‹ Les femmes et les moeurs du BrésilChapitre 14 sur 18 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Une fiction légale. — Le garde-manger d'un Indien anthropophage. — Ruse infernale des Boticudos.

Les provisions étaient étendues sur l'herbe.

Nous nous assîmes en rond, bien disposés, tous, à faire convenablement notre devoir.

Les capitâes, cela va sans dire, n'avaient pas quitté leurs fusils qu'ils portaient en bandoulière afin d'être prêts à tout événement. De plus, chacun d'eux avait, passés à la ceinture, deux pistolets et un poignard.

Notre arsenal, à nous, était moins formidable: il se composait de trois fusils que nous avions placés à nos côtés.

Les chevaux et les mules broutaient à droite et à gauche, séparés par les trois prisonniers.

Le lecteur a saisi la physionomie de notre campement.

Manoëla venait d'être servie par Fruchot, lorsque les Capitàes-do-mato, qui avaient échangé un regard entre eux, se levèrent en même temps.

— Senhores, dit Santa-Maria d'une voix ferme, vous ignorez nos usages; aussi ne voulons-nous pas admettre que vous ayez eu l'intention de nous faire un affront.

Néanmoins, nous devons vous déclarer qu'il nous est impossible de consentir à ce qu'une esclave s'asseye en notre compagnie.

— Ma résolution est en tout conforme à celle de mon illustre ami, ajouta le capitâo Valcoreal.

Nous restâmes un moment ébahis devant cette outrecuidante prétention.

— Allons ! c'est la répétition de la scène de la sumaca ! observa le courtier, dont le sourcil se fronça soudain.

Manoëla interrogea Justin de l'œil, afin de savoir ce qu'elle avait à faire.

— Reste à ta place ! ordonna mon ami. S'adressant aux mulâtres, il leur dit sèchement :

— La senhora n'est pas une esclave ; elle est libre comme vous et moi. Puisque je l'admets à ma table, vous pouvez bien en faire autant. Si ce parti vous répugne, il vous est facile de continuer votre route ; et si vous n'êtes pas contents, eh bien ! tant pis pour vous. Maintenant, réfléchissez, et, nous, mangeons.

Les capitâes firent deux pas en arrière et se consultèrent à voix basse. Leurs yeux brillaient d'une flamme sombre; pendant que Santa-Maria parlait, Valcoreal étreignait la crosse de ses pistolets.

L'influence détestable du préjugé pouvait amener, à cette heure, un conflit sanglant entre nous. Désireux de prévenir ce conflit, je m'approchai des Brésiliens.

— Senhores, leur dis-je, permettez-moi une simple observation. Mon ami vous a déclaré que sa compagne n'était pas une esclave; je confirmerai, si cela est nécessaire, par la mienne, la parole de mon ami.

— Soit, répliqua Valcoreal; mais c'est une négresse, et nous nous considérerions comme dégradés si nous la souffrions en notre société.

Je me décidai alors à aborder franchement la question, au risque de ce qui pouvait en résulter.

— Vos Seigneuries, repris-je, ont une certaine quantité de sang bleu dans les veines, voilà qui est incontestable, tandis que la senhora Manoëla do-Bom-Jesus n'en a pas une seule goutte. Mais, mon ami et moi, nous sommes des blancs purs de tout mélange, vous ne sauriez en disconvenir. Il y a donc entre nous et vous, sur ce point, la même distance qu'entre vous autres et Manoëla. Or, puisque nous, blancs d'Europe, nous n'hésitons point à accepter des mulâtres pour convives, je trouve que ces mulâtres, à leur tour, peuvent bien, sans déchoir, laisser une négresse s'asseoir à leur côté.

Mon argument aurait été sans réplique en Europe, n'est-il pas vrai? Il obtint un tout autre résultat au Brésil.

— Le senhor nous insulte ! s'écria Valcoreal. Santa-Maria se plaça entre son camarade et moi.

— Si le senhor n'ignorait pas nos mœurs et nos coutumes, déclara-t-il, il saurait que nous ne sommes pas des mulâtres.

Cet arrogant aplomb me laissa muet.

— Nous avons l'honneur d'être des Capitâes-do-mato ; en conséquence, nous ne pouvons être des mulâtres, proféra à son tour Valcoreal avec une morgue impudente.

Cette protestation des capitâes, quelque étrange qu'elle paraisse au lecteur, avait sa raison d'être dans une fiction légale qui donne un démenti formel à la physiologie.

Au Brésil, ce sont les fonctions qui déterminent la couleur de la peau, Par cela seul qu'il accorde un emploi à un individu, l'État assimile cet individu à un blanc, quelle que soit, du reste, la nuance de son épiderme.

C'est à l'abri de cette fiction, que les salons des hauts fonctionnaires s'ouvrent devant les sang-mêlés appartenant aux diverses administrations. Mais, est-il nécessaire de le répéter? la condescendance du monde officiel n'est point imitée par les autres classes de la société; pour celles-ci, un mulâtre, fût-il millionnaire et chargé de décorations, n'en a pas moins du sang nègre dans les veines.

Du reste, nous l'avons constaté déjà, le ministre qui tolère que sa femme danse avec un sénateur sangmêlé, n'accepterait pas ce sénateur pour gendre.

Henri Roster cite à ce propos une anecdote bien caractéristique :

Un Européen demandait à un homme de couleur si le nouveau capilâo-môr n'était pas un mulâtre ?

— Il l'était, mais il ne l'est plus, répondit l'interpellé. Un capitâo-môr ne saurait être qu'un blanc sans mélange.

C'était un sang-mêlé, ne l'oublions pas, qui parlait ainsi d'un fonctionnaire sang-mêlé.

L'anecdote de Henri Roster était complètement sortie de ma mémoire. La réplique des capitâes me la rappela;

je résolus alors de tirer de la fiction légale toutes les conséquences qu'elle pouvait produire.

Je n'ignorais pas, aussi, que j'avais deux puissants auxiliaires dans le gosier desséché et dans l'estomac affamé des mulâtres.

Règle générale : Un Capitao-do-mato est toujours altéré, et jamais on n'a constaté son refus de s'asseoir à une table bien garnie.

Il ne s'agissait donc, en cette circonstance, que de concilier la vanité avec la faim et la soif.

Ce résultat ne me sembla pas impossible à obtenir.

Affectant une résignation triste, je leur dis que je comprenais maintenant leur détermination, et, qu'en effet, ils ne pouvaient accepter la cordiale invitation de la senhora Manoëla do-Bom-Jesus.

— L'invitation? répétèrent les mulâtres-blanchis.

— Sans doute. C'est à la senhora qu'appartiennent les provisions de bouche et les bouteilles de porto étalées, là, sur le gazon. Notre excellente amie regrettera certainement que d'aussi illustres senhores soient empêchés par leur rang de devenir ses convives.

Les capitâes me parurent être assez désappointés, et, de fait, ils se trouvaient, ou à peu près, dans la même situation qu'Ésaii, lorsque celui-ci vendit son droit d'aînesse pour un plat de lentilles.

— La senhora est donc aussi riche que belle? dit Santa-Maria, qui, le premier, mordit à l'hameçon qui lui était tendu.

Santa-Maria était probablement plus affamé que son compagnon.

26fi FEMMES ET MOEURS DU BRÉSIL

Jusqu'à présent, lui et Valcoreal, en désignant Manoëla, l'avaient appelée esclave, puis négresse; voilà qu'ils lui donnent de la senhora, maintenant; bien plus, voilà qu'ils ne craignent pas de rendre hommage à ses formes splendides !

— Assurément, répondis-je, la senhora Manoëla est fort riche. Son père, le senhor Joâo Vicente do-Bom- Jesus, est officier de la garde-robe de S. M. dom Pedro II, ajoutai-je avec un sérieux imperturbable.

Ce mensonge me sera pardonné par le lecteur. Il ne causa de tort à personne et il empêcha, selon toute probabilité, l'effusion du sang.

— Officier ! son père est officier ! s'écrièrent à l'unisson les deux mulâtres.

Le coup était porté; je repris :

— Officier de la garde-robe impériale, oui, senhores; c'est là une des premières charges de la couronne. En Europe, cet emploi ne peut appartenir qu'à un prince du sang.

Les capitâes étaient confus. A cette heure, ils déploraient, certainement, le conflit qu'ils venaient de faire naître, et ils n'auraient pas demandé mieux que de boire le porto d'une senhora aussi bien apparentée.

J'eus pitié de leur embarras.

— A propos, dis-je avec une brusquerie savante, un officier de S. M. l'Empereur est entré, quoique noir, dans la classe des blancs, des blancs authentiques, j'imagine?

— Sans doute! sans doute ! répondirent les mulâtres tous deux à la fois.

— Eh bien! soyons logiques. Un blanc de cette catégorie ne peut pas avoir pour fille une négresse, cela tombe sous le sens. La senhora Manoëla, malgré la couleur de sa peau, est donc blanche comme son père, et, dès lors, rien n'empêche plus Vos Seigneuries de s'asseoir à sa table.

L'estomac des capitâes, vous l'avez deviné, accepta ce compromis avec reconnaissance.

Voilà donc la paix rétablie entre nous.

Les mulâtres avaient à se faire pardonner leur retraite injurieuse. Ils accablèrent de compliments Manoëla, en s'excusant de ne pas avoir connu plus tôt son illustre origine.

Quelques mots, adroitement présentés, mirent Fruchot et la négresse au courant de mon innocente mystification.

— Je parlerai de Vos Seigneuries à mon ami l'officier de la garde-robe impériale, et je vous promets d'avance sa protection toute-puissante auprès de l'Empereur, dit le courtier avec un geste magnifique.

Manoëla étouffa un soupir; elle pensait à la véritable condition de son père; mais un coup d'œil de Fruchot suffit pour l'amener sur notre terrain.

Fruchot riait de tout cœur; afin de lui plaire, la Mina accepta courageusement le rôle qui lui était imposé.

Au bout d'un instant, chacun de nous avait retrouvé sa bonne humeur.

Les capitâes fêtèrent largement nos provisions. Le vin^e porto, que Manoëla leur versait d'une main

généreuse, adoucit à ce point la nature farouche des gendarmes, que Phumanité put utilement élever la voix en faveur des prisonniers.

— Nous n'avons rien à refuser à la fille de l'Illustrissime senhor Joâo Vicente do-Bom-Jesus, officier de la garde-robe de S. M. dom Pedro II, répondaient-ils à toutes nos demandes.

Nous obtînmes donc que Lasaro pût laver les blessures de l'ancien chef monhambala, et qu'il lui portât quelque nourriture, ainsi qu'au vieux Piaye.

La cachaça attendrit même à ce point leur âme, qu'ils ne s'opposèrent pas à ce qu'un cigare fût placé entre les lèvres de Gregorio.

— Allons ! qu'il fume son dernier charuto, puisque tel est le désir des amis de Son Excellence la senhora do-Born- Jésus ! proféra Francisco Valcoreal, en s'inclinant devant la négresse.

— On est chrétien, ou on ne l'est pas, observa à son tour le senhor Carlos Santa-Maria. L'assassin n'en sera pas moins pendu, pour avoir fumé un charuto et bu un verre de vin.

Ils se mirent alors à nous raconter leurs prouesses de la matinée.

Depuis une semaine, les deux capitâes parcouraient le sertâo et la forêt à la poursuite de Gregorio; mais ils ne parvenaient point à découvrir les traces de l'assassin du senhor Rebentâo.

C'est alors que leur fut signalé, avec la fuite de quatre Boticudos de l'aidée Barra- do-Salgado, le vol fait par eux d'un fusil et de munitions de guerre. /

Renonçant pour le moment à gagner la récompense promise à celui qui livrerait Gregorio à la justice, les mulâtres établirent une croisière sur le chemin de la Lagoa. Ils étaient bien convaincus que les Indiens suivraient cette direction, et, ainsi, qu'ils ne pouvaient manquer de les surprendre bientôt.

Ce calcul, basé sur la connaissance d'une des principales superstitions des Boticudos, était excellent.

Deux jours après, capitâes et Indiens se trouvaient en présence, et le vieux Piaye tombait entre les mains de ses ennemis.

Ces événements s'accomplissaient la veille au soir.

Ce matin, à l'aube, les capitâes ramenaient leur prisonnier à Sâo-Jorge, lorsque la rencontre du moleque Fidelis les mit sur les traces de Gregorio.

Le petit mulâtre avait aperçu un sujet de la nation monhambala, ce qu'il est toujours facile de constater par le bizarre chapelet qui partage en deux la face de ces nègres. La peur s'était emparée de lui, et Fidelis, après trois jours de vagabondage, venait de reprendre le chemin de la fazenda ; c'est alors qu'il était tombé au pouvoir des capitâes. Ceux-ci, enjoignirent au moleque de les guider vers le lieu où se tenait l'assassin.

Débouchant tout à coup dans le sertâo, ils virent un noir qui, à leur aspect, prit subitement la fuite. Il voulait gagner le bois où il aurait eu plus de chance d'échapper à ses ennemis; mais les capitâes ne lui en laissèrent pas le temps. Pendant que l'un deux liait à la hâte les jambes du Piaye, avec la même corde qui, déjà, assujettissait ses mains, l'autre lança son

cheval au galop, afin de barrer le passage à l'Africain.

Gregorio, car c'était lui, paraissait avoir des ailes aux pieds. Devinant le projet des mulâtres, il redoubla d'efforts et atteignit les premiers arbres. C'est alors qu'un coup de feu le frappa à l'épaule, sans l'abattre cependant, Mais le sang qui coulait de sa blessure indiqua les pistes (le mot est du capitào Carlos Santa-Maria) de l'assassin. Les mulâtres arrivèrent près de lui avant qu'il se fût enfoncé dans les fourrés. Gregorio, se voyant traqué, et comprenant que tout moyen de fuite lui manquait désormais, ne prit conseil que de son désespoir. Il se retourna, et, armé seulement d'un bâton, il fit face à ses agresseurs.

La lutte dura un grand quart d'heure. Blessé d'abord à l'épaule, puis à la poitrine, puis à la cuisse, Gregorio, épuisé enfin par la perte de son sang, dut se rendre à discrétion.

D'après les deux capitâes, l'assassin aggravait son crime en accusant la senhora Brigida. Cette version d'un ordre donné à ses esclaves par la senhora vindicative, et propagée par les noirs, n'était qu'une affreuse calomnie.

— Comme si ces cachorros avaient besoin d'être excités au meurtre ! observa le capitâo Santa Maria. Du reste, reprit-il, à quoi lui servira ce moyen de défense, lorsque la senhora affirmera de son côté qu'elle ne haïssait pas son mari et que Gregorio est un imposteur? Le témoignage d'un esclave n'est d'aucun poids, et il ne saurait infirmer la déclaration d'un senhor branco.

Lasaro me regarda d'une façon particulière.

— Eh bien ! que vous avais-je dit? déclarait le regard indigné de l'esclave.

Je répondis au capitâo que je comprenais parfaitement que la parole d'un esclave n'eût pas la même valeur que celle d'un blanc; mais que, dans la cause, ce n'était pas un esclave; c'étaient quatre, cinq, dix esclaves qui viendraient déposer sur ce qu'ils savaient : la mucama, la déchiffreuse de selam, celui qui avait introduit de l'amadou dans les naseaux du cheval du senhor Agostinho dos Ladeiros, seront interrogés; on établira facilement alors que la senhora Brigida avait un motif pour haïr son mari. Elle voulait se venger du meurtrier de son amant.

La réplique du capitao Santa-Maria mérite d'être rapportée.

— Si un noir a fourré de l'amadou dans les naseaux du cheval du senhor Agostinho, c'est que ce noir, pervers comme ils le sont tous, avait un intérêt personnel à tuer le senhor Agostinho; tout comme Gregorio n'a obéi qu'à son inspiration, en frappant le senhor Rebentâo. La mucama, la vieille sorcière, cinq autres esclaves, si vous voulez, confirmeront le dire de Gregorio ? Qu'importe î Un esclave est un zéro devant la loi et dix zéros ne parviendront jamais à composer un chiffre.

Gela était clair et péremptoire. Un blanc est infaillible, et quand, par hasard, il commet un crime, c'est son esclave qui est coupable ; c'est son esclave qui doit en accepter la responsabilité. Il reste à savoir si cette absurde doctrine sera partagée par les membres du

tribunal, et s'il ne se trouvera pas une voix courageuse, autorisée, pour faire à chacun sa part de responsabilité.

Je me promis de suivre attentivement les débats qui allaient s'ouvrir, à l'arrivée de l'aveugle instrument d'une vengeance implacable.

Le mépris superbe de Santa-Maria, qui révoltera à bon droit les âmes honnêtes , n'est pourtant que la conséquence forcée du préjugé qu'engendre l'esclavage; car cette institution abominable, on ne saurait trop insister sur ce point, explique logiquement les plus grandes absurdités et les injustices les plus odieuses. L'opinion outrecuidante qu'émettait de bonne foi un capitâo brutal, a été consacrée par un acte parlementaire chez le peuple qui, de tout temps, s'est montré le plus jaloux de sa liberté, et qui a proclamé le plus haut l'égalité des hommes entre eux.

Dans un passage de l'excellent travail de M. Y. Y. Weis intitulé : Des Colonies, nous lisons, en effet, cette phrase qui trouve ici naturellement sa place :

« Le gouverneur de la Jamaïque proposa à l'assemblée coloniale une loi qui déclarait les nègres capables de témoigner en justice, — et seulement pour un petit nombre de cas déterminés avec rigueur. — Ce bill fut rejeté par trente-quatre voix contre une.

» Trente-quatre voix sur trente-cinq ! »

Le mulâtre Santa-Maria ne faisait donc que partager l'opinion constitutionnelle des Anglais de la Jamaïque, à propos de l'indignité radicale des noirs, lorsqu'il affirmait que les zéros ne sauraient parvenir à composer un chiffre !

Si Valcoreal pratiquait naïvement Podieux système du duc Ulrich du Wurtemberg, son camarade aurait pu se retrancher derrière une autorité plus élevée encore que celle des créoles de la Jamaïque.

Je veux parler de la doctrine émise par un empereur d'Orient, Arcadius, et par son frère Honorius, empereur d'Occident, pour le cas où un esclave oserait accuser son maître.

L'occasion se présentera bientôt de citer le rescrit de ces deux empereurs.

Santa -Maria tonnait encore contre la perversité de la race africaine, sans penser qu'il avait, lui aussi, une bonne portion de sang noir dans les veines, lorsqu'un sifflement aigu, mais artistement modulé, retentit dans le bois, derrière les prisonniers et à la gauche de notre campement.

Le capitao Santa-Maria s'arrêta aussitôt, et ses sourcils se contractèrent.

— Voilà un surucûa bien aguerri contre la chaleur, ou bien amoureux, puisqu'il chante encore à l'heure de la sieste, observa l'autre mulâtre insoucieusement.

Santa-Maria hocha la tête.

— Les jaguars, observa-t-il, n'élèvent guère la voix que la nuit; et, d'ordinaire, les surucûas, pas plus que les autres oiseaux, ne choisissent l'heure de midi pour célébrer leurs amours.

— Quelle est la pensée de Votre Seigneurie? demanda Francisco Valcoreal.

— Eh ! eh! répondit son compagnon, les Indiens possèdent un gosier flexible, et ils excellent à imiter le cri

des bêtes féroces, tout comme l'accent particulier à chaque oiseau. Puisque des traces fraîches de pieds nus ont été remarquées dans la forêt, je suis fondé à soupçonner que le sifflement qui vient de retentir pourrait bien être, ainsi que le miaulement entendu naguère, un signal donné à r Avocat-Rouge par le Boticudo qui nous a échappé.

Ces paroles réveillèrent les craintes qui m'avaient agité pendant ma conversation avec Tio Barrigudo ; mais l'air indifférent du Piaye et les railleries du second mulâtre me rendirent toute ma confiance.

— Le Boticudo est seul, et il ne peut tirer qu'un coup à la fois! observa celui-ci. Comment supposer qu'il oserait venir attaquer quatre hommes bien armés, lorsqu'il a fui devant nous deux?

Santa-Maria se rendit à cette observation ; néanmoins, par prudence, il alla s'assurer de l'état des prisonniers.

Il revint un instant après.

Gregorio était toujours attaché par le milieu du corps, et ses mains, solidement liées derrière le dos, auraient suffi pour paralyser tous ses mouvements, quand bien même ses blessures ne l'auraient point condamné à une immobilité à peu près complète.

Le Piaye était moins à redouter encore.

Son grand âge et la corde qui le retenait au pied du cocotier garantissaient, qu'en aucuns cas, une intervention dangereuse fût possible de ce côté.

Santa-Maria s'excusa galamment auprès de Manoëla.

La récompense attachée à cette double capture du

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chef boticudo et de l'assassin était trop belle pour que de pauvres Capitâes-do-mato risquassent de s'en voir privés par leur faute. Puisque toutes les précautions sont prises, les jaguars et les surucûas peuvent miauler et siffler à leur fantaisie. Aucune parole ne troublera plus, jusqu'au départ, la gaieté de la noble compagnie.

Nous avions acheté une Dubelloi chez le senhor Macedo.

Pendant que Manoëla préparait le café, les capitâes me demandèrent si j'étais satisfait de ma conversation avec Tio Barrigudo, et ce que je pensais du personnage?

Je racontai notre entretien.

La haine de l'Indien contre une civilisation qui leur ravissait la liberté, à lui et à ses frères, excita l'humeur fanfaronne des mulâtres ; mais son indignation, à propos des goûts exécrables qu'on leur prêtait, fut taxée d'hypocrisie par les Brésiliens.

— Les Boticudos descendent des Aymores, et les fils sont restés dignes des pères! observa Francisco Valcoreal. La chair humaine est toujours un régal pour ces sauvages. Si les Illustrissimes senhores et Son Excellence Dona Manoëla do-Bom-Jesus me le permettent, je leur raconterai une histoire qui ne laissera, à ce sujet, aucun doute dans leur esprit. Il s'agit de faits qui se sont passés, non pas au fond des déserts, il y a deux ou trois cents ans, mais sur un territoire habité, presque aux portes de la cidade, et cela au commencement de ce siècle.

— Mon vaillant ami veut parler des événements dont la fazenda des Très Virgems a été le théâtre? demanda le capitâo Santa-Maria.

— Précisément.

— Eh bien! que mon invincible ami raconte cette lugubre histoire ; à mon tour, et pour reconnaître, suivant mes moyens, l'honneur que nous font Son Excellence DonaManoëla et ses nobles compagnons, je dirai, après lui, la légende de la Lagoa.

Ceci convenu, le vaillant, Yinvincible Valcoreal prit la parole en ces termes :

a II y a une quarantaine d'années, pas davantage, la fazenda des Très Virgems contenait une nombreuse famille composée du père, de la mère, des aïeuls, de deux rapazes (garçons) et de trois moças. La beauté de celles-ci était renommée depuis Sâo-Salvador jusqu'à Espirito-Santo. Aussi, une foule de prétendants soupirait pour elles, mais sans parvenir à toucher leur cœur. La plus jeune se décida pourtant à accepter un époux. Un rapaz de Sâo-Jorge réussit à faire agréer son amour, et le mariage fut résolu entre les grands parents. A l'époque fixée pour la célébration, le rapaz se rendit avec les personnes de sa famille à la demeure de sa fiancée. Mais il trouva le fazendeiro et tous les siens plongés dans la désolation. Depuis la veille, la moça avait disparue.

Je renonce à dépeindre le désespoir de l'amoureux jeune homme.

On battit les bois, on organisa même une expédition dans la forêt, car on avait eu vent de l'apparition de chasseurs boticudos dans le voisinage. Toutefois, on ne rencontra pas les sauvages, et il fallut se résigner à pleurer la belle moça, sans savoir ce qu'elle était devenue.

Elle venait d'atteindre sa seizième année !

Plusieurs mois s'écoulèrent.

A son tour, l'aînée des filles du fazendeiro s'attendrit enfin, en faveur de l'héritier d'un riche senhor d'engenho des environs.

Un soir, la moça et son futur époux devisaient non loin de l'habitation. L'heure du repas était arrivée. Les frères de la jeune fille, ne voyant personne apparaître, se rendirent au lieu où, d'habitude, les deux amants se retiraient pour causer à l'écart. Un affreux spectacle s'offrit à leurs yeux. Un cadavre tout sanglant gisait au pied d'un arbre; c'était celui du fils du senhor d'engenho. Quant à leur sœur, ils ne la retrouvèrent plus. C'est en vain qu'on prodigua des soins au rapaz pour le rappeler à la vie; une flèche lui avait percé le cœur; il expira sans pouvoir prononcer un mot. C'est en vain aussi qu'on fit un appel à tous les chasseurs de la contrée, et qu'un détachement d'Indiens civilisés (soldados da conquista) s'enfonça dans les grands bois. Les sauvages s'étaient évanouis comme par enchantement, sans laisser de traces de leur passage.

Lors de l'enlèvement de sa plus jeune fille, le fazendeiro avait pu soupçonner quelque ennemi de sa famille d'être l'auteur de ce crime. La flèche à pointe elliptique (ouagické comm) qui traversait le corps de son gendre futur, disait clairement de quelle main était parti le coup. Le senhor avait encouru, sans le savoir, la haine des Boticudos, et ces féroces Indiens s'acharnaient contre les objets de sa tendresse.

Devenu défiant par ce double attentat, le fazendeiro usa de ruse et employa contre les Boticudos les strata-

gèmes dont ils se servent eux-mêmes, afin de ne pas être surpris. Il fit creuser des chausse-trappes devant son habitation; il plaça des chevaux de frise en maints endroits, et il exerça une surveillance de tous les instants. Ces précautions furent vaines. La dernière des trois sœurs disparut également, sans qu'on eût signalé la présence d'un Botieudo dans les environs.

Le malheureux père et sa femme inconsolable pensèrent mourir de chagrin. Un des frères se rendit à Sào-Jorge, tandis que l'autre se transporta à la directoria des Tupiniquins, près d'Olivença. Une formidable expédition s'organisa; elle partit de deux points à la fois, enserrant l'espace compris entre le rio Jequitinhonha et le rio das Contas, et décrivant un triangle dont l'extrémité touchait aux frontières de Minas Geraes. La crainte de manquer de provisions obligea les Brésiliens à retourner sur leurs pas, après une battue qui n'avait pas duré moins de quinze jours. La disparition des sauvages tenait de la magie; on n'en rencontra pas un seul.

Cependant on retrouva des traces d'une de leurs haltes au milieu des bois. Des os à demi-rongés, des branches à moitié consumées, une chevelure suspendue à un arbre, indiquaient assez que les Boticudos avaient craint d'être découverts et qu'ils s'étaient enfuis précipitamment.

Un des fils du fazendeiro, après avoir attentivement examiné la chevelure oubliée, crut y reconnaître la teinte blonde qui distinguait les cheveux de sa sœur. Il s'empara de cette dépouille chérie, et, la rage dans le

cœur, il voulut continuer seul la poursuite des Indiens.

On eut beaucoup de peine à lui faire comprendre toute l'insanité de ce projet. Il se laissa ramener pourtant, et il opéra sa retraite avec ses compagnons.

L'insuccès de cette expédition et l'idée du sort affreux que les Boticudos avaient fait subir à leurs trois filles accablèrent le père et conduisirent la mère au tombeau.

La fazenda fut abandonnée.

Ce ne fut que deux ans après cet événement, qu'on parvint à connaître le destin des trois moças. Une bande de Boticudos se laissa surprendre par des Soldodos da conquista. Ceux parmi les sauvages qui ne gagnèrent pas à temps les profondeurs des forêts, tombèrent sous le plomb des Brésiliens. On fit six prisonniers qui dévoilèrent un abominable forfait.

La chevelure retrouvée et les os qui couvraient le sol appartenaient bien à la malheureuse jeune fille que recherchait l'expédition. On fut également instruit du sort de ses vdeux sœurs. L'explication des Indiens était épouvantable.

Leur chef, vaillant guerrier et Piaye redouté, voulant donner plus de solennité à la fête de l'Initiation, décida qu'elle serait suivie d'un grand festin. Les chasseurs prirent leurs arcs et se répandirent dans la forêt; luimême partit avec quatre Indiens. Son absence dura plusieurs jours. Lorsqu'il revint au campement, il ramenait avec lui une Brésilienne d'une rare beauté; c'était la plus jeune des trois sœurs. Après l'initiation des guerriers, la victime fut conduite au sacrificateur qui ne se laissa émouvoir ni par ses charmes, ni par

ses larmes, ni par ses prières. L'horrible festin commença, qui se prolongea jusqu'au lever du jour. La jeune fille venait d'être dévorée.

Une nouvelle fête se préparait. Le chef s'éloigna une seconde fois, et la même scène sanglante se renouvela.

Félicité par ses compagnons sur le choix de ses victimes, le chef ne craignit pas de déclarer qu'il avait un a garde-manger bien garni)) à l'extrémité de la forêt et qu'il leur réservait, pour la prochaine occasion, une meilleure surprise encore.

Le chef tint parole, et la dernière des trois sœurs subit le sort des deux autres. »

Telle est l'histoire de la fazenda des Très Virgems. Nous demandâmes au senhor Valcoreal comment fut vengée la mort des filles du fazendeiro.

— Un des prisonniers, dit-il, signalé comme ayant coopéré au triple rapt avec le chef de la bande, fut passé par les armes. Les cinq autres, bien qu'ayant pris leur part du festin, furent dirigés sur une aidée où ils devinrent l'objet d'une surveillance rigoureuse. Ils parvinrent pourtant à tromper leurs gardiens; ils en tuèrent deux, après quoi, ils s'enfuirent dans la forêt où ils échappèrent à toutes les poursuites.

Je frémissais encore, tout en considérant Tio Barrigudo qui, nonchalamment étendu sur l'herbe, paraissait goûter le tranquille repos que procure l'absence de préoccupations sérieuses.

Cet air et cette attitude contrastaient avec la férocité native que les Brésiliens attribuent à la nation boticudo. Pourtant, les faits racontés par Valcoreal étaient con-

temporains, et plus d'un vieillard, à Sâo-Jorge, aurait pu en certifier l'authenticité.

Quel cas devait-on faire, dès lors, de la protestation indignée du vieux Piaye?

Je demandai aux mulâtres si on avait complètement purgé la contrée de ces affreux anthropophages?

Ceux-ci déclarèrent que les Capitâes-do-mato avaient achevé l'œuvre des Soldados da conquista. Sans doute tous les Boticudos n'avaient pas péri, puisque, actuellement, il s'en trouvait plus de cent internés à l'aidée Barra-do- S alg ado , et quelques autres encore, mêlés aux Indiens Mongoiôs, à l'aidée Sant'-Antonio-da-Cruz ; mais ils affirmaient que les hordes errant au fond des solitudes ne dépassaient plus le rio Sâo-Francisco, et que les Chasseurs de chrétiens se gardaient bien de franchir les limites du pays que lui et ses braves camarades étaient chargés de parcourir.

Cette réponse ne me rassura pas tout à fait.

Le spectre sanglant des trois vierges de la fazenda, en se présentant toujours à ma pensée, me donnait de singulières hallucinations.

Le murmure de la viraçào dans les feuilles des arbres me rappelait le chant de triomphe des guerriers, au retour de leur abominable expédition. Le souffle et la rumination des mules retentissaient à mes oreilles comme le bruit de dents occupées à ronger des os. Il me semblait encore entendre les gémissements des trois sœurs, et même je crus voir les hautes herbes s'agiter derrière Tio Barrigudo, comme si elles étaient écrasées par un corps qui rampait mystérieusement.

Cette Vision était moins fantastique qu'on pourrait le supposer. On va en avoir la preuve.

Santa-Maria, fidèle à sa promesse, venait d'entreprendre la légende de la Lagoa. Il avait à peine abordé son sujet, lorsque Valcoreal se dressa sur ses pieds.

— Demonîof s'écria-t-il sourdement.

Et bondissant devant lui, il s'élança du côté des mules.

Jugez de notre surprise, en apercevant une masse noire se lever au pied des bêtes, et Gregorio et le mulâtre s'étreindre avec fureur.

L'assassin, naguère mourant et enchaîné, avait les mains libres à cette heure, et, malgré tout le sang qu'il avait perdu, il dépensait une vigueur extraordinaire.

Lasaro, je le soupçonnai tout d'abord, n'avait pas employé, à bassiner les blessures du prisonnier, toute la cachaça mise à sa disposition pour cet usage. La liqueur prise à forte dose, en rendant son énergie au chef monhambala, devait lui avoir inspiré l'idée de reconquérir sa liberté. L'extrême attention que provoquaient chez nous les récits des capitâes, avait certainement donné à l'esclave l'espoir de tromper la surveillance de ses ennemis. Le voisinage des mules, enfin, lui fournissait les moyens de réaliser son projet.

Voilà ce que je compris aussitôt.

Mais la corde qui serrait ses mains derrière le dos et qui le retenait, par le milieu du corps, attaché à un arbre ; cette corde que le capitâo Santa-Maria avait naguère soigneusement examinée, comment le noir avaitil pu en trancher ou en défaire les nœuds?

La réponse à cette question ne se fera pas attendre. Cependant la lutte présentait un caractère de férocité inouïe.

Francisco Valcoreal avait déjà un morceau de la joue enlevé, lorsque son camarade accourut à son secours.

Gregorio, serré à la gorge, posa une main sur le tronc d'un oyty, dans l'intention d'y prendre un point d'appui momentané. Le poignard de Santa-Maria traversa la main du noir et la cloua contre l'arbre.

C'était horrible à voir.

Je me précipitai vers les combattants, pour réclamer en faveur des droits de l'humanité ; mais ma parole ne fut pas écoutée. Mulâtres et noir ne voulaient pas de grâce ; ils ne s'en faisaient point.

La voix du courtier et celle de Manoëla, par leur intonation impérieuse, me rappelèrent de leur côté. Une autre scène de ce drame esclavagiste se passait derrière moi, pendant que j'intervenais en faveur de Gregorio. Après le coup de poignard du capitao Carlos, un rugissement avait répondu au rugissement de l'assassin. Lasaro venait de saisir son facâo. Il allait voler au secours de son ancien chef, lorsque Joâo l'entoura de ses bras par derrière.

Joâo n'avait pas oublié le meurtre du giboya, et le refrain de la chanson improvisée par Lasaro retentissait encore à ses oreilles. En conséquence, le Cabinda ne pouvait négliger l'occasion qui se présentait de faire sa cour aux blancs, tout en satisfaisant un ressentiment personnel.

— Ce n'est point Panga; c'est le Cabinda qui se me-

surera avec le Monhambala. dit-il, en étreignant Lasaro, et en paralysant ainsi tous ses mouvements.

Lasaro écumait et se démenait comme un beau diable, jurant que lui et son chef viendront à bout de tous les mulâtres et de tous les noirs réunis, et que, puisque la senhora Rebentâo ne doit pas être punie, Gregorio, qui n'a fait que lui obéir, ne mérite aucun châtiment.

Le courtier et Manoëla , qui s'étaient rapprochés avec moi des Capitâes-do-mato, comprirent le danger et sautèrent chacun sur un fusil. C'est alors qu'un appel me fut adressé par eux.

La négresse avait une pose vaillante et son œil brillait d'un éclat étrange, pendant que le canon de son arme était braqué sur le groupe formé par les deux noirs.

— Les gueux se sont entendus, me dit Fruchot ; mais je me charge de celui-ci. Holà! hé ! poursuivit-il en s'adressant à Lasaro, lâche ton facâo ou je te casse la tête.

Le Monhambala se roidit, et, par un effort violent, il s'arracha à moitié des mains de Joào; mais celui-ci remit ses bras dans Tétau.

— Lâche-le, reprit le courtier, que la colère gagnait à son tour, et je lui logerai mon plomb dans la cervelle.

Je m'approchai des esclaves, toujours enlacés, et j'obtins de Lasaro qu'il m'abandonnât son arme.

— Tu me payeras cela à la première occasion, murmura-t-il à Joào, lorsque celui-ci lui eut rendu la liberté de ses membres.

La lutte des capitaes et de l'assassin avait pris fin

aussi. Les jambes liées ensemble, les deux mains attachées derrière le dos, Gregorio se voyait réduit à la plus complète impuissance. Mais le capitâo Francisco était exaspéré. Le sang coulait abondamment de sa joue entamée, et de plus, il portait au cou des blessures profondes faites par les ongles de l'esclave.

Les pistolets avaient glissé de sa ceinture. Il les ramassa, et il se précipita, avec des intentions bien évidentes de justice sommaire, vers leMonhambala redevenu immobile.

L'extrémité du canon s'appuya aussitôt sur l'oreille du noir. Je n'eus que le temps de pousser un cri d'effroi.

— Mais c'est un assassin, un assassin et un calomniateur! me dit Carlos Santa-Maria.

— Laissez aux lois le soin de le punir, répliquai-je en saisissant le bras du mulâtre.

— Mais la loi me rendra-t-elle le morceau de cbair que le cachorro m'a enlevé? s'écria le capitâo Francisco en grinçant des dents.

Un nouveau sifflement, orné cette fois de roulades fantaisistes, et qui retentit à quelques pas de nous, interrompit à propos cette discussion.

En nous retournant, nous aperçûmes les deux chevaux des capitâes, montés chacun par un homme, qui cheminaient paisiblement dans le sentier qui, en cet endroit, coupe la forêt.

Dans l'un des cavaliers, je reconnus, non sans une surprise extrême, Tio Barrigudo. L'autre était ce même Boticudo que la vitesse de ses jambes avait soustrait, la veille, au plomb et aux cordes des Capilâes-do-mato.

— Le diable s'en est donc mêlé ! s'écria l'un des mulâtres, à cet aspect.

— Le vieux Piaye est libre, et ces affreux cannibales nous raillent, en nous volant nos chevaux! ajouta son compagnon d'une voix tremblante de colère, et aussi d'une certaine terreur.

Et, de fait, les sifflements continuaient de plus belle, jetant aux échos de la forêt des trilles et des vocalises à rendre la Patti jalouse.

— Aux mules! aux mules! s'écria le bouillant Yalcoreal.

Les mules étaient couchées sur l'herbe. Elles ruminaient toujours, en renâclant.

C'est en vain que, dans leur impatience brutale, les capitâes leur donnèrent force coups de pied dans les flancs. Les pauvres bêtes ne changeaient pas de position.

Sous cette toiture sombre que forment les arbres et les lianes entrelacés, la clarté du jour ne pénètre qu'avec peine. Les mulâtres, que la fureur aveuglait, ne distinguaient rien encore qui pût leur expliquer l'immobilité et les renâclements incessants des mules. Voulant à tout prix poursuivre les fugitifs, ils prirent une mule, l'un par la tête, l'autre par la queue, et ils la soulevèrent. L'animal fut bien forcé de se lever; mais, dès qu'il ne fut plus soutenu, il se laissa choir lourdement, éclaboussant de la terre rougie sur les capitâes.

Ceux-ci examinèrent alors le sol humide sur lequel ils marchaient. Ils constatèrent qu'ils piétinaient dans une boue sanglante. L'affreuse vérité ne tarda pas à être

entièrement connue. La mule ne pouvait se tenir sur ses jambes, parce qu'on lui avait coupé le jarret gauche du train de derrière. Les trois autres bêtes furent rapidement visitées ; les malheureuses avaient subi la même mutilation que leur compagne.

Je ne chercherai ni à décrire les gestes menaçants des mulâtres, ni à répéter les blasphèmes et les imprécations qui sortaient de leur bouche.

Rien ne devait rester obscur pour nous dans la fuite qui s'accomplissait sous nos yeux. Je venais de ramasser • les cordes qui serraient naguère les poignets de Gregorio et le corps de Tio Barrigudo ; ces deux cordes avaient été tranchées franchement et d'un seul coup, par une main vigoureuse.

L'auteur de cette audacieuse opération ne voulut pas nous laisser le moindre doute sur l'identité de son personnage. Cessant tout à coup d'imiter le surucûa, il poussa trois miaulements, sur le même diapason précédemment adopté, lorsqu'un premier signal avait été envoyé au vieux Piaye.

On ne pouvait pas narguer plus effrontément ses ennemis! Aussi, ce dernier outrage porta jusqu'à la rage la fureur des capitâes.

Oubliant l'assassin, à cette heure, ils s'élancèrent, le doigt à la gâchette du fusil, sur la trace des deux Indiens.

Des applaudissements retentirent alors à mon côté.

Fruchot, séduit par la brillante audace du guerrier boticudo, ne pouvait retenir les bruyantes manifestations de son enthousiasme.

— Bravo ! bravo ! ô fils du désert ! disait-il, en battant des mains. Voilà qui est bien joué! très-bien joué! supérieurement joué! Mes vœux sont avec toi, jouteur incomparable, et aussi avec ton digne compagnon !

Le courtier, on en a une nouvelle preuve, n'avait pu entièrement dépouiller le vieil bomme. La folle du logis le visitait par moments; il était resté artiste, en un mot.

Heureusement, les capitâes ne pouvaient pas l'entendre !

La course impétueuse qu'ils accomplissaient ne devait produire, elle ne produisit, en effet, aucun résultat.

Un dernier chapelet de perles fut égrené par la voix railleuse du Boticudo, et les chevaux, fortement talonés, disparurent derrière les arbres.

Les mulâtres déchargèrent leurs fusils devant eux; c'était là l'unique protestation qui leur fut permise. Ils revinrent alors au campement, l'oreille basse, l'air farouche et sinistre.

— Le noir payera pour tous! murmura Valcoreal, en marchant droit à Gregorio.

Ces paroles indiquaient clairement qu'une résolution fatale venait d'être arrêtée entre les capitâes. J'intervins une seconde fois avec Fruchot et Manoëla.

— Ce scélérat est incapable de faire un pas, observa Valcoreal, et nous ne pouvons le transporter à dos de mule. Le seul moyen de nous en débarrasser est de l'expédier rapidement. Une balle dans la tête fera justice de l'assassin.

Ce disant, il arma son pistolet.

Nous ne pouvions pas, cependant, laisser ainsi égorger un homme, même un criminel, en notre présence. Nous entreprîmes les deux capitâes.

— Vos Seigneuries ne comprennent donc pas tout ce que souffrent des gens de cœur de se voir mystifiés , bernés, volés et déchirés par-dessus le marché? s'écria Valcoreal en portant la main à sa joue.

— L'esclave et les Boticudos s'étaient entendus, cela est sûr, observa l'autre mulâtre.

— Notre opinion est conforme à la vôtre; mais, réfléchissez-y : en achevant ce malheureux, vous n'aurez pas droit à la magnifique récompense qui vous serait comptée, si vous le rameniez vivant.

— Nous serons vengés, du moins, répliqua Valcoreal d'une voix sourde.

Manoëla prit la parole à son tour, sur un signe du courtier. Le prestige dont nous avions entouré la Mina nous fut, en ce moment, d'un puissant secours.

Santa-Maria partageait, certes, les ressentiments de son camarade. Néanmoins, l'idée de perdre la somme promise parut faire sur lui une certaine impression. Il tenait également beaucoup h se ménager la protection de la fille de l'officier de la garde-robe impériale. L'intérêt plaida chez lui la cause de l'humanité, et il adressa quelques mots dans ce sens à Francisco.

Celui-ci, plus fougueux, plus dominé par la haine, repoussa d'abord toutes les sollicitations. La vie humaine est comptée pour si peu de chose sous les tropiques! Que pouvait donc valoir celle d'un Africain, d'un esclave, d'un meurtrier, aux yeux d'un individu habitué aux

émotions quotidiennes de la bataille, et dont le sang coulait toujours de ses chairs entamées? Pourtant, lorsqu'il nous vit déterminés à empêcher l'exécution de Gregorio, il commença à se radoucir.

— Mais, comment transportera-t-on ce scélérat jusqu'à la fazenda du senhor Pedragulho? demanda-t-il enfin.

Il lui fut répondu que ce soin nous regardait, et que le moribond serait chargé sur les épaules des deux esclaves.

Le vindicatif capitâo hésita un instant encore ; puis, à une dernière prière de Manoëla, il se décida à remettre le pistolet à sa ceinture.

Voilà comment un mensonge inoffensif, après avoir empêché un conflit sanglant de s'élever entre nous, eût encore pour effet de sauver la vie d'un homme.

Manoëla, en ménagère prévoyante, avait emporté à tout hasard, un petit flacon d'un liquide jaune, à forte odeur de térébenthine. C'était du sassafras. Le bois de cet arbre, que la médecine emploie chez nous seulement comme diurétique et sudorifîque, possède une autre propriété bien connue des nègres et des Indiens. L'essence de sassafras et la poudre qu'on obtient de l'écorce pilée sont de puissants siccatifs. Par le moyen de l'une ou de l'autre, on arrête aussitôt l'écoulement du sang.

La Mina s'était servie du sassafras pour panser la main de Gregorio. Elle lava de nouveau, et avec autant d'efficacité, la blessure de Valcoreal avec le liquide jaune.

Un brancard venait d'être établi; recouvert de branchages croisés, il reçut le corps de l'assassin.

Heureusement, les selles avaient été suspendues à un arbre pendant que les chevaux broutaient. Les larrons boticudos ne purent donc pas les emporter. Une des deux selles devint l'oreiller de Gregorio; l'autre fut placée sur le dos du petit Fidelis.

Avant de nous remettre en route, l'humanité nous commandait de terminer les souffrances des quatre mules. Les pauvres bêtes se trouvaient complètement hors de service, et nous devions les laisser là où elles étaient tombées. Une balle dans l'oreille de chacune d'elles les plongea dans l'éternel sommeil.

Le signal du départ fut alors donné.

Joâo et Lasaro, momentanément réconciliés, ouvraient la marche.

Suivait le moleque, retenu à la ceinture par une corde attachée au bras du taciturne Valcoreal.

Fruchot, Manoëla et moi, nous formions Parrièregarde.

Tous, il est inutile de le constater, nous portions l'arme à la main, et nous nous tenions prêts à recevoir les Indiens, s'il leur prenait fantaisie d'entraver notre route, ce qui, du reste, n'était guère probable.

Pendant que les capitâes cheminaient silencieusement, Fruchot et moi nous nous entretenions de la tac^tique savante, — composée de ruse perfide et de froide intrépidité, — employée par les Boticudos et le chef monhambala, en cette circonstance.

L'envoi de la cachaça, fait par le vieux Piaye à Gre-

gorio, et les paroles de remercîments de celui-ci, auraient suffi, à la rigueur, pour établir déjà l'entente des Indiens -et du noir.

Depuis la capture de Gregorio, les deux prisonniers avaient su se concerter ensemble, sous les yeux mêmes des mulâtres. Dans des conjonctures périlleuses, un mot, un geste, un regard, valent de longs discours.

Tio Barrigudo était donc parvenu à communiquer à l'esclave son espoir d'être secouru par le Boticudo fugitif, et l'esclave, à son tour, avait fait la leçon à Lasaro, au moment où celui-ci bassinait les plaies de son chef.

Les signaux envoyés vers lui par les miaulements et les sifflements imitant la voix du jaguar et celle du surucûa, Tio Barrigudo les avait expliqués à Gregorio, en l'avertissant de se tenir sur ses gardes, et que le libérateur approchait.

Le farouche monhambala ne se doutait guère qu'il n'était qu'un auxiliaire sacrifié d'avance, et que son rôle consistait à concentrer l'attention sur lui, afin de faciliter la fuite des Indiens.

Probablement le guerrier boticudo, rampant sur le ventre et se glissant, comme un serpent, parmi les hautes herbes, s'était d'abord approché des mules et leur avait fait subir l'horrible mutilation du jarret. Cet acte barbare, ignoré de Gregorio, bien entendu, était une des premières conditions du succès.

Ces prémices posées, il nous est facile de reconstituer scène par scène le drame sauvage dont nous venions d'être, coup sur coup, les témoins stupides et les spectateurs ébahis.

Gregorio, heureusement débarrassé de ses liens, se traîne vers les mules qui doivent, dans sa pensée, remporter loin de ses ennemis. La cachaça qu'il a bue, la perspective de la pendaison, l'amour de la liberté, lui rendent momentanément les forces qui lui sont nécessaires; mais découvert par les capitâes, ce qui ne pouvait manquer d'arriver, il lutte contre eux, pendant que Lasaro opère en sa laveur une utile diversion.

Les mulâtres et les noirs aux prises, et les blancs distraits forcément par le double conflit engagé sur deux points différents, telle est la situation préparée par le guerrier boticudo.

L'occasion préparée est venue.

L'Indien rusé se traîne vers Tio Barrigudo, et il coupe la corde attachée autour du corps du vieillard. Us rampent alors tous deux vers les chevaux. Une fois en croupe, ils sont bien certains que toute poursuite devient désormais impossible, en l'état où se trouvent les mules.

La dernière scène est connue.

Et dire que cette audacieuse combinaison a été conçue dans le cerveau d'un de ces sauvages qu'on déclare si complètement abrutis !

Dire que cette combinaison a été exécutée, en plein midi, en face de cinq canons de fusil, par un seul individu, et, ainsi, que cet individu si méprisé à réussi à duper: premièrement, deux noirs intéressés à se méfier d'un Indien; puis, deux gendarmes ombrageux qui tenaient ouverts leurs yeux et leurs oreilles; et enfin deux blancs devenus, par la force des circonstances, les alliés des gendarmes 1

Voilà ce qu'admettront difficilement ceux qui ignorent, la vie des forêts, et ceux aussi qui, sur la foi des documents brésiliens, ont considéré jusqu'ici les Boticudos comme appartenant à une race inférieure, même parmi les Indiens.

Est-ce encore une exception que j'ai rencontrée?

J'aurais peine à le croire.

Bien plus : désormais je me crois fondé à soutenir que les adorateurs de Tarou, le dieu terrible, mais juste (c'est la formule consacrée chez les Boticudos) sont, sans doute, plus indomptables, plus cruels, que les Tupinambas, lesPuris, les Mimderecûs, les Guaycurûs, les Muras même, si l'on veut; mais qu'ils ont reçu de la nature une somme d'intelligence égale à celle des autres peuplades rouges.

Fruchot, en artiste qu'il était, admirait encore le génie (le mot est de lui) dépensé pour mener à bien un plan aussi compliqué, l'auteur de ce plan fût-il un affreux cannibale comme un guerrier de la nation des Fans, lorsque Santa-Maria se tourna vers nous, pour nous montrer les murailles blanches d'une habitation.

— C'est là la fazenda des Très Virgems, dit le mulâtre.

Nous venions de sortir de la forêt ; de vastes plantations de caféiers et de cannes apparaissaient o rs à nos regards.

L'horrible souvenir qui se rattachait à la fazenda des Très Vir geins raviva, il paraît, la colère concentrée du capitâo Yalcoreal.

— Tout n'est pas fini entre nous et les deux Boticudos, proféra-t-il en serrant le poing. Certainement,

ils iront à la Lagoa pour chercher à se rendre favorable la Mae das aguas. Nous nous y rendrons, nous aussi, et, si nous les rencontrons, je jure bien, par les plaies du Christ! de les ramener à Sâo-Jorge morts ou vifs.

Ces mots me rappelèrent la légende dont Santa-Maria entreprenait le récit au moment de la lutte de Valcoreal et de Gregorio. Mais le capitâo ne me sembla guère disposé à recommencer sa narration. Aussi, je ne le priai point de tenir sa promesse.

J'ai eu l'occasion, à mon retour de Bahia, de visiter la Lagoa. C'est sur le théâtre même des événements qu'elle rapporte, que la légende m'a été racontée. Je me trouve donc en mesure d'abandonner les mulâtres à leur silence farouche, sans que la curiosité du lecteur, précédemment excitée, soit trompée dans sa légitime attente.

Comme aucun incident nouveau n'a marqué la fin de notre voyage,, je crois le moment favorable pour prendre la parole, à la place du capitâo Santa-Maria.

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