‹ Les femmes et les moeurs du BrésilChapitre 13 sur 18 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Un Peau-rouge. — Les hommes de couleur : ce qu'ils sont; ce qu'ils

seront

J'ai dit tout à l'heure que l'Indien était hideux. Le lecteur va en juger.

Tio Barrigudo (l'oncle Barrigudo), ainsi surnommé à cause du rôle important que joue cet arbre dans l'économie domestique de sa nation, est un vieillard sec et anguleux. Sa peau, ridée comme un parchemin, n'a pas conservé cette couleur d'un brun rougeâtre qui est particulière à sa race; la teinte rougeâtre s'est effacée avec l'âge; elle a été remplacée par ce ton jaunâtre, — un jaune sale, — que l'on remarque chez les Mamalucos et chez certains créoles d'origine suspecte.

L'os saillant des joues, le nez épaté, les jambes longues et grêles, et les yeux divergents, ne laissent aucun doute sur la race à laquelle il appartient.

Ce qu'offre d'horrible cette physionomie, c'est l'absence de cils et de sourcils; c'est aussi la longueur exagérée des oreilles dont le lobe élargi présente une ouverture ronde; c'est surtout une lèvre inférieure partagée en deux, tirée outre mesure, descendant jusqu'au

milieu du menton, et laissant à découvert une mâchoire vide, décharnée.

Le trou circulaire des oreilles provient du séjour prolongé de ces plaques de bois, séchées au feu, dont se compose une partie de la parure des guerriers.

Le déchirement de la lèvre inférieure a une cause analogue. La botoque, malgré l'extrême extensibilité de la fibre musculaire, finit avec le temps par rompre les chairs sous son poids. On les rapproche alors et on les recoud avec une liane.

Soit que l'opération n'ait pas été pratiquée; soit qu'elle n'ait pas réussi, la double lèvre du Piaye pend flasque, molle, sur le menton.

Bien que, depuis plusieurs années, Tio Barigudo eût renoncé à l'ornement bizarre usité dans les tribus sauvages, et qui rend si effrayante la tête du Boticudo bravo (insoumis), les marques delabotoque subsistent encore chez lui.

Aussi, ces oreilles qui touchent presque aux épaules, comme celles d'un limier; cette bouche démeublée et pendante, donnent-elles une expression repoussante à la figure du vieux chef. Seule, son attitude est restée digne, hautaine même, malgré les cordes qui lient ses mains; et ses yeux, auxquels ni l'âge, ni l'adversité n'ont rien enlevé de leur vivacité grave, reflètent une fierté méprisante qui est, à défaut de paroles, comme la suprême bravade adressée par le vaincu à son vainqueur.

J'en suis bien fâché pour les historiens qui ont doté les Boticudos d'une stupide indolence, d'une apathie

abrutissante qui exclut tout travail de la pensée. L'individu que j'avais là devant moi était vivant, bien vivant, de corps et d'esprit. Il allait bientôt me fournir la preuve que d'énergiques sentiments d'amour et de haine remplissaient son âme.

D'abord l'Indien se renferma dans un dédaigneux silence. Je l'avais appelé Tio (oncle) par déférence, en lui demandant si les quatre années passées chez les blancs n'avaient pas diminué ses regrets pour la vie indépendante, mais difficile, qu'on mène dans les grands bois.

Le vieillard me toisa superbement sans vouloir me répondre; son regard, toutefois, me disait tout ce que sa bouche refusait de m'apprendre.

Connaissant la passion des Indiens pour les liqueurs fortes, je lui présentai un verre de cachaça. Ce fut là une excellente inspiration.

Tio Barrigudo, en me désignant de l'œil ses mains liées, me fit comprendre qu'il accepterait volontiers mon offre, s'il pouvait en profiter.

Sur ma responsabilité personnelle, j'obtins des capitàes que les cordes seraient détachées pendant la durée de notre entretien.

— Que le senhor francez, toutefois, prenne garde à lui, observa en ricanant un des mulâtres. Il reste encore deux dents à ce vieux cannibale, et depuis quatre années ces deux dents n'ont pas mordu dans de la chair de chrétien.

Je trouvai cette plaisanterie de fort mauvais goût en ce moment. Néanmoins, je rendis l'usage de ses membres à Tio Barrigudo.

Celui-ci se montra profondément étonné, puis extrêmement touché de mon action. Il me remercia en langue portugaise, déclarant qu'à mon procédé plus encore qu'à mon accent, il devinait que j'appartenais à une autre nation que celle de ses ennemis.

Avant de porter le verre à sa bouche , le Boticudo répandit quelques gouttes du liquide sur le sol. J'appris de lui que cette libation s'adressait d'abord à Tarou, le Créateur de tous les êtres, et ensuite aux divinités inférieures qui habitent les forêts.

Il but alors quelques gorgées de cachaça; puis, désignant Gregorio étendu au pied d'un arbre, il me pria de lui porter le reste de la liqueur.

Cette attention délicate me surprit beaucoup, car je n'ignorais point que les Peaux-rouges poussent encore plus loin que les créoles le mépris et l'aversion pour les nègres.

Apparemment le Piaye lut dans ma pensée, puisqu'il reprit aussitôt :

— Gregorio est un misérable esclave, sans doute; mais il est prisonnier comme moi, et les Faces-sombres l'ont à moitié tué. Tarou est le dieu terrible, mais juste, et le dieu des Visages-pâles ordonne de secourir ceux qui souffrent.

Un anthropophage pratiquant la charité, voilà qui est bien étrange, et presque incroyable, n'est-il pas vrai?

Gregorio acheva de vider le verre, avec mon aide; il se tourna alors péniblement vers le Boticudo.

— Gregorio remercie son tio indien, murmura-t-il d'une voix affaiblie. Si Gregorio devient jamais libre,

le tio peut compter sur le dévouement absolu de Gregorio.

Le Piaye dédaigna de répondre, et l'esclave se laissa retomber sur l'herbe.

Cet acte d'humanité, accompli en commun, eut pour effet de supprimer tout préambule oiseux, et de placer ainsi immédiatement la conversation sur son véritable terrain, le terrain de la confiance.

Après avoir plaint Tio Barrigudo d'être tombé entre les mains des Capitâes-do-mato, j'ajoutai que je le croyais doué de trop de cœur et d'intelligence pour ne pas espérer qu'il se réconcilierait un jour avec la civilisation.

Ce dernier mot le fit tressaillir.

Son farouche amour pour la liberté éclata aussitôt dans cette exclamation qui sortit, avec un sourd ricanement, de sa poitrine :

— Ah! oui, la civilisation! Je l'ai rencontrée plus d'une fois sur mon chemin. Les Visages-pâles la portent au canon de leurs fusils, et ils la lancent volontiers dans le désert, en compagnie du mensonge, de la spoliation et du meurtre.

Tout l'orgueil, toute la haine que peut contenir l'âme d'un Indien, venaient de faire explosion dans ces quelques paroles.

Je voulus naturellement réhabiliter à ses yeux la race blanche, en démontrant le magnifique rôle d'initiation qu'elle remplit dans le monde.

Le bien-être dont [on jouit dans les villes et qu'on ignore dans les forêts, c'est elle qui l'a conquis par le

travail. La liberté même, cette liberté qu'il regrette tant, sans la comprendre assez, n'est, à tout prendre, qu'un fruit de la civilisation. En somme, les Visagespâles, que les Peaux-rouges considèrent à tort comme des ennemis implacables, ne sont que les vaillants soldats de l'humanité.

Le vieux Piaye m'avait écouté attentivement, sans protester autrement contre mon argumentation, que par un ironique sourire qui restait en permanence sur sa lèvre déchirée.

La fin de ma dernière phrase le fit de nouveau ressauter, et un éclair fauve jaillit de sa prunelle.

— Je connais encore ce mot-là, proféra-t-il amèrement. Les Piayes de l'aidée me l'ont répété vingt fois par jour, depuis quatre ans qu'ils me tiennent en leur pouvoir. Les Piayes de l'aidée prononcent de beaux discours; mais les actes des civilisés démentent leurs paroles.

S'animant à mesure qu'il parlait, il reprit :

— C'est par humanité, n'est-ce pas? que les Visagespâles envahissent nos solitudes, et qu'ils nous arrachent par la violence l'héritage de nos pères? C'est encore par humanité qu'ils nous refoulent au fond du désert et qu'ils nous massacrent, si nous tentons de défendre contre eux nos territoires de chasse, nos familles et notre indépendance séculaire?

Enfin, c'est par humanité, toujours par humanité, qu'ils enchaînent les survivants, —de pauvres vieillards comme moi, — et qu'ils les emmènent en captivité?

Oh! je le jure par Tarou, le Créateur du monde,

comme votre civilisation, j'ai votre humanité en horreur !

Il achevait ces mots, lorsqu'un miaulement retentit dans les profondeurs du bois.

Tio Barrigudo s'arrêta et tendit l'oreille.

Deux fois encore le miaulement se fit entendre.

Par hasard, en ce moment, j'avais les yeux fixés sur Gregorio. Je vis l'esclave se tourner de notre côté, et il me sembla que le Piaye et lui échangeaient un regard d'intelligence.

Les capitàes étaient toujours occupés avec leurs chevaux; ils ne se dérangèrent pas pour si peu.

Le courtier, ardent chasseur, saisit son fusil •

— Voilà un jaguar à qui je vais faire parvenir ma carte de visite, dit-il.

— Défiez-vous ! observa le capitào Santa-Maria. Il se pourrait que le prétendu jaguar ne fût autre que le Boticudo fugitif qui envoie un signal à Tio Barrigudo. Vous ne connaissez pas comme nous toutes les' ruses de ces païens. Si j'ai deviné juste, ne manquez pas celui-ci. Un Boticudo est plus dangereux qu'un jaguar, surtout lorsqu'il connaît l'usage des armes à feu.

— Et nous, nous aurons l'œil sur le vieux sorcier, déclara le second capitâo. S'il bouge... je me charge de l'expédier aussitôt pour les vallées heureuses où le grand Tarou réunit les guerriers après leur mort, ajouta le mulâtre, que son contact fréquent avec les Indiens n'avait pas laissé étranger à leurs superstitions.

Les paroles des deux gendarmes me donnèrent à réfléchir, car elles expliquaient, jusqu'à un certain point,

l'envoi de Ja cachaça à l'esclave blessé, et le coup d'œil d'intelligence que j'avais cru voir échanger entre Tio Barrigudo et Gregorio. Ce qui achevait de donner à ces paroles un sens précis, c'était une expression d'inquiétude que je venais de saisir dans les yeux du Boticudo, au moment où mon ami s'élançait dans la forêt.

Et pourtant !...

L'idée d'une entente entre un Indien et un nègre était trop absurde pour être admise.

Voyons; en supposant que ces deux hommes, qui s'ignoraient la veille, soient présentement réunis dans un même sentiment de haine ; en supposant que par extraordinaire ils soient parvenus à se concerter ensemble; comment et où aboutira le complot d'un vieillard et d'un moribond enchaînés?

Et même, l'intervention du Boticudo armé qui tenait la campagne, comment pourrait-elle réaliser les espérances des deux prisonniers?

L'Indien lâchera son coup de feu; il tuera un des capitâes; je le veux bien.

Et puis?

Sans compter Manoëla qui, pourtant, sait manier un fusil aussi bien que pas un de nous, et, en mettant de côté les esclaves, nous resterions trois hommes en face d'un seul agresseur.

Le Boticudo trouverait trois canons braqués contre sa poitrine ; il serait abattu avant d'avoir atteint le centre de notre campement.

Allons, décidément, les capitâes s'abusent; à moins

qu'ils n'aient voulu effrayer Fruehot; et moi je n'ai rien vu de suspect que dans mon imagination.

La figure de Tio Barrigudo conservait son expression de calme superbe, après les menaces des mulâtres.

— Mon filsa-t-il entendu les Faces-sombres, ces honteux produits que les blancs obtiennent de leurs esclaves noires? dit-il. Eh bien! voilà aussi l'humanité de ces démons! Pour eux, la vie d'un Peau-rouge, comme ils appellent l'Indien par mépris, a moins de valeur que celle d'une bête féroce. Le guerrier qu'on ne peut corrompre par la civilisation, il faut le tuer sans pitié.

Une pareille observation devait me surprendre de la part d'un Boticudo.

— Mais, répliquai-je, ta nation professe donc, à t'entendre, un bien grand respect pour la vie humaine? Cependant, chaque jour nous apporte la nouvelle de quelque meurtre, accompagné d'incendie, accompli par les Boticudos bravos. Des fazendas pillées, des plantations dévasiées, des hommes surpris et torturés, des enfants et des femmes égorgés, voilà quels sont les exploits ordinaires des descendants des Aymorès. Pour ne parler que de la tribu à laquelle tu appartenais, n'est-ce point à cause d'une longue série d'horreurs, commises par elle, que les Visages-pâles et les Facessombres l'ont anéantie?

Le Piaye attacha sur moi un regard implacable.

— Gela est vrai, dit-il ; mais sur qui doit être rejetée la responsabilité de cet état de choses? Sur les Visagespâles qui, après avoir envahi nos territoires de chasse, nous poussent devant eux comme un vil troupeau de

pécaris; ou bien sur nous qui nous défendons contre d'insolents et cruels oppresseurs? Le premier sang, qui Ta versé? Les Visages-pâles. La guerre est donc en permanence entre nous depuis des siècles; et ce que vous nous reprochez comme des crimes, n'est autre chose que de légitimes représailles.

Comment trouvez-vous cette logique de Boticudo?

Quant à moi, je ne m'attendais guère, je l'avoue, à rencontrer dans les forêts du nouveau monde un dialecticien de cette force.

Convenez que l'Avocat-Rouge méritait bien son nom.

Il était une question que je brûlais de traiter, sans avoir osé l'aborder encore. Le moment me parut favorable; je me décidai à en profiter.

— Eh bien! j'admets, répondis-je, que les tribus n'ont pas cessé d'être en guerre avec les Visages-pâles depuis la conquête. Puisque vous repoussez toutes les avances de la civilisation, il est évident que la civilisation demeure votre ennemie. Elle vous a dépossédés, elle vous dépossède encore chaque jour, cela est vrai; mais c'est en vertu de droits supérieurs aux vôtres. La propriété, sans l'exploitation, constitue un odieux privilège, un abus détestable; ce n'est plus un droit sacré; c'est une injustice.

Fidèle à sa mission, la civilisation ensemence les terres qu'elle vous a enlevées, mais que vous laissiez incultes; elle échange les produits du sol et ceux de son industrie contre les richesses des autres contrées; à mesure qu'elle vous refoule plus avant dans le désert, elle agrandit le cercle de son activité bienfaisante.

Impuissante à vous attirer dans son sein, et trouvant en vous une résistance opiniâtre, aveugle, acharnée, elle vous traque incessamment et vous tue sans pitié.

Mais, du moins, la civilisation, en accomplissant son œuvre, ne boit pas votre sang, ne se repaît point de vos cadavres.

Quels ménagements peut-on avoir pour des sauvages qui, répugnant au travail et pressés par la faim, assassinent leurs semblables pour les dévorer ensuite?»

J 'attendis avec une curiosité inquiète la réponse de ïio Barrigudo.

Je crus remarquer en lui un certain embarras, je dirai presque de la honte.

Après un instant de silence, il releva la tête.

— Je comprends ta pensée, dit-il. A l'aidée aus>i, les Piayes et les senhores noiïs accusent de manger la chair de nos ennemis. Mais, réponds-moi franchement : Qu'est-ce qui est préférable pour un vaillant soldat d'avoir pour sépulture les entrailles d'un guerrier ou le ventre des urubus et des jaguars?

Un frisson parcourut tous mes membres à cette question. Instinctivement je me retournai, afin de m'assurer que les Capitâes-do-mato étaient toujours là, à quelques pas de moi.

— Expliqtie-toi mieux, lui dis-je.

— Voici : Après une rencontre entre les Visages-pâles et les Boticudos, quels honneurs penses-tu que tes frères rendent aux restes de leurs ennemis? Ils les abandonnent dans la foret, où bientôt les cadavres deviennent la proie des animaux sauvages. Tel a dû être le

FEMMES ÉT MUBUBS DU BRÉSIL 2'ft

sort des compagnons de ma fuite, abaltus hier par les Faces-sombres. J'ai supplié pour qu'ils fussent enterrés ; on m'a répondu que ce serait dérober leur part aux jaguarètes des environs. C'est la civilisation qui a parlé ainsi à un sauvage ! Eh bien ! je le demande à mon fils : lequel est le plus barbare, de l'Indien qui donne ses entrailles pour tombeau à ses ennemis, ou du civilisé qui livre le guerrier tombé sous ses coups à la voracité de* guaras et des urubus?

A ces mots, l'horreur se confondit avec l'indignation dans mon âme. Il me sembla voir s'allonger les deux dernières dents du Boticudo, et la physionomie de Tio Barrigudo me parut plus affreuse qu'auparavant. Tout entier à l'impression que je ressentais, j'accomplis un mouvement en arrière.

— Ainsi donc, m'écriai-je, tu confesses que dans les tribus on n'a pas encore entièrement renoncé à cette coutume exécrable?

Le Piaye prit cet air majestueux que j'ai déjà signalé chez lui.

— Je n'avoue rien, répondit-il, si ce n'est que nos ancêtres, les Aymores, ont pu sacrifier leurs prisonniers et se nourrir de leur chair. La tradition de ces fêtes sanglantes s'est même perpétuée jusqu'à nous. Mais les temps sont changés. Aujourd'hui le Boticudo tue pour se défendre. Lâchasse et la guerre lui donnent amplement les moyens de pourvoir à sa subsistance. C'est donc uniquement pour excuser les atrocités commises envers nos tribus, que les Visages-pâles les accusent de dévorer leurs ennemis. Il est permis de dé-

traire les guaras et les jaguars; mais des cannibales ne sont-ils pas plus dangereux encore que des bêtes féroces? C'est à la faveur de cette lâche calomnie que la Civilisation fait, par Humanité, la chasse à l'homme, et qu'elle dépeuple le désert, acheva-t-il avec une mordante ironie.

Après cette déclaration, un poids énorme tomba de iiia poitrine, et mes poumons, contractés, se dilatèrent.

Le Piaye cherchait-il à dissimuler le véritable état des choses; ou bien son indignation était-elle sincère, lorsqu'il relevait les tribus du terrible reproche qui leur était adressé?

La physionomie hideuse de Tio Barrigudo s'harmonisait plutôt, il est vrai, avec ses premières paroles, qu'avec les énergiques protestations qu'il venait de formuler. Mais, d'un autre côté, la haine vigoureuse qu'il nourrissait contre la civilisation, et qu'il accusait sans détours, me faisait croire à la franchise de l'Indien.

Un caractère ainsi trempé ne saurait s'abaisser jusqu'au mensonge. Il brave son vainqueur; il ne cherche pas à l'apitoyer.

Ainsi font les guerriers, au milieu des supplices et en face des hordes qui déchirent leurs chairs.

Sous l'influence de cette idée, j'oubliais que l'astuce, aussi bien que le courage, sont les traits distinctifs de la nature indienne.

Tio Barrigudo se chargera bientôt de me le rappeler.

Il reprit avec un redoublement d'énergie :

— Que mon fils le Visage-pâle retienne la déclaration du Piaye boticudo ! Jamais l'alliance ne pourra exister

entre les oppresseurs et les opprimés. Parmi les nations indiennes, quelques-unes ont été anéanties jusqu'au dernier enfant; d'autres. se sont soumises ; il en est qui sont contenues par la terreur.

Nous autres, nous avons été plus particulièrement poursuivis, traqués, massacrés, parce que nous sommes les plus vaillants, et que l'indépendance nous est plus chère que la vie. Notre haine ne peut ni grandir, ni s'éteindre. Tant qu'il restera un Boticudo debout, le Boticudo marchera dans le sentier de la guerre.

Les Visages-pâles et lesFaces-sombres possèdent des armes à feu qui leur donnent presque toujours la victoire; mais les Peaux-rouges ont reçu du Créateur des êtres la ruse et la patience.

Et puis, Tarou est le dieu terrible, mais juste, et Tarou est le dieu des Boticudos. a

Que parle-t-on de stupidité radicale, invincible, chez ces Indiens? Il en est de leur idiotisme, comme de l'infériorité absolue de la race nègre.

Consultez, à ce sujet, M. Du Chaillu et le docteur David Livingstone.

Le langage de Tio Barrigudo prouvait que la nature n'a pas traité les Boticudos en fils déshérités; il établissait surabondamment que les adorateurs de Tarou ne sont pas si dénués d'intelligence que voudraient le faire croire certaines relations, et certains rapports du gouvernement brésilien.

Le Piaye était un des principaux personnages de sa nation, il est vrai; il possédait, de plus, l'expérience de l'âge, et un séjour de quatre années à l'aidée Barra-do-

Salgado n'avait, sans doute, pas peu contribué au développement de ses facultés. Tout cela est exact. La nature l'avait bien doué, et, à part ses préventions systématiques, c'était un esprit sain et vigoureux.

Tio Barrigudo représente-t-il l'exception?

On pourra le soutenir, mais alors cette opinion aura besoin d'être justifiée.

J'ai appris plus tard qu'on n'avait rien négligé à l'aidée pour gagner le vieux chef, dans la conviction qu'un pareil auxiliaire agirait puissamment sur le caractère farouche de ses compagnons. Néanmoins toutes les avances, toutes les prédications avaient échoué contre la logique rationnelle de l'Avocat-Rouge.

11 disait :

— Nous repoussons le bien-être que vous nous offrez. A votre civilisation oppressive, nous préférons l'existence libre des forêts. Le travail des villes n'est pas nôtre fait. On n'apprivoise ni la.jaguarète, ni le toucan. La chasse, le grand air, la contemplation des immenses solitudes, l'amour au fond du désert, les batailles avec les nations ennemies de la nôtre, les fêtes religieuses de l'initiation des guerriers, les festins au bord du Lac Sacré et même les privations sur le territoire des ancêtres, voilà ce que Tarou nous a donné, et ce que les Visages-pâles nous ont ravi.

Rendez-nous tous ces biens qui nous appartiennent, et nous vivrons à notre guise, comme vous vivez à la vôtre. Si non, défiez-vous; car les Boticudos errants, dispersés, traqués comme des jaguars, ou parqués comme les bêtes d'un troupeau, seront toujours et par-

tout les implacables ennemis des Visages-pâles et des Faces-sombres.

Telle était la réponse invariable du Piaye à toutes les propositions qui lui étaient adressées par les Padres et par les gros bonnets de l'aidée.

Tio Barrigudo affirmait en toute circonstance , et jusque dans les détails les plus puérils, les plus niais, si Ton veut, sa haine contre la civilisation.

Ainsi, jamais on n'avait pu obtenir de lui qu'il renonçât au tutoiement usité dans la vie sauvage. Il tutoyait tout le monde, le prêtre, le directeur de l'aidée, le soldat et l'esclave. 11 persistait à employer le langage imagé des tribus, appelant les blancs : des Visages-pâles, et les mulâtres : des Faces-sombres; il n'est pas jusqu'aux Padres-barbadinhos (capucins) qui ne fussent pour lui des Piayes, tout comme les devins boticudos.

Bref, je venais d'en avoir la preuve, le vieux chef s'était obstiné, depuis son internement, à ne faire aucune concession, même de forme, à ceux qu'il considérait toujours comme de lâches , d'impitoyables agresseurs.

Le retour de Fruchot et l'appel de Manoëla interrompirent mon entretien avec Tio Barrigudo.

Le courtier avait perdu les traces du jaguar; mais il déclara avoir remarqué des empreintes fraîches de pieds nus non loin du campement.

Les deux capitàes firent jouer la batterie de leurs fusils et celle de leurs pistolets, afin de s'assurer que les bassinets avaient conservé leur amorce.

Valcoreal frappa sur la crosse de son arme.

— Voilà pour le Boticudo, si c'est lui, le rôdeur qui nous est signalé, dit-il à haute voix.

— Et voilà pour le vieux païen, s'il tente de s'échapper, ajouta Santa-Maria, en imitant le geste de son compagnon.

Mes sympathies étaient acquises à Tio Barrigudo, malgré sa laideur extrême, à cause de la franchise de son caractère. L'Indien n'était, au bout du compte, qu'un prisonnier politique, social, si vous le préférez, et sa fuite de l'aidée, fuite si naturelle dans sa position, ne pouvait l'entacher d'indignité. A mes yeux, c'était un insurgé contre la civilisation, — un insurgé vaincu et atteignant la dernière limite de l'âge. A ce double titre, il méritait des égards.

En conséquence, je l'invitai à venir prendre sa place à notre table, me faisant fort d'obtenir d'être sa caution auprès des capitàes.

A mon grand étonnement, ma proposition fut carrément repoussée.

Qui le croirait? L'orgueil de l'Indien se cabra à l'idée de s'asseoir à côté des mulâtres.

— J'ai été le premier de ma tribu, dit-il d'un ton hautain. A l'aidée, j'ai bu et mangé avec les Piayes blancs; mais jamais, non, jamais, je ne me dégraderai au point d'accepter le voisinage des fils d'une négresse. Les Facessombres peuvent enchaîner les membres du chef boticudo, mais non pas sa volonté. Aux Visages-pâles, j'ai voué ma haine; aux Faces-sombres, mon mépris!

Le préjugé du rang et de la couleur avait aussi, on le voit, pénétré jusque dans le désert.

Je m'éloignai à regret du fier vieillard, en me promettant bien de le provoquer bientôt à de nouvelles confidences sur les mœurs des tribus. J'obtins, toutefois, que Tio Barrigudo conservât ses mains libres. La seule précaution qui fut prise consista à enrouler autour d'un arbre le bout de la corde qui serrait son corps.

Je me gardai bien, on le comprend, d'instruire les mulâtres du refus que je venais d'essuyer à leur occasion. Du reste, je n'en aurais pas eu le temps, car une nouvelle scène où les dédaignés devenaient, à leur tour, les dédaigneux, me montra aussitôt, sous un troisième aspect, cette société éminemment superficielle, arrogante et vaniteuse.

L'outrage fait à Manoëla, à bord de la sumaca Osdons-Anjos, a déjà initié le lecteur aux ombrageuses susceptibilités des senhores brésiliens.

Là, ne l'oublions point, c'étaient des blancs qui repoussaient la négresse, comme étant indigne de leur noble compagnie.

Le Peau-rouge, de son côté, vient de refuser, dans son orgueil sauvage, de reconnaître les mulâtres comme ses égaux.

Examinons la position que les mœurs et aussi la constitution brésilienne font à cette race remuante, énergique, ambitieuse, née sur le sol, et à qui, fatalement, le sol doit un jour appartenir.

S'il est vrai, ainsi que l'affirme audacieusement la doctrine de Monroë, que l'Amérique soit exclusivement la propriété des Américains, toute la région de ce con-

linent, comprise entre les deux tropiques, revient logiquement aux hommes de couleur.

Pendant que le climat exerce continuellement ses ravages parmi les blancs et les noirs, les mulâtres et les métis augmentent en nombre. L'époque n'est pas éloignée où, par suite de la suppression radicale de la traite, les noirs auront disparu complètement des terres de l'Empire. Les sang-mêlés se trouveront alors dans une proportion énorme, eu égard à la population blanche.

Celle-ci devra renoncer à ses prétentions insensées, à sa suprématie oppressive et méprisante ; si elle résiste, elle sera nécessairement écrasée.

Qui sait si le lendemain de la victoire, le préjugé de la couleur ne sera pas retourné contre les blancs, ainsi que cela se pratiquait dans la république noire de Palmarès?

Les mulâtres et les métis, devenus alors une nation homogène et compacte, proclameront à leur tour la doctrine de Monroë, et en surveilleront l'application. Eux seuls, qui osera le contester? sont les maîtres légitimes. Leurs titres de propriété ne sont-ils pas inscrits sur leur face terreuse?

Notons, en passant, que c'est le despotisme brutal des blancs, introduit jusque dans l'amour, qui aura assuré le succès de la revendication des hommes de couleur.

Les fougueux senhores oublient, en effet, que chaque rapprochement avec les négresses et les Indiennes produit un ennemi implacable qui se dressera tôt ou tard contre leur postérité blanche.

Ainsi seront vengées les innombrables victimes de la cupidité féroce des Espagnols et des Portugais 1.

Les Indiens traqués et égorgés par Cortez, Cabrai et leurs descendants; les Africains chicotés, avilis, abrutis, revivent dans les sang-mêlés, et ceux-ci n'aspirent qu'à régler définitivement leur compte avec les oppresseurs.

Le premier acte de ce drame sanglant a été jcué à San-Domingo, à la fin du siècle dernier et au commencement de celui-ci. Le rôle principal était rempli par Dessalines.

Le second se prépare, à cette heure, dans les États de l'aficienne Union-Américaine.

Le troisième, — qui contiendra le dénoûment de la pièce, — aura pour théâtre l'Empire brésilien.

Cependant, un dernier choc, cela est également fatal, se produira, par la suite, entre deux grandes fractions de la famille humaine.

Immédiatement après leur triomphe définitif, les mulâtres brésiliens s'empresseront de conclure une alliance offensive et défensive avec leurs frères, les nombreux métis des diverses républiques espagnoles qu'unit à eux une communauté de croyance, de haine et de langage.

1. C'est par millions qu'il faut.compter le nombre des Indiens massacrés par ces deux nations catholiques. D'après le padre Vieira, les Portugais seuls ont fait périr de 1615 à 1652, — en trente sept ans, — deux millions d'indigènes! Plus de cinquante mille individus par an!

Lorsque l'Humanité arrêtera ses comptes, par combien de millions de victimes se chiffrera le débet des Espagnols?

Alors se trouvera réalisée l'idée poursuivie par Bolivar, dans le congrès amphyctyonique de Tacubaya.

L'Amérique méridionale et l'Amérique centrale formant une redoutable confédération, sinon, une imé mense république, comme l'aurait désiré le héros colombien, tel est le résultat logique de la conquête du pouvoir par ies hommes de couleur.

L'établissement de deux grandes nations indépendantes, parmi les États qui composaient naguère l'Union- Américaine, rapprocherait encore le terme de l'explosion annoncée, en même temps qu'il élargirait le cercle de son action, par l'entente complète des mulâtres du sud avec lessang-mêlés virginiens et louisianais.

On le comprend : par la force des choses, la race anglo-saxonne, si vivace, si envahissante, si énergique aussi, se retrouvera en face d'une nouvelle race latine formidablement organisée. Le protestantisme, expansif comme la liberté, se heurtera de nouveau contre le catholicisme retrempé par cette foi ardente que donne le succès, et par l'infusion d'un sang jeune et généreux.

Et ces deux races, et ces deux religions, combattront l'une contre l'autre, au nom du droit et de la justice, pour l'empire du nouveau continent.

Sous quel drapeau se rangera la victoire?

L'avenir nous l'apprendra.

Nous venons de constater les effets; maintenant nous allons remonter aux causes, en montrant le rôle effacé, humiliant, honteux, qui est imposé aux hommes de couleur, dans l'Empire Sud-Américain.

Le préjugé de la naissance, qui a été si puissant

parmi nous jusqu'à la révolution de 89, ne saurait représenter qu'imparfaitement l'antagonisme qui sépare les populations, aux lieux où règne l'esclavage.

Le préjugé de la peau établit deux catégories d'individus bien tranchées, deux nations distinctes dans une même nation.

Remarquez que je ne parle pas ici de cette race infortunée, — véritable bétail humain, — dont une législation anti-chrétienne consacre l'oppression.

Il s'agit, en dehors des captifs, des fils de la même terre, des citoyens d'un même État, de gens qui ont les mêmes droits, d'après la Constitution, et que la loi traite sur le pied d'une complète égalité, sauf quelques exceptions, cependant.

Dans un ouvrage publié, il y a quelques années, sur le Brésil, l'auteur, écrivain de mérite, sans contredit, mais qui a le tort à mes yeux, — et il le reconnaît dès les premières pages de son livre, — de parler d'un peuple qu'il n'a point pratiqué, d'une contrée qu'il n'a jamais vue; l'auteur, dis-je, prétend que l'esclavage est fort doux dans l'Empire. Il ajoute que dans nul pays, peut-être, le préjugé de la peau n'a moins de puissance.

Voilà un peut-être fort heureusement trouvé.

Le préjugé de la peau n'a pas de puissance au Brésil !

Mais, ce préjugé, on le rencontre à chaque pas; il s'affirme en toute circonstance, dans la rue, dans les salons, à la table du père de famille, et jusqu'à l'église, où la nuance plus ou moins foncée de Pépiderme établit entre les Fidèles une barrière infranchissable.

Mais il n'est pas seulement en germe; il s'étale effrontément, cyniquement, dans la Constitution de l'Empire ;

Mais il est entretenu par l'article de la loi fondamentale qui refuse formellement les droits électifs à l'affranchi.

L'affranchi, c'est-à-dire le sang-mêlé, est frappé d'indignité pour nommer son représentant, bien que la loi lui acorde le titre de citoyen, titre dérisoire, convenezen, dans un État basé sur le suffrage universel.

Alors que tous les individus qui possèdent un revenu annuel de 300 francs peuvent influer directement par leur vote, sur la gestion des affaires publiques, l'affranchi est repoussé des élections du premier degré, eût-il le double de la somme exigée. Fût-il millionnaire ; eût-il le génie politique de Toussaint Louverture, la science médicale du docteur Meyrelles, la vaillance du chef noir Henrique Dias, et l'intrépidité fabuleuse du mulâtre Fernandez Galabar, le héros légendaire de Pontal, il lui est refusé de s'asseoir parmi les électeurs provinciaux et de solliciter le mandat de député.

Et cette interdiction ne vous paraît pas assez inique, assez significative?

Le code noir brésilien, dont les dispositions ont été empruntées, pour la plupart, à la législation romaine, s'est montré, à cet égard, plus oppressif que cette législation. Il est même moins équitable que le code de certaines tribus de l'Afrique équatoriale, qui font le commerce des esclaves.

A Rome, en effet, les affranchis latins-juniens jouissaient pleinement de leurs droits civils, comme les autres

citoyens; et chez les noirs du cap Lopez, l'enfant né d'une femme esclave et d'un homme libre partage absolument tous les droits possédés par son père.

Les Oroungous, les Shékianis et les Bakalais ne sontils pas plus près de la justice et de l» vérité que les Brésiliens, qui imposent au fils de l'esclave la condition de sa mère?

Si les lois de l'Empire déclaraient libre, par le fait seul de sa naissance, le produit du blanc et de l'esclave, on verrait moins de senhores rechercher les jeunes négresses en vue d'augmenter leur capital; on n'assisterait pas, surtout, à ce navrant spectacle d'un père livrant sa progéniture de couleur au fouet du feitor, et même vendant cette progéniture comme une tête inutile ou embarrassante de son bétail humain.

Le fils reconnu l'égal de son père, voilà ce qui serait juste et équitable.

Malheureusement il n'en est pas ainsi, et l'enfant de l'esclave, même lorsqu'il a été émancipé, se ressent toute sa vie de sa honteuse origine.

Cet odieux préjugé qu'a consacré le travail de Dom Pedro Ier a jeté des racines profondes dans les masses.

Demandez à un mendiant des Açores, ou à un Sertanejo de Rio-Grande, aussi bien qu'au fabricant de cigares de Rio-de-Janeiro, ou même au cigano, s'il ne méprise pas souverainement le sang-mêlé?

La ligne de démarcation est tranchée au Brésil; elle est aussi tranchée dans ce pays qu'à Richmond et à la Nouvelle-Orléans; je voudrais ne pas avoir à ajouter : qu'à Washington.

La loi reconnaît l'aptitude des hommes de couleur à remplir les emplois du gouvernement.

Dans les plus hautes positions on voit des mulâtres; cela est vrai. Mais la loi et le préjugé sont deux pouvoirs bien distincts qu'il ne faut pas confondre.

La Constitution a beau proclamer l'égalité des citoyens; le préjugé, plus fort que la Constitution, élève une barrière infranchissable, — jusqu'à ce jour, du moins, — entre les individus que différencié la nuance de la peau.

On donne des épaulettes, des décorations, des titres aux hommes de sang-mèlé; mais on ne s'allie pas avec eux.

Quand a-t-on vu une blanche épouser un mulâtre?

Celle qui braverait aussi audacieusement les usages et les mœurs de son pays serait repoussée, à l'instant même, par tous les gens de race pure; elle serait honnie, montrée au doigt, et exclue sans pitié des sociétés dont elle était autrefois l'ornement et l'orgueil.

Le préjugé est vivace au Brésil. Je suis autorisé à soutenir, malgré l'assertion hasardée de M. Charles Reybaud, qu'il s'est maintenu dans toute sa sauvage énergie.

Le plus pauvre travailleur n'échangerait pas la couleur de sa face, s'il est blanc, contre celle d'un sangmêlé, ce troc dût-il lui rapporter des millions. Il est senhor Illustrissime, au même titre que l'avocat, le député et le négociant, et, malgré son dénûment, il marche l'égal de tous.

Le mulâtre le plus opulent, — et il en est parmi les

FEMMES ET MOEURS DU BRÉSIL *2oo

mulâtres qui possèdent des fortunes princières, — est son inférieur; il le sait, et il le lui rappellera à luimême dans l'occasion.

Quelque misérable qu'il soit, il est soutenu par cette conviction qu'il fait partie de l'aristocratie de son pays, la seule qu'il connaisse, la seule qu'il apprécie, l'aristocratie de la peau.

La loi fait des généraux, des barons, des députés, des commandeurs, avec des hommes de couleur; mais le préjugé les déclare indignes de l'alliance des familles blanches. Ils se marient entre eux. On les voit figurer dans les fêtes publiques, dans les solennités nationales, parmi les médecins ordinaires de l'Empereur. D'aucuns font partie du sénat; mais ils ne franchissent que bien difficilement le seuil des maisons particulières. Le Brésilien qui nourrit la prétention de descendre des compagnons de Cabrai et de Mem-da-Sa et qui s'enorgueillit de n'avoir dans les veines que du sang portugais, ne les fera jamais asseoir à sa table.

Le préjugé règne et commande dans le monde officiel lui-même.

Un haut fonctionnaire, le ministre de l'Empire, si vous voulez, recevra chez lui un sang-mêlé chamarré de décorations ; il l'invitera à dîner, et, un soir de bal, il ordonnera à sa femme de vaincre sa répugnance et de danser avec lui. Mais jamais, au grand jamais, — le sang-mêlé fut-il aussi riche que tous les Rosthchild réunis, — le haut fonctionnaire ne lui accordera la main de sa fille.

Cette féroce tyrannie du préjugé offre un côté ridi-

cule, lorsqu'on pense au nombre excessivement borné des Brésiliens qui ont conservé pur de tout mélange le sang des premiers dominateurs. Ce nombre ne dépasse certainement pas le septième d'une population qui est évaluée approximativement à un chiffre de sept à huit millions. Notons qu'il est des provinces, celles de Sâo- Paulo entre autres et de Minas-Geraes dont les habitants proviennent en grande majorité du croisement des anciens conquérants avec les races autochtones.

Comme aucun recensement sérieux n'a été fait encore à ce sujet, nous en sommes réduits à établir par à peu près le rapport qui existe entre la population libre et la population serve.

Au dire de quelques économistes, ce rapport est de plus de la moitié en faveur des esclaves. Ils expliquent, par la crainte de révéler à ceux-ci leur supériorité numérique, l'obscurité mystérieuse que le gouvernement brésilien laisse planer sur cette partie de la statistique.

Maintenant que nous avons constaté le goût des senhores pour la catinga^ le lecteur pourra apprécier à son tour le nombre de mulâtres que mettent au monde chaque année deux millions de négresses. Il fera entrer également en ligne de compte les produits des blancs, des sang-mêlés et des noirs, avec les femmes indiennes, les mulâtresses et les métisses.

Il résulte de ce calcul qu'il est fort peu de Brésiliens qui n'aient dans les veines une portion de sang nègre ou Cabocle.

Notre proposition est catégoriquement démontrée par les mille nuances de peau qu'on remarque dans ce

pays. Toute la gamme des tons et des demi-tons qui séparent le blanc sérieux du noir éclatant, est représentée par cette population multicolore. Rouge-pâle, olivâtre, basané, terreux, jaunâtre, livide, gris-sale, telles sont les teintes diverses dont l'ensemble compose la physionomie du peuple brésilien ; encore faut-il ajouter à ces variétés de l'espèce d'autres subdivisions de couleur que l'on appelle Mamalucos., Chôlos, Curibocas (ce sont les Somboloros des Espagnols) et enfin les Saccalaguas i.

Donc, nous faisons une part large aux Brésiliens en leur accordant que, sur une population libre de quatre millions, un million d'individus aient conservé dans toute sa pureté le sang des ancêtres. Empressonsnous de déclarer que dans ce million, nous comprenons les Européens résidant dans le pays. Ajoutons encore que chaque jour ce chiffre s'abaisse, et qu'il est facile de prévoir que dans un prochain avenir, il ne restera pas un Brésilien qui n'ait peu ou prou du sang des anciens esclaves.

Aujourd'hui le mulâtre et le métis sont dans une proportion de trois sur quatre.

Voilà ce qui rend grotesque l'orgueil démesuré de ces blancs douteux, et leur souverain mépris pour les nuances de peau un peu plus foncées que la leur.

Il y a plus : le préjugé de la couleur, qui intervient

1 . Le Mamaluco est nu métis né d'un blanc et d'une Indienne et vice versa; le fils du métis et de l'Indienne s'appelle Cholo ; le Curiboca est le produit de l'Indien avec une négresse, et enfin le croisement de la mulâtresse avec le curiboca donne le SaccaJngua.

toujours dans les relations sociales, domine les affections les plus naturelles et trouble froidement, systématiquement, l'harmonie du foyer domestique.

Esclaves ou émancipées, les filles de couleur ne cesse mt pas d'être entachées du vice originel, et ce vice, elles le transmettent nécessairement à leur progéniture.

Aussi, n'est-il pas rare de voir des familles dont les membres présentent trois , quatre nuances de peau différentes. Le croisement des races, nous venons de le constater, donne des produits divers qui s'éloignent ou qui se rapprochent du blanc, mais sans se confondre jamais avec lui. Un senhor aura une fille blanche, une autre fille métisse et un fils mulâtre : la première, fruit d'une union légitime; la seconde, produit d'une Indienne, et le troisième enfant d'une esclave, mais reconnu.

La loi, nous l'avons déjà dit, confère les mêmes droits à ces trois créatures qui ont un auteur commun; mais le préjugé les place Tune vis-à-vis des autres dans un état d'infériorité ou de supériorité permanent, immoral. Or, si l'égalité des enfants entre eux est la base fondamentale de la famille, comment la famille pourrait-elle exister dans de pareilles conditions?

Il est inutile d'ajouter que la maîtresse de la maison, je veux parler de l'épouse légale, n'éprouve que de l'éloignement et de Faversion pour ces produits de liaisons extra-conjugales qui viennent rogner la part de ses enfants légitimes.

Commencez-vous à apercevoir le tableau sombre que

présente réellement, derrière une surface unie, riante quelquefois, le ménage brésilien?

Crescite et mnltiplicamini^ a dit l'Évangile, et la société brésilienne obéit avec empressement au précepte de l'Évangile, en invoquant Nossa-Senhora-da-Conceiçâo.

Tout à l'heure, nous donnerons à cette question, — la plus importante de celles que nous avons à traiter, — tout le développement qu'elle comporte.

Le lecteur est désormais édifié : le préjugé qui divise les citoyens sévit également au sein des familles. Le sang-mêlé est fatalement voué à l'isolement parmi les siens. Son père, qui l'a reconnu, dans l'entraînement de la passion, n'hésitera jamais à le sacrifier à sa progéniture blanche; quant à ses frères, ils ne se lassent pas de le repousser comme un intrus. Il porte sur sa face le signe indélébile du paria, qui est autrement déshonorant, d'après les mœurs coloniales, que la barre de bâtardise.

En dépit de la loi qui proclame l'égalité entre les fils reconnus du même père, le sang-mêlé ne compte que des ennemis autour du foyer domestique; il est ainsi condamné, par la couleur de sa peau, à ne trouver des amitiés que parmi les hommes de sa race.

Quelle horrible existence est la sienne!

Les blancs le méprisent, et il les hait; il est haï des noirs qu'il méprise à son tour, car il est l'esclave, lui aussi, du stupide préjugé qui le frappe.

La race mulâtre, on ne saurait assez le répéter, réunit toutes les qualités et tous les vices de ses auteurs. Elle est active, énergique, intelligente, ambitieuse, comme

son père blanc; elle est rusée, ardente, cauteleuse, vindicative, comme sa mère noire. Ajoutez à cela, qu'elle a acquis d'immenses richesses. Chaque jour, nous Pavons établi, l'amour de la catinga jette un nouveau soldat parmi ses lignes formidables, et chaque jour aussi son audace s'accroît avec le nombre de ses membres et l'importance de son capital.

Le sang-mêlé ne s'est pas compté encore, au Brésil ; néanmoins il connaît sa force, et, au milieu des incessantes humiliations qui lui sont infligées, il n'a abdiqué aucun de ses droits.

Il sait qu'il sera le maître dans un avenir prochain, et il attend, en rongeant son frein, qu'il puisse enfin parler haut, et imposer sa toute-puissante volonté.

La revendication sera sanglante, si la législation et les mœurs ne se mettent pas bientôt d'accord.

En voilà assez sur ce sujet.

Je constaterai seulement qu'une société ainsi composée porte dans son sein de terribles éléments de dissolution, et, aussi, que la doctrine de Monroë me paraît plus redoutable, proclamée par les hommes de couleur, que par les orateurs de Washington.

Maintenant, je reprends mon récit.

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