‹ Les femmes et les moeurs du BrésilChapitre 5 sur 18 · La pataca vaut seize sous · texte numérisé non relu

La pataca vaut seize sous

— Senhor, senhor, dit-elle avec un embarras qui n'était pas feint, vous plairait-il de manger ce fruit de votre pays?

— Un pecego ! observa l'étranger. Oh ! oh ! c'est un fruit rare au Brésil. Merci, reprit-il; aujourd'hui je n saurais l'acheter. J'ai... j'ai oublié ma bourse, acheva t-il avec une certaine hésitation.

— Il n'importe ! le senhor me payera un autre jour et même, s'il voulait faire un grand plaisir à son es clave... dit-elle sans oser achever.

— Eh bien?

— Eh bien! il me permettrait de lui offrir en mirno ce pecego, balbutia Manoëla en baissant les yeux.

La sotte fierté du rougeaud s'indigna. Ne compr nant point tout ce que cette action de la négresse co tenait de délicatesse et d'amour inavoué, il se révol contre son outrecuidante prétention.

— Un cadeau ! tu veux me faire un cadeau, la bell dit-il; non pas, senhora negra : je prends ta pêche s voureuse, mais, à défaut d'argent, reçois en échange ce bijou.

Et tirant une bague de son doigt, il la présenta à l'esclave, qui la reçut avec un empressement dont le sens ne pouvait être pénétré.

Une semaine s'écoula, pendant laquelle l'étranger passa plusieurs fois dans la rue Direita, portant toujours sur sa physionomie cette expression préoccupée qu'elle reflétait le jour du troc de la pêche contre la

i. Mmo9 présent.

bague. Il ne daigna pas s'arrêter devant la quitandeira pour lui acheter des fruits.

La tristesse de Manoëla redoublait, et ses compagnes, qui avaient deviné son secret, la plaisantaient impitoyablement.

— Eh! eh! le senhor Corado1 dédaigne les fruits parfumés et les œillades agaçantes de la belle Manoëla, disaient-elles avec une joie méchante.

Un matin, avant de quitter la quinta, la jeune esclave fit une toilette plus recherchée que de coutume. Couverte de dorures, de colliers, de bracelets et de bagues, elle ressemblait à une châsse massive

Un châle rouge fut jeté négligemment sur l'épaule gauche; de fines tamancas couvrirent l'extrémité de ses doigts de pieds, et un splendide turban de soie encadra sa tête. Dans ses idées de coquetterie africaine, et afin que ses grâces brillassent de tout leur éclat, elle prit une petite boite chinoise, de forme particulière, que l'on vend à Rio, et la cacha dans'son sein. Cette boîte, dont les femmes de couleur font une consommation prodigieuse dans l'Amérique du Sud, contenait du musc.

Ainsi atifée et parfumée, Manoëla descendit à la ville, recevant, mais sans en être émue, de nombreux hommages sur son chemin.

En pénétrant dans la rue Direita, elle marcha tout droit vers l'angle de l'église dos Militares.

1. De côr, couleur. Dans la bouche des négresses, corado ne signifie point rougeaud, qui est toujours pris en mauvaise part, mais bien vermillonnè, haut en couleurs.

Ce lieu offre quelque analogie avec un quartier de l'an cienne Rome, affecté aux libraires, mais plus particuliè rement aux marchands de sagilla, et que pour cett raison on appelait sagillaria. Les sagilla, on le sai étaient de petites figures, des cachets, des périaptes comme disaient les Grecs, qu'on s'envoyait en présen à la fête des Sagillaires.

Des nègres et des négresses, établis en plein ve contre l'église, débitent, avec la permission de l'autorité, leur étrange marchandise qui se compose uniquement de figurines en cire, de croissants en cornaline et de pouces en bois grossièrement sculptés. D'aucuns joignent à ce commerce celui des médailles bénites e des images représentant la scène du Desagravo

Tous ces objets, si divers pourtant, sont destinés conjurer le maïocchio ou mauvais œil, en portugai encanto.

Ce lieu pourrait justement être appelé le marché au

amulettes.

Il est curieux de voir, dès le matin, l'affluence de clients autour de ces étalages.

Les nourrices s'y montrent les plus nombreuses; elles y achètent tout un arsenal magique qu'elles pas

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