

— Satisfaite des nobles sentiments de l'héritier des Carvalho, dit l'ermite, Sa Majesté lui réserve une double récompense.

Après avoir prononcé ces mots, il se dirige vers le fond de la salle, tandis que, sur un signe du personnage à la

brillante aigrette, l'homme assis à sa gauche ouvre une petite cassette -d'acajou, incrustée d'or. Il en tire un parchemin scellé aux armes du Portugal et aux armes particulières de dom Sébastiâo qui sont : « de sable à un lion d'argent surmonté de deux têtes de Maures. » C'était une commission de Capitao-môr qui serait valable le jour où dom Sébastiâo remonterait sur le trône.

Pedro murmurait des protestations de dévouement, lorsque le personnage qui occupait l'estrade prit la parole à son tour.

— Pedro, dit-il d'un ton solennel, vous-êtes en grande estime auprès de nous. Afin de vous rapprocher encore davantage de notre royale personne, nous vous destinons pour épouse notre fille bien-aimée, l'Infante Aureliana-Luizia-Anastasia-Inez-Felippa.

L'ermite reparut alors avec une femme voilée. Celle-ci s'approcha, et, d'après l'ordre du roi, elle souleva son voile.

Jamais créature aussi merveilleusement belle ne s'était montrée à Pedro, même dans ses rêves les plus splendides. Le jeune homme eut un éblouissement et ferma les yeux. Il cessa pendant quelques secondes d'avoir conscience de ce qui se passait autour de lui. De grosses gouttes de sueur perlaient sur son front; ses jambes fléchissaient et il lui sembla que son cœur venait de s'arrêter. Le choc fut rapide mais violent. En revenant à lui, il voulut se précipiter aux pieds de la céleste apparition; mais femme, ermite, hommes masqués, s'étaient évanouis. Il n'entendit qu'une voix qui, du fond de l'appartement, proférait ces mots :

— N'oubliez pas, Excellence Capitâo-môr, que vous êtes fiancé à l'Infante Aureliana-Luizia-Anastasia-Inez- Felippa.

Un moment Pedro crut être le jouet d'un songe. La vision avait disparu et sa tête était remplie de bourdonnements étranges; mais le parchemin qu'il possédait, établissait manifestement la réalité de cette scène. Troublé, enthousiasmé, ravi, il reprit le chemin de la ville. La barque le déposa sur le rivage, à l'endroit môme où elle l'avait pris, et avec les mêmes précautions mystérieuses.

Vous devinez l'issue de cette aventure : quelque stupide que fût la plaisanterie, elle obtint un plein succès.

L'ambition avait chassé l'amour du cœur de Pedro. Le fiancé de l'Infante ne pouvait plus épouser la belle Marciana, Le mariage projeté fut donc rompu; mais la jeune fille finit par se consoler; elle devint la femme du senhor da Silva, l'impudent mystificateur.

Depuis lors, les années ont passé sur la tête de Pedro Garvalho ; mais sa foi n'a pas faibli. Le vieux Capitâo-môr est toujours persuadé qu'il a parlé au roi dom Sebastiâo, et, comme à vingt ans, il est tout prêt à répondre au premier appel de son roi légitime. Avec l'âge, toutefois, son idée fixe a pris des proportions inusitées. Le vieillard ne peut plus rester chez lui; chaque jour il se rend sur le bord de la mer, afin d'être le premier à saluer dom Sebastiâo et sa royale fiancée. La flotte libératrice ne paraissant pas, il examine attentivement tous les étrangers qui débarquent, persuadé

que des émissaires déguisés ne peuvent manquer d'être envoyés pour lui apprendre la cause dë ce retard prolongé. Sur une fausse indication, il avait pris un courtier et un fabricant de phosphoros. pour les ambassadeurs qu'il attend depuis près de trente ans !

Risum teneatis/Les Sebastianistas croient encore aujourd'hui, en plein dix-neuvième siècle, à l'existence d'un prince trépassé vers la fin du seizième ! Tout est possible, lorsqu'on part d'une pareille donnée. La foi n'a rien à démêler avec la raison humaine. Essayez de ramener les Juifs et de convertir les derviches tourneurs. Puisque dom Sebastiâo existe, il a pu débarquer secrètement au Brésil. Que sont vingt ans, cinquante ans, pour un homme qui n'a pas vieilli depuis trois siècles? Il reparaîtra un jour ou l'autre afin d'accomplir l'œuvre de Dieu.

Cela ne se discute pas ; cela se constate seulement.

Lorsqu'on part de l'absurde, on arrive logiquement, fatalement... à l'absurde.

Nous reprochâmes au senhor Macedo son procédé envers un compatriote, et, partant, le rôle qu'il nous avait forcés de jouer en cette circonstance. Le marchand se récria ; il affirma qu'il n'avait point parlé au Sebastianista et que, s'il avait eu tort, c'était seulement de ne pas l'avoir dissuadé à notre endroit. L'auteur de ce tour était quelque loustic de la ville qui s'était imaginé de nous procurer un divertissement, aux dépens du monomane.

J'appris plus tard que le mauvais plaisant n'était autre que le capitaine des fious-Anjos, qui avait voulu, tout

i78 FEMMES ET MOEURS DU BRÉSIL

en bernant un vieillard inoffensif, essayer de rendre à Fruchot la monnaie de sa pièce.

— Nous voilà donc élevés à la dignité d'ambassadeurs du roi dom Sebastiao, dit Fruchot, lorsque le marchand nous eut raconté l'histoire des fiançailles du Capitâo-môr avec l'Infante Dona Felippa. Note ce fait sur tes tablettes. Maintenant, Son Excellence veut-elle faire le tour de la ville avec moi?

Sâo-Jorge n'a pas suivi, tant s'en faut, la marche ascendante des grandes cités de l'Empire, telles que Bahia, Pernambuco, Sâo-Paolo. Les maisons y sont basses, mal alignées ; les rues étroites et malpropres. Son aspect, des plus tristes, est loin de rappeler la ville florissante du dix-septième siècle, alors que les Hollandais, établis à Bahia, l'arrachèrent à la domination portugaise. Rien de charmant toutefois comme la situation de Sâo-Jorge au milieu d'une riante vallée, au fond de la baie formée par le Rio-dos-Ilheos.

Sâo-Jorge, construit en 1540, atteignit en peu de temps à un haut degré de splendeur. Capitale de la province dos Ilheos (aujourd'hui entièrement absorbée par les provinces limitrophes de Bahia et de Espirito- Santo), qui formait jadis une des douze capitaineries créées par Joâo III, elle rivalisait, pour la richesse de son territoire et l'importance de son commerce, avec la comarca de Porto-Seguro dont le Rio-Pardo la séparait. Les jésuites exerçaient alors une influence utile sur la * population de ces contrées. Les mœurs s'adoucissaient; l'activité se déployait sans relâche et le bien-être devenait le partage de tous, des Indiens nouvellement con-

vertis, aussi bien que des hardis aventuriers que l'Europe et les îles de l'Océan envoyaient sur ce point du Brésil.

Un vaste établissement dominait les pittoresques habitations de la vallée : c'était la demeure des disciples de Loyola; c'est de lk que partait l'impulsion intelligente qui, fécondant ce magnifique pays, le poussait vers ses heureuses destinées.

Quoique sincère, mon admiration pour les jésuites n'est pas sans réserve; aussi vais-je me hâter de compléter ma pensée.

Je ne dirai rien des Missions du Paraguay; c'est là un fait acquis et que l'histoire a enregistré. Mais je ne puis passer sous silence les quarante-quatre ans de travaux inouïs, de courses incessantes à travers les forêts, du P. Joseph Anchieta, surnommé l'Apôtre du Brésil.

Je ne saurais non plus oublier l'inaltérable dévouement du P. Nobrega, pour arracher à leurs habitudes cruelles les hordes errantes de la côte orientale.

Les merveilleux résultats obtenus par ces deux honv mes seuls suffiraient pour nous montrer la part de gloire qui revient aux jésuites, dans l'œuvre divine de la civilisation, et cette part serait déjà assez belle.

Mais d'autres courageux missionnaires parcoururent également les solitudes et les déserts, les catingas et les forêts, apportant avec eux le pain de l'âme et le pain du corps.

Pendant deux cents ans, les missionnaires gouvernèrent les Indiens du Brésil, et pendant ces deux siè-

cles, le sort des tribus sauvages fut considérablement amélioré. Des aldéas (villages) s'élevaient comme par enchantement dans le sertao; les Indiens délaissaient leurs grands bois et venaient se ranger sous la loi des missionnaires.

Au lieu des sanglants sacrifices, des guerres sans trêve ni merci, des fêtes abrutissantes où hommes et femmes buvaient comme lansquenets, suivant l'expression de Léry; enfin, au lieu de l'existence misérable qu'ils menaient auparavant, ils trouvaient auprès des jésuites une vie monotone, mais douce et facile. Leurs membres vigoureux se pliaient au travail; ils exécutaient parfois des entreprises, relativement considérables et d'une utilité générale, comme le canal de la province de Espirito-Santo, le seul qui existait encore au Brésil en i 837 K Ce sont les Indiens qui ont creusé ce canal sous la direction des missionnaires ; ce sont eux aussi qui ont fondé la ville de Olivença, au commencement du dix-huitième siècle.

La tutelle des Pères fut bienfaisante, on ne saurait

1. Depuis quelques anuées une impulsion vigoureuse a été donnée par le gouvernement, et soit par lui, soit par les capitaux particuliers, de nombreux et importants travaux de canalisation ont été exécutés; je cite les plus remarquables :

Le canal Puassû, destiné à relier le port de Canavieiras au rio Jequitinhonha, qui n'est navigable qu'une partie de l'année.

Le canal récemment livré au commerce, qui fait communiquer les rios Pomonga et Japaratuba, dans la province de Sergipe.

Le canal de Arapapahy dans le Maranhâo.

Le canal de Vna et celai das Itaunas, dans la province de Espirito- Santo, qui doit unir le Sâo-Domingos au rio Sâo-Mutheos, celui-ci fermé jusqu'à présent à la vapeur, aussi bien que le rio Doce, le plus grand fleuve de la province de Espirito-Santo.

le contester, et les succès qui couronnèrent leurs efforts, témoignent de la supériorité de leur administration. Ils étaient aimés pour le bien qu'ils faisaient; aussi, leur expulsion de la Mission de Sâo-Pedro-dos- Indios, fondée en 1630, souleva-t-elle une vive opposition parmi leurs nombreux prosélytes.

Mais, si les jésuites sont de bons initiateurs pour les hommes naïfs, il s'en faut de beaucoup que leur gouvernement satisfasse à toutes les conditions vivifiantes que réclament les populations déjà en possession d'une certaine somme de bien-être. L'émancipation, ou plutôt, la première éducation, voilà ce à quoi ils excellent. Ils tracent la route; ils jettent la semence dans les esprits ; mais ils ne savent pas lui faire produire tous ses fruits. Une limite est imposée à leur action, et cette limite, ils ne peuvent pas, ils ne veulent pas la dépasser. Une fois les aldeas fondées, les Indiens marmottant des prières et défrichant le sol, leur direction s'arrête, car leur but est atteint. Les destinées nouvelles de l'humanité les touchent peu ; le progrès incessant n'est pas inscrit dans leur programme. La loi du travail est arrêtée dans son développement continu, par les colonnes d'Hercule de l'immobilité.

J'avoue que le présent est magnifique, comparé au passé : mais n'y a-t-il rien au delà?

Je conviens que la roue qu'ils font tourner régulièrement à leurs néophytes est légère et douce; mais c'est toujours la même roue, écrasant le même sable fin ; c'est toujours une halte permanente, systématique, — le repos enfin, dans un bien-être relatif; en d'autres

termes, l'inactivité ou la pétrification, c'est-à-dire le mépris de la science, la négation de l'avenir.

L'administration des jésuites, intelligente, utile, au début, devient, en se prolongeant, une machine impie de compression.

Olivença venait d'être fondée par les Indiens baptisés, et le voisinage de la ville aidait beaucoup à la prospérité toujours croissante de Sâo-Jorge. Les campagnes se couvraient de plantations de manioc, de bananiers, de caféiers, de riz, d'ananas et de maïs. Ces produits divers affluaient dans la cité, qui les échangeait contre les produits des autres provinces ou des marchandises étrangères. Les relations commerciales prenaient chaque jour un développement plus grand, et des colons nouveaux accouraient sans cesse sur ce point favorisé du territoire.

Ce résultat était dû à la persévérante initiative des jésuites, il faut le reconnaître; mais arrivée à cette limite, leur action devait s'effacer, sous peine de devenir dangereuse, et même mortelle, pour la florissante cité.

L'esprit de domination qui distingue ces religieux, se montra alors dans toute sa naïveté insolente. Pendant qu'ils régnaient à Olivença et dans les aidées circonvoisines, ceux qui habitaient Sâo-Jorge voulurent courber sous leur joug les colons, et aussi s'imposer à l'administration locale. La sécurité dont jouissait l'industrie agricole était leur ouvrage, sans doute; mais le prix que réclamaient les jésuites dépassait la somme des efforts dépensés et même des succès obtenus. Ils ne visaient à rien moins qu'à annihiler l'autorité civile,

FEMMES ET MOEURS DU BRÉSIL i83

à envahir tous les départements, à se substituer enfin, en tout et pour tout, aux agents du gouvernement.

Les prétentions des jésuites, leur intolérance étroite et ridicule, piquèrent au vif les colons. Le mécontentement s'accrut insensiblement, entretenu par les ravages des Aymorès.

Ces sauvages, qui descendaient des Tapuyas, étaient tellement féroces qu'ils étaient considérés comme barbares par les barbares eux-mêmes. Si Ton en croit un vieil auteur portugais, des prisonniers ^ymorès se sont laissés mourir de faim à Porto-Seguro, plutôt que de reconnaître la loi du vainqueur. La tribu des Tupiniquins a été anéantie par eux. Débarrassés de ces ennemis, ils se ruèrent sur les propriétés portugaises, et y laissèrent la ruine et la mort. La terreur qu'ils inspiraient dépeuplait les Engenhos. L'auteur déjà cité ne craint pas d'affirmer que, dans l'espace de vingt-cinq années seulement, ces Indiens ont massacré plus de trois cents colons et trois mille esclaves dans les deux capitaineries de Porto-Seguro et dos Ilheos.

Les conflits incessants avec les jésuites et les déprédations des Aymorès portèrent un coup terrible à Sâo- Jorge. Dès 4685, l'antique cité était déjà bien déchue, et la guerre avec les Hollandais n'avait pas peu contribué à arrêter son mouvement ascensionnel. C'est alors que se produisit l'arrêt d'expulsion des missionnaires. Ce fut là le signal de la ruine de Sâo-Jorge.

Les néophytes, accoutumés à la direction des jésuites, se plièrent difficilement à l'autorité civile. Les uns,

i 8 4 FEMMES ET MOEURS DU BRÉSIL

plus sincères dans leur conversion, se mêlèrent aux civilisés; mais le plus grand nombre abandonna les aidées et s'enfonça dans les forêts, pour reprendre la vie aventureuse qu'il menait auparavant. Ce furent autant d'ennemis nouveaux qu'il fallut combattre et repousser sans cesse. Depuis le commencement du siècle dernier, Sâo-Jorge n'a pu recouvrer son importance. Les Indiens de cette région ont été détruits ou soumis, sauf quelques tribus isolées qui parcourent encore les forê{£ de l'intérieur; mais l'ancienne capitale a perdu le rang qu'elle occupait jadis. Ce n'est plus qu'une ville, — et des plus modestes encore, — de la province de Bahia.

Aujourd'hui, l'herbe croît dans ses rues désertes. Le grand édifice construit par les jésuites sert de collège, et en plusieurs endroits ses murs crevassés, lézardés, offrent un triste aspect. Les ouvrages mililaires élevés par les Hollandais, pendant la courte période de leur domination, subsistent encore; ils attestent, par leur solidité, l'importance que les vainqueurs attachaient à la possession de ce point du littoral, si rapproché de Bahia. Le grand mouvement commercial qui datait de 1540, époque de la fondation de la cité, a complètement disparu ou à peu près. Le port seul offre quelque animation. La campagne qui l'entoure ne présente plus ce tableau splendide que lui donnaient les grandes cultures d'autrefois. On chercherait en vain les nombreux Engenhos qui la couvraient alors. Toute l'industrie sucrière de cette contrée semble s'être concentrée dans le Renonça ve. On n'y trouve pas non plus

ces colonies agricoles établies par le gouvernement sur certains points privilégiés de l'Empire, comme Santo- Amaro dans la province de Sâo-Paulo; Sâo-Pedro-d'Alcantara, Piedade, Santa-Isabel, dans la province de Santa-Catharina; et la plus importante de toutes celles du Brésil, Sâo-Leopoldo, fondée en 1825, dans la province de Sao-Pedro-do-Sul, qui compte aujourd'hui, si l'on en croit les rapports officiels, plus de onze mille habitants.

La province de Bahia ne possède que deux colonies insignifiantes : Rio-de-Contas et Léopoldina. La première réunit 41 habitants; la seconde, établie sur le Rio Peruhype, compte à peine la moitié de ce nombre.

Cependant le décret du 1er novembre 1859 qui fonde, pour cette province, un Institut agricole, est destiné, croyons-nous, à donner une nouvelle impulsion à la grande culture.

Cet Institut est le complément d'une vaste combinaison économique et industrielle, déjà, en partie, réalisée dans l'ancienne capitale de l'Empire 1

1. Cette combinaison est représentée par les établissements suivants :

1° Succursale de la banque du Brésil.

2° La Banque de Bahia (autorisée par décret du 3 avril 1858), capital 4,000,000,000 de reis, soit 120,000,000 francs.

3° La Caisse commerciale (décret du 26 avril 1856), fonds social 2,500,000,000 reis.

4° La Réserva mercantil (décret du 8 décembre 1859), capital réa-. Usé 4,065,741,781 reis.

5° La Caisse économique, fondée le 17 mars 1860. Capital réalisé 3,867,156,584 reis.

6° La Caisse d'économies, autorisée le 3 mars 1860. Capital réalisé 1,713,533,593 reis.

Jusqu'à ce jour, toutefois, Bahia a centralisé dans ses murs les forces actives de la province, en accaparant pour elle seule toutes les faveurs du gouvernement. Aussi les capitaux privés ont fait comme les contos de l'Etat; ils ont dédaigné de fonder de grands établissements sur le territoire arrosé par le Rio-dosllheos.

Nous attendons à l'œuvre l'Institut agricole.

Sobres à l'excès, mous, paresseux, les indigènes n'ont aucune idée du confortable des grandes villes, ou ne s'en soucient pas, ce qui revient au même. La farine de manioc, des crabes, des fourmis grillées, des féijôes, du poisson, de la carne secca, rarement de la viande yerde fraîche), leur suffisent pour vivre. Un toit pour s'abriter, et quel toit, le plus souvent! une esteiro ou un hamac pour se reposer, du tabac, quelques vintems pour acheter des foguetes (fusées), voilà de quoi les rendre heureux. Sans désirs comme sans besoins, ils végètent dans une abc minable indolence, dans un farniente chronique, employant leurs journées à dormir et à fumer, et leurs soirées à racler de la guitare. On peut les apercevoir le dimanche seulement, lorsqu'ils se rendent à l'église.

Il n'y a que des Portugais et des colons étrangers qui s'occupent d'exploitation agricole et de négoce. C'est grâce à eux que le port et certains quartiers sont vi-

7° Enfin deux autres compagnies : La société Commercio et la caisse Uniào sont en train de se constituer au capital de 8,084,354,363, pour la première, et. pour la deuxième, au capital de 1,172,S7J,848

reis

vants. Des villas charmantes couronnent les hauteurs de Sant'-Antonio, et rappellent la riante physionomie des coteaux d'Olinda, dans le Pernambucano. Ces villas, d'une architecture moderne, contrastent avec les casas disgracieuses de la cité. Celles-ci sont basses; elles n'ont qu'un étage pour la plupart; quelques-unes, un rez-de-chaussée seulement; plusieurs possèdent encore la varanda (balcon) grillagée des anciens temps, dont on peut voir des spécimens fort bien conservés, dans la rue de la Miséricorde, à Rio-de-Janeiro.

En somme, Sâo-Jorge, comme Aix et Avignon, n'a rien de remarquable que son passé.

Le senhor Macedo de Barcellos de Contas allait sortir pour se mettre en quête d'une canoa, lorsque nous fûmes de retour. Sur le désir de Fruchot, la canoa se transforma en mules; c'est-à-dire, qu'au lieu de prendre la route fluviale, mon ami préféra se diriger par la terre ferme. Le hardi chasseur possédait un fusil à deux coups qu'il avait reçu de Paris peu de temps auparavant, et il était impatient de l'essayer. Les ordres furent donnés en conséquence.

Le lendemain, avant le jour, notre petite caravane était prête. Elle se composait de quatre mules, une pour chacun de nous, et une autre qui portait nos provisions. Nous comptions sur cinq ou six heures pour atteindre la fazenda du senhor Pedragulho; mais, avant de nous quitter, le senhor Macedo daigna nous prévenir que les lieues brésiliennes étaient d'une longueur peu commune, et que probablement, si nous faisions une sieste pendant la grande chaleur, nous

n'arriverions pas avant la fin de la journée. Je compris dès lors la nécessité d'une quatrième bète, et la nature de la charge qu'on lui avait confiée.

Deux esclaves venaient avec nous, dont l'un, Lasaro, nous fut désigné comme un guide intelligent. Son œil était vif en effet, et sa figure, quoique partagée en deux par le chapelet de chair qui est le signe particulier des nègres Monhambalas, avait un air de fierté qui ressortait mieux encore sous les haillons qui couvraient son corps.

Manoëla gourmandait les esclaves, tant elle était pressée de partir. Fruchotet moi, chacun de nous ayant son fusil passé en bandoulière, nous enfourchâmes enfin nos mules.

— Bon voyage, nous dit le senhor Macedo, et priez Nossa-Senhora-da- Victoria 1 d'éloigner le bandit Gregorio de votre chemin.

Manoëla, en piquant sa monture, nous força de la suivre, au moment où j'allais demander au négociant l'explication de ses paroles. En désespoir de cause, je m'adressai à Lasaro.

— Gregorio, répondît le noir, n'est pas un homme dangereux, et il ne saurait mériter la qualification que le senhor Macedo vient de lui donner. 11 a tué son maître, cela est vrai; mais c'est par l'ordre de sa senhora.

— Qu'est-ce que tu nous racontes là, Lasaro? Un assassinat inspiré par la jalousie, alors?

— Inspiré par la vengeance, senhor, reprit le noir,

ti Patronne de Sào-Jorge-dos-Ilheos.

La femme a fait hier son mari pour venger la mort de son amant, et Gregorio s'est sauvé dans le mato, afin de ne pas être pendu.

A ma prière, Lasaro, qui ne demandait pas mieux que de se montrer avec tous ses avantages, nous raconta cet épisode des mœurs brésiliennes :

A une lieue de Sâo-Jorge, dans la direction d'Olivença, est située une délicieuse quinta, appartenant à un ancien négrier nommé Manoël Rebentâo. Ce senhor, de basse extraction, mais possesseur d'une énorme fortune, demanda en mariage une moça noble et pauvre de Bahia. Brigida était jeune et le senhor Manoël était vieux; elle était belle, et il était laid; de plus, son cœur de dixneuf ans s'était épanoui devant les regards charmés d'un jeune fîdalgo, appelé Agostinho dos Ladeiros. Cependant, comme on connaissait au négrier plusieurs centaines de contos de reis, ce fut lui qui obtint la préférence, et Brigida devint sa femme. Mais les manières brutales de son époux augmentèrent de jour en jour les regrets de la sensible senhora, en même temps qu'elles la froissaient dans son orgueil. Bientôt Brigida ne put cacher au rustre, dont elle portait le nom, les sentiments qu'il lui inspirait, et la jalousie de celui-ci ne connut plus de bornes.

Le senhor Agostinho possédait une fazenda à peu de distance de la quinta de son heureux rival. Après le mariage de Brigida, il quitta décidément Bahia et vint s'établir dans son bien.

L'ex-négrier goûtait alors toutes les jouissances de la vanité. Afin d'exciter l'envie, il donnait des fêtes splen-

dides, auxquelles étaient conviées les personnes marquantes de la ville et des environs.

Agostinho lui fit une visite.

Croyant mieux braver l'ancien adorateur de Brigida, le senhor Rebentao l'invita à ses fêtes et le traita avec courtoisie, en apparence ; mais, en réalité, il le faisait surveiller avec soin. De son côté Agostinho affectait une gaieté qui n'était pas dans son cœur; car, lui aussi, voulait donner le change à l'homme qui venait de lui enlever l'objet de ses premières affections.

Un an s'était écoulé depuis le mariage du négrier, et l'antipathie de Brigida pour Lui paraissait avoir perdu de sa force. Si elle le haïssait toujours autant, du moins elle parvenait à lui cacher cette aversion. De plus, sa mélancolie avait disparu et elle prenait joyeusement sa part des plaisirs que le senhor Rebentao offrait à ses hôtes.

Celui-ci s'imagina que la fière Brigida avait rompu définitivement avec les souvenirs du passé, devant la légèreté dédaigneuse du senhor Agostinho, et que ses regrets s'étaient endormis au sein du luxe dont il l'entourait.

Il fit venir de nouvelles toilettes de Paris; il commanda un équipage en Angleterre; et, afin de dissimuler ses rides et la vulgarité de ses manières, il donna à Brigida toutes les satisfactions d'amour-propre que l'argent peut procurer. La coquetterie de la senhora tenait bien toujours sa jalousie en éveil; mais Agostinho n'en était pas l'objet. L'ex-négrier comptait aussi beaucoup sur le dévouement, qu'il croyait lui être acquis, de

FEMMES ET MOEURS DU BRÉSIL 10 i

la mucama de sa femme. Comme les rapports de la mucama étaient favorables à Brigida, il se persuada que sa générosité extravagante avait enfin touché l'âme hautaine de sa belle compagne.

Un matin on lui annonça qu'un piano d'Érard, qu'il avait acheté à Rio-de- Janeiro, venait d'arriver à Sâo- Jorge. Il partit avec huit nègres, qui devaient se relayer en route, pour faire apporter l'instrument chez lui.

Au retour, le senhor Rebentâo rencontra un esclave de sa femme ; — c'était Gregorio, — qui tenait à la main un énorme bouquet. Interrogé par son maître, Gregorio répondit que la senhora l'avait envoyé porter un recado (message) au senhor Agostinho dos Ladeiros, et que celui-ci, à son tour, venait de lui remettre ce bouquet et une feuille de musique qu'il montra. L'esclave devait donner ces deux objets, ainsi que les parabens (compliments) du senhor Agostinho à la senhora Brigida.

Je ne sais quelle idée passa par la tête de l'ancien négrier; mais il examina curieusement les fleurs qui composaient le bouquet, et il finit par les garder, ainsi que la musique, en ordonnant à Gregorio de remplacer un des noirs qui soutenaient le piano sur leurs épaules. Il piqua alors son cheval et arriva avant les esclaves à la quinta. Sans dire un mot à personne, il se dirigea vers la casa d'une vieille négresse nommée Luizia5 et lui présentant le bouquet, il la somma d'en expliquer le sens mystérieux. Tout inculte que fût le millionnaire, il n'ignorait pas que les fleurs savent parler et que le choix des espèces, ainsi que l'ordre dans lequel elles sont groupées, composent un langage dont les amants

possèdent la clef. Un pressentiment lui disait que c'était là un selam adressé à sa femme, et il brûlait du désir d'en pénétrer le secret.

Luizia tourna et retourna Je bouquet dans ses mains. C'était, au premier abord, une profusion de roses, de jasmins, d'œillets et de géraniums assemblés au hasard el parlant autant d'idiomes.

La négresse secoua la tête, après avoir interrogé les fleurs. Une amande amère tomba alors à ses pieds; elle la ramassa et vit qu'elle était percée de part en part. Avisant une épine placée au centre môme du bouquet, elle y plaça l'amande par le trou inférieur. L'amande s'y adapta parfaitement. La négresse sourit: elle avait le mot de l'énigme. Elle compta alors et examina Tune après l'autre les fleurs qui se serraient autour de l'épine.

— Eh bien ! as-tu trouvé? demanda enfin le maître.

— Senhor, répondit Luizia, ce selam est aussi clair que le jour. V épine et la jacinthe qui expriment la douleur ont un sens plus précis à côté de cette branche de romarin du nord, qui veut dire amour fidèle, et de cette amande amère, qui signifie amour violent. C'est donc un cœur malheureux qui parle, mais malheureux à cause de V absence, comme nous l'apprend cette branche de citronnier. Cela est tellement vrai que je découvre ici une feuille d'ananas entre une mauve vermeille et un œillet amiral. La feuille d'ananas rappelle les heures de bonheur dues à l'amour, c'est Yœillet qui l'affirme, tandis que l'amant supplie sa belle, en lui envoyant la mauve, d'avoir pitié de ses tourments, et de lui accorder un nouveau rendez-vous. Une réponse est demandée

d'une manière pressante par ce bouton d'œillet blanc. Voilà, senhor, le selam déchiffré.

L'ancien négrier, en récompensant la vieille esclave, la menaça des plus durs châtiments si elle trahissait jamais le motif de sa visite. Il se rendit ensuite auprès de sa femme, à laquelle il remit en souriant la musique et le bouquet. « Laissant les noirs en route avec le piano, dit-il, il avait pris les devants afin de lui apporter luimême, en gagnant une demi-heure, ce qu'elle avait envoyé demander au senhor Agostinho. »

Brigida remercia son époux, sans soupçonner qu'il possédait le secret de son cœur.

Le lendemain, le senhor Rebentâo devait retourner à la cidade, pour faire personnellement quelques invitations. Il s'agissait, sous le prétexte d'un grand dîner, de présenter à l'admiration de tous le beau meuble d'Erard qu'il venait de recevoir. Le senhor partit à cheval ; arrivé près du sentier qui conduit à la fazenda d'Agostinho, il descendit et attacha sa bête. Une heure s'écoula. Il aperçut alors la mucama de Brigida qui venait à lui. L'esclave jeta un cri de frayeur en reconnaissant son maître, et porta involontairement la main à son sein. Le senhor Rebentâo la saisit par le bras et la fit tomber à ses pieds.

— Cachorra! (chienne), s'écria-t-il, tu m'as trompé jusqu'à ce jour, et tu as mérité de mourir.

La mucama, jaune de peur, le supplia de lui laisser la vie. Elle raconta tout, car elle était, en effet, la confidente de la senhora.

Le selam avait été parfaitement interprété par Luizia.

La tristesse de Brigida s'était évanouie du jour où son cœur et celui d'Agostinho s'étaient entendus. Depuis plusieurs mois Agostinho était son amant. Ils se voyaient la nuit, et c'est elle, la mucama, qui servait d'intermédiaire entre eux.

Le senhor Rebentâo ne proféra pas un mot, pendant tout le temps que dura la confession de l'esclave. Cet homme, dévoré, malgré son âge, par une passion insensée, conservait sur lui-même un empire souverain.

— Et maintenant, dit-il, la senhora t'envoie porter, une lettre au senhor Agostinho? Donne-moi cette lettre.

La mucama obéit.

S'il lui fallait une dernière preuve de l'infidélité de sa femme, cette preuve, il la tenait, pleine, entière, accablante.

Touchée par les plaintes du fidalgo, Brigida essayait de le consoler. Elle lui parlait du dîner qui devait avoir lieu dans quelques jours. Après le dîner, les convives s'embarqueront pour une pêche aux flambeaux; mais lui, Agostinho, n'attendra pas ce moment pour s'éloigner. Quant à elle, une indisposition subite lui servira de prétexte afin de demeurer au logis. Libres alors tous deux, ils mettront en défaut, sous la protection de la mucama, la jalousie du vieil époux.

Après cette lecture, le senhor Rebentào prit ses tempes entre ses mains et les serrant avec force, il fît entendre un ricanement sourd.

Il s'adressa alors à la mucama.

— Cachorra! reprit-il, je te l'ai déclaré tout à l'heure : tu mérites la mort pour m avoir trahi, lorsque

j'avais foi en ton dévouement. Tu périras sous la chicote...

La mueama se traîna à ses pieds en criant : Grâce ! Le maître poursuivit :

— Tu périras sous la chicote, à moins que tu ne me promettes par serment d'exécuter à la lettre les ordres que je vais te donner.

L'esclave joignit ses deux mains et jura tout ce qui lui fut demandé.

11 fut convenu qu'elle remplirait son message, en remettant à Agostinho le papier qui lui était adressé. A son retour, elle rendra compte de sa mission à la senhora, comme si rien ne s'était passé d'extraordinaire, et, enfin, cette rencontre restera ignorée de tous. Si le senhor Agostinho ne paraissait pas au dîner, malheur à elle, car cette absence serait imputée à crime, et alors justice serait faite !

— Il faut qu'il prenne place parmi mes convives, et qu'il réponde à l'appel de la senhora. A cette condition, je te pardonnerai, déclara l'ancien négrier.

La mucarna, on le comprend, jura de nouveau de faire tout ce que le senhor exigeait d'elle.

Le jour de la fête et avant l'arrivée des personnes invitées, Brigida étudiait au piano le morceau que lui avait envoyé Agostinho. C'était le duo de Y È clair :

Près d'une belle , Être fidèle...

Ne servir qu'elle.

C'est un bonheur.

Ce duo, elle devait le chanter avec Agostinho.

Son mari entra sur la pointe des pieds. En se retournant, Brigida l'aperçut qui battait la mesure sur sa main.

— Ravissante! divine! dit-il; mais je ne veux pas vous gêner; je me retire, acheva-t-il.

Et déposant un baiser sur les blanches épaules de sa femme, il sortit en fredonnant à son tour.

Près dune be... e... e... elle.

Être fidè... è... è... èle...

Ne servir que... e... e..- elle, C'est un bonheur.

Les choses se passèrent ainsi que le désirait le mari trompé.

Le dîner était exquis ; le piano fut trouvé magnifique, et le duo de V Éclair obtint les honneurs du bis.

L'espoir de se trouver bientôt seuls, et loin des importuns, donnait une expression radieuse à la figure d'Agostinho et à celle de Brigida. Pendant le repas, le moço avait parlé d'une indisposition de sa mère, qui ne lui permettrait pas de se mêler aux pêcheurs. Un quart d'heure après avoir chanté le duo, il prit congé des époux Rebentào.

La société se répandit sur la terrasse, chaque senhor donnant le bras à une senhora. Le galant négrier était le cavalier de sa femme, qu'il ne cessait d'entourer de petits soins délicats.

— L'air du soir est humide, lui dit-il; il faut vous couvrir.

Et ce fut lui-même qui, recevant le châle des mains de la mucama, le jeta sur les épaules de Brigida.

La mer était unie comme une glace, et les flots arrivaient jusqu'au pied de la terrasse, qu'ils baisaient amoureusement. Les barques et les canots, avec leurs fanaux allumés, se balançaient mollement sur la vague, attendant le bon plaisir des Illustrissimes senhores. La lune, cette lune des tropiques qui cause des éblouissements à ceux qui osent la regarder fixement, jetait sur le paysage sa vive lumière, et donnait en maints endroits des reflets d'or à l'Océan. Une fraîche brise, qui venait du sud, semait dans l'espace les parfums pénétrants qu'elle avait dérobés aux orangers des quintas voisines.

C'était une de ces soirées calmes, embaumées, harmonieuses, qui disposent l'âme aux doux et intimes épanchements.

Le vieux négrier se pencha vers Brigida.

— Jamais je ne vous ai vue aussi belle, senhora, dit-il avec tendresse, et je regrette presque d'avoir parlé de cette partie de pêche. Si j'osais, je renverrais tout ce monde d'importuns, afin de jouir mieux, seul avec vous, de cette magnifique soirée. Mais comme votre cœur bat! ajouta-t-il en souriant; sont-ce mes paroles qui précipitent ainsi ses mouvements?

Brigida frissonna, comme si l'air extérieur eût glacé ses membres.

— J'ai froid, répondit-elle, et j'ai la tête en feu. Vous, senhor, vous vous devez à l'illustre compagnie; mais, si vous le permettez, je rentrerai dans mes appartements.

Elle n'avait pas fini de prononcer ces paroles, lorsqu'un cri, suivi de cent cris, retentit dans l'espace. Un

cheval, qui venait de franchir la clôture du jardin, arrivait, en faisant des bonds désordonnés, du côté de la terrasse. Indocile au frein, il entraînait son cavalier, longeant dans sa course fougueuse la muraille de pierre qui soutenait les terrains hauts. Il lançait littéralement du feu par les naseaux et poussait des hennissements pleins de rage.

— Agostinho ! s'écria Brigida, en voulant s'élancer. Son mari prit un ton plaisant.

— Rassurez-vous, senhora, dit-il; c'est là un divertissement arabe que Agostinho veut donner à la noble compagnie ; cela s'appelle une fantasia.

A ces mots, un froid mortel glissa dans les veines de Brigida, et sa tête se remplit de bourdonnements étranges.

— Envoyez à son secours, senhor, s'écria-t-elle,

— Puisque je vous dit que c'est une fantasia, riposta le vieux négrier.

La terrasse où se tenait la société était élevée de deux mètres au-dessus du terrain parcouru par le cheval. Cependant les senhoras effrayées s'étaient précipitées dans la maison. Seule, Brigida était restée. Le danger que courait Agostinho la clouait à sa place. Elle éprouvait le besoin de partager toutes ses terreurs, toutes ses angoisses.

Les esclaves de l'habitation suivaient l'animal en poussant des cris, ce qui ne contribuait pas peu à augmenter sa frénésie. Comme si un ennemi invisible le harcelait impitoyablement, il bondissait avec fureur; puis il reprenait sa course fantastique du côté de la

terrasse. Il arriva bientôt à quelques mètres seulement du lieu où se tenaient les invités. On put apercevoir Agostinho pâle, l'œil éteint, qui se cramponnait de toutes ses forces à la crinière. Les esclaves le poursuivaient toujours de leurs clameurs. Les souffrances du cheval devaient être cruelles, car son œil sanglant sortait de l'orbite, et de son naseau bruyant jaillissait une colonne de flammes; en l'aurait pris pour un des chevaux de l'Apocalypse. C'était affreux à voir! Poussant alors un hennissement sauvage, l'animal s'élança des quatre pieds à la fois et franchit la muraille qui le séparait de la grève.

Le nom de Brigida retentit dans l'espace, en même temps que le bruit de la chute parvenait aux oreilles de la compagnie.

La senhora Rebentâo serait tombée à la renverse, si son époux ne l'eût soutenue. On la porta évanouie dans sa chambre. Voici ce qui venait de se passer :

Après que le senhor Agostinho eut pris congé, il demanda son cheval, qu'un nègre lui amena aussitôt. Ce nègre fumait. Par respect, il ôta le charuto de sa bouche pendant que le senhor moço enfourchait l'animal ; mais, ce charuto, il l'approcha traîtreusement du naseau gauche où se montra aussitôt une faible lueur, accompagnée d'un léger pétillement. L'esclave venait d'allumer un morceau d'amadou introduit dans le naseau. On comprend dès lors la rage du cheval, sa course échevelée, ses fantastiques écarts, et enfin le saut terrible que, dans sa folle terreur, il venait d'accomplir.

La vengeance du senhor Rebentâo était complète.

Le corps d'Agostinho, que la vague allait entraîner,

fut saisi par les nègres des canots et porté à la quinta. Les membres étaient brisés et la tête présentait une plaie horrible. Le jeune firialgo respirait encore cependant, mais son état était désespéré. Deux heures après, il avait cessé de vivre.

Les invités retournèrent à la cidade.

En ouvrant les yeux, Brigida aperçut son mari debout devant elle. Elle frémit et jeta ses mains en avant comme pour le repousser.

— La fantasia est finie, dit l'ancien négrier en ricanant.

— Agostinho! où est le senhor Àgostinho? demanda Brigida, incapable de feindre plus longtemps.

— Agostinho manquera au rendez-vous, senhora, repondit froidement le senhor Rebentâo.

La Brésilienne se dressa comme un ressort. Il lui montra le sélam qu'elle avait placé dans un vase sur la cheminée.

— Senhora, dit-il, les fleurs sont indiscrètes; cellesci m'ont appris qu' Agostinho était votre amant; alors j'ai tué Agostinho.

Brigida poussa un cri étranglé.

— Votre amour donne la mort, ne l'oubliez pas, reprit d'une voix sourde le vieux négrier.

Mais sa femme ne pouvait pas l'entendre. Après le cri qu'elle venait de jeter, elle était retombée, comme foudroyée, sur son fauteuil.

Un mois après cette scène, nous retrouvons Brigida dans la maison d'une parente qui habitait Sâo-Jorge. Elle avait écrit à Bahia, pour se plaindre de sévices graves exercés sur elle par son mari. Son père accourut

aussitôt. A la vue du poignet de sa fille, qui portait l'empreinte d'une pression brutale, le fidalgo, sans égard pour les millions de son gendre, refusa de l'écouter et emmena Brigida.

— Demain, senhor, nous lancerons notre demande en séparation, dit le père, en franchissant le seuil du senhor Rebentào.

— Elle sera éternelle, ajouta d'un ton lugubre la femme du négrier.

Sa mucama et deux esclaves qui lui appartenaient suivirent la senhora hors de la maison conjugale. Elle emporta avec elle les fleurs flétries du sélam que lui avait envoyées Agostinho.

Quelques jours s'écoulèrent. La procédure était déjà commencée. Le fidalgo se rendit au port où se trouvait un navire en partance pour Bahia; il venait arrêter sa place et celle de sa fille qui attendrait, dans sa famille, la fin du procès intenté à son époux. La vieille tante était sortie en cadeira (chaise à porteurs) pour faire une visite. Brigida restait donc seule au logis. Elle appela ses deux esclaves, Gregorio et Joào.

— Voulez-vous être libres? leur demanda-t-elle. On devine la réponse des noirs.

— Le senhor Rebentào m'a profondément outragée, reprit-elle; je veux me venger de lui. Allez le frapper au milieu de ses esclaves; mais qu'il sache, avant d'expirer, que c'est moi qui ai armé votre main.

Joâo et Gregorio partirent.

L'ancien négrier allait monter à cheval, au moment où ils entrèrent dans la quinta.

C'était l'heure du jantar; les esclaves, réunis à l'ombre des bananiers, prenaient leurs repas.

Gregorio et son compagnon marchèrent droit au senhor Rebentâo. Joâo lui présenta un papier en forme de lettre. A peine avançait-il la main pour saisir le papier, que Gregorio lui enfonça son couteau dans la poitrine. Joâo se rua à son tour sur le meurtrier d'Agostinho. Les esclaves de la quinta, témoins du crime, poussèrent bien des cris, mais ils ne firent aucune tentative pour défendre leur maître.

— C'est de la part de la senhora Brigida, murmurèrent les meurtriers à son oreille.

Jetant alors leurs couteaux, ils sortirent de la quinta sans avoir été inquiétés, et retournèrent tranquillement à Sâo-Jorge \

— Est-il bien mort? demanda Brigida dès qu'elle les aperçut.

— Il a reçu quatorze coups de couteau, répondit Gregorio.

— Il arendu le dernier soupir devantnous, ajouta Joao.

1. Ne croirait-on pas, vraiment, lire une page de la correspondance de Pline et de Tacite :

Largius Macedo, vir çrœtorius , à servis suis passus est.,, Suyerbus alioqui dominus et sœvus. Lavabatur in villa Formianâ; repente eum servi circumsistunt. Aliùs fauces invadit, aliùs os verberat, aliûs pectus et ventrem atque etiam (fœdum dictu!) verenda contundit,

Concubinœ cum ululatu et clamore concurrunt.

On le voit : les procédés de l'esclavage n'ont guère changé depuis les Romains.

Ainsi que Largius Macedo, le senhor Rebentâo tombait, en plein jour, dans sa propre maison, au milieu d'esclaves vociférant, mais fort peu disposés à le secourir, sous les coups pressés de ses assassins.

— Vous êtes libres! leur dit la senhora.

Mais le bruit de cet audacieux assassinat était déjà parvenu à Sâo-Jorge. Des agents de police furent aus- . sitôt envoyés pour saisir les deux esclaves. Joâo eut beau répéter qu'il avait obéi aux ordres de sa maîtresse et qu'il était devenu libre, et qu'on n'avait pas le droit de l'arrêter ; on lui lia les mains. Gregorio opposa une résistance désespérée. Il tua un des agents; il en blessa deux autres dangereusement, et enfin il parvint, en sautant par la fenêtre, à se sauver dans la campagne.

Telle fut la substance du récit de Lasaro.

Égarée par la passion, une femme, jeune encore, n'avait pas craint de commander un meurtre. Pour venger la mort du complice de sa faute, elle venait de faire assassiner son mari.

L'esclavage, cette négation de la justice et de l'humanité, apporte les plus graves perturbations dans le milieu où il exerce son action! S'il abrutit les opprimés, d'un autre côté, en proclamant la supériorité de la force sur le droit, il oblitère le sens moral des oppresseurs, et il les livre eux-mêmes à des passions sans frein.

L'esclavage, avec son cortège de plaisirs grossiers, conduit fatalement au culte de la matière et enfin au scepticisme. De là, la corruption des mœurs, le relâchement des liens sociaux, le mépris de la loi et de Dieu. Les maîtres avilissent leurs esclaves; les esclaves se vengent en inoculant leurs vices aux maîtres. Cette institution anti- chrétienne engendre, en effet, une lèpre corrosive qui mord au cœur les peuples du nouveau monde, détruit chez eux le germe des fortes, des

nobles pensées, et les rend incapables d'une généreuse initiative pour l'œuvre féconde de la régénération.

L'esclavage barre au progrès le chemin de l'avenir.

Quel raffinement dans la vengeance de l'ancien négrier! mais aussi quel cynisme chez cette femme qui, en plein midi, à la face de tous, envoie deux esclaves dans la maison de son mari, avec la mission de l'égorger!

Le crime de Gregorio et de Joào est celui de l'ignorance.

Le crime de la senhora, plus odieux mille fois, est celui de la passion brutale, d'un égoïsme féroce, d'une impudente immoralité.

— Vous le voyez, senhores, dit Lasaro en terminant, Gregorio n'est pas le bandit qu'a désigné le senhor Macedo. Il a tué, cela est vrai ; mais c'est pour obéir à sa maîtresse qui lui avait promis la liberté. Et cependant, s'il est pris, on lui passera la corde au cou, tandis que la senhora...

11 craignit d'achever.

— Eh bien! la senhora, on la pendra, lui dis-je. Lasaro balança tristement la tête.

— Il n'y a pas d'esclaves dans le pays des senhores, reprit-il; cela se devine aux paroles du senhor. Qu'estce qu'un esclave? une brute, un cachorro, comme on nous appelle! Or, le témoignage d'un cachorro n'est pas reçu en justice. Joâo a déjà accusé la senhora. S'il est pris, Gregorio l'accusera à son tour. Mais la senhora est une blanche; toutes les affirmations des noirs ne sauraient prévaloir contre ses dénégations. Il n'y a de

prouvé que le meurtre du senhor Rebentâo par Gregorio et Joâo. On pendra les deux esclaves, et justice sera faite, ajouta-t-il avec une rage contenue.

Voilà l'idée que se font les noirs de l'impartialité des senhores. Je dirai bientôt l'enseignement qu'offrit le procès.

Pendant ce récit, les ombres qui voilaient le paysage avaient disparu. Quelques coléoptères sillonnaient encore les airs, mais sans laisser après eux de trace lumineuse. Les oiseaux commençaient leurs chansons, et déjà la cigale des tropiques, cet affreux insecte auprès duquel les cigales de Marseille et de Naples ont un gosier harmonieux, jetait dans l'espace son cri strident, qui révolte les nerfs les plus débonnaires. La nuit s'était subitement évanouie.

Sous ces latitudes, l'aube n'existe pas plus que le crépuscule. Le jour se fait tout à coup, et le soleil, en apparaissant brusquement à l'horizon, inonde aussitôt les campagnes d'un torrent de lumière.

Pour ma part, je n'aime point cet envahissement brutal de la clarté. J'affectionne ces demi-teintes que répand sur les objets la suite du jour, et j'éprouve une grande jouissance à suivre les transformations, lentes, du paysage, à l'approche de l'aurore.

On rêve délicieusement sous les voiles transparents qui enveloppent alors la création. Cette obscurité progressive, de même que cette lueur qui va s'agrandissant peu à peu, favorise on ne peut mieux le vagabondage de la pensée. L'âme s'assoupit et s'éveille par degrés. On est préparé pour les voyages romanes-

ques, et mille fantastiques visions traversent l'esprit somnolent,

Ces heures favorables aux recueillements amoureux, aux poétiques méditations, n'existent pas sous les zones tropicales. Là, les jours et les nuits se partagent également le temps, et la nature y prend les allures régulières d'Une ménagère hollandaise.

Plus virile qu'en Europe, toutefois, elle ignore le grand art des ménagements et des transitions qui appartient exclusivement à la femme; mais elle rachète, par la force et la magnificence, ce qui lui manque en délicatesse et en douceur. Elle étale dans ses tableaux une splendeur, une exubérance de vie, qu'on ne peut s'empêcher d'admirer, sans doute, mais qui finissent par fatiguer les yeux et l'esprit.

Imaginez-vous une villageoise aux formes opulentes, au visage rond et coloré, dont les joues, dont la poitrine éclatent dans le généreux épanouissement d'une santé trop florissante. Un sang chaud empourpre les chairs; la sève déborde. Un pareil déploiement de forces vitales me paraît une insolence de mauvais goût.

En serait il plus beau le banquier qui porterait des colliers de pièces d'or et qui se couronnerait de billets de banque?

Cette campagnarde massive est moins séduisante, à coup sûr, que la pâle, la mièvre créature de nos salons, dont la beauté représente la distinction unie à la grâce.

A la luxuriante nature des tropiques, je préfère les lignes moins accusées, mais plus gracieuses de nos cam-

pagnes; de même qu'aux toilettes voyantes des femmes méridionales, je préfère les vêtements sobres, élégants, coquets dans leur savante simplicité, de nos frêles Parisiennes.

On doit pardonner, toutefois, à cette terre, sa merveilleuse végétation, parce qu'elle est folle et désordonnée dans sa parure. Ces défauts, qu'un grammairien appellerait des vices, composent à mes yeux son plus bel ornement. Sans les jeux imprévus du caprice, le paysage parlerait certainement à l'âme, mais il ne dirait rien à l'imagination. Ce serait la monotonie dans la magnificence.

Ne trouvez-vous pas qu'un ruban mal attaché et qui semble flotter au hasard; qu'une fleur placée sans règle, mais non sans goût, produisent parfois un effet plus saisissant qu'un diadème de diamants disposé d'après les principes consacrés? Le pêle-mêle harmonieux des lignes et des couleurs n'ôte rien de sa grandeur au tableau. Cette apparente incorrection est au contraire un trait de maître, une divine inspiration de la fantaisie, cette compagne rieuse du poëte. Le désordre! mais c'est la fantaisie, et la fantaisie c'est de Vart, tandis que la méthode n'est que de la science. La fantaisie ! c'est la coquetterie et la grâce, choses que nous aimons tous!

A cause donc de ces défauts charmants, pardonnons à la nature tropicale ses qualités trop splendides, c'està-dire l'ampleur exagérée de ses lignes et le ton éblouissant de ses couleurs.

Telles étaient mes réflexions au moment où le soleil,

paraissant tout à coup, versa sur la campagne une immense clarté.

De magnifiques perspectives se révélèrent inopinément à nos yeux, comme des décors de théâtre.

Sur nos têtes, un ciel bleu-clair, agaçant presque, à cause de son uniformité; à gauche, la mer miroitante, dont la voix sourde arrivait jusqu'à nous; sur le second plan, deux navires courant des bordées le long des côtes, et dont les voiles ressemblaient à des tissus d'or, sous les rayons obliques du soleil. A droite et devant nous, des champs immenses de cotonniers et de caféiers; puis à l'horizon, loin, bien loin, après une ligne grise qui dessinait le sertâo ou désert, on distinguait, à travers une vapeur lumineuse, une masse bleuâtre, profonde, mystérieuse, la forêt.

De temps en temps, une muraille blanche, percée de fenêtres vertes, nous souriait à travers un rideau de verdure ; c'était une fazenda. On apercevait les nègres occupés à la récolte du coton, sous l'œil du feitor qu'on reconnaissait à son chapeau pointu, aux larges ailes, mais surtout à la chicote qu'il tenait à la main.

Le chant des esclaves parvenait jusqu'à nos oreilles.

Nous pressâmes le pas des mules indolentes, afin d'atteindre, avant la grande chaleur, l'abri des grands arbres.

A mesure que nous avancions vçrs le sud-est, les palmiers se montraient plus nombreux, et parmi eux, l'espèce appelée coco de piassaba, qui défraye si puissament l'industrie de cette contrée.

Le terrain, en certains endroits, me parut mériter

l'attention d'un naturaliste. Le sulfate de fer y abonde; j'aperçus également des roches schisteuses qui trahissaient évidemment la présence de dépôts de charbon de pierre. Je ne doute pas que des recherches intelligentes, ordonnées par le gouvernement, ne fissent découvrir de nombreux gisements de ce minéral, qui apporterait un nouvel élément de richesse au commerce brésilien.

Le soleil commençait à darder sur nos fronts ses flèches impitoyables; mais nous n'en continuions pas moins à avancer courageusement, à la suite de Manoëla qui tenait constamment la tête de la colonne. L'excellente créature, qu'absorbait la pensée de son père, se retournait de temps à autre pour nous envoyer un gracieux sourire. Lorsqu'elle nous voyait essuyer notre figure, elle puisait dans son cœur quelque parole touchante; elle nous priait, parles souffrances du Christ, de ne point nous laisser abattre; ajoutant d'une voix émue que nous serions récompensés de nos fatigues, en assistant à la reconnaissance du vieil esclave et de sa fille.

Nous atteignîmes enfin la limite des terres cultivées; nous entrâmes alors dans le sertâo, que nous coupâmes obliquement pour gagner l'angle de la forêt.

Le sertâo est cette partie des terres soustraite encore à l'agriculture. Telles provinces, Goyaz par exemple, Mato -Grosso, Maranhâo, possèdent un sertâo, dont l'étendue est plus considérable que celle de bien des États européens. C'est dans ces solitudes inexplorées qu'errent des bandes farouches de sauvages, restées jusqu'ici rebelles aux avances de la civilisation.

Vous connaissez, par le récit des romanciers yan-

kees, l'aspect désolé de ces grandes plaines couvertes de hautes herbes qui atteignent en certains endroits à la poitrine d'un cavalier. La sauge sauvage ou armoise (artemisio tridentato) forme de temps en temps des fourrés épais, dont les chasseurs ne s'approchent pas sans précaution, car, c'est dans ces fourrés que se cachent ordinairement les reptiles dangereux qui infestent le sertâo. Les tiges, lorsque souffle la brise de mer (viroeâo), ondulent et se courbent harmonieusement. Ce mouvement, qui rappelle celui des vagues paisibles, n'est pas sans charme. Malheureusement, les torrents de feu qui tombent incessamment d'un ciel embrasé dessèchent les herbes, et donnent à la plaine une couleur jaunâtre qui fatigue le regard. Il est vrai qu'il faut peu de chose pour rendre toute sa splendeur à la végétation. Quelques gouttes de pluie suffisent pour transformer le tableau et lui prêter une physionomie nouvelle qui repose l'œil et le réjouit.

L'immensité, quel que soit son aspect, provoque la rêverie. On est ému sur l'Océan, dans les déserts de sables de l'Arabie, dans les sertôes, les pampas et les prairies de l'Amérique. Cet horizon sans limites parle de l'infini; il exalte les désirs de l'homme, et dirige ses aspirations vers les sphères élhérées, en lui montrant le peu de /place qu'il occupe sur la terre. Pourquoi donc les hommes des solitudes ne sont-ils pas meilleurs que les habitants des villes? C'est que le désert a un langage qu'il faut savoir comprendre; c'est que les besoins du sauvage sont trop pressants, et son existence trop remplie par les soins directs, vulgaires,

qu'exigent sa conservation et celle de sa famille; c'est que son intelligence est trop absorbée par la lutte brutale qu'il doit soutenir chaque jour, et que son âme, retenue au sol par des liens grossiers, ne peut alors s'élever jusqu'à l'admiration. Le sentiment de la nature est le privilège des esprits cultivés qui n'ont pas à se préoccuper des nécessités matérielles de la vie.

La forêt se dressait enfin devant nous.

Le rude trot de ma monture, autant que la chaleur, m'avait brisé. Je mis pied à terre et je pus respirer plus à l'aise.

Comme toutes les fazendas des environs s'élèvent sur les bords du Rio-dos-llheos, et que le transport des denrées et des marchandises se fait ordinairement au moyen de bateaux, on n'a pas compris encore la nécessité de tracer des routes sous ces voûtes sombres. La cognée des noirs a pratiqué déjà de grandes éclaircies, sans doute; mais les redoutables piquants des pitahayas (cactus chandeliers), des agaves (espèce d'aloès), des acacias, qui vous menacent sans cesse, et le vigoureux entrelacement des branches et des lianes, produisent, en maints endroits, une barrière à peu près insurmontable. Le soleil ne peut percer le dôme épais où le jour a de la peine à s'infiltrer. On vient de suffoquer de chaleur dans le sertâo; dès qu'on a franchi la lisière de la forêt, on est saisi par une atmosphère lourde, humide, qui vous pénètre aussitôt.

Le courtier avait sauté à terre, lui aussi; son fusil lue brûlait les mains. Il prit les devants avec Manoëla et s'enfonça dans le taillis.

L'esclave Joâo, — il était Gabinda de nation, — conduisait les mules. Moi et le Monhambala nous obliquâmes à gauche, mais, cependant, sans perdre de vue Joâo el les bêtes.

Le noir et les mules servaient de trait-d'union entre le courtier et nous.

Le rendez-vous était donné à une espèce de carrefour situé au milieu du sentier suivi par Joâo, et qu'on appelle dans le pays triuio dos fétos, à cause des fougères qui lui servent de ceinture.

Bien que rapprochés de la lisière du bois, nous aperçûmes un nombre prodigieux d'oiseaux au brillant plumage : le Cotinga bleu ou Crejoa, Y Agami, le Cotinga pourpre-noirâtre, YOuantou ou Pic à huppe rouge, et le Teitei moitié jaune-d'or et moitié bleu-foncé. Le Teitei, aussi appelé Guaranthé-engero , est, avec le Moqueur. un des chanteurs les plus éminents des forêts brésiliennes. J'abattis deux perroquets, — un Sobiasicca et un Mayttaca, — que Lasaro se mit aussitôt à plumer.

Nous vîmes également une foule de ces petits singes appelés sahuis (simia jacchus) , qui font les délices des dames brésiliennes. Vifs, allègres, gracieux, ces animaux gambadaient sur nos têtes et faisaient mille tours de voltige qui nous réjouissaient fort. Quelquesuns, suspendus à une branche par leur queue prenante , se balançaient non loin de nous et semblaient nous braver.

Le sahui, plus mignon que le ouistiti, est assez rare dans les régions méridionales. Il ne commence à se montrer fréquemment qu'à partir de la province de

Bahia. Il est très-commun dans le Pernambucano, et c'est de ces parages que viennent ceux qu'on voit à Rio-de-Janeiro. Les sahuis sont des modèles d'amour conjugal, tl ne vont que par couple, et dès qu'on a saisi l'un des deux époux, il devient facile de s'emparer de l'autre. J'ai vu plus d'une fois le mâle se laisser mourir de chagrin, après la mort de la femelle. Celle-ci est digne de cet attachement, car, loin de son compagnon, elle dépérit et ne tarde pas à succomber.

Il y a cependant des exemples d'insensibilité chez ces quadrumanes, tout comme chez les hommes.

J'avais apporté en Europe un ménage de sahuis : c'était des marikinas ou sahuis rouges. Il n'est pas inutile de déclarer que la saleté de ces petites bêtes égale leur gentillesse. Je fus forcé, pour ce motif, de me défaire de mes deux prisonniers. Je remis la femelle à une dame qui en raffolait. La femelle ne put survivre à cette séparation; au bout de quinze jours, le désespoir l'avait tuée. Senhor, c'est le nom du mâle, fut triste pendant une semaine. Ce temps écoulé, il parut consolé. En ce moment, ses gambades et sa pétulante joie font le bonheur de Nadar, à qui je l'ai donné. Il a même engraissé, — le sans-cœur! — d'une façon exorbitante , et il est devenu gourmand comme un banquier retiré.

L'ingrat Senhor ! il a complètement oublié celle qui est morte d'amour pour lui!

Cette histoire n'est guère édifiante, je le sais. Je ne l'ai racontée qu'afin d'établir que les sahuis dégénèrent, eux aussi, en quittant le pays du soleil. Dès qu'ils

abordent en Europe, ils sont aussitôt envahis par le froid et deviennent une proie facile pour le scepticisme.

Je m'étais écarté, sans y prendre garde, de la direction convenue. Maintenant j'avançais avec précaution du côté d'un buisson de mangliers où je remarquais une certaine agitation. Lasaro me suivait, armé,, en guise de chifarote ou couteau de chasse, d'un facâo ^ parfaitement affilé.

Une tête qui ressemblait à celle d'un agouti se montra tout à coup, et l'animal, qui venait de m'apercevoir, prit son élan dans le bois.

J'avais déjà épaulé mon fusil; mais au moment où j'allais tirer, un cri du Monhambala me causa une distraction qui fît dévier le coup. L'agouti gagna les épais taillis, sans avoir été atteint, et moi, je me rapprochai aussitôt de Lasaro.

Celui-ci, le doigt tendu en avant, me désigna un objet à travers les arbres. Dans cet objet, je reconnus Joào agenouillé sur le sentier et gesticulant avec vivacité.

Les mules s'étaient arrêtées derrière lui.

Je commençai par recharger mon fusil ; puis, nous nous glissâmes, Lasaro et moi, vers le Cabinda.

f. Le facâo que j'ai entendu comparer improprement au machete des Espagnols, est une espèce de jusarme. Ignoré dans le nord de la France, le facâo est d'un usage général en Provence où il s'appelle foouci.

Cette arme redoutable qui est, en même temps, un instrument agricole, puisqu'il sert dans les fermes pour mille petits travaux d'intérieur, mais principalement pour l'émondage des arbres, représente un pesant coutelas à double tranchant, dont un côté, recourbé et pointu à son extrémité, forme, avec l'autre côté, un angle droit.

FEMMES ET MOEURS DU BRÉSIL 2io

La pantomime de l'esclave n'avait pas cessé; mais nous entendions maintenant des sons rauques, — prières ou imprécations, on ne sait, — qu'il tirait du plus profond de sa poitrine.

Nous n'étions plus qu'à une dizaine de mètres du Cabinda et nous ne distinguions pas autre chose, en face de lui, qu'un cable noir et jaune qui barrait le chemin. Nous avançâmes encore, moi, le doigt sur la gâchette du fusil, Lasaro, son facâo à la main !

Le Monhambala s'arrêta brusquement.

Un Giboya! murmura-t-il avec épouvante.

C'était, en effet, un giboya, ou boa constrictor, devant lequel Joào était agenouillé. Le monstre ne faisait aucun mouvement; à peine si un léger clignotement de la paupière indiquait qu'il n'était ni mort, ni endormi.

Le Cabinda superstitieux adorait, en sa personne, le dieu des reptiles, le redoutable Panga 4. Il n'osait passer outre, mais il suppliait Panga de se ranger contre les arbres, afin que les pieds des mules n'écrasassent pas son corps divin.

L'immobilité du giboya et un renflement bien visible

1 . Panga est adoré au Congo et par certaines autres tribus africaines. Ce dieu est représenté sous la forme d'un bâton tortu barbouillé d'ocre rouge et surmonté d'une tête hideuse. Panga se change souvent en serpent; il délègue son pouvoir à ses prêtres.

Dans les Antilles, cette superstition s'appelle le vaudoux.

L'ex-empereur d'Haïti, Faustin Ier, était un des plus fervents adorateurs de la coulœuvre sacrée.

Consulter sur le culte de Panga et l'organisation sacerdotale notre travail intitulé : Les Nègres charmeurs.

vers le milieu du corps, m'apprirent la cause de la débonnaireté du serpent.

Celui-ci était fraîchement repu, et, sous l'action lente, pénible, de la digestion, il restait incapable de se mouvoir.

Malgré l'instinctive horreur que m'inspirent les reptiles, mon parti fut pris aussitôt. Un des canons du fusil était chargé avec du gros plomb; m'approchant de la hideuse bête, je la couchai en joue.

Le Cabinda s'élança vers moi : il me supplia, en joignant les mains, de ne pas tirer, si je ne voulais avoir bientôt affaire à toute la famille des serpents.

Cette éventualité, on le comprend, n'aurait guère influé sur mes intentions, si Lasaro n'était intervenu de son côté. C'était pour un motif plus sérieux que le Monhambala me dissuadait de faire feu.

— Le plomb, observait judicieusement Lasaro, peut glisser seulement sur les écailles, ou bien n'atteindre le giboya que tout juste assez pour l'arracher à son engourdissement. Dans un de ces deux cas, dans le dernier, surtout, la colère du reptile serait terrible, et peut-être mortelle pour nous.

Lasaro raisonnait parfaitement.

— Mais pourtant, observé-je, nous ne pouvons pas laisser Joâo agenouillé, jusqu'à la fin de sa digestion, devant l'incarnation de Panga.

— Qu'à cela ne tienne, répondit le Monhambala. Je me charge de précipiter la digestion du dieu des Cabindas, et aussi de débarrasser le chemin, afin que les mules puissent passer.

Et brandissant son facâo, il s'approcha, à son tour, du giboya.

Je restai à ma place, le fusil à l'épaule, le doigt sur la gâchette, en position de foudroyer le monstre si celuici, réveillé par la souffrance, tentait quelque mouvement agressif.

Cette précaution devait être inutile.

Joâo eut beau menacer son camarade de la vengeance de Panga; Lasaro leva le bras et, d'un seul coup, il partagea le serpent en deux moitiés.

En même temps que le sang jaillissait par une double issue, les tronçons s'agitèrent furieusement; ils rampèrent ensuite l'un vers l'autre, comme pour se ressouder. Dans ses convulsions, l'un d'eux rejeta un animal à demi digéré qui me parut appartenir à l'espèce féline. C'était, si je ne me trompe, un gato-murisco (fehs yaguarundi).

Le giboya mesurait de quatre à cinq mètres de long.

La terreur peinte sur la figure de Joâo ne saurait se décrire; elle contrastait avec l'air conquérant, et même un peu fanfaron, du Monhambala.

Lasaro toisa dédaigneusement le Cabinda.

— Grâce à moi, dit-il, cette vilaine bête ne fera plus de mal à personne. Quant à ses frères, voici qui les mettra à la raison, s'ils osent venir nous attaquer, ajouta-t-il en montrant son facâo.

Nous nous étions remis en route; mais toujours, après avoir fait deux ou trois pas, Joâo se retournait en frissonnant. Le nègre abruti se figurait avoir à ses trousses tous les congénères du boa. Dans sa pensée, le tronc

de chaque arbre cachait un reptile prêt à s'élancer sur lui.

Lasaro abusait trop, vraiment, de sa facile victoire, en raillant sans pitié son camarade. Maintenant il fredonnait à ses oreilles une chanson qu'il venait d'improviser, et dont le refrain disait que Panga, si redouté des Cabindas, n'osait tenir tête ni aux blancs, ni aux vaillants Monhambalas.

Joâo, attaqué dans sa croyance et dans son amourpropre, ne proféra pas un mot; mais le regard sinistre dont il enveloppa Lasaro, put apprendre à celui-ci qu'une haine personnelle venait de s'ajouter à la rivalité hostile qui divisait les deux nations, Cabinda et Monhambala.

La vengeance de Joâo ne devait pas longtemps se faire attendre.

Notre petite caravane avait repris sa marche, lorsqu'une double détonation nous fit tressaillir.

Est-ce là un appel? Fruchot etManoëla courent-ils quelque danger? Quelque jaguar, quelque cascavel at-il attaqué les chasseurs? Peut-être Gregorio rôde-t-il dans ces parages, et une lutte s'est-elle* engagée avec l'assassin du senhor Rebentâo !

Je remontai sur ma mule, que je fouettai d'importance, après avoir ordonné aux noirs de se hâter derrière moi.

Bientôt des cris et des hurlements frappèrent nos oreilles. La forêt parut remplie d'une agitation extraordinaire. Le bruit se rapprochait de plus en plus; nous remarquâmes dans les arbres un mouvement dont la cause nous fut bientôt connue.

Plusieurs centaines d'acrobates velus couraient parmi les branches : nous nous trouvions en présence d'une véritable armée de singes.

J'armai mon fusil.

En arrivant près de nous, les quadrumanes se dispersèrent sur les arbres qui surplombaient nos têtes ; quelques-uns, plus audacieux, parurent vouloir nous barrer le passage. Il y en eut un, l'effronté ! qui s'établit dans la bifurcation d'un cacaoyer et qui nous regarda fixement, en faisant les grimaces les plus comiques. Son œil rond brillait comme une escarboucle, et ses deux lèvres, qui se choquaient avec fureur, laissaient apercevoir une double rangée de dents menaçantes. Dansant sur ses jambes de derrière, appuyé de celles de devant contre une branche, il semblait prêt à bondir sur celui de nous qui passerait à sa portée. Au milieu de ses contorsions, un coup de fusil partit, puis un second, et le singe tomba à nos pieds. Une immense clameur retentit alors. Le feuillage s'agita comme au passage d'une tempête, et l'armée des quadrumanes, sautant de branche en branche, d'arbre en arbre, ne tarda point à disparaître dans les profondeurs de la forêt.

Cet épisode nous avait réjouis. Je rechargeai mon fusil afin d'être prêt en cas d'une nouvelle alerte, et nous poursuivîmes gaiement notre route. Une demi-heure après cette rencontre, nous aperçûmes le courtier et Joâo qui nous attendaient au pied des fougères.

A mesure que nous nous rapprochions de la fazenda du senhor Miguel Pedragulho, l'impatience de Manoëla

devenait plus vive. La Mina harcelait les deux noirs, pendant qu'ils déchargeaient les provisions; si nous avions voulu la croire, après avoir mangé un morceau sur le pouce, nous nous serions remis aussitôt en roule.

— .N'est-ce donc rien, senhores, disait-elle, d'être libre une heure plus tôt? Pensez donc aussi que depuis plus de dix ans je n'ai pas vu mon père, et que je viens briser ses fers !

Le motif était trop louable pour n'être pas pris en considération.

Pendant que Joâo, toujours taciturne, surveillait la cuisson des deux perroquets que j'avais tués et d'une aigrette (espèce de héron blanc) abattue par Fruchot, Lasaro suspendit nos hamacs aux branches des fougères. Il n'est pas inutile de dire que ce végétal, chétive plante en Europe, devient, sous ces latitudes, un arbre respectable, ayant quarante et même cinquante pieds de hauteur.

Nous fumions un cigare, paresseusement étendus dans nos lits aériens, lorsqu'un bruit sourd, pareil à celui que produisent plusieurs chevaux, parvint jusqu'à nous. Le Catinda releva la tête et frémit de tous ses membres. Il s'imaginait sans doute entendre la marche de l'armée des reptiles, qui, guidée parPanga, s'avançait pour venger le meurtre du giboya. Lasaro fit quelques pas en avant; il se replia bientôt vers nous, en murmurant :

— Os capilâes! es capitâes ! (les capitaines !) Deux cavaliers, venant du nord-est, se dirigeaient, en effet, de notre côté. A mesure qu'ils approchaient,

nous distinguions près d'eux trois prisonniers enchaînés, dont deux nègres.

— Gregorio! c'est Gregorio ! s'écria Lasaro consterné.

Les cavaliers atteignirent enfin le massif de fougères, où nous venions d'établir notre domicile provisoire.

Leur aspect n'était guère rassurant, vous allez en juger, et leur costume rappelait celui des capitaines de bandits que nous servent invariablement les mélodrames du boulevard; il était plus pittoresque toutefois.

Ce cêtetume se composait d'un pantalon, ou plutôt d'un caleçon de toile qui s'arrêtait au-dessus du genou, d'une chemise de laine à poignets droits et d'une pièce de drap grossier, moitié poncho, moitié manteau, jetée sur les épaules avec une certaine grâce; un chapeau à larges bords couvrait la tête, et l'absence de la cravate laissait apercevoir les attaches d'un cou nerveux et court, comme celui d'un taureau des pampas. L'un d'eux avait la jambe entièrement nue, et nulle chaussure n'abritait son pied armé d'un éperon dont la mollette à dents aiguës était ensanglantée.

L'autre portait de longues bottes qui montaient jusqu'au dessus du genou et qui rejoignaient ainsi le caleçon. C'était la seule différence qui existât dans l'accoutrement de ces deux hommes. Tous deux étalaient également une ceinture garnie de pistolets et de poignards, et chacun tenait à la main un fusil évasé en tromblon qui donnait à réfléchir.

Ces deux personnages étaient des mulâtres dans la force de l'âge. De taille moyenne, mais vigoureusement

charpentés, ils portaient la tête haute, comme il convient à des gens qui connaissent leur valeur et qui professent pour leur personne une profonde estime. L'œil était hardi ; la pose, altière et superbe, tenait de celle du fidalgo et de celle du soudard. Des moustaches drues et épaisses ombrageaient la lève supérieure ; ils la caressaient avec des façons conquérantes, pendant que Lasaro. jaune de peur, se serrait contre moi, en répétant sur tous les tons :

— Gregorio ! ils ont pris Gregorio !

Ces visiteurs à mine rébarbative appartenaient à une milice instituée au Brésil au commencement du dernier siècfe, et définitivement organisée en 1722. C'est de cette année seulement que datent les règlements qui déterminent les fonctions et spécifient la rétribution à laquelle ses membres ont droit. Ce sont les Capitâesdo-rnato, capitaines des bois. Le Capitâo-do-mato est toujours un homme de couleur, mais libre. Il doit être fort, audacieux, dur à la fatigue, et méprisant assez le danger pour être toujours prêt à remplir les missions difficiles qui lui sont confiées. Cette milice, créée à une époque où l'on craignait une révolte des noirs de la province de Minas-Geraes, est fort redoutée des esclaves marrons qu'elle traque sans cesse et partout. Chaque capture est payée cent cinquante-six francs que les Capitàes-do-mato se partagent entre eux.

Rio-de- Janeiro a ses Pedrestes spécialement chargés de poursuivre les noirs fugitifs, et qui forment un corps nombreux appartenant à la police locale. La province remplace les Pedrestes par les Capitâes-do-mato.

Les deux personnages qui m'avaient fait penser aux bandits de mélodrames et d'opéras-comiques, étaient donc deux gendarmes brésiliens.

Trois prisonniers, dont les mains étaient liées avec des cordes, les suivaient.

L'un de ceux-ci était un homme de haute taille, ayant, comme Lasai'o, un chapelet de chair qui lui partageait la figure. Pour tout vêtement, il avait une chemise déchirée qui laissait voir sur sa poitrine des traces sanglantes. Il y avait du sang aussi à son épaule gauche et à ses jambes. C'était là l'indice, sans aucun doute, d'une lutte acharnée entre les capitaes et lui.

L'autre, moleque d'une dizaine d'années, montrait une physionomie insouciante et mutine ; il était mulâtre comme les capitaes.

Le troisième enfin, vieillard à barbe blanche, avait un aspect hideux, bien qu'il portât sa tête avec une majesté réelle qui indiquait l'habitude du commandement.

C'était là évidemment un Peau-rouge.

En reconnaissant sa nationalité à certaines marques caractéristiques, je ressentis un frisson de terreur.

Ce vieillard était un Indien boticudo, et les Boticudos, je ne l'ignorais point, n'ont pas tous renoncé à l'anthropophagie, ainsi qu'on le verra bientôt.

Disons tout de suite que le noir enchaîné représentait, en effet, ce redoutable Gregorio dont Lasaro m'avait si longtemps entretenu.

Les capitaes nous saluèrent courtoisement; mais ils jetèrent un regard dédaigneux sur Manoëla et sur les

deux esclaves. Us nous demandèrent si nous voulions leur faire la faveur (fazer o favor) d'un charuto.

Pendant que Fruchot leur tendait son étui à cigares, Lasaro s'était précipité aux pieds du prisonnier, en donnant tous les signes du plus profond respect. Un des capitâes l'aperçut; il le menaça, en jurant, de la crosse de son fusil.

— Tu demandes sa bénédiction à un assassin! burro (mulet) ! s'écria-t-il avec colère.

— Gregorio était un chef redouté avant d'être esclave, répondit Lasaro. Il est toujours le chef des Monhambalas,

— Ce n'est qu'un affreux scélérat! reprit le capitâo. Gregorio jeta un regard haineux au mulâtre et se contenta de répondre :

— La blanche a commandé et Gregorio a frappé. Un esclave doit obéir.

— Tu mens! tu mens, cachorro! s'écria le capilâo. C'est pour ton propre compte que tu as égorgé le senhor Manoël Rebentâo.

Gregorio ne releva pas cette apostrophe, mais il dit tout bas quelques mots à Lasaro, en lui montrant ses jambes meurtries et ses pieds déchirés.

Les gendarmes, après avoir allumé leurs cigares et absorbé chacun un verre de cachaça, donnèrent le signal du départ.

Lasaro s'approcha de nous.

— Gregorio est blessé, dit-il, et la souffrance l'empêche de faire un pas de plus; il supplie les senhores d'obtenir pour lui quelques instants de repos.

L'humanité nous commandait d'écouter sa prière;

FEMMES ET MOEURS DU BRÉSIL 22o

mais les capitâes se dirent pressés d'arriver chez le maître du petit moleque. En conséquence, ils répétèrent Tordre de se mettre en route.

Gregorio était lié de trop près pour pouvoir se coucher par terre. Il se roidit et retint le cheval du gendarme gui le conduisait. Celui-ci lui asséna plusieurs coups de crosse de fusil sur les reins; l'esclave ferma les yeux et se laissa traîner.

— Mort ou vivant, tu viendras avec nous à la fazenda du senhor Miguel Pedragulho! s'écria le capitâo, en enfonçant son éperon dans le poitrail du cheval.

Le gendarme brésilien partageait, sans le savoir, l'opinion que nourrissait le duc Ulric de Wurtemberg, à propos de l'infériorité native du paysan.

« Le paysan, disait le duc Ulric, n'est qu'une bête somme qui, tombée sous la pesanteur du fardeau, se relève après quelques coups de fouet appliqués sur les épaules. »

Croirait-on que cette doctrine infâme ait pu être léguée, — à travers la révolution de 89, — par le stupide préjugé de la naissance, à son digne fils, le non moins stûpide préjugé de la couleur?

Hélas! cela n'est que trop vrai !

Évidemment, l'esclave, qu'on n'appelle que burro et cachorro, occupe un rang bien inférieur à celui du manant, dans la grande classification des animaux vertébrés. Or, la science ne protesteraiï-elle pas si l'on avait pour le mulet noir des esclavagistes, même lorsqu'il est blessé, les ménagements que la féodalité refusait au baudet blanc du duc Ulric?

Cela est horrible; mais enfin, l'esclavage étant admis, cela est logique.

En dépit de la logique et de la science, nous n'en fûmes pas moins révoltés de l'acte brutal du capitâo, car il était évident pour nous que Gregorio ne pouvait plus marcher. Nous implorâmes de nouveau la pitié des mulâtres; mais ceux-ci persistèrent à soutenir que l'assassin, ils ne l'appelaient que de ce nom, y mettait de la mauvaise volonté. Cependant, sur mon observation que nous nous rendions, nous aussi, chez le senhor Pedragulho, les capitâes prêtèrent l'oreille à un arrangement. Us consentirent à faire halte et à partager notre repas. Après le janta?% nous devions nous diriger ensemble vers le but qui nous était commun.

Ce point arrêté, les liens de Gregorio furent soigneusement examinés; puis, l'extrémité de la corde qui serrait ses mains fut amarrée solidement à un arbre. L'esclave se laissa tomber à terre.

Le Peau-rouge avait également les mains liées derrière le dos.

Son âge avancé, la fierté qui brillait dans son regard, m'intéressèrent tout d'abord à lui, malgré l'horrible laideur de sa face. La curiosité venait d'étouffer la peur chez moi. Anthropophage ou /ion, je brûlais de l'interroger. Pourtant, avant de céder à mon envie, je m'approchai des mulâtres qui étaient en train de débrider leurs chevaux, et je leur adressai quelques questions à son endroit.

— Ce mécréant, me répondit l'un d'eux, est plus connu que nous dans la contrée. On l'a surnommé Tio

Barrigudo et aussi V Avocat-Rouge, parce qu'il pérore toujours en faveur de l'indépendance des tribus, et qu'en matière de religion, il tient tête aux Padres eux-mêmes.

Entre nous, il y a dans son fait un peu de jalousie d'état, puisque l'Indien est un Piaye (prêtre, devin) renommé dans les forêts.

Sa tribu a été entièrement détruite, il y a quatre ans, à cause de ses nombreux méfaits sur les bords du Sâo- Francisco. Son âge a sauvé Tio Barrigudo qui a été interné dans l'aidée Barra-do-Salgado, où se trouvaient déjà réunis 120 ou 130 Boticudos.

Oh ! les gueux de Peaux-rouges !

Au lieu d'écouter les instructions des Padres, et de vivre comme de bons chrétiens, croiriez-vous qu'ils n'aspirent qu'à regagner les solitudes du sertâo?

Et dire que ces brutes-là ont reçu le baptême î Oui, senhores, on a donné le baptême à ces mangeurs de chair humaine; mais, ils n'en sont pas restés moins païens qu'auparavant; et la preuve 5 c'est qu'ils ne peuvent pas s'accoutumer à l'existence des civilisés, et qu'ils ne rompent jamais avec leurs vieilles superstitions.

Quatre d'entre eux ont réussi dernièrement à abandonner l'aidée, et, nécessairement, ils ont pris aussitôt le chemin de la Lagoa. C'est toujours de ce côté que se dirigent les Boticudos, lorsqu'ils parviennent à tromper la surveillance dont ils sont l'objet.

Vos Seigneuries ignorent sans doute cette particularité : la Lagoa, située en amont du Patype, servait autrefois de rendez-vous de chasse aux Boticudos. Le lieu

était bien choisi, car il n'a pas cessé d'être giboyeux; et, pour ma part, j'y ai tué pas mal de patos, de tijès, de cabiais et de poules sultanes. Aujourd'hui encore, bien que les tribus soient dispersées, il est resté pour elles le Lac Sacré.

C'est sur ses rives, cela va sans dire, que s'accomplissaient les sanglants sacrifices et les horribles festins de ces cannibales.

Puisque nous devons faire ensemble un bout de chemin, je raconterai à Vos Seigneuries la légende boticudo de la Mae dos agi/as, dont la scène se passe à la Lagoa.

Donc, quatre de ces mauvais chrétiens ont pris la fuite, et, suivant leurs habitudes, ils ont emporté un fusil qu'ils avaient dérobé à un de leurs surveillants.

Heureusement, lorsque cette évasion a été signalée, nous battions déjà le sertào depuis plusieurs jours, à la recherche de Gregorio.

Nous avons atteint les Boticudos, qui ont aussitôt fait feu sur nous. Le drôle qui a tiré n'est ni manchot, ni myope, car sa balle a troué mon chapeau, ainsi que le senhor peut s'en assurer.

Mais la riposte a été terrible.

Deux des quatre Peaux-rouges sont tombés sous nos coups.

Le troisième, doué d'une agilité extraordinaire, a réussi à s'échapper.

Par malheur, c'est celui qui a tiré sur nous, et nous n'avons retrouvé ni le fusil, ni, surtout, les munitions qu'il avait dû emporter de l'aidée.

Maintenant qu'il connaît le maniement des armes à feu, cet Indien va devenir un adversaire redoutable.

J'espère pourtant que nous nous reverrons bientôt à portée de fusil, et alors nous entamerons ensemble un petit bout de conversation.

L'Avocat-Rouge, lui, a essayé de détaler pendant la bataille; mais il n'a pu aller bien loin. La faiblesse de ses jambes nous l'a livré, après une course insignifiante.

Nous allons le remeltre aux autorités de Sâo-Jorge, qui en feront ce qu'elles voudront; mais je jure bien que le vieux sorcier ne reverra jamais plus le Lac Sacré, du moins tant que Santa-Maria et l'Illustrissime senhor Francisco Valcoreal tiendront la campagne, ajouta-t-il en se tournant vers son camarade.

— Quant au Boticudo qui nous a brûlé la politesse, je me charge de le ramener à Sâo-Jorge avant la fin de la semaine, pourvu que mon noble ami, le senhor Santa-Maria, fasse partie de cette expédition, répliqua le second gendarme.

— Avec vous, senhor, j'affronterai une tribu de Peaux-rouges, déclara Santa-Maria, en s'inclinant profondément.

— Avec Votre Seigneurie à mes côtés, je défierai tous les Boticudos de la contrée, affirma Valcoreal, qui renchérit encore sur l'exagération de l'autre mulâtre.

Je laissai les deux capitâes s'encenser à leur aise, tout en donnant des soins à leurs chevaux.

Pendant qu'on étalait les provisions sur l'herbe, je m'approchai du Peau-rouge.

Page 1