‹ Les femmes et les moeurs du BrésilChapitre 3 sur 18 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Les Martyrs de la civilisation. — L'Hôtel des Postes. — Trombones et saxophones. — Comment un artiste de talent devient courtier en marchandises.

La destinée de Fruchot me rappelle une idée conçue, caressée en Amérique, et qui est venue m'assaillir maintes fois depuis mon retour en Europe.

On réaliserait cette idée par la publication d'un livre, curieux autant qu'instructif — une étude de mœurs, comme il n'en existe pas encore — qui serait la critique sanglante de notre état social, de cette civilisation hautaine, vantarde, matérialiste, impitoyable, dont nous sommes si fiers, nous autres Européens.

Il ne s'agirait que de raconter l'histoire de toutes les déceptions, de toutes les misères, de toutes les lâchetés, de toutes les hontes, de tous les crimes que certaines» organisations doivent fatalement traverser, avant que le désespoir les pousse au suicide, ou sur les lointaines plages de l'exil.

On intitulerait ce livre : les Martyrs de la civilisation.

Oh ! si les cités et les solitudes intertropicales voulaient nous révéler les lugubres confidences que leur

font chaque jour les proscrits volontaires du vieux monde !

Oh ! si les plaines calcinées du désert consentaient à trahir, pour notre édification, les secrets terribles de ces victimes de l'amour, de l'intérêt, de la politique, de l'ambition, qui viennent leur demander l'oubli du passé !

Pour ma part, j'ai coudoyé bien des douleurs mornes, bien des souffrances profondes, bien des existences désolées, de l'autre côté de l'Océan. J'ai deviné bien des blessures incurables; j'ai entendu aussi de lamentables récits, dans les heures d'accablement qui succèdent aux agitations, souvent stériles, de la vie d'aventures.

Certes, je me crois autorisé à le dire :

On ne soupçonne guère en Europe le nombre des malheureux que le choc des passions et l'antagonisme des intérêts a rejetés, au milieu d'un concert de malédictions et de sanglots, sur les rivages baignés par l'océan Indien et l'océan Atlantique.

Je ne veux point parler ici de cette classe, si intéressante pourtant, des déshérités de la fortune, des parias de notre organisation sociale qui, après des efforts acharnés mais infructueux, s'expatrient pour ne pas mourir de faim. Travailleurs aux abois qu'effraye le spectre de la misère, ils vont chercher sous des latitudes inclémentes, mais moins peuplées, la place que la vieille Europe leur refuse, la part de soleil à laquelle a droit toute créature du bon Dieu.

A plus forte raison, je ne pense pas, en consignant mes observations, à ces rapaces chevaliers d'industrie,

à ces banqueroutiers éhontés, à ces grands prêtres du trafic immoral, à tous ces êtres venimeux, en un mot, que la loi a flétris ou qu'elle s'apprête à flétrir, et qui, désespérant de faire de nouvelles dupes dans leur pays, transportent sous d'autres cieux leur industrie suspecte.

Ils sont nombreux, sans doute, les hommes tarés qui s'abattent sur les terres intertropicales dans l'intention d'y exploiter toutes les hontes, toutes les convoitises, tous les besoins, tous les instincts, tous les préjugés, toutes les vertus, tous les vices.

Toutefois, ces flibustiers, — que j'ai marqués au front dans un autre livre, — ne méritent pas de figurer dans la nouvelle étude que j'ai entreprise.

Entre les fripons et les malheureux, vulgaires, mais honorables, dont il vient d'être question, se place une catégorie d'individus plus nobles, plus sympathiques aussi. Il s'agit d'un groupe spécial de lutteurs terrassés qui, forcés également par les circonstances de déserter l'arène où a coulé le plus pur de leur sang, vont demander aux régions transatlantiques un peu d'air et de lumière:

Viveurs ruinés, que sollicite l'esprit indiscipliné des

aventures;

Intelligences inquiètes, timides, tourmentées, qu'épuise un travail stérile au sein de l'ombre et du silence, et qui répugnent à s'affirmer effrontément, comme le charlatanisme, à la face du soleil ;

Natures indépendantes, orgueilleuses, mystiques, déçues dans leurs espérances et révoltées par le constant triomphe de l'injustice;

Cœurs dévastés par quelque horrible trahison, déchirés par le plus lâche, le plus implacable égoïsme, — l'égoïsme fraternel! — mais trop fiers cependant pour accepter une insultante pitié ;

Tous, fuyant une terre marâtre, viennent poursuivre au delà des mers l'X mystérieux qui contient le secret de leur destinée.

Eh bien ! parmi ces âmes meurtries, mais non découragées, il n'est pas rare de rencontrer des individualités remarquables. Ce sont celles dont les erreurs, — les fautes, si l'on veut, — procèdent d'un besoin irrésistible d'interroger la vie, et qui, avides d'apprendre, ont épuisé d'un seul coup la coupe de tous les enivrements terrestres.

Les gens d'ordre et de mœurs régulières ont montré du doigt ces jeunes hommes affamés d'émotions toujours nouvelles, et qu'une ardente curiosité entraînait à leur perte.

Nous pensons, nous, qu'il ne faut pas juger trop sévèrement des organisations exceptionnelles, que leurs qualités et leurs défauts emportent également, à travers des voies étranges, jusqu'au but fatal : l'expiation!

C'est dans ce cas surtout que l'expiation sera féconde, ainsi que les événements le démontrent chaque jour.

Il arrive fréquemment à Paris qu'un fils de famille, menant la vie à grandes guides et jetant, la veille encore, l'or par les fenêtres, disparaît tout à coup emporté par un ouragan invisible.

On ne le rencontre plus aux premières représentations, sur le turf, dans les boudoirs à la mode.

Il est bien évident qu'il ne se trouve plus à Paris. Où donc est-il allé?

Sa dernière maîtresse l'ignore absolument. Passe

encore !

Ses amis, ou plutôt ses compagnons de plaisirs, ne sont pas mieux informés; ceci commence à devenir plus grave.

Son tailleur lui-même ne sait pas ce qu'il est devenu.

C'est là ce qui donne à la brusque disparition du viveur un caractère inquiétant.

Les uns prétendent qu'il cache au fond d'une petite principauté d'Allemagne, ou dans quelque coin parfumé de l'Italie , un bonheur qui veut rester inconnu.

À la bonne heure !

Mais, dans ce cas, pourquoi se défier de son tailleur au point de ne pas lui laisser son adresse?

S'habille -t-on moins élégamment parce qu'on est amoureux?

Ce serait là une bien grande maladresse !

Une redingote de Carlsruhe et un gilet de Como ne remplaceront jamais, pour un dandy intelligent, le gilet et la redingote taillés par des ciseaux parisiens.

Les autres prononcent des syllabes sinistres.

Le viveur est ruiné; il s'est envolé, le diable seul sait où.

Comme, d'après les idées courantes, on n'est pas éternellement amoureux, la seconde explication ne tarde pas à prévaloir. L'absence prolongée du viveur est pleinement justifiée par une déconfiture sans issue.

Peut-être alors s'est-il suicidé?

Peut-être, ce qui serait cent fois pire, s'est-il fait clerc de notaire ou professeur de grec?

Un mois après son départ, l'oubli a accompli son œuvre.

Le viveur est bien mort pour la bohème galante, dont il était l'oracle et le modèle.

On a vidé quelques fioles à son souvenir.

Épicharis et Mamilia ont chacune effeuillé un bouquet de roses sur la table, et Trimalcion a chanté deux couplets où il était question d'Anacréon et d'Épicure.

Vous le voyez, l'oraison funèbre ne laissait rien à désirer.

Mais les roses sont un linceul si léger!

Deux ans, dix ans, vingt ans après, le viveur si gaiement enterré ressuscite tout à coup, comme il a disparu.

La renommée apprend à l'Europe qu'un intrépide aventurier, — bien connu autrefois dans les coulisses des petits théâtres et au jockey-club, — travaille à reconstituer l'empire des Aztecs; ou bien, qu'après avoir épousé la fille du Grand-Chef, il est devenu roi, à son tour, dans un archipel de l'océan Indien.

Le plus souvent, il est vrai, les gazettes ne s'occupent pas de lui, et l'ex-viveur reste enseveli au fond du tombeau que l'oubli lui a creusé.

Mais les voyageurs qui parcourent le monde le rencontrent parfois au sommet des Andes, ou dans une gorge de l'Himalaya; près de la chute du Zambèse, ou bien au sein des solitudes inexplorées de l'Amérique ;

ici, trafiquant, chassant, défrichant; là, général d'un despote asiatique ou premier ministre d'un tyranneau africain; partout frayant avec la hache du pionnier, comme avec l'épée du soldat, un chemin à la civilisation.

Les nobles, les généreuses fatigues du présent, ont racheté le passé et fécondé l'avenir.

C'est que l'homme d'une valeur réelle ne s'abandonne pas lorsque tout, — hommes et choses, — l'abandonne, et que sous les dehors frivoles du viveur battait un cœur fort et vaillant qui souvent s'ignorait luimême.

Quoi qu'il en soit, l'aspect hideux de la misère qui terrifie les faibles et les couards, a réveillé dans son âme une indomptable énergie. Aux sons de la cloche qui annonçait sa ruine, il s'est raffermi sur ses jambes et il a bouclé sa ceinture.

Loin de perdre son temps en des regrets et des larmes inutiles, le viveur a accepté courageusement la lutte, et il s'est retrempé à l'école de l'adversité.

L'Océan a coupé sa vie parle milieu, établissant ainsi comme une barrière infranchissable entre le passé et l'avenir.

Le vieil homme n'existe plus, en effet.

C'est alors, c'est sur la terre d'exil, que ces puissantes individualités ont reçu entièrement la révélation du rôle qui leur était réservé.

Dès ce moment, leurs désirs, comme leurs pensées, comme leurs sentiments, ont subi une autre direction.

La séve exubérante qu'elles répandaient insoucieuse-

ment jusqu'ici dans les sentiers arides du plaisir, a jeté des germes inconnus.

Cette énergique audace, cette activité dévorante, qui ne trouvaient qu'un aliment trompeur au sein de notre vieille société, se sont librement développées dans les nouvelles conditions d'existence qui leur étaient faites.

Dans la généreuse expansion de leur amour, ces esprits régénérés ne rêvent à rien moins qu'à fonder des empires, émanciper des nations en les éclairant, civiliser le désert, le tout pour le bonheur et la plus grande gloire de l'humanité!

Voilà comment l'ancien viveur est devenu le chef d'une royale dynastie, grand prêtre d'une religion nouvelle, conquérant, législateur.

Ici, il assouplit le caractère jusqu'alors indompté des Àraucans, et il reçoit, des tribus réunies, une autorité qu'elles ont constamment refusée aux vice-rois espagnols et aux présidents de la république chilienne.

Là, à la tête d'une troupe de hardis aventuriers comme lui, il combat et vainc les soldats réguliers du Mexique.

A la veille de conquérir la Sonora et de se tailler ainsi un royaume dans cette ancienne colonie espagnole, il est passé par les armes comme un traître et un forban.

Ailleurs, il poursuit la réalisation d'une utopie bizarre, mais essentiellement humanitaire, en façonnant des nègres esclaves aux mœurs et aux usages provençaux.

Sur les bords du rio-dos-Ilheos enfin, Tex- viveur s'inspire de Bentham Yutilitaire, de Owen le rationaliste,

de Jacques Harrington, qui eut pour père le chancelier Thomas Morus, et pour aïeul le divin Platon. Il compose un code ingénieux, en vue de l'émancipation des esclaves et de la régénération de la race nègre,

Mais je dois m'arrêter ici, afin de ne pas déflorer d'avance le sujet de publications prochaines.

Les Martyrs de la civilisation sont annoncés.

Ils paraîtront certainement, et alors, tout en respectant scrupuleusement la vérité, j'aurai pu retracer, dans des récits dramatiques, la navrante histoire de l'émigration.

Ce livre, curieux entre tous, contiendra, — si j'en ai bien compris la portée philosophique, — de la première à la dernière page, un enseignement austère.

Revenons à mon ancien camarade de Charlemagne.

Au moment où le funèbre convoi lui avait, à lui aussi, barré le chemin, Fruchot se rendait à la Poste, où se trouvait, lui avait-on dit, une lettre à son adresse. La fièvre jaune lui causait une grande peur, et il se proposait de quitter momentanément Rio ; c'est pour atteindre plutôt ce but qu'il se hâtait d'aller réclamer la lettre dont le contenu devait lui permettre de fixer l'époque de son départ.

Cela se rencontrait bien. Je lui demandai s'il voulait s'embarquer pour Bahia avec moi.

— Je compte précisément me diriger vers le nord, répondit-il, car j'ai quelques affaires à Sâo-Jorge-dos- Tlheos; mais allons d'abord à la poste.

La perspective d'avoir Fruchot pour compagnon de voyage me souriait beaucoup. Tout entier au plaisir de

cette rencontre inespérée, je ne cessais de questionner mon ancien condisciple sur sa position. A. ma demande s'il était heureux :

— Mais oui, répondit-il, je suis heureux autant qull est donné à l'homme de l'être ici-bas.

— Tu es riche alors?

Fruchot haussa dédaigneusement les épaules.

— Très-bien; je comprends, repris-je. Tes yeux ont incendié le cœur de quelque indolente senhora. Fortuné mortel ! tu es aimé !

— Mais, j'ai tout lieu de le croire, dit Fruchot en souriant.

Il me parut que mon ami n'était pas exempt de fatuité.

Sa figure trouée comme un crible et entourée d'une rude et abondante toison du rouge le plus effronté, venait de s'épanouir tout à coup, à ces paroles, que je ne pouvais m'empêcher de trouver impertinentes. Son œil, surmonté de cils et de scurcils presque blancs, se ferma à demi, sous la double pression d'une pensée heureuse, et il me regarda ainsi, la tête penchée sur l'épaule gauche, les lèvres enir'ouvertes, la main mollement enfoncée dans la poche de son gilet, comme un héros hissé sur son piédestal et qui prend en pitié le populaire qui passe devant lui.

Je l'avoue, cette pose me révolta et je ne pus pardonner à V Écureuil des Ardennes une pareille outrecuidance.

— Mais, lui dis-je d'un ton railleur, tu n'es pas tellement absorbé par ton bonheur, que tu ne t'occupes

quelque peu des misérables conditions imposées à l'humanité. L'amour ne t'empêche point de penser à la fièvre jaune et...

11 m'arrêta par un geste magnifique.

— J'ai peur de la fièvre jaune, répliqua-t-il, mais ce n'est pas pour moi : je tremble pour des jours qui me sont chers; voilà pourquoi je veux m'éloigner de Rio.

Sa voix était émue en proférant ces mots. Décidément Justin ne posait point; il restait vrai dans sa joie orgueilleuse, comme dans ses craintes.

J'ignore s'il devina la nature de ma première impression, mais il reprit d'un ton plus modeste, comme s'il voulait se faire pardonner cette supériorité que donne le bonheur :

— Tu sais maintenant si j'ai assez souffert en Europe ! Dieu me devait une compensation; il me l'a enfin donnée. Oh ! c'est une singulière histoire que la mienne ! Tu la verras ma duchesse bronzée, la vaillante, la belle, la courageuse Manoëla, fille de l'ardent soleil, A propos, combien y a-t-il de temps que tu habites le Brésil? me demanda-t-il brusquement.

— Il y a deux ans.

— Très-bien : Les sots préjugés qui ont cours ici n'ont pas pu encore égarer ta raison et fausser ton jugement. Tu verras donc Manoëla et tu sauras me dire si jamais beauté plus sévère et plus grandiose s'est manifestée à toi.

Et il se mit à déclamer ces vers portugais :

« Ses cheveux noirs font perdre au vulgaire l'idée

FEMMES ET MOEURS DU BRÉSIL o9

que de beaux cheveux puissent être blonds. Elle a la brune couleur de l'amour; ses traits sont si doux que la neige voudrait changer de couleur avec elle. »

Mon oreille avait déjà entendu cette harmonie, car l'élégie citée par Fruchot est une des plus touchantes et des plus poétiquement rimées qu'ait laissées le Camôes K

Il reprit :

— Endechas de l'Homère portugais. J'ajoute que ses chants n'ont jamais été aussi doux, même lorsqu'il célébrait Catarina de Atayde, cause innocente de tous ses maux.

1. Rien n'est indifférent de ce qui touche les hommes de génie. La grande figure du Gam5es traversera bientôt cette étude de mœurs portugaises. Je me contenterai, à cette heure, de rapporter ici une légende qui a trait à l'origine de sa famille et que je crois n'être pas généralement comme.

Les Gam5es tirent leur nom d'un oiseau, le Camâo (c'est une variété du martin-pècheur) qui, à l'exemple du yorphyrion des anciens, mourait aussitôt qu'une atteinte avait été portée au pacte conjugal.

Aiciat (Embl, 47) parle ainsi de cet oiseau :

Porphyrio domini si incestet in sedibus uxor Despondetque animura prseque dolore périt.

Abdita in arcanis naturaa est causa : sit index Sincerse hsec volucris casta pudicitiœ.

Pendant plusieurs siècles, chaque maison de la péninsule ibérique posséda son Camâo. Une dame portugaise, atteinte dans son honneur par des propos méchants, eut recours au singulier moyen qui devait le mieux faire éclater son innocence. Elle se procura un Camâo et, l'installa dans son logis. Au lieu de dépérir, la santé de l'oiseau se maintint dans l'état le plus florissant. Le procès était jugé ; la vertu de la dame brilla dès lors d'un éclat plus vif. Quant au mari, afin de consacrer le souvenir de cette mémorable épreuve, il changea son nom en celui de Camâo ; d'où Camoes.

Le poëte — dans la pièce intitulée : Car ta a hvma dama et qui fait

Je cherchais, mais en vain, à me rappeler le nom de la femme qui avait si heureusement inspiré le poëte.

— Tu la verras, te dis-je, et en l'apercevant, les stances du Camoes se présenteront aussitôt à ta mémoire; car toutes peuvent être appliquées à celle que j'aime. On dirait que le poëte-soldat l'a entrevue à trois cents ans de distance, tant le portrait est ressemblant.

Nous arrivions alors devant la Poste. Nous entrâmes. Je profiterai de l'occasion pour consacrer quelques lignes à cet établissement.

Je voudrais bien dire que le local affecté à l'adminis-

partie du volume des Redondilhas — parle de cet oiseau merveilleux, sans se permettre, toutefois, aucune allusion à sa famille :

Exprinientou-se algum' hora D'ave, que chamâo Camao Que se da casa, onde mora, Vô adultéra senhora, Morre de pura paixâo.

À dor lie lâo sem medida Que remedio lhe nao val.

Mas, oh ! ditoso animal Que pôde perder a vida, Quando vê lamanho mal!

Tous les lettrés, même ceux qui n'ont pas lu les Luziadas, savent par cœur la touchante histoire d'Inez de Castro et l'épisode dramatique du Génie des Tempêtes. Les poésies légères du Camoes sont moins connues. Si je ne craignais de passer pour un blasphémateur, j'avouerai qu'il est telle de ces pièces que je préfère, pour la grâce délicate, rémotion vraie, et la pureté de la forme, aux vers pompeux, redondants, emphatiques, qui déparent maints passages des Luziadas.

Dans le chapitre suivant, je citerai en entier une de ces pièces, et ainsi, le lecteur sera mis à même de se prononcer en connaissance de cause.

FEMMES ET MOEURS DU BRÉSIL 6l

tration des postes est un monument remarquable, et que le service s'y fait avec cette régularité, cette activité intelligente, auxquelles nous sommes habitués en Europe. La vérité me force à tenir un tout autre langage.

L'hôtel des Postes, à Rio, est loin d'offrir cet aspect imposant que présente l'établissement de la rue Jean- Jacques- Rousseau. Il se compose tout simplement d'une salle basse, coupée dans sa longueur par une table sur laquelle sont entassées pêle-mêle les correspondances apportées par les navires de tous les points du globe. Contre le mur sont également adossées des planches grossières, encombrées de paquets et de lettres. A gauche, on lit sur un écriteau : Courrier du sud, et à droite, sur un autre écriteau : Courrier du nord. Puis au fond, une petite table, où se tiennent le senhor directeur et deux employés.

Une barrière de bois, dont une partie s'ouvre à volonté, s'interpose entre les tables et les visiteurs. Voilà, en quatre lignes, une description complète de l'hôtel des Postes de Rio-de-Janeiro.

Parlons maintenant du mode de service usité pour la distribution des lettres.

Les dépêches apportées par les packets anglais sont placées à part sur les tables latérales, tandis que les papiers expédiés par une autre voie sont jetés négligemment sur la longue table du milieu, où ils ne tardent pas à se confondre avec les autres. Aussi les gros bonnets du négoce reçoivent assez régulièrement leur courrier, surtout ceux qui l'envoient réclamer par un de leurs commis, et ceux qui, mieux avisés encore,

ont pris la précaution de se le faire adresser chez le consul de leur nation. Il n'en est pas de même pour les pauvres diables, — et ils sont nombreux, — dont les correspondants européens, par économie, confient leurs lettres à des navires de commerce. Le packet anglais exige 1 fr. 50 c. au départ et autant à l'arrivée, pour chaque pli d'un poids déterminé, dont il consen à se charger \ Or, trois francs, c'est une somme, et le plus grand nombre va au meilleur marché, c'est-à-dire emploie la voie des bâtiments marchands.

Pour les exilés de cette dernière catégorie, le facteur est à peu près un mythe; ils ne doivent pas s'étonner s'il s'est écoulé des semaines, des mois, depuis le jour où la lettre qu'ils attendent avec tant d'impatience au rait dû leur être remise. Qu'ils s'estiment heureux en core d'être si bien servis, car souvent le papier, dont l'envoi leur est annoncé, a échappé à l'œil de l'employé; c'est alors un ami qui se charge d'avertir le destinataire qu'un pli, entrevu par hasard, sollicite sa visite à la poste nationale.

En cas de réclamation, voici ce qui arrive : le fonctionnaire subalterne bouleverse gravement les monceaux de papiers étalés devant lui, et d'ordinaire, après un rapide examen, il vous déclare mal fondé dans votre demande. Et cela est tout simple! Allez donc découvrir une lettre au milieu d'un fouillis de lettres de toutes les formes, de toutes les grosseurs, qui ne sont ni clas-

1. La concurrence sarde a eu pour effet immédiat de faire baisser ce prix. Une lettre coûte aujourd'hui 80 c. au départ et autant à sa destination.

sées, ni rangées par ordre et avec des indications suffisantes de provenance; autant vaudrait chercher une épingle dans un million d'épingles, qu'un nom parmi tous ces noms russes, français, anglais, belges, espagnols, turcs, portugais, qui se donnent, au sein de la poussière de cet étrange capharnaiim, des accolades fraternelles.

On comprend dès lors combien est pénible le travail de l'employé, et, partant, combien les déceptions sont nombreuses.

Malgré le vif désir d'avoir des nouvelles des personnes aimées dont le souvenir vous suit sur la terre d'exil, on n'ose pas accuser cet homme, s'il ne vous remet pas la lettre dont on connaît l'existence et qui est restée invisible pour lui.

Heureux êtes-vous si votre tenue correcte l'a prévenu en votre faveur, et s'il daigne ouvrir devant vous la barrière qui défend l'entrée du sanctum sanctorum. Cette bonne fortune nous échut à Fruchot et à moi.

— Voici les dépêches du nord; voilà celles du midi; cherchez, nous dit le digne fonctionnaire.

Ici se présente un abus des plus graves, que je ne puis me dispenser de signaler.

Chacun des privilégiés acquiert alors le droit de fouiller dans ce tas de papiers et d'en sonder les mystérieuses profondeurs. Point de contrôle, point de surveillance qui vous suive dans cet aride travail. Toutes les lettres passent sous vos yeux et rien ne vous empêcherait de fourrer dans votre poche celles dont vous voudriez vous emparer, si vous aviez, avec une conscience complaisante , quelque intérêt à commettre

une soustraction. Aucune garantie n'est donc accordée, on le voit, par l'administration des postes, et le désordre dans le service ne saurait aller plus loin.

Disons-le hautement : c'est ici surtout qu'une réforme radicale est nécessaire, et qu'il faudrait se hâter de remplacer par une organisation sérieuse l'inintelligent service portugais.

Et les Brésiliens se figurent qu'ils marchent avec le siècle !

Aujourd'hui Rio est éclairé au gaz, il est vrai. Il est vrai aussi qu'on s'occupe d'une double ligne de chemin de fer; mais les rues continuent à être des casse-cou; le campo d'Acclamaçào ne cesse pas d'être un foyer d'infection, et les lettres sont livrées à l'abandon dans un local très-convenable, sans doute, pour une venda) mais qui est indigne de servir de siège à une administration publique de cette importance K

Après une heure vingt minutes de recherches obstinées, montre en main, nous eûmes la chance de déterrer l'objet de nos investigations. Cette lettre, venue de Sâo-Jorge par un navire à voiles, attendait depuis deux mois que son destinataire vînt la réclamer !

Son contenu était tel que l'espérait Fruchot.

— Maintenant, dit-il, rien ne s'oppose plus à ce que je quitte Rio avec toi. Je t'accompagnerai à Sâo-Jorge.

Puisqu'il est bien décidé maintenant que Fruchot

1. On nous affirme, et nous sommes heureux de le constater, que le service des postes a reçu depuis quelque temps d'importantes améliorations. Cette administration figure au budget de 1861-1862 pour la somme de 1,560,000 francs.

fera la traversée avec nous, il est de mon devoir de le présenter officiellement aux personnes qui ont entrepris la lecture de ce livre.

L'histoire de mon ami se divise nécessairement en deux parties. La première, renfermant les faits qui ont déterminé son départ pour l'Amérique, n'a pas le droit de figurer à cette place; seule, la seconde est de la compétence de ce récit.

Pourtant, je le déclare tout d'abord, afin que l'imagination du lecteur, — justement excitée par les observations que m'ont inspirées les martyrs de la civilisation, — ne s'égare point à son endroit ; V Écureuil des Ardennes n'appartient ni à la catégorie des réformateurs, ni au groupe des conquérants. Il n'est pas taillé davantage pour brandir la hache du pionnier.

C'est une nature ardente, mais douce et prête à tous les dévouements, partant, excessivement impressionnable et facile à blesser. Fruchot doit être rangé parmi ces cœurs vaillants et tendres dont j'ai parlé plus haut, que la trahison d'un ami d'enfance a meurtris et qu'a déchirés Pégoïsme fraternel.

Fruchot était une victime de la famille !

Il était aussi un martyr de l'art!

Après des tribulations sans nombre et des épreuves courageusement supportées, mon ancien camarade de Charlemagne avait adressé un dernier adieu à une civilisation impitoyable, au sein de laquelle il ne trouvait pas l'emploi de rares facultés musicales, et qui le laissait mourir de faim.

Déclassé en Europe, Fruchot avait obéi, lui aussi, au

courant qui entraîne les esprits inquiets et aventureux vers les plages lointaines. Depuis cinq ans déjà, l'exilé cherchait au Brésil le secret de ses destinées.

Cette seconde partie de son existence mérite d'être racontée. Elle présente un contraste curieux, en montrant la civilisation, — dans sa manifestation la plus élevée, — l'art ! — égarée au milieu d'une société esclavagiste.

L'enseignement découle naturellement de ce contraste.

En quittant l'Europe, — cette mère marâtre pour lui, — Fruchot y avait laissé ses radieuses espérances d'artiste.

Bien lui en prit d'avoir renoncé à la gloire , car, au Brésil, nous le savons, la musique, tout comme la peinture et les lettres, ne distribue à ceux qui la servent sincèrement ni la fortune, ni la renommée.

Il fallait vivre pourtant.

Fruchot entreprit de donner des leçons de piano.

Une annonce qu'il fit insérer dans les deux feuilles les plus répandues de Rio, — le J ornai do Commercio et le Mercantile — lui procura deux élèves à 2,000 reis.

Deux mille reis vaudraient 6 francs en France; ils ne représentent que le tiers de ce chiffre, dans un pays où le commerce attribue la môme valeur au billet de mille reis qu'à un de nos francs.

Fruchot savait déjà qu'à Rio le prix ordinaire du cachet était de 5,000 reis. Certains professeurs, d'un mérite fort contestable, se faisaient môme payer 10, 15 et 20,000 reis.

Aussi son orgueil se révolta devant l'offre inférieure qui lui était faite.

— Je ne suis pas un maître au rabais, observa-t-il sèchement.

Et il envoya promener les deux élèves.

Une seconde annonce amena chez lui un monsieur d'un certain âge, lequel, après force salutations, entra ainsi en matière :

— Le senhor, qui est professeur de musique et Français de nation, doit connaître un instrument d'invention récente que l'on appelle le saxophone?

— Je le connais, répondit Fruchot.

— Ah! très-bien ! Est-il vrai que le saxophone, moins lourd et moins incommode que le trombone, donne des sons plus énergiques et d'une meilleure sonorité ?

— Cela est vrai.

— Et que pour cette raison les musiques militaires, en France, l'aient adopté ?

— Cela est vrai encore.

Le Brésilien, évidemment satisfait de ces renseignements, reprit avec un sourire rempli de confiance :

— Un illustre maître, comme l'est le senhor, ne serait pas embarrassé, sans doute, ponr donner des leçons de saxophone?

L'honnête Fruchot hésita un peu avant de répondre, car, un instant, il crut flairer une mystification. Cette prédilection pour le saxophone lui paraissait au moins singulière, lorsqu'on pouvait apprendre le violon ou le piano. Cependant, il finit par se dire que l'esclavage autorisait les goûts les plus bizarres , et il répondit

affirmativement à la demande qui venait de lai être adressée, avec cette réserve, toutefois, que ses peines seraient convenablement rétribuées.

— Oh ! qu'à cela ne tienne! observa, en se regorgeant, le senhor.

Celui-ci daigna alors faire connaître ses conditions.

Son gendre, maître d'école à Paraty (municipe de la comarca (canton) d'Angra-dos-Reis, dans la province de Rio-de-Janeiro), ayant besoin d'être aidé pour l'exploitation de son industrie, il venait lui proposer, de sa part, de devenir son associé. Sa Seigneurie donnerait des leçons de musique et de saxophone, tandis que le pédagogue continuerait à professer les mathématiques, la grammaire, la géographie et l'histoire.

— La population de cette comarca, déclara le Brésilien, est bonne, affable aux étrangers, et surtout aux Français ; mais elle possède peu de numéraire. Les parents des disciples payent le maître en denrées alimentaires, telles que : haricots, farine de manioc, lentilles, bananes, etc., etc., etc. Mon gendre est loin de consommer tout ce qu'il reçoit; il me cède l'excédant, que je vends avec mes propres récoltes, moyennant une minime commission de six pour cent, et il réalise ainsi, à la fin de l'année, un joli petit revenu. Vos efforts unis aux siens feront prospérer l'établissement, et, comme lui, votre Seigneurie peut compter sur moi pour l'échange en argent des marchandises apportées par les familles.

Cette perspective de joindre à l'enseignement du saxophone le commerce des feijôes et des bananes ne réussit pas à séduire mon ancien camarade. Il remercia

le senhor, mais il refusa péremptoirement les brillants avantages qui lui étaient offerts.

Le Brésilien se montra fort étonné.

Dans son opinion, comme, du reste, dans Popinion de ses compatriotes, les Français qui abordent sur les terres de l'Empire sont généralement des meurt-defaim, disposés à tout faire et prêts à accepter, pour vivre, toute espèce de conditions. Partant de cette idée, le beau-père du pédagogue ne pouvait que trèsdifficilement admettre qu'un Français, nouvellement débarqué, repoussât des propositions aussi magnifiques. Néanmoins, il dut se rendre à l'évidence , mais sans toutefois se tenir encore pour battu. Il attaqua aussitôt une autre corde.

— Votre Seigneurie n'est pas mariée, je présume? Sur un signe de Fruchot, il reprit avec un malicieux

sourire.

— Dans ce cas, je me permettrai de lui soumettre une humble représentation. Paraty est un municipe renommé pour la douceur de son climat et la beauté de ses senhoras. Un Français, professeur de saxophone, y sera accueilli avec enthousiasme, quand bien même sa barbe et ses cheveux ne seraient pas de la même couleur que ceux du Christ. Votre Seigneurie n'aura qu'à choisir parmi les moças les plus avenantes, et bientôt un riche mariage sera la récompense de son installation parmi nous.

Voyez jusqu'à quelles profondeurs peut descendre l'art maudit de la flatterie.

Ce rapprochement entre la couleur de la barbe du

Christ et celle de Fruchot ne vous paraît-il pas le sublime

du genre?

Évidemment l'obséquiosité basse et vile ne saurait aller plus loin.

Dans son désir immodéré d'amener l'eau, ou plutôtla farine au moulin de son gendre, le propriétaire de Paraty ne remarquait même pas qu'il venait de se contredire sur un point essentiel. Puisque la population de la comarca était peu fortunée, — c'est lui qui l'avait spontanément déclaré, — les riches héritières devaient nécessairement y être fort rares.

Fruchot, à qui cette contradiction n'avait point échappé, se demandau ne seconde fois si le Brésilien ne se moquait pas de lui. Ce goût grotesque pour le saxophone l'intriguait. Il finit pourtant par rire au nez de l'impudent flagorneur.

Celui-ci perdit alors quelque peu de son assurance, mais il n'abandonna pas la partie.

Changeant tout à coup de ton, et prenant un air bonhomme, quoique légèrement mystérieux :

— Je veux tout confesser à votre Seigneurie, dit-il.

a Le municipe qui touche Paraty s'appelle Mangaratiba. Il possède un joueur de trombone, — c'est un Allemand hérétique, — dont il est par trop fier, puisqu'il lui sert de prétexte pour humilier les populations voisines. Imaginez-vous qu'afin de mieux nous narguer, les habitants de Mangaratiba font apprendre le trombone à leurs enfants. Il n'y a pas dix jours de cela, senhor, une sérénade de trombones a été donnée à une moça de Mangaratiba mariée avec un rapaz de

Paraty. Cette sérénade a duré une partie de la nuit. Pendant plusieurs heures, la jeunesse du premier municipe a pu insulter impunément à la nôtre avec le bruit éclatant de ses cuivres. L'outrage nous a été au cœur, mais nous avons dû le dévorer en silence, puisque nous ne possédons aucun professeur de musique à Paraty, et seulement quelques modestes guitares.

Dès que votre annonce eut paru, notre conseil municipal se rassembla pour délibérer. Le subdelegado, le juge de paix, le maître d'école, furent mandés afin qu'ils donnassent leur avis.

Une résolution fut prise à l'unanimité.

Un Français, maître de violon et de piano, ne saurait ignorer le saxophone.

En conséquence, on m'a envoyé à Rio avec pleins pouvoirs pour vous décider à venir à Paraty.

Comprenez donc ! Il y va de l'honneur de notre municipe, de notre honneur à tous, de ne plus rester exposés, saîis en tirer vengeance aussitôt, aux excursions nocturnes des cuivres de Mangaratiba.

L'Allemand baissera pavillon devant le Français ; il aura le nez aussi long que son instrument, si vous professez dans notre ville.

Tous les élèves de l'établissement de mon gendre apprendront le saxophone. La jeunesse du municipe suivra cet exemple patriotique.

Nous comptons plusieurs moças de Paraty qui ont épousé des garçons de Mangaratiba.

Le jour où vos disciples seront en état de jouer une fanfare, ils iront, à leur tour, donner une sérénade à

une de nos compatriotes. Alors, si les trombones osent entrer en ligne, leur voix sera facilement étouffée sous les sons majestueux, formidables, des saxophones.

Oh! ce jour-là, la population de Paraty aura pris une complète revanche; celle de Mangaratiba est capable d'en crever de dépit.

Voilà donc le projet que nous avons conçu, afin de répondre victorieusement aux incessantes provocations de nos voisins.

Venez avec nous, et notre municipe conquerra, grâce à votre concours, sur le chapitre de la musique, la supériorité qui lui appartient déjà en toutes choses.

J'ajoute, et cela afin de détruire vos derniers scrupules, qu'on m'a promis une commission de cent mille reis, si je vous déterminais à vous établir à Paraty. Eh bien! nous partagerons cette somme.

Nous nous entendrons encore pour commander à Paris vingt-cinq ou trente saxophones, et nous serions bien maladroits si la vente de ces instruments ne nous laissait pas un joli bénéfice.

Allons! vous êtes des nôtres, n'est-ce pas?

Venez nous aider à faire justice et de la morgue du trombone hérétique, et de l'insultante pitié des habitants de Mangaratiba. »

Tel est pourtant le degré de ridicule auquel une sotte vanité peut atteindre !

Paraty voulait acquérir à tout prix un professeur de saxophone, par la raison que Mangaratiba s'enorgueillissait de son joueur de trombone. Le saxophone possédant un plus fort volume de son, le municipe qui

cultiverait cet instrument, vouerait au silence, c'est-àdire à l'humiliation, le municipe voisin réduit à des cuivres relativement inférieurs quant à la sonorité.

Et si les citoyens de Mangaratiba, ne pouvant se résoudre à leur défaite, ripostaient au saxophone avec la grosse caisse? puis avec des pistolets? puis enfin avec le canon?

Ce cas n'avait pas été prévu; il restait encore dans les futures éventualités.

Faire crever de dépit les habitants de Mangaratiba!

Voilà pourquoi s'étaient réunis les conseillers municipaux, et, avec eux, toutes les notabilités de Paraty !

Que pensez-vous de ces deux populations aveuglées par une rivalité haineuse, dont l'une rive chacun de ses enfants à un trombone, tandis que l'autre condamne impitoyablement sa jeunesse au culte supérieur du saxophone?

Nous reprochera-t-on d'avoir introduit ce curieux épisode dans notre cadre?

En proposant le partage de la prime, et aussi celui du bénéfice résultant de la commande des saxophones, le propriétaire de Paraty s'imaginait avoir enlevé la position. Il se vit, toutefois, déçu dans son espoir.

Malgré de nouvelles et plus pressantes sollicitations, appuyées sur les motifs respectables que nous connaissons, Fruchot s'obstina à rester neutre entre Paraty et Mangaratiba.

Nous abusons-nous en croyant que ce trait de mœurs a bien son prix?

En voici un autre qui, à notre avis, achèvera de fixer

dans l'esprit du lecteur la véritable physionomie de la population hétérogène qui habite le sol brésilien. Ce trait contient un enseignement surtout pour les artistes sérieux qui pourraient être tentés d'aller s'établir dans la capitale de l'Empire Sud-Américain.

Mon ami avait été recommandé, par un musicien de Paris, à un accordeur-entrepositaire de pianos français. M. Gavaillon le mit en rapport avec un Italien fort à la mode, en ce moment, parmi les ignorantes et vaniteuses senhoras.

Cet Italien était un intrigant de premier ordre, criblé de vices et de dettes.

— Monsieur, je serai franc avec vous, lui dit le signor Panini, après l'avoir entendu sur le violon et sur le piano. Vous êtes réellement un grand artiste, et, modestie à part, nul ici, après moi, ne manie mieux l'archet. La vérité, monsieur, me force à vous rendre cet hommage. Eh bien ! malgré ce mérite incontestable, si je deviens votre ennemi, ou si seulement je vous refuse mon appui, vous êtes condamné à végéter misérablement.

Après cet exorde impudent, et qui contenait presque une menace, l'Italien reprit :

— Mon illustre ami, le signor Gavaillon, a dû vous apprendre que je fais à Rio la pluie et le beau temps. Je n'ai qu'à nier vos connaissances musicales, ou seulement à proclamer votre mauvaise méthode, et aussitôt vous êtes un homme coulé, mais coulé à tout jamais. Rassurez-vous, mon cher monsieur, rassurez-vous; je ne dirai pas cela, reprit-il avec un sourire protecteur.

Bien plus, par considération pour mon excellent ami, le signor Cavaillon, qui s'intéresse à vous, je consens à vous introduire dans la haute société où je recrute tous mes disciples; mais c'est à une condition.

La condition posée parle signor Panini était celle-ci :

L'Italien, qui se faisait payer 15,000 reis le cachet, procurerait immédiatement à Fruchot des leçons de 5 et 6,000 reis, et Fruchot partagerait avec lui.

Le premier mouvement de mon ancien camarade fut pour traiter le faquin comme il le méritait.

Ce marché, bâti sur l'exploitation de son talent, le révoltait à juste titre. Cependant, son indignation ne tarda pas à se calmer. Il se dit, in petto, qu'une' fois connu, il se passerait fort bien d'un pareil patronage, et que les élèves lui arriveraient sans l'intermédiaire de l'Italien. Dès lors, celui-ci n'aurait rien à prélever sur le fruit de ses sueurs.

Fruchot, en raisonnant ainsi, comptait sans l'avidité du signor Panini.

— La condition que vous venez d'accepter mérite encore quelques explications, observa le cynique personnage.

Ma recommandation vous assure un prochain succès^ C'est donc la fortune et la gloire que je vous donne. La gloire, vous la garderez pour vous seul; mais il est juste que je participe, dans une certaine mesure et pour un temps convenu, à la moisson dorée que vous allez recueillir dans les salons du grand monde.

En conséquence, vous vous engagerez, par écrit, à me céder, et cela pendant deux ans, la moitié de votre

gain. Cette clause est obligatoire : soit que les élèves vous soient adressés par moi, soit que vous les obteniez par un autre canal.

Tant d'impudence mit Fruchot hors de lui.

— Ainsi donc , dit-il sourdement , pendant vingtquatre mois, et sans rien faire, vous prélèveriez une dime énorme sur mon travail de chaque jour! Et vous ne rougiriez pas de toucher à cet argent, monsieur ! Et, en le prenant, vous ne croiriez pas commettre une action honteuse et vile, monsieur!

Le signor Panini fronça les sourcils, et son œil lança un éclair de colère.

M. Cavail Ion intervint aussitôt, mais ce fut pour rejeter tous les torts sur mon ami.

Il était permis de spéculer sur les leçons de musique, aussi bien que sur les denrées coloniales. C'était là un acte licite de commerce. La proposition du professeur italien pouvait paraître dure ; elle n'était pas déshonnête, et l'usage local l'autorisait. Du resle, Fruchot était parfaitement libre de ne pas l'accepter, sans que pour cela il fût fondé à injurier le signor Panini, auquel, en sa qualité de maître de la maison, il adressait ses excuses.

Satisfait de la réparation qui venait de lui être accordée, l'Italien se confondit en protestations de dévouement auprès de M. Cavaillon. Néanmoins, en se retirant et tout en saluant jusqu'à terre, il décocha à Fruchot un regard chargé de haine et de venin.

— Mais, vous-même, dit mon ami, quand il se trouva seul avec l'accordeur -entrepositaire, ne pouvez-vous

pas me lancer parmi votre clientèle? Nécessairement, vous n'êtes en rapport qu'avec des familles aisées, et la considération méritée dont vous jouissez donnera un grand poids à votre recommandation.

M. Cavaillon se prit à sourire.

— On voit bien que vous arrivez d'Europe et que vous ignorez complètement les mœurs de ce pays, observa-t-il. Si j 'adhérais à ce que vous me demandez, je serais un homme déloyal, et je commettrais tout simplement l'action déshonnête dont vous parliez tout à l'heure.

L'accordeur lui apprit alors qu'il avait formé une association avec ce même signor Panini.

D'après les termes de cette association, ils se sont réciproquement engagés, le musicien, à faire acheter tous les pianos de ses élèves chez M. Cavaillon, et celuici, à désigner à ses clients, comme le meilleur professeur, le signor Panini.

Tous les deux se sont formellement interdit de s'intéresser à une autre maison et à un autre maître de musique, sous peine, pour le délinquant, de payer à son associé une indemnité de un conto de reis (3,000 francs).

Les explications fournies par l'accordeur, en éclairant d'un jour nouveau la conduite du propriétaire de Paraty et celle du professeur, firent mieux apprécier à mon ami les conditions d'existence qui lui étaient imposées, sur ce sol absolument voué au commerce.

Lui aussi comprit à temps que le Brésil, — pays neuf et qui cherchait sa voie, — n'avait encore qu'une seule

patronne, Notre-Dame-da-Conceiçâo, et un seul et véritable patron, Mercure, auxquels il adressait son encens le plus pur.

Le paganisme et le catholicisme vivant dans une étroite fraternité, en vue de l'accroissement delà population et de l'acquisition du confortable, voilà ce qui ressort des institutions, des mœurs, des besoins de l'Empire.

Fruchot était intelligent, mais complètement dénué de ressources; le travail seul devait le faire vivre. La musique s'effaça donc devant le négoce; l'orgueil s'humilia devant la nécessité.

Ne pouvant, faute d'argent, entreprendre un commerce quelconque, Fruchot s'adonna au courtage.

Un musicien devenir courtier, cela n'est pas plus étrange ici qu'un homme de lettres transformé en fabricant de phosphoros.

Maintenant que le lecteur connaît et le caractère, et les antécédents, et la position du personnage avec lequel nous allons vivre, je poursuis mon récit.

En retournant à la fabrique, après notre entretien, je ne cessai de penser au commencement de la confidence amoureuse de Fruchot.

Quelle est donc cette créature magnifique qui s'est emparée de son cœur ? Que veut-il dire avec ces préjugés qui faussent le jugement? Fruchot est sans contredit un garçon spirituel, puisque je l'ai choisi autrefois pour collaborer au fameux mélodrame que vous savez. Mais ces cheveux et cette barbe d'un brun exaspéré (je restitue à Nadar cette expression pittoresque qui lui appartient);

cette figure qui ressemble à une écumoire, offrent-ils des attraits assez puissants pour inspirer une violente passion? A moins que sous les tropiques on ne considère une barbe rouge comme un précieux don de beauté, je ne vois pas de prétexte à un engouement de cette nature !

Mais qui expliquera jamais les caprices des femmes? Puisqu'en Russie et en Angleterre, où on ne trouve que des têtes blondes, les moustaches noires sont si conquérantes; pourquoi au Brésil, où on ne rencontre que des bruns, et quels bruns, mon Dieu ! les senhoras ne se laisseraient-elles point charmer par des moustaches d'un pourpre éclatant? Cette couleur les attire par son étrangeté, sans doute.

— Eh! eh! me dis-je, les Vénitiennes du Titien ont une chevelure enflammée, et celles qui sont ainsi douées passent à bon droit pour être les plus séduisantes parmi les Italiennes.

Malgré moi, j'accordais beaucoup à l'imagination de mon ami et je composais un portrait de femme qui ne ressemblait guère à celui qu'il avait tracé.

— Bah! murmurai-je enfin, ce n'est pas avec les yeux, mais bien avec le cœur qu'on voit la femme aimée, et la femme aimée est toujours belle.

Cependant je faisais mes préparatifs. Lison, convaincue de la nécessité du voyage vers le nord, me laissait partir sans trop de douloureuses manifestations. Un matin Nausier et elle m'accompagnèrent à bord de la sumaca Os-dous-Anjos. Une heure après, on levait l'ancre et nous tournions le dos au Pain de sucre.

Dès que j'eus perdu de vue ma femme et mon cousin, je m'acheminai vers ma cabine.

J'étais étonné de ne pas encore avoir aperçu Fruchot. Il se montra tout à coup et me serra la main.

— Me voici, dit-il. Je t'ai laissé tout entier aux derniers adieux; maintenant je suis à toi.

Mais, moi, je n'étais pas à lui.

Page 1