A MAE DAS AGUAS
(La Mère-des-Eaux)
C'est une chose curieuse de retrouver au fond des forêts vierges de l'Amérique les superstitions de la Grèce païenne et celles des Gaulois nos ancêtres. Les génies des eaux et des bois, Jonchons chez les Boticudos, Ouiomtpia chez les Tupinambas, — ces deux grandes nations qui personnifiaient les deux races tupique et tamoyo, qui possédaient autrefois toute l'Amérique du Sud, — ne représentent-ils pas les dieux inférieurs qui présidaient aux fleuves et aux bocages : faunes, satyres, naïades, hamadryades de la mythologie? Géropary, n'est-ce pas le dieu Pan en personne? Il n'est pas jusqu'à la sirène d'Ulysse qui n'ait traversé l'Océan pour venir habiter un lac du Brésil, aLogoo, le lac sacré pour les Boticudos , autant qu'étaient sacrés pour les druides le lac de Toulouse et celui que Strabon appelle le lac des Deux-Corbeaux*
Lorsque, après avoir remonté le Rio-Patype, on a pu contempler le magnifique spectacle qu'offrent les alentours de la Lagoa, on comprend l'enthousiasme dont ce lieu de délices était l'objet de la part des Botieudos. La Lagoa devait, en effet, servir d'asile à quelque gracieuse divinité.
On vient de franchir les derniers arbres de la forêt; l'horizon s'éclaircit tout à coup, et l'on pénètre dans un vallon verdoyant entouré à l'est et au sud par des hauteurs boisées que l'éloignement revêt de teintes bleuâtres. C'est là que se trouvent en abondance les mines d'or et de diamants si fréquemment visitées, au dix-septième et au dix-huitième siècles par les, bandeirantes Paulistes. A mesure qu'on avance, les lignes, faiblement estompées au flanc des montagnes, se dégagent de la vapeur lumineuse qui les accusait à peine et déploient aux yeux charmés leurs généreuses proportions. Le panorama prend à chaque seconde des tons plus vigoureux et plus éclatants ; le paysage se montre enfin dans toute sa majesté sereine.
Ces hauteurs couvertes de grands arbres, dont les fleurs d'un rouge vif et les panaches verts se détachent sur l'azur clair du ciel; cette plaine remplie de lumière et d'harmonie; ces oiseaux aux couleurs variées: — le Caraùna noir, le Gallo de Campinha blanc, avec des ailes brunes et la tête rouge, lePatativa jaune avec une couronne noire, le Cotinga bleu, le Tangara tricolore, — qui sautent de branche en branche en chantant leurs amours; et puis, au centre du vallon, cette vaste nappe d'eau* étincelante, miroitante» sous les rayons du soleil;
tout cela et la forêt qui étale à l'orient ses profondeurs mystérieuses, et le Rio-Patype qui se déroule au nord comme un ruban d'argent, composent un tableau plein d'une grâce ingénue et d'une beauté splendide qu'on ne peut contempler sans une religieuse émotion. C'est, qu'en effet, un souffle puissant, fécond, divin, circule à travers le paysage. Aussi, en présence de cette séve luxuriante, de cette vie qui déborde de partout, des arbres, du fleuve, du lac, du ciel, de l'air, le cœur s'épanouit comme la création, l'âme se fond en elle, l'esprit s'identifie avec elle. L'on éprouve alors, en même temps qu'un sentiment de respectueuse adoration, un peu de l'orgueil philosophique que Lucain prête au vieux Caton, dans ces vers sublimes :
Est-ne Dei sedes nisi terra, et pontus et aer,
Et cœlum et virtus? Superos quid quaerimus ultra?
Jupiter est quodcunque vides, quodcunque moveris ?
Vous connaissez le cadre.
Placez maintenant sous la voûte profonde que forment les branches d'un quatelé gigantesque (Lecythis ollaria) un vieux guerrier buticudo qui fume mélancoliquement sa pipe, et une jeune fille indienne aux longs yeux mongols.
Le guerrier (c'est un Piaye redouté, surnommé par les Portugais le Grand-Tarou, à cause du nom appliqué au maître de la création dans la théogonie des Boticudos) est un vieillard long et mince, dont toute la personne accuse quatorze ou quinze lustres.
Le Grand-Tarou est un demi-civilisé puisqu'il a reçu
le baptême. Cela vous explique pourquoi sa peau rougeâtre, son nez épaté, ses yeux obliques et sa lèvre qui porte encore les marques de la botoque, ne composent pas une physionomie farouche, repoussante, pareille à celle de Tio Barrigudo par exemple.
Son regard est presque doux.
Néanmoins, lorsque l'Indien s'anime en parlant, on découvre, dans l'éclair de sa prunelle, un reste de cette flamme sombre qui n'est que le reflet de l'existence aventureuse qu'on mène au fond des solitudes.
Le portrait du Grand-Tarou ne serait pas complet si j'omettais de signaler, avec son pantalon de cotonnade rayée de bleu, le bonnet de toile végétale, un spathe de palmiste, qui lui sert de coiffure1. Un collier de petits cylindres de jeunes bambous, terminé par une croix de bois, entoure le cou du vieillard et descend sur sa poitrine nue.
Tout en fumant sa pipe, le Grand-Tarou confectionne des chapeaux de paille d'urucuri, et de temps en temps il jette un regard de convoitise sur une bouteille de cachaça, au moyen de laquelle le Brésilien Evangelista, mon compagnon de chasse, espère lui délier la langue.
À ses côtés se tient Tarou-Niom (Soleil-Nuagé), sa bru. Elle fabrique des boîtes,, des corbeilles, des cestinhas de différentes formes, avec les fibres du taqua-
i. Le spathe est la partie membraneuse qui protège les jeunes régimes de coco; les narcisses, les arums, toutes les parties de la fructification chez certaines plantes, en un mot. Les Indiens enlèvent le cornet avant qu'il e crève et s'en font volontiers un couvre-chef.
rassou et les folioles du carnahuba ou palmier à cire. Un petit enfant tout nu se roule sur l'herbe à ses pieds.
Tarou-Niom, malgré ses yeux mongols, la proéminence des os des joues, ses cheveux rasés autour des tempes, possède une physionomie grave, sérieuse, éclairée, pourtant, par une prunelle limpide et douce dont les rayons, lorsqu'ils tombent sur vous, font l'effet d'wne caresse. Rien de gracieux comme sa pose penchée en nous regardant; rien de riche et d'original comme sa coiffure :
Figurez-vous, toute une famille d'insectes piquée au bout de petites branches flexibles. Les baguettes liées ensemble forment une couronne, et cette couronne, Tarou-Niom l'a mise sur sa tête.
Jamais diadème de perles et même de diamants; jamais fleurs brillantes et diaprées ne produisirent l'effet merveilleux de cette guirlande de papillons. Les couleurs éclatantes du leïlus, se mariant aux points jaunes des charançons et aux nuances plus tendres du nestor, entourent d'une auréole de pourpre et d'or le front de la coquette Indienne. A moins de se faire un bandeau royal de l'arc-en-ciel, ou une couronne d'étoiles, je ne vois pas de combinaison qui puisse rivaliser avec l'élégante et splendide parure imaginée par la fille du désert.
Un collier de corail est passé autour de son cou.
En dépit de ses cheveux rasés, de sa jupe de coton trouée en plusieurs endroits, des lambeaux de toile qui remplacent le vêtement indispensable, l'Indienne aux papillons est charmante.
A vingt pas de nous est le lac, où nous distinguons une créature humaine qui se joue parmi les flots. C'est Petit-Tarou, répoux de la jeune femme. Tantôt couché sur le dos, Petit-Tarou semble immobile; il se laisse bercer par les vagues, comme ces damiers qu'on rencontre fréquemment sous les tropiques et qui s'abandonnent aux capricieuses ondulations de l'Océan. Tantôt il fend l'eau de côté, la tête servant de proue, le bras collé contre le flanc. D'autres fois il heurte de front la lame. Soulevé par le flot et porté sur son sommet, il disparaît aussitôt, mais pour quelques secondes seulement, dans la vallée profonde que le flot vient de creuser. L'Indien déploie dans ces exercices nautiques une grâce, une vigueur qu'on ne peut s'empêcher d'admirer. Un dieu marin aurait paru moins à son aise au milieu du lac.
Placé dans ce milieu de beautés primitives et de grâces sauvages, le lecteur comprendra mieux le récit du Grand-Tarou, dont la langue s'est enfin déliée par l'effet de la cachaça, ainsi que nous l'avait promis le senhor Evangelista. C'est un tableau coloré de l'existence aventureuse des Boticudos et une peinture fidèle de leurs superstitions. Je transmets au lecteur cette légende, avec les réflexions qu'elle m'inspire, sans espérer, pourtant, imiter les tours naïfs et les images poétiques dont l'ancien Piaye émaillait son discours.
Le lac qui se déployait devant nous communiquait autrefois avec l'Océan, et ses eaux étaient salées. Il possédait alors une île riante et parfumée qui servait de rendez-vous de plaisir, après les fatigues de la
guerre et de la chasse, aux différentes tribus de Boticudos qui, depuis le Sâo-Matheos, erraient sur la côte orientale.
Aujourd'hui, cette île n'existe plus; elle s'est appuyée à la rive; elle forme un prolongement de terre couvert de plantes, d'arbres et de fleurs, qui s'avance dans le lac.
Une touchante tradition des Boticudos, conservée parmi les anciens de la nation, explique ainsi la disparition de l'île et son adhérence actuelle avec la terre ferme :
L'expédition des guerriers contre les tribus hostiles des Mucunis, des Panhamès et des Capochos avait été des plus heureuses. Une grande chasse fut entreprise, qui donna de magnifiques résultats.
Des cadavres de cerfs, de guaribas, de tamanoirs, de couparaks (cougouars), de couparaks-gipakejus (jaguars), étaient entassés dans une pirogue avec des poules sultanes, des pacas, des hoccos, des lézards et ces larves dégoûtantes que fournit le barrigudo. On voyait même, parmi les victimes destinées au festin, un jacaréo de la grosse espèce, harponné par les pêcheurs de la tribu; car tout ce qui a vie est bon pour l'appétit glouton des Boticudos.
L'île produit en abondance l'amande des lecythis, dont les sauvages sont très-friands, bien que ce fruit oléagineux donne, dit-on, l'horrible maladie appelée éléphantiasis ; Yissara, la gousse de Yinga, le choupalmiste et le délicieux tubercule connu sous le nom de cora domato.
Le festin ne peut manquer d'être joyeux, car les provisions abondent, et les guerriers n'ont à déplorer la perte que d'un petit nombre de leurs compagnons.
La pirogue quitte la rive, portant, avec les animaux tués, Cacimuru, le chef des Boticudos, ses sept épouses, sa fille Miranha; Macahé, l'amant de Miranha; Jojuiam et Bebji, père et frère de Macahé; Tayrrha, femme de Bebji, et Pejarrhu, le plus savant des devins, qui tient à la main le maraca sacré rempli de graines de Vaouai.
D'autres pirogues suivent la première. Ceux qui n'y trouvent pas de place se jettent à l'eau hardiment; ils tiennent leur arc et leurs flèches d'une main, au-dessus de la tête; de l'autre main et des pieds, ils nagent vers le lieu de la réunion où ils ne tardent pas à aborder.
La tribu tout entière foule le sol de l'île. Le feu s'allume à l'aide de feuilles sèches, et le gibier rôtit sur des charbons ardents.
Pendant ces préparatifs, les jeux ont commencé. Une peau de unau \ remplie de mousse, forme un ballon qu'on lance avec force ; elle ne doit plus tomber à terre : sa chute termine le divertissement. Malheur au guerrier distrait qui n'arrive pas assez vivement à la riposte: les
1. Unau, quadrupède qui se meut avec *une extrême lenteur et qui diffère de l'Ai en ce qu'il est dépourvu de queue.
(Dictionnaire de V Académie.) Aï, quadrupède qui se meut avec une extrême lenteur et qui diffère de Y Unau en ce qu'il est pourvu d'une queue.
(Dictionnaire de V Académie.) Sans manquer au respect dû aux quarante immortels, on peut admettre que cette double définition laisse quelque, peu à désirer.
huées et les moqueries de ses compagnons le punissent de son étourderie et de sa maladresse.
Le jeu de la poutre que les Tapuyos portaient en courant jusqu'à l'entier épuisement des forces, a été remplacé, chez les Boticudos, par l'exercice du ballon; moins fatigant, cet exercice divertit aussi davantage.
Douze jeunes filles, commandées par la belle Miranha, désignent trois jeunes hommes, choisis parmi les plus robustes, et les défient à la lutte nautique. Fautil dire que Macahé se trouve parmi ces derniers.
Les trois Boticudos s'élancent dans le lac et fendent l'eau avec rapidité, poursuivis par la bande des jeunes filles. Ils évoluent, ils voltigent, ils font des passes et des contre-passes où se déploie l'extrême agilité de leurs membres. Aussi habiles qu'eux, les Indiennes leur donnent une chasse animée, et les serrent de près. Tout à coup, les nageurs font volte-face et fondent sur les vierges. La mêlée s'engage, pendant laquelle chacun cherche à peser sur la tête de son voisin et à la plonger dans l'eau. Macahé a réussi cinq fois auprès d'autant d'Indiennes; mais Miranha s'approche traîtreusement de lui, et son bras robuste saisit le cou de son amant. Macahé disparaît. Au moment où il revient à la surface, il aperçoit Miranha dont la jolie figure, si riante naguère, s'est tout à coup attristée.
— Qu'as-tu donc? demande avec inquiétude le jeune homme.
L'Jndienne porte la main à son oreille et lui montre le lobe de cet organe privé du houma blanc qui le parait. ~~ Il vient de rouler dans le lac 1 murmure-t-elle.
Macahé plonge avec intrépidité. Les lutteurs consentent tacitement une trêve ; ils s'étendent sur le dos pour se reposer. Deux minutes se sont écoulées, et le hardi nageur n'a pas reparu. Le cœur de Miranha bat avec violence : elle se reproche d'avoir exposé son amant à un danger, car le lac est profond à cet endroit, pour ravoir son ornement. Mais une tête sort de l'eau, c'est celle de Macahé. Il porte sur le gnimato (c'est la botoque), enchâssé dans sa lèvre inférieure, la plaque cylindrique que sa maîtresse a un instant regrettée. 11 la lui offre en souriant. Miranha avance la main; mais elle reste stupéfaite en reconnaissant que ce n'est pas là le houma qu'elle a perdu. Au lieu d'être taillée dans le barrigudo, la botoque que lui présente Macahé est faite d'un métal brillant. Des figures bizarres en couvrent toute la surface des deux côtés.
La troupe folâtre allait reprendre ses gracieuses évolutions, lorsqu'un signal parti de la rive annonce l'heure du festin.
Tous sortent de l'eau; tous se pressent auprès des deux amants pour admirer la rouelle précieuse ramenée par Macahé des profondeurs du lac.
— Écoutez, dit l'Indien. Ma main remuait le sable pour y chercher le houma de Miranha, lorsqu'une voix harmonieuse a frappé mes oreilles. J'ai aperçu alors devant moi une femme admirablement belle, qui m'a tenu ce langage : «Je t'ai remarqué ce matin dans la pirogue du chef, et j'ai désiré être aimé de toi. Voilà la botoque de Miranha; porte-la-lui; mais n'oublie pas, qu'après le festin, tu dois être prêt à me suivre dans mon palais. »
Cette déclaration amène des larmes dans les yeux de la vierge. Macahé cherche à la rassurer, en lui jurant que son cœur lui appartient et qu'il n'aimera jamais qu'elle.
— C'est ce soir que nous serons unis, dit-il en terminant, et nulle puissance ne pourra m'empêcher de dormir sur ton sein.
La tribu est bientôt instruite de cette aventure singulière ; et les commentaires vont leur train, comme bien vous pensez.
— C'est la Mère-des-eaux, proféra gravement Péjarrhu, le chef des Piayes.
La croyance aux sirènes, qu'ont partagée autrefois les nations polythéistes et qui vit encore parmi les colons des provinces dos Ilheos et de Porto-Séguro, était parfaitement admise par les Boticudos. Elle leur avait été transmise par les Aymorès, de qui ils descendent, aussi bien que les Mucunis. Leur foi robuste était entretenue par des légendes tantôt terribles, tantôt riantes, mais toujours amoureuses. Les Piayes cherchèrent d'abord à chasser de leur théogonie, cette divinité aquatique qui bravait au fond de l'Océan l'autorité suprême de Tarou, le Créateur de tous les êtres. Malgré le pouvoir des Piayes, cette croyance ne put être affaiblie. Les devins ont fait alors volte-face. Sans craindre de se donner un démenti, ils ont reconnu l'existence de ce génie femelle : ils ont prétendu seulement qu'il faisait partie des esprits inférieurs, démons subalternes appelés par euxJanchons, qui habitent les forêts et qui obéissent tous au grand Tarou.
On devine l'impression produite par Le récit de Macahé sur ces natures superstitieuses. Les guerriers envient le sort de leur compagnon qui a touché le cœur de la Mère-des~eaux ; chacun aurait voulu être à sa place. Les femmes et les vierges plaignent tout haut Miranha; mais, intérieurement, d'aucunes éprouvent une joie méchante devant la douleur qui l'oppresse, ni plus ni moins que si elles étaient des civilisées.
Cacimuru, le chef des Boticudos, plisse son front superbe, et regarde d'un air menaçant Jojuiam et Bedgi qui reçoivent d'un air satisfait les compliments de leurs voisins.
Cependant les viandes sont prêtes. Le festin commence.
Ce serait un tableau étrange que celui qui représenterait les physionomies et les parures des convives : ces affreuses botoques enchâssées dans les oreilles et dans la lèvre inférieure, dont quelques-unes, au dire de M. le prince de Neuwied, ont jusqu'à quatre pouces quatre lignes de diamètre sur une épaisseur de dix-huit lignes; ces têtes rasées, à l'exception d'une couronne de cheveux qui en couvre le sommet; ces yeux sans les sourcils qui les surmontent, et ces paupières sans cils; ces membres peints en noirs, pendant que d'autres le sont en rouge, tous sillonnés par des dessins bizarres. Et puis, ces longs manteaux traînants composés d'une peau de tamandua! Et ces bracelets en plumes d'ara! Et ces huppes étincelantes tirées de la gorge du toucan, qui parent les Indiennes ! Tout cela, nous le répétons, formerait une peinture singulière, qui, sans être gra-
cieuse, ne manquerait pas, toutefois, de produire son effet. Mais nous ne pouvons résister à la tentation de consacrer quelques lignes au costume de Gacimuru :
Le chef boticudo a passé deux heures entre les mains de ses femmes. Son visage, teint en rouge avec la pâte qu'on tire de la pellicule du roucou, est partagé en quatre par une ligne croisée, tracée avec le suc du genipayer. Ses traits, déjà défigurés par la botoque, reçoivent de ce masque hideux une expression plus farouche encore. Un diadème éclatant ceint sa tête : il se compose de plusieurs plumes arrachées à la queue du japu, et qu'un peu de cire fait adhérer aux cheveux. Ce diadème, ou jakerâ iunni-oka, qu'il ne porte que dans les occasions solennelles, achève de compléter la physionomie grotesque, mais horrible aussi, d'un chef boticudo.
A mesure que les mets disparaissent, la préoccupation des convives va s'affaiblissant. Quand la première faim s'est un peu apaisée, la conversation s'anime; elle devient bruyante enfin, car elle roule sur les prouesses des guerriers, pendant l'expédition si heureusement conduite contre les ennemis de la tribu. Les orateurs se succèdent alors; ils parlent, chacun à son tour, des hauts faits qu'ils ont' accomplis, du nombre de femmes et de filles qu'ils viennent de priver de leurs époux et de leurs pères chez les Capochos, les Mucunis et les Panhamès. Us se vantent d'avoir commis des atrocités épouvantables dans les aidées tombées en leur pouvoir, et ils se promettent de renouveler ces actes affreux à la première rencontre.
Les Indiennes, en dignes compagnes des vaillants Boticudos, applaudissent à Penvi; les vierges, remplies d'un enthousiasme patriotique, font leur choix parmi les jeunes guerriers.
Macahé prend alors la parole :
— A l'attaque de l'aidée des Panhamès, dit-il, j'ai aperçu debout devant une hutte trois guerriers : c'étaient le père et les deux fils. Je saisis à l'instant Vouagickécomm, et ma flèche de guerre frappe le père en pleine poitrine; il tombe. Les deux fils bandent leur arc : deux flèches viennent s'enfoncer dans le tronc de l'énorme cupiiba qui me sert de rempart. Je lance un second trait : l'aîné des deux frères est atteint au cœur. J'allais viser le plus jeune, lorsque notre chef redouté, le grand Gacimuru, se précipite en avant et force la palissade derrière laquelle s'abritent nos ennemis. Je le suis en courant. D'un bond j'arrive devant la hutte où le guerrier panhamès s'est posté pour défendre sa famille. Je lève le bras, et mon caratou (hache de néphrite) lui défonce le crâne. J'entre alors dans la hutte, qui retentit de hurlements et de cris lamentables. Cinq enfants sont égorgés ; trois femmes, l'une âgée, les deux autres jeunes et belles — ce sont les épouses et la mère des deux frères — sont également abattues. Reste un vieillard, qui, du coin où il est accroupi, tient un arc et cherche, de ses mains débiles, à ajuster une flèche sur sa corde de tucum. Je l'immole sans pitié à ma fureur. Cela fait douze Panhamès qui n'iront plus cueillir le miel parfumé dans les forêts, et qui sont tombés sous mes coups.
Aujourd'hui, rassasié de sang et de carnage, je n'as-
pire plus qu'à reposer ma tête sur le sein de la belle Miranha et à m'endormir, bercé par ses bras caressants.
Ainsi parla le guerrier boticudo.
Chacun félicite Macahé. Les femmes lui jettent les fleurs de leurs sourires; et Miranha, le cœur délicieusement ému, rougit de plaisir.
Dans ce moment, les accents d'une voix mélodieuse se font entendre. Ces mots parviennent, portés par une brise légère, jusqu'au lieu du festin :
— Macahé ! Macahé ! l'heure arrive, l'heure est arrivée. Tu n'appartiens plus à Miranha; c'est moi qui suis ta fiancée. Viens goûter auprès de la Mère-deseaux le bonheur réservé aux immortels.
Cette voix, d'un effet puissant, adoucit soudain les farouches physionomies des Boticudos. Miranha seule reste insensible à l'harmonie qu'elle sème dans l'espace; loin d'éprouver du plaisir, comme les membres de la tribu, elle ressent un froid mortel au cœur et se serre instinctivement contre son amant. Le grand Cacimuru plisse de nouveau le front et sait résister à l'entraînement général.
Quant à Macahé, le charme de cette voix le possède entièrement. Un sourire commencé à l'adresse de Miranha se glace à l'instant sur ses lèvres; puis, comme attiré par un aimant invisible, il quitte sa place et s'élance en avant. Miranha avait passé ses bras autour du cou de Macahé; un mouvement brusque la jette sur ses compagnes. Le robuste Cacimuru se précipite sur lui et le saisit par le milieu du corps. Doué à cette heure d'une force surhumaine, Macahé s'arrache faci-
lement à cette étreinte; il envoie rouler le chef, son diadème d'un côté,, son auguste personne de l'autre, aux pieds de sa fille. Ainsi dégagé, il suit le courant mystérieux qui vient de s'établir devant lui et il atteint le bord de l'eau.
La voix reprend :
— Macahé! tu m'appartiens! Macahé viens à moi! Ravi, fasciné, subjugué par ces accents, Macahé
plonge dans le lac et disparaît aussitôt.
Cependant le père de Miranha, un moment étourdi par sa chute, se relève et veut continuer à poursuivre l'infidèle. Les guerriers lui apprennent alors ce qui vient de se passer. Cacimuru s'approche du vieux Jojuiam, après avoir ramassé, toutefois, son splendide jakerâ iunni-oka.
— Jojuiam, dit-il, en se campant dans l'attitude de la provocation, un bien grand outrage vient dJêtre fait au chef des Boticudos.
— Je le sais, répond simplement le vieillard.
— Séduit par les accents harmonieux de la Mèredes-eaux, Macahé a abandonné sa fiancée, et Miranha devra cette nuit, à cause de la fuite de ton fils, dormir seule dans la cabane de son père.
— Je sais cela, répète le vieillard.
— Eh bien! je prétends, moi, Cacimuru, chef des Boticudos, que le procédé de Macahé constitue une grave offense, et je te demande une réparation par les armes, suivant la coutume des Aymorès, nos illustres ancêtres.
— Tu auras cette réparation, dit Jojuiam.
312 m FEMMES ET MOEURS DU BRÉSIL
Le chef rejoint sa fille qui vient de reprendre connaissance et qui demande, en pleurant, qu'on lui rende le beau Macahé, son époux.
Le savant Pejarrhu s'approche de Miranha et cherche à la consoler.
— Mon enfant, lui dit-il, crois-moi; au lieu de t'abandonner ainsi au désespoir, demande plutôt au Créateur des êtres de venir à ton secours. Tu n'ignores point que, dans ma jeunesse, je suis resté cinq hivers prisonnier chez les Guaycurûs. Loin de me désoler lâchement, j'ai eu confiance en Tarou, et Tarou m'a sauvé. C'est lui, c'est le dieu terrible, mais juste, qui a facilité ma fuite à travers le désert et qui m'a ramené sain et sauf dans une tribu de Boticudos.
Et, comme la jeune vierge ne cessait pas de pousser des sanglots, le Piaye reprit :
— Écoute, enfant, cet apologue que j'ai retenu pendant ma captivité :
« Un cavalier guaycurû, traversant lesertâo, s'entend appeler par une voix gémissante. 11 s'élance du côté où la voix est partie et aperçoit un cascavel qui se tord au milieu d'un cercle de feu.
— Au nom de Dieu, tire-moi de là et sauve-moi la vie, dit le reptile en l'implorant.
Le cavalier se laisse toucher. Il tend sa longue lance; le cascavel s'entortille à l'extrémité de la flèche et il le ramène à lui. Comme le feu a brûlé en plusieurs endroits le serpent, le cavalier frotte ses plaies avec de la graisse de nandu et les guérit. Le cascavel étreint alors le corps de son sauveur et s'enroule autour de
son cou. Le cavalier croit que ce sont là les évolutions de la reconnaissance; il est bientôt détrompé en se sentant étrangler par les doubles nœuds du reptile.
— Que fais-tu donc là? lâche-moi, lâche-moi; tu m'étrangles, murmure-t-il d'une voix étouffée.
— Je veux aussi t'étrangler, répond le cascavel. Et les nœuds s'entortillent plus serrés.
— Malheureux! c'est donc là la récompense du service que je t'ai rendu, en te sauvant la vie, murmure encore le cavalier.
Comme si ces reproches l'eussent touché, le serpent s'arrête dans ses évolutions.
— Écoute, dit-il; tu m'accuses à tort d'ingratitude. Tu subis en ce moment la loi commune. La loi, c'est de rendre le mal pour le bien.
— Tais-toi, blasphémateur, répond le cavalier.
— D'où sors-tu donc, puisque l'énonciation d'un fait aussi simple excite ton courroux?
— La loi, c'est de rendre le bien pour le mal, au contraire, et tu outrages Dieu en soutenant qu'il a ordonné de rendre le mal pour le bien.
— Comme je tiens à te convaincre et à ne pas passer pour un ingrat à tes yeux, non plus que pour un ignorant, je t'accorde une heure de répit. Une heure me suffira pour te fournir la triple preuve dont tu as besoin.
Le cou du Guaycurû redevint libre.
Le cheval altéré flaira une source dans le taillis voisin. Il y courut et se mit à boire. L'eau de la source faisait entendre des plaintes.
— Qu'as-tu donc? demanda le voyageur.
— Je suis indignée de l'ingratitude des humains, répondit la source. J'offre généreusement mon eau limpide aux hommes et aux bêtes, et, au lieu de me remercier, les bêtes entrent dans mon lit et troublent la pureté de mon eau. Je suis souillée, en récompense de mes services.
— Première preuve, observa le cascavel.
— £e sont les animaux qui sont coupables et non pas les hommes, répliqua le cavalier.
En descendant les bords du Bio-Cuyaba, ils entendirent encore des gémissements. Qui les poussait? C'était un beau palmier, dont le tronc était partagé par une longue et profonde entaille.
— Que t'est-il donc arrivé? demanda de nouveau le Guaycurû.
— Oh ! Dieu n'est pas juste, dit le palmier, puisqu'il a permis que les hommes auxquels je ne fais que du bien me maltraitassent de la sorte. Mes branches leur donnent un frais ombrage; mes feuilles leur présentent une gomme précieuse, et mes fruits rassasient leur faim, tout en étanchant leur soif. En récompense de mes bontés, l'homme me perce la chair avec son poignard, et il fait ainsi couler mon sang qui lui sert de boisson. Voyez la profonde blessure qu'il m'a faite et dites-moi si je n'ai pas le droit d'accuser la destinée.
— Cette fois-ci, c'est bien l'homme qui est coupable, observa le cascavel ; mais poursuivons notre route.
Ils traversaient alors un bois touffu. Au pied d'un
arbre, ils aperçurent un singe qui sanglotait, en retenant son bras auquel était suspendu un sac de toile.
— Voyageurs, dit le singe, en les implorant, venez donc à mon aide ; vous voyez en ma personne une victime de mon bon cœur.
— De quoi te plains-tu? demanda le cavalier.
— Je me plains de ce que la terre appartient aux méchants. Écoutez mon histoire et vous aurez pitié de moi : un jaguar avait été blessé parles chasseurs; le flanc traversé d'une flèche, il allait expirer, lorsque je passe par hasard près de lui; ne pouvant plus parler, il me fait signe de le secourir. Malgré mon aversion bien naturelle pour les bêtes de son espèce, je m'approche et j'arrache la flèche. Le jaguar se trouve déjà soulagé, et il me remercie avec force protestations de dévoûment.
— Maintenant, si je pouvais manger, je recouvrerais mes forces, dit-il.
Je cours à la fazenda voisine; je tords le cou à deux poulets et je les apporte au malade. Celui-ci revient à la vie et me prodigue de nouvelles assurances de son amitié.
— Désormais, dit-il, tes pareils seront sacrés pour les jaguars, en souvenir du service que tu m'as rendu. Tu mettrais le comble à tes bontés , si tu me procurais une jatte de lait; je sens qu'une jatte de lait achèverait d'éteindre le feu que le séjour du fer a laissé dans mes entrailles.
Empressé de déférer à ce désir, je vole de nouveau à la fazenda. Je presse le pis d'une vache qui
allaitait son petit, et je reviens près du jaguar avec une calebasse pleine. Le jaguar commence par bassiner sa blessure avec le lait; puis, au moment où je crois qu'il va avaler le contenu de la calebasse, il m'attire à lui, en enfonçant sa griffe dans mon épaule.
— J'ai changé d'avis, dit-il, et je pense que le sang de singe me fera plus de bien qu'une gorgée de lait.
Vous devinez ma terreur. Sans moi, le jaguar, abandonné de ses frères, périssait dans la forêt ; je lui sauve la vie, et, pour prix de mes services, il s'apprête à me dévorer. 0 ingratitude des animaux! Heureusement, j'ai pu m'arracher à son étreinte, non sans laisser quelques lambeaux de ma chair. Aidez-moi donc, seigneurs, à bander mon épaule et je vous donnerai la calebasse pleine de lait qui est au fond de mon sac.
Le cascavel se tourna vers le Guaycurû.
— Tu le vois, dit-il : partout dans le monde, parmi les hommes comme parmi les animaux, le bon est la proie du méchant. Ne te plains donc plus de subir la loi commune, et prépare-toi à mourir.
— Ahi! ahi! s'écria le singe! mon épaule me fait horriblement souffrir : seigneurs, seigneurs, de grâce ! bassinez-moi avec quelques gouttes de lait.
— Au fait! si je buvais le lait de ce stupide quadrumane! murmura le reptile; le sang de l'homme me paraîtra meilleur après.
Et relâchant les anneaux qui serraient déjà étroitement le cou du cavalier, il se laissa glisser à bas du cheval et s'approcha du singe.
— Niais! dit-il, cesse de te plaindre, car tu n'as que ce que tu mérites. Où est ton lait, que je le boive?
— Hélas! seigneur, il est au fond du sac, et je ne saurais l'atteindre avec mon bras endolori.
Le cascavel approcha la tête de l'orifice du sac et descendit pour lamper le lait.
Lorsqu'il eut disparu dans les profondeurs de la toile, le singe serra les cordons et emprisonna le reptile.
— Eh! eh! que fais-tu là? s'écria celui-ci.
— Je te punis de tes forfaits, en vengeant tes victimes, répondit le singe qui n'était plus manchot du tout.
Faisant alors tourner le sac autour de sa tête,, il le lança avec force contre le tronc de l'arbre et écrasa la tête du serpent.
Il dit alors au Guaycurû :
— Le mal qu'ils voient impuni autour d'eux fait croire aux méchants que la terre leur appartient. Ils comptent sur leur audace pour opprimer les hommes vertueux, et ils poursuivent sans remords la série de leurs crimes. Mais Dieu ne les perd pas de vue. Quoique tardivement, le jour de l'expiation se lève enfin ! Le triomphe des méchants est, en somme, de courte durée.
Faites-le bien, et Nanigogigo 1 ne vous abandonnera pas, et les épreuves donneront à votre vertu un éclat nouveau.
î. Nanigogigo est le nom de l'Être suprême chea-tes Indiens Gùap curug*
Allez, voyageur; craignez Nanigogigo, mais ne redoutez pas les méchants.
Gela dit, le singe s'enfonça dans la forêt. »
Le savant Pejarrhu avait parlé; mais, pas plus que ses discours, l'apologue qu'il venait de raconter* ne parvint à calmer la douleur de Miranha.
Cependant les jeux ont recommencé, car la fête doit durer trois jours, et l'injure faite à la famille du chef ne doit pas priver les guerriers des plaisirs qu'ils se sont promis de goûter. Quand la lune commence à éclairer la cime des forêts, chaque Boticudo prépare son lit de feuilles sèches et se couche au pied d'un arbre.
Le lendemain, les guerriers sont réunis sur une pelouse verdoyante. Ils forment un cercle autour de deux groupes. Le premier de ces groupes est formé par le grand chef Cacimuru, deux chefs subalternes qui lui servent de témoins, et la plus jeune de ses épouses, la fière Caraïba, dont la lèvre relève horizontalement la botoque dont elle est ornée.
De l'autre côté se tiennent Jojuiam, Bebji, et Tayrrha aux joues rosées, aux longs yeux divergents comme ceux des Mongols, portant aussi fièrement son houma, et défiant déjà de l'œil la compagne du chef. Jojuiam a également ses deux témoins.
La triste Miranha est assise à l'écart. Pendant que son père s'apprête à venger l'affront fait à leur famille, l'épouse délaissée serre sa tête dans ses deux mains et -appelle tout bas le beauMacahé, qu'elle ne peut cesser d'aimer.r
Bebji s'avance vers Gacimuru :
— Redoutable chef de notre nation, dit-il, hier tu as provoqué mon père Jojuiam à un combat singulier. Mais tu es encore fort et vigoureux, tandis que Jojuiam a déjà le dos voûté et que ses mains tremblent. La partie n'est donc pas égale entre vous deux. Je demande à prendre la place de mon père; je soutiendrai contre toi, 6 chef terrible, l'honneur de mon frère absent, pendant que Tayrrha, mon épouse bien-aimée, se mesurera avec ta compagne Caraïba.
— Cette substitution est juste, disent les témoins de Cacimuru.
Un de ceux-ci tient dans ses mains un faisceau de longues gaules, nouvellement coupées dans la forêt. Chacun des combattants en reçoit une et se campe à sa place.
On voit se renouveler alors cette lutte oratoire si familière aux héros d'Homère et qui précède toujours le combat. C'est l'exposé de ses griefs qu'articule l'offensé; c'est la justification de son défi qu'il donne à ses compagnons, véritables juges de la querelle.
— Pensez-vous, ô guerriers, dit-il en terminant, que mon ressentiment soit fondé?
— Il est fondé ! répondent les Boticudos.
A l'instant, Cacimuru brandit son bâton et le laisse retomber à différentes reprises sur les reins de son adversaire. Celui-ci, vaillant parmi les vaillants, reçoit les coups sans opposer la moindre résistance; car c'est la coutume établie autrefois par les Aymorès et transmise par ces Indiens à leurs descendants, de laisser d'abord
l'offensé frapper son ennemi, jusqu'à ce que ce dernier soit rentré dans son droit de légitime défense.
Ce droit est maintenant acquis au frère de Macahé. Bebji s'adresse à son tour aux guerriers :
— Compagnons de guerre et de chasse, dit-il ; un grand outrage a été fait au chef Cacimuru par mon frère Macahé. Celui-ci a abandonné la jeune vierge que son père lui avait donnée pour épouse, et il. l'a ainsi condamnée aux regrets et aux larmes. Le fait est malheureusement vrai, et le courroux de Cacimuru a été reconnu légitime. Mais l'affront dont se plaint le grand chef méritait-il qu'un défi fût porté à notre famille? que les reins d'un guerrier courageux comme moi fussent marqués par le bâton?
Macahé s'est arraché des bras de la belle Miranha; mais une force surnaturelle le poussait à agir contre sa volonté. La voix enchanteresse de la Mère-des-eaux a pénétré dans son cœur et l'a subjugué. Macahé a perdu dès lors la conscience de ses actions. Macahé est mortel; la Mère-des-eaux est une divinité; toute résistance devenait impossible. Mon frère n'est donc pas coupable de l'acte que lui reproche Cacimuru, puisqu'il obéissait, en l'accomplissant, à une puissance supérieure. Si l'affront existe, l'intention est absente, et notre chef n'était pas fondé à châtier en ma personne la famille de Macahé. Maintenant les coups de gaule ont suffisamment vengé l'affront; à mon tour de punir l'offense qui vient de m'être faite.
— Bebji a raison! Il est dans son droit! dirent les Botieudo>.
L'Indien lève sa longue gaule, et il rend avec usure les coups qu'il a reçus. Fidèle aux traditions des ancêtres, Gacimuru ne cherche pas à se soustraire aux effets du ressentiment de Bebji ; il tend le dos jusqu'à ce que les témoins déclarent que c'est assez.
Placés alors en face l'un de l'autre, dans une parfaite position d'égalité, les deux adversaires croisent leurs bâtons et font assaut d'adresse et de force.
La fière Caraïba s'est élancée au milieu de l'arène; elle rencontre Tayrrha qui l'attend; alors les deux Indiennes se sont ruées l'une contre l'autre, avec une intrépidité digne des compagnes de deux valeureux guerriers.
Le combat est acharné des deux côtés. Déjà les gaules se sont brisées; les témoins les ont remplacées aussitôt. Le duel se poursuit avec des chances égales.
Les femmes s'attaquent avec la même ardeur. A genoux toutes deux, elles se portent des coups vigoureux et meurtrissent leur beau sein. Déjà Caraïba a vu couler le sang de son adversaire. L'œil de Tayrrha jette des flammes; d'une main, elle saisit la couronne de cheveux de son ennemie ; de l'autre, elle étreint sa botoque et elle arrache la rouelle de barrigudo à la lèvre qu'elle vient de déchirer.
Au plus fort du combat, des cris se font entendre :
— Macahé ! Macahé ! disent les voix- des femmes.
— Macahé! c'est lui! le voilà! répètent à leur tour les guerriers.
Les témoins ont fait un signal, et les ennemis ont abaissé leur bâton, Tayrrha renonce avec regret à sa
victoire; Caraïba mutilée, couverte de sang, mais nor domptée, se retire pour faire recoudre avec une liane les deux lèvres de sa blessure, en conservant un air farouche.
Un guerrier s'avance au milieu des Boticudos. C'est Macahé. Il va droit à Cacimuru. Un grand cercle s'établit aussitôt autour d'eux.
— Chef redoutable de notre glorieuse nation, dit-il; aux flammes qui brillent dans tes yeux, je devine les sentiments qui agitent ton âme. Un charme a opéré qu m'a arraché de ces lieux. Maintenant je reviens, renc à la raison, rendu à l'amour, et plus épris que jamais de Miranha aux yeux bleus.
Ainsi parla Macahé. Tous les regards l'enveloppent; toutes les bouches s'ouvrent pour l'interroger.
— Voici le récit fidèle de mon voyage dans les profor deurs du lac, reprit-il : A peine eus-je disparu sous l'eau, qu'une main douce comme l'aile du toucan toucha ma main, et qu'une voix, plus harmonieuse que le chant du teitei ou du sabiâ soupira à mes oreilles : « Enfin, te voilà, mon bien-aimé ! »
La Mère-des-eaux me conduisit alors dans un palais, dont les murailles sont d'une matière jaune qui étincelle aux yeux, comme des tacapes frappées par les rayons du soleil. Des arcs, des flèches, des houmas, des gnimatos, des kekrocks (gobelets), des vases et des meubles de toutes sortes, travaillés avec un art infini dans les bois les plus précieux, remplissaient de vastes salles, étaient suspendues à des colonnes vertes et rouges. Des pierres de différentes formes et de différentes
couleurs, inconnues sur la terre, couronnaient le sommet des colonnes. Cette demeure magnifique sert de résidence à la Mère-des-eaux.
— Voilà ce qui désormais t'appartient, ô mon bienaimé ! me dit la puissante divinité.
Desjanchons gipakejus, des janchons coudgis (grands et petits génies), tous ayant des bracelets de mouches luisantes, tous avec des botoques de la même matière que celle que j'ai rapportée hier à Miranha, nous servirent un somptueux festin.
— Voilà l'existence que te réserve mon amour, murmura la Mère-des-eaux.
Après le festin, de charmants petits janchons nous conduisirent dans une pièce plus splendidement ornée que les autres. Aux murailles étaient attachés les deux anneaux d'un hamac orné de plumes d'oiseaux inconnus dans nos forêts, mais plus brillantes encore que celles du toucan.
— Et voilà où tu reposeras à côté de moi, ô mon beau guerrier ! soupira-t-elle, en attachant sur les miens ses yeux ardents.
Cette nuit d'ivresse, je l'avoue, s'est écoulée comme un songe. J'avais oublié Miranha, mes compagnons, mon père, ma famille. Les regards de la divinité me causaient des éblouissements; sa voix me transportait sur les bords parfumés d'un fleuve qui roulait des eaux bleues. Enfin, je me suis endormi, bercé par les chansons des oiseaux et des fleurs.
Ce matin, la Mère-des-eaux m'a rendu la mémoire :
— O mon bien-aimé, m'a-t-elle dit, la vie que je te
garde est une vie de félicités sans fin. Le bonheur que tu viens de goûter, sache-le, n'est qu'un avant-goût de celui qui t'attend. Cependant, je veux que tu puisses choisir encore ta destinée; je veux ne te devoir qu'à l'amour que je t'aurai inspiré. Retourne donc parmi tes compagnons et prends ta part des plaisirs des guerriers. Après avoir vu ton ancienne fiancée, tu sauras me dire si Miranha te paraît toujours aussi belle. Adieu, mon bien-aimé, et que mon souvenir soit avec toi. Je t'attends à l'heure où le puissant Tarou va se livrer au sommeil.
Ce récit produit un grand effet sur les guerriers. L'envie qu'ils portaient, la veille, à Macahé, a redoublé. Il n'en est pas un qui ne soit disposé à donner tous les jours qui lui restent à vivre, pour être pendant une heure l'objet d'une passion aussi grande. Les vierges baissent les yeux. En proie à une émotion indicible, elles pensent aux tendres entretiens de Macahé et de la Mère-des-eaux.
L'œil du grand chef est toujours sombre. Sa voix n'a rien perdu de sa rudesse, lorsqu'elle prononce ces paroles :
— Viens-tu ici pour faire parade de ton bonheur et insulter de nouveau à la douleur de Miranha?
Macahé sourit.
— Net'ai-je pas déclaré, en arrivant, que j'étais rendu à la raison et à l'amour? dit-il. Maintenant mon cœur, plus épris que jamais, cherche Miranha, comme le Socô-Boi altéré cherche le ruisseau murmurant.
— Cela est-il possible, après ce qui s'est passé? s'écrient le chef et aussi les guerriers.
— Le charme est brisé, reprend FIndien. La voix de l'enchanteresse ne retentit plus à mes oreilles, et son image s'efface devant celle de ma timide fiancée. Où est-elle? où est Miranha aux yeux bleus?
— Me voici î dit une douce voix.
Macahé a tressailli. II se retourne, et, en apercevant la fille du chef, il lui tend les bras. La vierge cache sa figure sur le sein de son amant. Elle a pardonné !
La joie a remplacé la peine et la haine a disparu du cœur des guerriers. Le festin recommence; les jeux succèdent aux jeux, et enfin le chef des Piayes donne le signal des chants.
Pendant que les Boticudos prêtent l'oreille à la mélopée plaintive du devin, les deux amants, assis au pied d'un palmier, devisent ensemble.
— Eh bien! me trouves-tu moins belle qu'hier? demande Miranha, et m'oublieras-tu encore pour répondre à l'appel de la Mère-des-eaux?
— Tu es toujours la même pour moi, dit l'Indien. Quelque puissante que soit ta rivale, je la défie bien désormais de m'arracher d'ici et de chasser de mon cœur ton souvenir.
— Oh ! mon bien-aimé ! quelle douce existence nous est réservée! reprend-elle. Toi, l'adroit chasseur, tu abattras le coati, le cerf et le tamanoir; moi, je te suivrai dans tes expéditions, portant le filet tressé avec les fils de l'embira, qui contiendra les ustensiles de notre ménage. Quand nous aurons des enfants, je les chargerai sur mon dos, et nous leur apprendrons tous deux à adorer le grand Tarou. Notre vie,
alors, ne sera qu'une longue suite de jours filés par le bonheur.
— Comme ta voix est caressante! murmure Macahé. Gomme elle sait bien trouver le chemin de mon âme !
— C'est que je t'aime ! ô mon beau guerrier ! dit Miranha avec tendresse.
— Oh! moi aussi, je t'aime! proféra l'Indien en serrant la vierge sur sa poitrine.
Cet entretien est troublé par des sons d'une suavité infinie.
— C'est la Mère -des -eaux! s'écrie Miranha avec effroi.
Et elle enlace son amant, afin de le disputer à sa rivale, si cela est nécessaire.
— Ne crains rien, dit Macahé, en la rassurant par un sourire.
La voix s'élève graduellement ; elle profère une plainte cadencée, en répétant le nom de l'ingrat Boticudo.
— Macahé I Macahé ! dit la voix, tu as déjà perdu le souvenir de mes bontés. Miranha te paraît belle, après m'avoir vue! Cela est-il possible? Macahé, l'œil du grand Tarou va se fermer, et les étoiles commencent à consteller le firmament; c'est l'heure où les fleurs échangent leurs parfums; c'est aussi l'heure des doux entretiens. Laisse là ta rouge fiancée, et réponds enfin à l'appel de la Mère-des-eaux. 0 Macahé! mon beau guerrier! viens à moi! viens à moi !
Le Boticudo, d'abord insensible à ces accents, s'aperçoit que son cœur est peu à peu remué par des mouvements tumultueux. Il raidit le bras qui étreint la taille
de la vierge; mais, insensiblement, ce bras perd de sa vigueur; il finit par glisser le long de la cuisse du guerrier. Miranha s'attache à lui avec la i'orce que donne le désespoir. Macahé sent alors ses pieds soulevés par une puissance inconnue; il fait un pas en avant et entraîne dans ce mouvement la jeune Indienne. Il s'avance encore, conduit par un fil invisible, sans que Miranha puisse se résoudre à quitter prise.
L'air est peuplé de notes harmonieuses, de langoureuses mélodies qui troublent les sens et enivrent la raison. Miranha résiste à ces puissantes influences, mais sans parvenir à communiquer son énergie à Macahé. Celui-ci se dirige toujours du côté de la voix, aux bords de l'île.
Miranha, éperdue, ferme les yeux et se laisse traîner par Macahé, résignée à le suivre jusqu'au fond des eaux.
Cependant, aux accents de cette voix connue, les Boticudos ont interrompu leurs chants. Ils accourent en foule à l'endroit où se tiennent les deux amants. Le chef Cacimuru et les Piayes ont devancé les guerriers. Ils ont remarqué la lutte courageuse de Macahé; ils ont entendu les cris de terreur de la vierge.
Au moment où, vaincu par la douceur pénétrante de la voix, Macahé prend malgré lui la direction du lac, Cacimuru s'adresse au chef des devins.
— Savant Piaye, dit-il, toi qui converses avec les janchons et qui connais la pensée du grand Tarou, implore le Dieu terrible mais juste, afin qu'il secoure Miranha aux yeux bleus, et qu'il protège Macahé contre les séductions perfides de la Mère-des-eaux.
Le savant Péjarrhu se tourne vers l'occident. Le soleil va disparaître derrière les montagnes; il jette, comme un regard d'adieu, ses derniers rayons sur les eaux transparentes du lac. Le moment est propice. Le Piaye prononce des paroles mystérieuses, en exécutant d'effroyables contorsions. Il conjure les janchons gipakejus et les janchons coudgis, les génies qui peuplent l'air et les démons qui habitent les forêts. Il leur ordonne de se joindre à lui, afin que le grand Tarou, attendri par leurs prières, prenne en pitié les deux amants. Tout en dansant, il agite sur sa tête le maracca sacré.
— Tarou ! Tarou! Tarou ! dit-il trois fois, en terminant ses conjurations; avant de détourner ton œil de la terre que tuas créée, souffle sur la Mère-des-eaux et brise le charme que produit sa voix. Un signe te suffit pour anéantir notre ennemie; fais ce signe, et les amants boticudos seront délivrés.
A peine a-t-il prononcé ces paroles, que les rayons du soleil couchant entourent, comme une auréole, la tête de Macahé et celle de Miranha.
— Tarou les enveloppe de sa protection ! dit la Piaye d'un ton solennel.
En même temps, une oscillation se fait sentir. L'île, arrachée à sa base, flotte comme une pirogue sur les eaux; elle se dirige vers la rke du lac, poussée parune main invisible.
Miranha et son amant qui l'entraîne, ne remarquent pas que l'île s'est changée en nacelle. Ils sont arrivés sur les bords de l'eau.
Une femme admirablement belle se joue parmi les
vagues, en charmant les échos par ses harmonieux accents.
— Enfin, te voilà, mon bien-aimé ! soupire-t-elle. Ton cœur a répondu aux battements du mien. Laisse là ta rouge fiancée aux yeux bleus; la Mère-des-eaux te convie au bonheur des Immortels. Macahé ! Macahé ! Macahé !
Saisi d'un amoureux transport, le jeune guerrier veut se précipiter; tout à coup un craquement se fait entendre;! ce craquement est suivi d'un grand cri qui ressemble à un sanglot. Macahé chancelle et tombe à la renverse sur l'herbe de la rive.
Tarou a exaucé la prière du Piaye; car l'île, lancée avec force, vient se heurter contre les bords du lac. La voix se tait aussitôt, et la merveilleuse vision de la femme qui se balance sur les vagues a disparu.
Les uns ont prétendu que l'île, en chassant devant elle le corps de la sirène, a fini par l'écraser contre les rochers qui hérissent en cet endroit les rives du lac. Ceux-là oublient que, d'après la théogonie des Boticudos, la Mère-des-eaux était un génie ou janchon, et que les génies sont immortels.
D'autres sont plus logiques dans leurs appréciations. Ils pensent que la Mère-des-eaux, éclairée, par le phénomène de Pîle flottante, sur les véritables intentions de Tarou, a renoncé à ses projets de séduction. Elle a plongé dans le lac et a regagné son palais aquatique, laissant à leur amour Macahé et Miranha.
En ouvrant les yeux, le guerrier boticudo aperçoit la vierge qui le contemple avec un doux sourire.
— Que tu es belle! et combien je t'aime! murmure
le guerrier.
En cessant d'entendre la voix de la sirène, Macahé a subitement recouvré la raison. Son cœur ne reflète plus d'autre image que celle de sa fiancée.
Depuis cette époque, l'île adhère à la terre. Ainsi l'a ordonné le puissant Tarou, le Dieu terrible, mais juste.
C'est là la légende de l'île parfumée, Logoa, et de la Mère-des-eaux (Mae das aguas), telle que nous l'a racontée le vieux guerrier boticudo.
La distance n'est pas grande de la fazenda des Très Y ir geins à l'habitation du senhor Miguel Pedragulho.
Les capitâes signalèrent cette habitation sur notre droite, dans la direction du rio Patipe.
,Valcoreal, dont la mauvaise humeur ne s'était pas dissipée, donna une secousse à la corde qui retenait le molèque Fidelis, et lui dit d'un ton railleur :
— Dans une demi-heure, tu pourras jouer avec ton senhoresinho (petit maître), à qui tu ressembles tant! après avoir, toutefois, réglé tes comptes avec le senhor Pedragulho.
Fruchot se pencha à mon oreille.
— Et toi, dit-il, qui as inventé l'Illustrissime senhor Joâo Yicente do- Bom- Jésus, officier de la garde-robe de S. M. dom Pedro, veille au grain, si tu ne veux pas que les mulâtres, bernés, volés, ruinés, par les Boticudos; houspillés, blessés, par le chef monhanibala, ne tournent leur fureur contre leurs mystificateurs blancs.
En apprenant que nous touchions au but de notre voyage, Manoëla ne put modérer davantage son impatience. Elle s'élança en avant. Nous la suivîmes.
Une fazenda, au Brésil, est une grande ferme qui occupe ordinairement depuis vingt jusqu'à deux cents esclaves; l'exploitation ne comporte pas un personnel d'employés aussi nombreux qu'un engenho (usine à sucre), sans doute; on trouve cependant dans quelquesunes des ouvriers de toute sorte : maçons, serruriers, charpentiers, pêcheurs; et, pour peu qu'elle ait de l'importance, la fazenda possède son chapelain et son médecin. Il est telle fazenda où l'on tue d'habitude un bœuf tous les quinze jours et jusqu'à trois ou quatre moutons par semaine.
Le senhor Miguel Pedragulho, averti de notre arrivée, vint nous recevoir sur le seuil de sa porte.
Dès qu'il nous aperçut, il fit gravement trois pas en avant, et, à chaque pas, il exécuta une profonde révérence.
Nous dûmes nous incliner autant de fois, afin de ne pas être en reste de politesse avec le fazendeiro.
Après avoir ainsi prouvé, — en se conformant aux prescriptions de l'étiquette, — que son éducation était à la hauteur de sa position, le senhor Pedragulho nous tendit cordialement la main.
— Minha casa hê aos ordens dos senhores, dit-il avec une sincérité qu'on ne pouvait suspecter.
Ce que j'ai déclaré plus haut, relativement aux offres de service des Portugais et des Brésiliens, ne saurait concerner les habitants des campagnes, les roceiros,
comme on les appelle ici. Autant les citadins s'aventurent dans leurs prévenances, autant les fazendeiros se montrent circonspects, mais en môme temps dignes et affables envers les étrangers. Les procédés légers, la politesse exagérée, fausse par conséquent des premiers, ne se retrouve plus dès qu'on a quitté les villes. Le caractère des roceiros est franc et loyal; quand ils vous offrent leur maison, ils l'offrent de bon cœur et vous pouvez compter qu'ils feront tout ce qui dépendra d'eux pour vous en rendre le séjour agréable; à la condition, toutefois, que vous respecterez leurs mœurs et leurs usages. On ne doit jamais oublier que le vice originel de la race lusitanienne, le vice de vanité et de jalousie, les rend d'une susceptibilité ombrageuse, et qu'on les outrage si Ton se montre galant avec les femmes de l'habitation.
Nous donnerons tout à l'heure quelques détails sur l'existence de ces grands propriétaires.
Les Français se départent trop facilement de la réserve qui leur est imposée dans ces occasions; ils ne peuvent s'empêcher d'être empressés, flatteurs, auprès des senhoras, et même, — comme s'ils ignoraient les habitudes des colons, — de regarder trop complaisamment les jeunes esclaves du logis. Cela est un tort, et ce tort devient un crime aux yeux du maître; aussi, dans ce cas, la réparation ne se fait pas attendre. L'asile accordé aux voyageurs, — des mascates (colporteurs) pour la plupart, —reste inviolable comme un lucus, comme autrefois le temple de Diane d'Éphèse; mais dès que l'étranger, qui a éveillé les soupçons du roceiro, a
dépassé les limites de la propriété, une balle, partie d'un serro (mont isolé), ou d'une capoeira (petit bois épais), lui apporte la protestation de celui qu'il a offensé, quelquefois sans le savoir. La fuite devient le seul moyen de salut qui lui reste, et il doit s'estimer fort heureux, si un galop inespéré de sa mule parvient à le soustraire aux effets de la vengeance qu'il a provoquée.
Vous trouvez dans les fazendas et dans les engenhos une hospitalité large et bienveillante. On vous héberge, vous, vos bêtes et vos esclaves, sans arrière-pensée d'exploitation. Le dernier des lavradores (laboureurs, petits fermiers) se croirait déshonoré, s'il acceptait le plus petit présent de l'étranger qui a mangé ou bu chez lui.
Cette noble fierté se remarque, à plus forte raison, chez le grand propriétaire terrier. Les patriarches et les highlanders n'ont jamais traité plus généreusement leurs hôtes. Ceux-ci s'assoient à la table du maître; ils sont servis par les esclaves de l'habitation, et traités enfin comme des parents ou des amis. Ils demeurent un ou plusieurs jours, sans que jamais on leur fasse mauvais visage. Ils s'éloignent lorsqu'il leur plaît, accompagnés par les vœux de tous, touchés, reconnaissants des attentions dont ils ont été l'objet, et sans être parvenus à faire agréer le moindre don qui ressemblerait à un payement.
Mais si le roceiro est plus hospitalier que l'habitant des villes, d'un autre côté il a les mœurs plus rudes, car sa dure écorce a été moins entamée par la civilisation. L'esclave qui subit sa loi, se ressent de l'isolement
où s'agite son maître; il est mené plus brutalement que son frère de la cidade.
Ceux qui n'ont point voyagé dans l'intérieur des terres, et qui ignorent par conséquent la vie des fazendas et des engenhos, répugneront à croire que le despotisme des senhores ne soit arrêté, dans son exercice, par aucune considération de bienséance, de respect de soimême, d'humanité.
Dans les villes, à Rio entre autres, où l'on a la prétention de marcher avec le siècle, la législation a essayé de poser des barrières à l'arbitraire. Là, le chef de police connaît des plaintes des esclaves, lorsque, par hasard, elles parviennent jusqu'à lui. Bien qu'il ne soit pas absolument impossible de citer quelque cas où un abus de pouvoir, par trop exorbitant, ait été puni, on comprendra combien cette protection est illusoire pour une race à qui le code ne reconnaît d'autre droit que celui d'obéir.
Mais les choses se passent plus fâcheusement encore sur les habitations éloignées, soustraites, à cause de la distance, à l'action de la loi. Derrière le désert qui lui sert de barrière le maître exerce, sans contrôle, un pouvoir sans limites. Comme un baron du moyen âge, il a, dans son domaine, haute, moyenne, bassejustice. Ses arrêts ne sont point susceptibles d'appel, et, pour tous ses actes, il ne relève que du tribunal de sa conscience. Aucune garantie n'est donc laissée aux esclaves. Arbitre suprême, le senhor dispose à son gré de leur repos, de leur honneur, de leur vie; et les protestations des opprimés s'éteignent, sans écho, au milieu de la terreur de
leurs compagnons d'infortune et du silence des solitudes.
Admettez maintenant que le senhor soit dominé par des passions fougueuses; aveuglé par le préjugé de la couleur; ignorant, joueur, ivrogne, débauché; enfin dénué de tout sens moral, et il s'en trouve de ceux-là; vous comprendrez alors toute l'horreur de la situation, pour le bétail humain dont les destinées lui sont confiées.
On raconte de la part de ces hauts seigneurs terriers, des actes d'une férocité froide qui font frémir. Voici une anecdote bien connue de la population européenne de Santos :
Un journal se publiait dans cette ville, qui attaquait vigoureusement l'esclavage.
Afin qu'on sache que nos renseignements sont puisés à bonne source, nous citerons le titre de la feuille; c'était la Revista commercial.
L'Allemand qui la rédigeait reçut plusieurs avertissements des fazendeiros, afin qu'il eût à se tenir tranquille. Des menaces de mort lui furent adressées, dans le cas où il ne discontinuerait pas ses abominables prédications. L'Allemand ne tint compte ni des avertissements, ni des menaces, et son journal poursuivit courageusement la polémique qu'il avait engagée.
Je ne sais comment les opprimés apprirent, et même s'ils apprirent, qu'une plume vaillante plaidait chaque semaine leur cause devant le public. Ce qu'il y a de certain, c'est que les énergiques protestations du journaliste produisaient leur effet sur la population et que plusieurs esclaves, appartenant à des maîtres différents, prirent la fuite.
Les fazendeiros étaient furieux. L'un d'eux, le baron d'A..., appelé à une réunion, plaisanta ses collègues: il leur soutint qu'ils donnaient à quelques articles de gazette plus d'importance qu'ils n'en avaient réellement.
— Venez demain chez moi, dit-il, et je vous apprendrai le moyen d'empêcher les nègres de gagner le sertâo.
Le lendemain, trois noirs de la fazenda étaient ramenés par les Capitaes-do-mato. Celui qu'on désignait comme le chef des marrons avait trente ans; il fuyait pour la seconde fois.
Les fazendeiros s'étaient rendus à l'appel du senhor d'A... Celui-ci paya les capitàes et les renvoya; puis il dit au médecin de l'habitation d'aller chercher sa trousse.
Le marron récidiviste avait été lié sur un banc.
D'après les ordres du senhor, le médecin prit un bistouri et désarticula la jambe de l'esclave au genou.
— Voilà comment je traiterai désormais tous ceux qui déserteront la fazenda, dit le senhor à ses noirs épouvantés.
Il faut croire que ce fait n'est point parvenu aux oreilles de l'autorité supérieure, puisque le baron d'A... n'a pas été inquiété.
En apercevant le molèque Fidelis, le senhor Miguel Pedragulho avait poussé un ricanement de mauvais augure :
— C'est la troisième fois que tu prends la clef des champs, cachorrinho (petit chien), dit-il. Tu sais ce que je t'ai promis. Va te montrer au feitor du telheiro.
Pendant que le molèque s'éloignait, l'oreille basse
et le front soucieux, Lasaro et Joâo déposaient le corps de Gregorio dans une case d'esclave.
Les mulâtres demandèrent que le médecin de la fazenda visitât au plus tôt l'assassin, afin de constater son état.
L'importance de cette capture valut aux capitâes des éloges pompeux de la part du maître de l'habitation, en même temps que des consolations leur étaient adressées, à propos de la fuite des deux Boticudos et du vol de leurs chevaux.
— Oh ! nous prendrons notre revanche ! proférèrentils sourdement.
Il paraît que le senhor Pedragulho était un féroce réaliste, car il ne pratiquait guère la fiction constitutionnelle qui ne tient aucun compte des lois physiologiques.
Quoiqu'ils fussent fonctionnaires publics, les mulâtres n'avaient point cessé, à ses yeux, d'être les fils d'une chienne; partant, ils ne pouvaient jamais devenir ses égaux. Aussi, les recommanda-t-il à son mordôme, homme de couleur comme eux, qui se tenait respectueusement derrière son maître. Après avoir adressé un salut protecteur aux capitâes, le fazendeiro leur tourna le dos sans façon.
Le senhor Pedragulho s'excusa alors de s'être occupé d'abord de ces gens-là (esta gente).
« Parce qu'ils sont employés du gouvernement, ces gens-là nourrissent une arrogance extrême. Ils rendent des services réels, cela est incontestable; aussi, malgré le mépris qu'on leur porte, il convient de les ménager.
Mais, maintenant qu'il est débarrassé d'eux, puisqu'il les a confies à un individu de leur espèce, le fazendeiro se met entièrement aux ordres de Nos Seigneuries. »
En nous conduisant aux salon, le senhor Pedragulho nous déclara qu'il était l'ami du senhor Pedro Clémente da Serra, et que le senhor Macedo l'avait prévenu de notre visite, en lui en faisant connaître le motif.
L'esclave Antonio se trouve chez lui, en effet; il le vendra sans peine; mais, en conscience, il doit nous le signaler comme étant un bien mauvais sujet. Fainéant, ivrogne, voleur, Antonio possède tous les vices, sans avoir les vertus des noirs de sa race; c'est un Mina dégénéré. La meilleure preuve qu'il pût donner de l'infériorité d'Antonio et de l'état de dégradation où il était descendu, il nous la fournissait en ne nous demandant que 600,000 reis (1,800 francs) d'un noir de quarante-cinq ans, qui vaudrait le double sans cela. Antonio, passionné pour la cachaça, se mettait trois ou quatre fois par semaine dans l'impossibilité de faire son service, et la chicote ne parvenait point à le corriger.
— Le mal est à l'os; Antonio ne s'amendera jamais, dit, en terminant, le senhor Pedragulho.
— Ce que la chicote n'a pu faire, l'amour de sa fille l'obtiendra, dit Fruchot.
Le Brésilien haussa les épaules.
— On voit bien que vous êtes Français, observa-t-il, et que vous ne connaissez pas cette engeance. Du reste, vous allez voir Antonio, car je l'ai envoyé chercher. Je serai bien étonné, si on ne me le ramène pas à moitié ivre.
Une porte, située en face de nous, faisait communiquer le salon avec une autre pièce plus reculée. Par cette porte entr'ouverte, nous aperçûmes, en entrant, une dizaine de négresses occupées à broder. Au milieu d'elles se trouvaient deux senhoras, étendues sur de's nattes et ayant la tête appuyée sur les genoux de deux fnulâtresses, leurs mucamas sans doute. La porte fut fermée, dès que nous eûmes pénétré dans le salon ; mais nous avions eu le temps de contempler ce tableau singulier des mœurs brésiliennes.
Les deux senboras, à peine vêtues, les cheveux en désordre et indolemment couchées, étaient la femme et la fille du senhor Pedragulho. Elles appartenaient, en ce moment, corps et âme, à cet enchanteur tropical qu'on appelle le gaffouné.
On a parlé souvent de l'indolence des créoles et de leur amour pour le far-niente. Leurs passions ardentes ont servi de prétexte à bien des romans réalistes, à bien de savantes études; nul écrivain, que je sache, n'a signalé encore les voluptés étranges qu'elles trouvent dans la pratique du gaffouné.
Qu'est-ce que le gaffouné ?
Il n'est pas facile de traduire ce mot et de présenter une idée claire, nette de sa valeur, aux dames européennes. Que ma jolie lectrice veuille se souvenir que nous sommes sous les tropiques, et qu'elle visite avec moi une société où les mœurs, les usages, diffèrent essentiellement de ce qui se pratique chez nous. Qu'elle pense aussi à l'infériorité du sexe dans ces contrées, à l'ignorance où il croupit, et au rôle
purement matériel qui lui est dévolu au sein de la famille.
Le gaffbuné est pour les senhoras brésiliennes, ce qu'est le bain pour les femmes soumises au despotisme oriental : une distraction et un plaisir.
A l'heure des grandes chaleurs; lorsque se mouvoir, et même parler devient une fatigue, les senhoras, retirées dans les appartements intérieurs, se renversent sur les genoux de leur mucama favorite, à laquelle elles livrent leur tête. La mucama passe, repasse ses doigts câlins dans l'épaisse chevelure déroulée devant elle ; l'esclave laboure en tous sens cette luxuriante toison; elle gratte délicatement la racine des cheveux, pinçant la peau avec adresse et faisant entendre de temps en temps un petit bruit sec avec l'ongle du pouce et l'ongle du médium. Cet exercice devient une source de délices pour les sensuelles créoles. Un voluptueux frisson parcourt leurs membres, au contact de ces doigts caressants. Envahies, accablées par le fluide qui se répand dans tout leur corps, quelques-unes succombent aux délicieuses sensations qui viennent les visiter et se pâment sur les genoux de leur mucama.
C'est là ce qu'on appelle le gaffouné, ou chatouillement de la tête.
Ce chatouillement offre donc des attraits infinis aux paresseuses senhoras; mais ce sont surtout les femmes appartenant aux classes inférieures, qui nourrissent un goût très-prononcé pour ce singulier divertissement. Elles pensent qu'il procure une bonne digestion, et elles s'y abandonnent d'ordinaire après les repas. La
bonne société, celle de Rio particulièrement, mieux façonnée aux idées européennes, sans avoir renoncé absolument au gaffouné, ne le pratique guère qu'en secret, et loin du regard des étrangers.
On est moins scrupuleux dans les provinces et dans les fazendas. Là, à l'occasion des solennités religieuses ou nationales qui servent de prétexte à des ripailles qui durent quelquefois plusieurs jours de suite, il n'est pas rare de voir une demi-douzaine de senhoras se renverser nonchalamment sur le dossier de leur chaise, et livrer leur tête à une jeune esclave, pendant que la conversation suit son cours.
S'il fallait en croire les mauvaises langues, quelques-unes, parmi les senhoras, auraient des motifs plus puissants, pour cultiver assidûment le gaffouné, que le désir d'une douce surexcitation des nerfs, suivie d'un état de prostration qui touche à l'extase. Mais il me répugne d'accueillir ces propos outrageants et d'affaiblir, par un soupçon injurieux, l'admiration qu'excitent les reflets bleus de l'opulente chevelure noire des Brésiliennes. On m'a déjà appelé une fois l'ennemi du Brésil, et je me tiens pour suffisamment averti.
Je ne puis m'empêcher de le déclarer cependant : le gaffouné a des partisans fougueux, comme, chez nous, le bal et le théâtre. Il a même atteint à la hauteur d'une science véritable, et il compte des professeurs émérites. Toutes les mucamas sont tenues de faire un long apprentissage, avant de pénétrer au fond de l'intimité de leurs maîtresses; mais aussi, une fois leur habileté ré-
connue, les senboras ne peuvent plus se passer de leurs soins. Elles préféreraient renoncer à l'odeur acre de la lavande qu'on brûle dans les appartements, horrendum! aux petits gâteaux fortement pimentés, aux œillades dans les églises, aux gambades de leur sahui, qu'aux délices du far-niente compliqué du gaffouné.
Les hommes eux-mêmes ne dédaignent point, pendant les heures indolentes de la sieste, de sentir des doigts agiles s'égarer dans leurs cheveux. Un délicieux frissonnement glisse alors dans leurs veines, chaque fois qu'ils entendent ce bruit significatif dont nous avons parlé plus haut, et que produisent en se heurtant les ongles de la mucama.
Je pourrais citer un senhor qui possédait une petite femme gracieuse, spirituelle et mignonne au possible. Sans être jolie, elle avait ce qui plaît, et, de plus, elle aimait son mari. Eh bien ! ce malheureux délaissait sa gentille compagne; il la sacrifiait à une affreuse négresse qui exhalait une abominable odeur de musc et de catinga, et, cela, parce que l'esclave possédait à fond son gaffouné.
Donnez donc un époux de cette espèce à une Européenne !
Je suis étonné du petit nombre de Provençales, d'Italiennes et d'Espagnoles qui se trouvent au Brésil; elles y feraient fortune assurément, grâce à l'expérience consommée qu'elles ont dans les doigts, et à une supériorité reconnue dans ce genre d'exercice. Je me suis laissé dire, toutefois, qu'elles sont avantageusement remplacées par les filles des^îles et les jeunes
négresses. A côté de celles-ci, nos épileuses parisiennes ne seraient que d'ignorantes écolières.
Un esclave nous conduisit à l'appartement qui nous était destiné, en même temps que deux négresses nous suivaient, portant chacune sur la tête un grand vase rempli d'eau pour nous laver les pieds.
Voilà un usage biblique qu'on retrouve dans toutes les maisons brésiliennes, mais qui n'a jamais eu le don de me plaire. Je ne saurais accepter le secours d'un serviteur pour tous les soins qui touchent à ma personne. Gela est instinctif chez moi plutôt que raisonné; aussi jamais la main poisseuse d'un barbier ne s'est promenée sur ma figure. L'idée seule d'un pareil contact me fait horreur. Je ne puis comprendre l'intervention étrangère dans les détails délicats qu'exige la propreté du corps. Initier quelqu'un, un inférieur surtout, aux mystères intimes de la toilette, me paraît un manque de respect pour soi-même. Sans partager le puritanisme de quelques sectes protestantes qui enveloppent d'une couverture les jambes du piano qui orne l'appartement, je ne me résoudrai jamais, tant que je serai en bonne santé, à livrer mes pieds nus au savon et à la brosse d'une servante. Il est vrai qu'une négresse n'est pas une femme, au point de vue colonial.
Suivant moi, il y a dans des rapports de ce genre et de la part du maître, une absence de dignité, une espèce d'abdication qu'explique l'indolence tropicale, mais qu'elle ne parvient pas à justifier. De pareils services dégradent plus encore celui qui les réclame, que celui qui les rend. Plus il est subordonné, moins
l'homme est indépendant ; plus il a de besoins, moins il s'appartient, moins il est fort par conséquent, et moins il fait acte de virilité.
Afin de ne pas blesser la susceptibilité des maîtres de l'habitation, en renvoyant les esclaves chargées des bassins, nous déclarâmes que nous nous proposions d'aller prendre un bain entier à la rivière.
Cet usage patriarcal me rappelle une anecdote relative à l'impératrice Léopoldina. Cette anecdote qui met grotesquement en relief la vanité brésilienne, établit, de plus, le degré de ridicule où peut atteindre le préjugé de la couleur.
L'impératrice Léopoldina, — cette femme de tant de cœur, et qui est morte parce que son cœur a été brisé, — chassait un jour dans la province de Mùias-Geroes. Surprise par le mauvais temps, la fille des Césars se réfugia avec sa suite dans une fazenda voisine.
On prépara aussitôt tout ce qui était nécessaire pour lui laver les pieds.
D'ordinaire, c'est à la maîtresse da casa que ce soin incombe, quand le visiteur est illustre. C'était ici le cas où jamais. Néanmoins, la femme du fazendeiro ne pouvait oublier la couleur de sa face. Cette senhora, qui ne rougissait point de ne savoir ni lire, ni écrire, se serait estimée déshonorée si elle avait lavé les pieds à une blanche, cette blanche fût-elle sa souveraine.
Cependant Léopoldina attendait qu'on lui rendit ce premier devoir de l'hospitalité.
Le fazendeiro avait, parmi ses voisins de campagne, une riche mulâtresse. Ce fut cette mulâtresse, — qu'on
avait envoyé quérir à la hâte, — qui remplaça la senhora blanche, dans les fonctions que l'orgueilleuse créature avait cru de sa dignité de répudier. Le plus fort, le voici :
Voulant récompenser la mulâtresse, l'excellente Léopoldina lui présenta une bague qu'elle retira de son doigt.
La blanche s'imagina que l'Impératrice lui faisait un affront. Avançant hardiment la main, elle intercepta l'anneau au passage.
— Un bijou qui a appartenu à Votre Majesté Impériale, dit-elle, ne saurait orner le doigt d'une femme de couleur. Avec la permission de Votre Majesté, je garderai cette bague, en souvenir de l'honneur que l'Impératrice du Brésil a daigné faire à notre maison.
Puisque nous sommes revenus accidentellement sur le chapitre de l'ombrageuse susceptibilité des Brésiliens, je raconterai un autre trait qui servira de pendant à celui-ci.
Le prince de Joinville, beau-frère de l'Empereur actuel, conduisait sa femme vers le navire qui devait les transporter en Europe. Une foule nombreuse accompagnait de ses acclamations les nobles époux.
Le prince de Joinville jouissait au Brésil d'une grande popularité due, moins à son rang, qu'à son caractère personnel. Cependant certains fidalgos ne pouvaient assez déplorer qu'une princesse Impériale fût échue à une simple Altesse. Le fils du roi des Français ne leur paraissait pas un parti convenable pour une fille de l'illustre maison de Bragance.
Un orage avait éclaté pendant la nuit, qui avait submergé maints quartiers de la ville.
Arrivé sur un point où le chemin restait intercepté par une large flaque d'eau, le prince, oublieux de Pétiquette et ne se préoccupant plus que des moyens d'empêcher sa femme de se mouiller les pieds, saisit celle-ci dans ses bras, et la déposa, après avoir traversé la flaque, sur un terrain séché par le soleil.
Le lecteur ne devinera jamais -l'effet que produisit cet acte de sollicitude conjugale.
— Le prince de Joinville a osé manquer de respect à la princesse Francisca, et insulter ainsi à la nation brésilienne tout entière ! proféra un des spectateurs indignés.
— Aussi, pourquoi le sang glorieux des Bragance s'est-il uni au sang bourgeois de Louis-Philippe! observa son voisin.
Connaissez-vous cette contrée d'Afrique où le roi est sacré à l'égal d'un dieu, tellement que la loi punit de mort quiconque oserait toucher du bout des doigts son auguste personne, fût-ce pour lui sauver la vie?
Un jour, le souverain de ce pays, — qui est situé, je crois, près des sources du Nil Bleu, — se promenait sur une rivière. Son bateau ayant chaviré, il tomba dans l'eau.
Or, cette rivière était infestée de caïmans.
Tout sacré qu'il était, le monarque aurait été dévoré par ces horribles bêtes, si un esclave dévoué n'eût volé à son secours. L'esclave le ramena sur la rive. Mais, il n'avait pu accomplir cet acte généreux, sans empoigner quelque peu le royal naufragé par sa toison crépue.
La loi, nous l'avons constaté, était formelle.
Convaincu du crime de lèse-majesté, le pauvre esclave fut décapité aussitôt.
Les deux senhores dont il s'agit, étaient bien dignes d'aller vivre au milieu de cette belle civilisation du Nil Bleu.
Emporter dans ses bras, à la face de tout un peuple, une princesse impériale, et cela, pour l'empêcher, en se mouillant les pieds, d'attraper une fluxion de poitrine, ou. tout au moins, un bon rhume de cerveau, voilà, certes, qui est l'abomination de la désolation!
Pourquoi aussi les Bragance se sont-ils mésalliés par leur union avec la famille du roi des Français?
Ces vaniteux fidalgos seraient restés bien étonnés, sans doute, si on leur avait appris que le prince, de qui procèdent tous les Bragance, portait sur son blason la barre de bâtardise.
Ce prince était, en effet, fils naturel de Pedro Ier, appelé au trône, en 1385; il fut roi de Portugal sous le nom de Joâo Ier.
La postérité légitime de Joâo Ier s'étant éteinte, deux siècles après, Philippe II réunit la couronne de Portugal à celle d'Espagne.
La Constitution de 1143 avait prévu le cas d'absence de descendants légitimes dans la famille royale; elle consacrait l'hérédité en ligne directe, même illégitime, à l'exclusion de tous les étrangers.
C'est en vertu de cette Constitution que Joao, duc de Bragance, après l'expulsion des Espagnols (1er décembre 1640), remonta sur le trône de ses ancêtres. Or, le duc Joâo était issu, au septième degré, d'un fils naturel
du roi Joao Ier, bâtard lui-même du roi Pedro Ier, ainsi
que nous venons de l'établir, d'après l'histoire.
Le vainqueur des Espagnols fit souche de Bragance.
C'est donc la postérité de deux bâtards, légitimée par le temps et par la gloire, qui occupe aujourd'hui le trône. du Portugal et celui du Brésil.
A notre retour du bain, nous trouvâmes Manoëla qui venait de réparer le désordre de sa toilette. La Mina n'avait pas oublié surtout de renouveler sa provision de musc, ce qui répandait dans l'appartement une odeur violente, capable d'étourdir l'Anglaise la plus passionnée pour ce parfum capiteux.
Le senhor Miguel nous attendait. A ses côtés se tenaient le chapelain de la fazenda et deux jeunes garçons bien raides, bien empesés dans leur frac noir et dans leur cravate blanche. Moins au fait des mœurs brésiliennes, j'aurais pu leur demander s'ils se disposaient à partir pour le bal.
Le plus jeune des deux frères surtout, un enfant de dix ans, nous salua avec un sérieux parfait et garda cet air grave, imposant, que les Anglais ont mis à la mode parmi les senhores.
Combien une blouse ou une courte jaquette aurait mieux convenu au petit moço î Mais, je ne l'ignorais point : au Brésil, l'enfant est dépouillé des grâces naïves de son âge, dont les charmantes prérogatives lui sont refusées. Il ne connaît ni les émotions de la toupie, ni l'exercice salutaire des barres. Onl'ofTenserait beaucoup, si on lui présentait un polichinelle ou un tambour. Au lieu de jouer au soldat avec de petits camarades, et de
développer ses forces en plein air, et de revenir au logis avec un pantalon déchiré, la figure barbouillée, entamée quelquefois, mais avec la joue colorée et l'œil brillant de santé, il est affublé d'un vêtement noir taillé à la dernière mode, et on lui apprend à saluer d'après les grands principes. Ici la joie bruyante et folle, l'insouciance adorable de l'écolier, sont proscrites. Le besoin si naturel chez l'enfant de s'agiter sans cesse, de toucher à tout, de se rouler au soleil et d'éprouver sans motif des désespoirs immenses, est impitoyablement contrarié, sinon, nié absolument par l'orgueil stupide des fidalgos. Il est de si mauvais ton, en effet, lorsqu'on a dix ans, d'épancher au dehors sa gaieté et ses chagrins ! La compression est partout, on le voit, dans les pays à esclaves.
Et puis, ne faut-il pas apprendre de bonne heure à garder son rang, quand on a l'honneur d'avoir la face blanche !
Pauvres petits êtres sacrifiés !
Aussi ne trouvez-vous pas au Brésil ces carnations splendides, ces joues rondes et rosées, cette fraîcheur appétissante des bambins européens, qui font l'orgueil des mères ; on ne rencontre que des figures fatiguées, pâles, sur des corps grêles et étiolés. A la place de charmants lutins dont les chants, les disputes, les espiègleries turbulentes emplissent la maison de bruit et de bonheur; on est en présence de petits mannequins ridiculement fagotés, — comme ceux qu'on remarque à l'étalage des tailleurs ou dans les gravures de modes, — de poupées à ressorts qui portent gravement une cravate grave; qui
vous demandent d'une voix étudiée des nouvelles de votre santé; qui se tiennent majestueusement sur leur chaise, au lieu de sauter sur vos genoux, de battre la charge sur votre chapeau et de chercher des bonbons dans la poche de votre gilet.
On ne pourrait se défendre d'éclater de rire devant l'aplomb imperturbable des illustrissimes moutards, si on ne se sentait ému de pitié à l'aspect de ces intéressantes victimes de la vanité et de la sottise.
Sans vouloir diminuer en rien l'admiration que les senhores ont vouée à l'auteur prodigieux des ldeas sobre colonisaçâo, dont nous parlerons bientôt, et les sympathies si légitimes des senhoras pour le grand écrivain qui leur a donné l&Loteria do amor ; qu'il me soit permis de recommander bien humblement, aux uns et aux autres, un ouvrage dû à la plume élégante d'une femme qui n'est plus, et que toutes les mères européennes ont adopté. Cet ouvrage est intitulé : Contes d'une vieille fille à ses neveux. Dans la préface se trouve une page qui est tout un traité d'éducation, à l'usage des chers petits êtres qui nous occupent.
Voici cette page qu'on ne saurait trop méditer :
a S'il fait beau, si le soleil brille, vous pourrez courir dans le jardin, galoper sur un âne, jouer à la corde, à la toupie, à la balle, aux billes, à colin-maillard, à la main-chaude, à la baguette, aux barres, au cheval fondu, à la clémisette, et vous livrer à toute autre occupation de ce genre. L'air, le grand air, l'exercice, les jeux, les cris, les coups de poing même, voilà ce qui forme le cœur, ce qui nourrit convenablement l'esprit. Après
FEMMES ET MOEURS DU BRÉSIL 351 l'étude sérieuse, il faut les jeux bruyants; il faut courir après avoir pensé. Voilà ma grande morale à moi, entendez-vous, mes neveux; je serai toujours très-sévère sur ce point-là. »
Puissent les conseils de madame Émile de Girardin être favorablement accueillis par les mères brésiliennes.
Au Brésil, on ne saurait le constater trop rigoureusement, il n'y a d'enfants que parmi les noirs. Du jour où il a fait toutes ses dents, un blanc entre dans sa vingtième année; il a atteint la cinquantaine à l'âge où, chez nous, il enfermerait des mouches dans une cage de papier, et où il ferait traîner par des hannetons un carrosse de carton peint.
L'autre frère était tout aussi gourmé ; mais il avait, de plus que le premier, un air ennuyé, suffisant, dédaigneux, impossible à décrire. Son frac ne faisait pas un pli, et ses souliers vernis étaient irréprochables. 11 se tenait près de son père dans une pose affectée, le pied droit un peu en avant, une main enfoncée dans la poche du pantalon, l'autre perdue entre la chemise et le gilet; son œil éteint trahissait une fatigue précoce. Le senhor Juliano avait quinze ans à peine ! mais, à cet âge, les senhores moços, vivant au milieu de jeunes esclaves agaçantes, sont déjà initiés à toutes les prérogatives du pouvoir absolu.
La ressemblance qui existait entre les deux frères et le molèque Fidelis me frappa.
Après avoir pris des rafraîchissements, nous fûmes invités par le senhor Pedragulho à visiter son atelier de cordages. Il ajouta que, d'après ses ordres, Antonio
serait envoyé à l'atelier dès qu'il arriverait. Mais, à peine avions-nous franchi le seuil de l'habitation, que le fazendeiro nous désigna du doigt un noir qui se dirigeait de notre côté.
— Voilà l'ivrogne, dit- il.
L'esclave méritait, en effet, cette qualification, car il marchait en zig-zag, et il chancelait visiblement sur ses jambes.
— Vous voyez l'état où se trouve cette brute; maintenant, vous allez l'entendre parler, reprit le Brésilien.
Manoëla guettait Antonio dans l'avenue. En apprenant que le noir qui s'avançait était son père, elle se précipita vers lui.
Tombant aussitôt à ses pieds, elle lui demanda respectueusement sa bénédiction.
Antonio attacha sur elle un regard stupide.
— C'est moi, c'est ta fille Manoëla, disait la Mina avec une profonde émotion. Reconnais-moi, paï, car je viens briser tes fers.
— Ma fille Manoëla ! répéta Pesclave machinalement. Et il partit d'un bruyant éclat de rire.
— Si tu es ma fille, reprit-il, donne-moi une pataque pour acheter de la cachaça.
Le dégoût nous monta aux lèvres, devant une pareille dégradation. Manoëla poussa un soupir, et prenant dans les siennes la main de son père :
— Je suis ta fille Manoëla, dit-elle, et je viens pour te racheter. Veux-tu être libre, paï?
La figure du noir s'éclaircit à ces mots.
— Libre! libre ! s'écria-t-il. J'aurai le droit de ne plus
travailler et de boire tant que je voudrai? Oh! alors, tu es bien ma fille, ma fille.. . chérie, ajouta-t-il, en ouvrant ses bras.
Mais il fut obligé de s'appuyer contre un palmier.
Le senhor Miguel l'interpella sévèrement, en l'appelant cachorro. Fruchot intervint à son tour; il lui dit que la liberté ne dispensait pas de travailler, et que c'était avec le prix de son travail qu'il pouvait le racheter.
— Nous travaillons tous à la cidade, reprit Manoëla. Tu feras comme nous. En arrivant à Rio, tu recevras une corde, un ceste, et tu te mettras negro de ganho (nègre de peine). De cette façon tu pourras peu à peu, avec ton gain, rendre au senhor l'argent que lui coûte ta libération, et moi je serai heureuse de vivre auprès de mon excellent père.
Antonio paraissait réfléchir.
— Combien en coûtera-t-il pour me racheter? demanda-t-il.
— Six cent mille reis, parce que tu es un ivrogne, un fainéant et un voleur, répondit le fazendeiro.
Antonio se tourna vers le courtier: il tendit la main, en clignant de l'œil.
— Six cent mille reis ! cela doit faire pas mal de pataquès, observa-t-il. Que le senhor me donne cet argent et qu'il me laisse à la fazenda. Ici je suis nourri, vêtu, logé, et la cachaça est un baume souverain pou: les coups de chicote. Avec six cent mille reis je seiai un riche esclave, et cela vaut mieux que de travailler pour vivre.
On ne pouvait être plus dégradé.
Le fazendeiro fit un pas vers Antonio et leva la main. Manoëla lui adressa un regard suppliant. Nous nous éloignâmes, le cœur soulevé de dégoût, laissant la né gresse avec l'esclave abruti.
Heureusement, à cette heure, les capitâes se trouvaient dans la case où le médecin examinait les blessures de Gregorio; c'est ce qui les empêcha d'assister à cet épanchement familial, partant, de connaître le véritable père de celle qu'ils avaient respectueusement appelée dona. et Excellence.
Je ne répéterai point le discours du senhor Miguel à propos de l'infériorité incontestable des noirs. La scène dont nous venions d'être les témoins nous donnait la mesure de Pabjection de la race africaine.
— Pour les noirs, poursuivit-il, la liberté c'est le droit de boire et de manger sans travailler. Affranchissezles aujourd'hui, et demain, plutôt que de secouer leur fainéantise, ils voleront, ils assassineront, afin de satisfaire leurs besoins. Ce n'est que par la terreur qu'on obtient d'eux quelques services. On ignore cette engeance en Europe, sans quoi elle y trouverait moins de défenseurs. Croyez-moi, senhores, les noirs seraient embarrassés de la liberté, et Dieu les a créés pour être esclaves.
«Vous avez vu Antonio; a-t-il reconnu sa fille seulement? Son cœur a-t-il eu un généreux mouvement, un élan paternel? La voix de la nature, si puissante sur les animaux les plus féroces, n'a produit aucun effet sur lui. Tous les nègres ne sont pas aussi avilis, aussi dé-
chus, je le confesse, mais aucun d'eux ne sent comme nous, cela est certain. Ils sont tous voleurs, menteurs, crapuleux, ivrognes, indignes par conséquent d'inspirer un intérêt sérieux. Je fais-le pari qu'Antonio, loin d'être touché de votre démarche, senhores, me suppliera de ne pas le vendre. »
Celui-là aussi professait les idées du duc Ulric de Wurtemberg.
Mais pourrait-on être esclavagiste si on ne les partageait pas?
Le débat fut animé, car, de part et d'autre, les arguments abondaient. Il s'agissait de savoir si ce n'était pas l'esclavage qui, en étouffant les bons instincts chez les noirs, les livrait à tous les vices, plutôt que d'admettre cette infériorité native dont se prévalaient les senhores.
Le chapelain se mêla à la discussion. Les autorités ne * lui manquaient pas pour établir l'origine divine de l'esclavage. Il cita tour à tour l'Ancien et le Nouveau-Testament, les Êpîtres de Paul aux Éphésiens, aux Colossiens, à Timothée, à Tite, à Phiiémon; il fit intervenir saint Ignace, évêque d'Antioche, saint Bazile, saint Ambroise, saint Augustin lui-même, qui prétend que la servitude est une juste conséquence du péché originel 4. Enfin, il réserva pour le bouquet l'opinion si nette, si
1. Prima ergo servitutis causa peccatum est, ut homo homini conditionis vinculo subderetur, quod non fit nisi Deo judicante apud quem non est iniquitas et qui novit diversas paenas meritis distribuere delinquentium.
De Civitate Dei, lïb. xix, cap. 15, tome VII. Paris, 1685.
3o6 FEMMES ET MOBÙRS D U BRÉSIL
catégorique de saint Thomas d'Aquin qui veut prouver par la subordination de certaines choses aux autres, soit au physique, soit au moral, que la nature a destiné certains hommes à être esclaves1.
Malgré toute son érudition, le chapelain ne nous convainquit pas de la légitimité d'un abrutissant despotisme. Mais, nous-mêmes, en plaidant, tant avec la raison qu'avec le cœur, et aussi avec la Bible, la cause des opprimés, nous ne réussîmes pas davantage, on le comprend, à ramener des contradicteurs qui s'appuyaient, pour défendre leur fortune, sur les textes formels des livres sacrés.
En conséquence, Antonio, qui était une exception à nos yeux, resta la règle pour les Brésiliens.
Notre hôte, encouragé par la déclaration de saint Thomas d'Aquin, ne craignit pas de résumer ainsi ses idées sur les noirs. Je rapporte les paroles textuelles du senhor Peragulho :
— Les Africains représentent une race intermédiaire entre le blanc et le gorille; ce sont des singes perfectionnés; ce ne sont pas des hommes.
Nous pénétrâmes dans l'atelier de cordages.
La propriété du senhor Peragulho n'était pas, à proprement dire, une fazenda; encore moins un engenho à
1 . Natura providit ul sint gradus in hominibus sicut et in aliis rébus. Videmus enim in démentis esse infimum et supremum, videmus etiam in misto semper esse aliquod prœdominans elementum. Tn plantis etiam...
lta inter homines erit, et indè probatur esse aliquos omnino serves secundum naturam.
De Regimine principvm, lib. u, cap. 10, tome XVÏÏ.Rome. 1570.
sucre ou à café. C'était, en même temps une exploitation agricole et une fabrique.
La maison du maître s'élevait d'un seul étage, sur une longueur assez considérable ; sous le même toit demeuraient le chapelain, le caissier, le feitor-môr (pour major) et le médecin. Les cases des esclaves formaient une ligne circulaire autour du bâtiment.
Sur la gauche, on apercevait le telheiro ou hangar qui servait à la principale industrie du propriétaire.
Rien de plus simple que cette construction.
Deux troncs de tapinhuam, ce bois aussi dur que le massaranduba et le vinhatico, soutenaient de chaque côté le poids principal de l'édifice. D'autres poutres de quatelé et de pâo-d'arco, à peine dégrossies, mais disposées régulièrement, formaient les bases solides d'une toiture grossière. La muraille du fond se composait de planches de sapin encore marquées de chiffres et de lettres; elles provenaient des caisses de marchandises qu'on expédie d'Europe pour ces lointaines contrées. La façade avait été fermée par le même procédé.
Les deux extrémités de gauche et de droite restaient libres et permettaient à l'air de circuler. Ces deux grandes ouvertures, et les quatre fenêtres pratiquées sur le devant, étaient abritées par des nattes mobiles, pareilles à des stores, qu'on roulait et qu'on déroulait à volonté. Le toit, légèrement incliné, se composait de soliveaux de copal, sur lesquels s'appuyaient des feuilles superposées de palmier.
Tel que je viens de le décrire, ce telheiro avait résisté aux plus terribles ouragans; il offrait un abri aussi sûr
contre la colère des éléments que contre les rayons embrasés du soleil.
Une cinquantaine d'esclaves des deux sexes et de tou âge garnissaient cet atelier rustique, qui pouvait m surer dix-huit mètres de long, sur huit mètres de large. C'est là que se fabriquaient ces câbles solides et ces grossiers cordages que Ton tire du coco de Piassaba, et qui sont des produits précieux d'échange dans la contrée.
Certes, pour celui qui a vu la magnifique corderie du bagne de Toulon, les procédés employés chez le fazendeiro brésilien n'offrent rien de bien curieux. Le tableau, toutefois, ne manque ni d'animation, ni d'un certain intérêt.
Ces négresses débraillées, préparant les filaments du palmier, et dont quelques-unes portent leur enfant en calcondo, c'est-à-dire derrière le dos, comme les pauvresses d'Europe; ces molèques tournant la roue; d'autres tenant à là main une caneca remplie d'eau, et suivant les nègres à peu près nus qui marchent à reculons, pendant que leur main exercée aide à la torsion des faisceaux ligneux; ce feitor portugais qui se promène gravement parmi les travailleurs, une chicote passée à la ceinture, la moitié d'un charuto derrière l'oreille; tout cela, cette activité, ce bruit, ces chants, ces faces multicolores, composent un spectacle pittoresque qui n'est pas sans attrait.
C'est là une industrie dont Sào-Jorge conserve à peu près le monopole et dont le débouché est à Bahia. Elle est d'un gros revenu pour les fazendeiros du pays. Les câbles de coco dePiassaba résistent mieux que les
autres à Paction du temps et de l'humidité. Les marins en font grand cas; il serait à désirer que l'usage s'en répandît parmi les nations européennes. La fabrication grossière dont les filaments de coco sont l'objet dans ces contrées pourrait recevoir d'importantes améliorations,, et je ne doute pas que l'application de procédés nouveaux, en rendant la matière plus souple, ne donnât des produits supérieurs à ceux qui jusqu'à ce jour ont été livrés au commerce.
Mieux que la récolte du sucre et du café, la fabrication des câbles assurait au senhor Pedragulho de magnifiques bénéfices. L'année dernière, cette industrie seule lui avait rapporté sept contos et quelques centaines de mille reis (vingt-deux mille francs environ).
En sortant du telheiro, nous trouvâmes les deux Capitâes-do-mato qui se préparaient à partir. Gregorio était dans un état alarmant. La fièvre dévorait l'esclave, et la blessure de la main, — le poignard de Santa-Maria, on s'en souvient, l'avait traversée de part en part, — présentait déjà un caractère malin qui faisait redouter l'envahissement prochain de la gangrène.
Les mulâtres avaient hâte de conduire l'assassin à Sao- Jorge, afin de toucher la prime considérable, promise, dans le cas où il serait livré — vivant — à l'autorité.
Ils nous prièrent de leur donner un certificat constatant, avec le vol des chevaux, la nécessité où ils avaient été réduits d'opposer la violence à la violence, et leur impuissance à poursuivre les Boticudos.
Leur demande était trop juste pour ne pas être accueillie,
Pendant la rédaction de cette pièce par Fruchot, les capitàes voulurent aller remercier la Vierge d succès de leur expédition contre Gregorio, et la supplier en même temps de prolonger la vie de l'esclave, a moins jusqu'à leur retour à Saô-Jorge.
Je les accompagnai à la chapelle où je remarquai, en entrant, une femme prosternée au pied de l'autel et priant avec ferveur.
C'était Manoëla.
Sans doute, la négresse implorait la Vierge, elle aussi, afin d'obtenir que son vieux père lui fût enfin rendu.
Nous respectâmes ce pieux recueillement.
Les capitàes marmottèrent leurs oraisons, et moi, j'examinai la statue de la Vierge.
Parée comme une madone d'Italie, cette statue portait une robe de moire antique à triple rangée de volants; elle avait de plus, des pendants de corail aux oreilles; aux bras, des bracelets en perles fines, des manchettes de dentelles aux poignets et des bagues à chaque doigt.
Les Brésiliens, comme tous les méridionaux, du reste, matérialisent volontiers la religion, dont l'esprit se perd pour eux dans l'éclat des pompes extérieures. Le parfum des fleurs et celui de l'encens, la musique, les ornements somptueux, la toilette luxueuse des saints, et jusqu'aux murs dorés des églises, qui reflètent la lumière éblouissante de mille cierges, tout parle à leur imagination. L'idée a pris un corps ; Dieu est devenu visible; et c'est à travers les splendeurs du culte qu'ils aperçoivent le chemin du ciel.
La Vierge de la fazenda me rappela le Christ portant sa croix, couvert d'une longue tunique de velours bleu, serrée à la ceinture par une torsade avec des glands d'or, que l'on montre aux fidèles, pendant la semaine de la passion, dans l'église du Largo do Paço; et aussi le divin bambino vêtu d'un riche habit à la française, ayant l'épée au côté, comme un page fringant^ qu'on voyait encore à Bahia, il y a quelques années, dans le couvent des Carmes.
Leur prière faite, les capitâes prirent congé, en nous avertissant Fruchot et moi que le lendemain, à la cidade, chacun d'eux nous confierait une requête adressée à l'Illustrissime senhor Joâo Yicente do-Bom-Jesus, officier de la garde-robe de S. M. Dom Pedro.
Nous brusquâmes les adieux afin d'éviter une explication, et les mulâtres montèrent dans la barque que le fazendeiro mettait à leur disposition.
J'aurais bien désiré m'en retourner avec eux; mais Manoëla ne pouvait se résoudre à abandonner son vieux père, avant d'avoir essayé d'une nouvelle tentative auprès de lui,
— La Vierge me viendra en aide; j'ai bon espoir maintenant, disait l'excellente créature.
Nous acceptâmes donc pour cette nuit la gracieuse hospitalité du senhor Miguel Pedragulho.
Les capitâes partirent, et le chef monhambala alla accomplir ses destinées.
Voici, en quelques mots, l'issue du procès :
Contre toute attente, Gregorio guérit de ses blessures.
La veuve, formellement accusée par les deux esclaves, l'ut sommée de comparaître; elle comparut, en effet. Naturellement, son avocat établit que le senhor Rebentao était un maître dur, cruel même, et que les assassins, en le frappant, n'avaient obéi qu'à un sentiment de vengeance personnelle.
La senhora Brigida fut donc déclarée innocente de toute participation au meurtre, malgré les déclarations précises, circonstanciées, énergiques, de ses complices.
Mais ce triomphe devait être de courte durée.
Les senhores en puissance de femme tremblèrent lorsqu'ils apprirent cet arrrêt. L'opinion publique s'émut sérieusement devant l'impunité acquise, après ce précédent, à toutes les épouses infidèles qui voudraient se débarrasser de leur conjoint. De nouveaux débats s'ouvrirent, malgré les efforts de la puissante famille de Brigida. Le premier jugement ayant été cassé, la veuve, reconnue coupable, fut condamnée à la détention.
La peine de mort est rarement appliquée aux blancs; ce serait d'un déplorable enseignement pour les esclaves, puisque l'égalité devant le supplice détruirait cette prétendue supériorité des senhores sur les noirs.
La senhora maricide, la seule criminelle, en saine logique, puisque l'esclave n'a point de volonté, fat donc conduite en prison. Mais, plus heureuse que madame Lafarge pour laquelle s'employèrent également de hautes influences, la veuve a obtenu sa grâce, dit-on, lorsque se fut éteint le bruit qui s'était fait autour d'elle.
Gregorio et Joao, les esclaves irresponsables, furent pendus, pour l'édification de leurs pareils.
Voilà la moralité de l'esclavage.
Les choses ne se passaient pas ainsi autrefois sur les bords du Tibre, d'où les Portugais ont tiré pourtant leurs lois et leur idiome.
La législation romaine, qui admettait le droit de conquête et toutes les conséquences d'oppression qui en découlent, ne pouvait manquer d'être dure pour les esclaves. Après l'assassinat du maître par l'un d'eux, elle punissait de mort toute la famille urbaine, quand le crime avait été commis à la ville, toute la famille rustique, lorsque l'attentat avait été consommé à la campagne ; mais elle savait faire fléchir la rigueur de ses dispositions en temps opportun.
Dans un cas pareil à celui dont il s'agit, par exemple, elle se montrait beaucoup plus intelligente et beaucoup plus morale; elle appréciait mieux la part de responsabilité qui incombait au maître et à l'esclave.
Le principal coupable était, à ses -yeux, celui qui, abusant de son autorité, avait ordonné le meurtre. Dès lors le châtiment, proportionnel à la criminalité, était terrible pour le citoyen ; tandis que la loi devenait miséricordieuse pour l'esclave, dans lequel elle ne voyait que l'instrument aveugle d'une vengeance impitoyable.
Celui-ci en était quitte pour une peine corporelle; mais le maître qui avait armé le bras était condamné à payer de sa vie le sang répandu.
A la bonne heure ! voilà une appréciation saine du fait, une appréciation qui tenait compte de la position
qu'occupaient, l'un vis-à-vis de l'autre, les deux hommes qui avaient aidé à l'accomplir.
Qui osera soutenir que cette disposition rigoureuse n'était pas plus juste que celle qui passe la cordeau cou de Lasaro, et qui se contente d'envoyer là senhora Brigida en prison?
Allons, messieurs les Brésiliens, ayez donc le courage de votre opinion.
Puisque vous soutenez, avec saint Augustin, que la servitude n'est pas une iniquité devant Dieu; puisque, suivant l'expression latine, l'esclave n'a point d'état, point de tète, — caputnon habet. — c'est-à-dire que tout droit, même celui de défense^ lui est refusé, pourquoi ne pas revenir franchement à la doctrine formulée par Arcadius, Empereur d'Orient, et par son frère Honorieur, Empereur d'Occident, à l'exemple duquel votre loi exclut de tous les emplois publics ceux qui ne professent point le catholicisme?
Dans un rescrit de 397, ces deux Empereurs, envisageant l'éventualité d'une accusation portée par l'esclave contre son maître, ordonnent que cet esclave soit immédiatement mis à mort, avant même Y audition des témoins et l'examen de la cause.
Une exception est réservée pour l'esclave qui accuse son maître du crime de lèse-majesté
1. Si quis ex familiaiïbus vel ex servis cujuslibet dormis cujuseumque criminis delator atque accusator emerserit, ejus existimationem, caput atque fortunas petiturus cujus familiaritati vel dominio inhaeserit, anîe exhibitionem testium atque examinationem judicii, in ipsa expositione crirninum atque accusationis exordio, ultore gla-
Dans ce cas seulement, la parole de l'esclave mérite d'être écoutée; elle peut même appeler sur la tête du maître toutes les sévérités de la loi.
L'interrogatoire subi par les noirs fournit un enseignement que je tiens à ne pas laisser perdre; c'est l'esclavage condamné, — tant la logique est plus puissante que la loi, — par ceux-là mêmes qui sont chargés de le défendre.
Il n'est pas nécessaire d'avoir assisté au procès de Gregorio pour se faire une idée de cet interrogatoire. La scène est tout indiquée.
Une foule indignée et frémissante remplit la salle; ce sont les senhores de la cidade et des environs, impatients d'entendre prononcer la condamnation de l'infâme assassin.
Dans les coins se pelotonnent timidement quelques noirs. Pâles, inquiets, troublés, ils viennent chercher, d'après l'issue du procès, une règle de conduite pour l'avenir. Ils veulent voir fonctionner, sous l'œil du Christ, ce Dieu puissant et juste, la redoutable justice des blancs.
Le juge a la parole vibrante et le geste sévère; à peine peut-il dominer les sentiments qui l'agitent.
Gregorio est calme, quoique sa figure exprime un étonnement mêlé de tristesse. Que peut-on lui reprocher? N'a-t-il pas accompli la volonté de son maître et
dio feriatur. Vocem enim funestam intercidi oportet potins quam audiri. Majestatis autem crimen excipimus.
(Corpus juris civilis romani, Codex reyetilœ prœlectionis, lib. IX, Ut. i? art. 20, EutycMano.)
cette volonté n'est-ce pas sa loi, à lui, la seule loi qu'on lui ait appris à connaître, la seule par conséquent à laquelle il doive obéir?
L'horreur du crime fait trembler la voix du magistrat. L'organe de cette société basée sur l'oppression reproche à Gregorio l'acte abominable qu'il a commis.
— Mais c'est la senhora qui me l'a commandé, répond le noir, en renvoyant à qui de droit la responsabilité de l'assassinat.
— En admettant l'excitation dont tu parles, tu ne devais pas obéir, réplique le juge.
Le fonctionnaire brésilien reconnaît donc qu'il existe une loi au-dessus de la loi du maître? Cette loi, qui est celle de Dieu, défend le meurtre; elle condamne aussi, l'ignore-il? le trafic de chair humaine. Gregorio, suivant lui, devait apprécier sainement les paroles de la senhora et refuser de s'y soumettre. Mais, comprend-on l'esclàve avec le droit de discussion? Admettre ce droit, n'est-ce pas saper l'institution par sa base? Quelle inconséquence pour un protectionniste?
— La senhora m'aurait chicoté, si j'avais refusé de lui obéir, objecte Gregorio, avec la logique que donnent l'expérience et la conscience de sa position.
— Il fallait te laisser battre plutôt que de verser le sang, riposte le juge.
Quelle absurdité, senhor juge! Vous exigez d'une brute un stoïcisme magnifique , et une moralité que vous ne lui avez pas apprise! Pourquoi donc Gregorio se serait-il bravement exposé aux coups de chicote!
En quoi son intérêt personnel élait-il engagé, et quel profit aurait-il retiré de sa résistance?
— Mais la senhora m'avait promis la liberté, dit encore le noir monhambala.
— La liberté en récompense du sang versé ! La liberté est le prix du travail et de la vertu, et non point de l'assassinat ! s'écrie le juge emporté par son indignation.
Décidément, senhor, vous pataugez à plaisir dans le bourbier d'un débat sans issue.
Gregorio est un rude travailleur et il l'a prouvé. Le travail qu'on lui a commandé consistait à jouer du couteau. Comme la vertu de l'esclave est dans l'obéissance passive, il s'est empressé de dépêcher le senhor Rebentâo. Cette conduite est logique. En agissant autrement il aurait manqué à son devoir, tel que le Code noir le définit.
C'est égal; suivant vous il devait se complaire à traîner ses fers, lorsqu'on lui offrait les moyens de les briser. On demandait tout simplement à Gregorio une abnégation sublime qui l'aurait élevé de cent coudées au-dessus de ses oppresseurs. Après l'avoir abruti, on voulait trouver un philosophe, un héros, un saint, un saint chez un pauvre noir !
Vraiment ! cela ne fait-il pas pitié!
Croyez-moi, messieurs les protectionnistes, appliquez résolûment le rescrit de 397. On dira de vous que vous êtes des ignorants et des barbares; mais, du moins, on ne vous accusera ni d'illogisme, ni d'hypocrisie.
Eh bien! ai-je tort de soutenir que l'esclavage fausse le jugement et qu'il carie le cœur?
Ce n'est point là, cependant, l'opinion d'un éminent publiciste brésilien (je dis éminent, à cause du chapelet de titres qu'il pend à son cou, avant de parler au public), dont le livre a produit une certaine sensation dans l'empire.
Dans son ouvrage intitulé ldeas sobre colonisaçâo, le senhor L. P. de Lacerda Werneck, docteur en... bachelier en..., membre de la Société de..., de l'Institut de..., etc., etc., ne craint pas d'affirmer que l'esclavage D'est point une institution conseillée par l'inhumanité (aconselhada pela deshumanidade), rejetée par les lois divines (rejeitada pelas leis divinas), par les préceptes d'une saine morale (pelos preceitos de uma sâa moral).
J'ai cité textuellement.
Comme le chapelain du fazendeiro, le senhor Werneck possède évidemment ses Pères de l'Église; je le soupçonne même d'avoir lu Jurieu d, Bailly2, Mr Bouvier, évêque du Mans*, Mr Édouard Biot4, et M. Granier de Cassagnac, qui affirme carrément que le christianisme a toujours justifié et maintenu l'esclavage*.
Mais le docteur Werneck ne s'arrête pas en si beau chemin, et l'on trouve dans son livre des arguments d'une bien autre portée, en faveur de cette institution.
1. Avertissements aux protestants sur les lettres du ministre Jurieu. Paris, 1743.