I. C'est là l'expression véritable : Cavar hum sulco magico
Les gens du peuple et les esclaves, qui ne se piquent pas d'atti cisme, remplacent sulco par surco. Le premier signifie le sillon creus par la charrue ; le second se dit pour le sillage du navire.
La phrase de la quitandeira fut donc celle-ci :
« Manoëla esta cavando hum surco magico. »
Cela n'est pas correct, mais c'est compris de tout le monde.
Hélas! malgré de si ingénieuses précautions; malgré le scrupuleux accomplissement des signes et des manœuvres prescrits par la Cabale, le senhor poursuivit son chemin sans avoir tant seulement tourné la tête du côté de Manoëla.
Celle-ci poussa un soupir de désolation, et laissa tomber ses bras, avec accablement, le long de son corps.
Un bruyant éclat de rire l'arracha à ses tristes pensées. Elle remarqua alors l'expression de triomphe qui s'étalait sur la figure et dans les yeux des quitandeiras. Ses sœurs en servitude se moquaient de son désappointement; bien loin de compatir à ses souffrances, elles en faisaient des gorges chaudes.
Malheureusement, cela est dans l'ordre.
Et les apostrophes railleuses et les ricanements cruels de se croiser dans l'air!
— Ah! mon Dieu! quel malheur! voilà des frais de toilette perdus?
— Le senhor Corado a vraiment bien mauvais goût de rester insensible aux aimables avances de la belle Mina!
— Manoëla aura acheté ses amulettes dans la boutique d'un juif, et nécessairement elles n'ont pu produire aucun effet.
— Les médailles n'ont pas été suffisamment bénites.
— Je parie qu'elle a négligé de faire brûler un cierge en l'honneur de Nossa-Senhora-da-Coneeiçâo; voilà pourquoi Nossa Senhora n'a point consenti à favoriser ses amours.
Manoëla tressaillit à ces derniers mots, qui lui rap-
pelaient, en effet, un oubli des plus graves, dans les circonstances où elle se trouvait placée. Elle se leva aussitôt et, après avoir toisé superbement les quitandeiras, elle se dirigea de nouveau vers l'église dos Militares.
Ce ne fut plus un cierge modeste, mais trois gros cierges de une cruzada chacun, qu'elle fit allumer devant l'autel de la céleste patronne de l'Empire. De plus, avant de franchir le seuil du lieu saint, elle plongea à différentes reprises médailles et croissants dans le bénitier.
Maintenant Manoëla se croyait en règle; le cœur allégé, la tête haute, elle revint s'accroupir sur les dalles.
Hélas I ce tardif hommage ne réussit pas, sans doute, à concilier à la négresse les bonnes grâces de Nossa- Senhora-da-Conceiçâo, ni à restituer aux talismans leu puissante vertu! 11 faut bien le croire ainsi puisque malgré une seconde tentative pour creuser le sillon ma gique, le senhor Corado, repassant à cinq heures, toujours silencieux et distrait, se dirigea vers la rue do Ouvidor sans avoir jeté un regard sur Manoëla.
La Mina prend alors une résolution suprême. Insensible aux grossiers quolibets de ses compagnes, ell place le taboleiro vide sur son turban de soie et sui l'étranger.
Celui-ci entre chez un marchand de nouveautés; 1 quitandeira s'assied sur le seuil d'une maison et atten "
Les fenêtres étaient ouvertes; de sa place, Manoël pouvait distinguer les personnes qui allaient et venaien chez le marchand ; elle vit l'étranger s'approcher d
la dame de comptoir, puis, après quelques mots échangés avec elle, pénétrer au fond du logis et enfin apparaître à la fenêtre du premier étage avec le maître du magasin.
Dans ce moment, le jour avait baissé considérablement; on allumait les réverbères.
Manoéla attendit patiemment pendant près d'une heure. En vain son attitude mélancolique et sa riche toilette lui attiraient les compliments hasardés des senhores moços qui circulaient dans la rue ; Manoëla n'entendait pas les propos amoureux qu'ils lui jetaient en passant. Le sein agité, — que ne couvrait aucun voile jaloux, — les deux mains croisées sur son genou, la tête mollement penchée sur l'épaule, l'œil obstinément braqué sur la fenêtre qui lui faisait face, elle restait sourde et aveugle pour tous les bruits et les mouvements de la rue; une pensée la dominait, pensée fixe, absorbante, souveraine.
L'étranger sortit enfin de chez le marchand.
Manoëla courut après lui et le rejoignit sous le réverbère de la rue dos Latoeiros.
Se campant alors hardiment devant cet homme, l'œil ardent, la poitrine soulevée, une main sur la hanche, de manière à ce que la lumière du réverbère éclairât en plein son torse et sa figure :
— Senhor, dit-elle d'une voix vibrante, je vous aime; voulez-vous m'aimer?
Certes, cette manière audacieuse d'offrir son cœur ne ressemble en rien aux pratiques éhontées, je dirais révoltantes, si elles n'inspiraient le dégoût, des pauvres
créatures qui, chaque soir, traînent leurs robes soyeuses sur l'asphalte de nos boulevards. Cette manifestation hardie, mais involontaire, d'un amour longtemp contenu, n'a rien de bas et d'abject; rien qui rappell les provocations effrontées de nos courtisanes d'Europe. On n'a pas appris à ces belles filles d'Afrique à vaincre leurs passions et à réprimer leurs penchants. La pu deur, ce sentiment divin que le christianisme a révélé à la femme, leur est inconnue. Pour elles, il n'existe point de vérités de convention, d'usages établis. Elles ignorent les âpres jouissances de l'immolation, les harmonies supérieures du devoir. A leurs yeux, l'amour est la lumière véritable, le seul principe vivifiant qui n'a besoin ni de formes arrêtées d'avance, ni de cérémonies convenues, pour s'affirmer. 11 est parce qu'il est, et c'est rendre un hommage pieux à celui de qui il émane, que de lui obéir.
Il y avait donc une franchise superbe, une naïveté touchante, dans la démarche de Manoëla.
La loi qui consacre les amours des amants et les légitime n'a pas été faite pour les esclaves. Les institutions et le préjugé interdisent à ceux-ci une affection honorable et loyalement partagée, pour d'autres que pour leurs égaux. Hors de leur sphère, les liens qu'il forment n'ont rien de sérieux. Aussi, pour eux, toute les notions — et les plus vulgaires — du bien et d mal restent confondues. La conduite des senhores leur égard, les exemples abominables qui se produisen journellement sous leurs yeux, sont des causes infail libles d'abrutissement et de démoralisation.
Or, une captive que possède un sentiment profond, et qui, entraînée par une force irrésistible, n'hésite pas à mettre son âme à nu, se dégage, par ce fait seul, de l'atmosphère corrompue qui l'environne; elle plane triomphalement dans les régions pures, lumineuses, éthérées, de la passion.
La beauté de Manoëla, pendant qu'elle posait ainsi devant cet homme, sans honte comme sans embarras, revêtit un caractère majestueux, dominateur, qui produisit instantanément son effet. L'étranger fut subjugué aussitôt par l'expression noble, fière, et simple, tout à la fois, de sa physionomie. Il enveloppa la négresse d'un regard reconnaissant et répondit avec émotion :
— Tu mérites d'être aimée; merci. J'accepte l'offre de ton cœur.
La sincérité et la spontanéité de cet amour africain venaient d'effacer à ses yeux ce que son explosion pouvait avoir de trop brutal, pour ne lui laisser qu'un parfum enivrant d'innocence primitive. La grossièreté apparente de l'acte disparaissait devant la grandeur du sentiment qui l'avait inspiré.
Et cela devait être.
Le beau, c'est-à-dire la vérité absolue, ne saurait être impur. Quelle que soit la forme qui lui serve à se manifester, il renferme une séduction souveraine, qui s'impose logiquement aux cœurs droits.
Est-ce que, pour l'artiste, la statue cesse d'être chaste parce qu'elle est nue? La feuille de vigne n'a été inventée que pour les jeunes pensionnaires et les vieillards libertins ; ou bien, si vous le préférez, pour les
intelligences incomplètes et les imaginations dépravées.
Tout insolite que paraisse au lecteur l'action de Manoëla, la négresse ne sera pour lui ni vile, ni méprisable.
Du reste, nous sommes au Brésil, il ne faut pas l'oublier. Ceux qui connaissent le milieu dans lequel se meuvent mes personnages feront la part de l'influence que l'esclavage exerce sur eux.
Cet ordre d'idées une fois rappelé, je poursuis mon récit :
A partir de ce jour, Fruchot, car c'est de lui qu'il s'agit, n'eut plus qu'une pensée, celle d'arracher Manoëla à sa triste position.
Fruchot, nous le savons, ne possédait pas la tête d'Antinous.
Pourtant, il avait inspiré en Europe une passion sérieuse qui, après avoir résisté à la misère, s'était éteinte dans la mort.
11 apportait donc en Amérique des regrets de plus d'une sorte.
Avec le temps, sa tristesse fit place à une douce mélancolie, laquelle, se modifia, à son tour, sous l'influence d'un ardent soleil, devant les sollicitations nouvelles d'une âme généreuse et expansive.
Un jour, Justin ressentit encore le besoin d'aimer, d'aimer purement, sincèrement. Mais ses tentatives ne furent pas heureuses. Sa barbe enflammée et sa figure criblée lui valurent des dédains qui le blessèrent cruellement.
Malgré l'élégance de sa taille et l'élévation de son intelligence ; malgré la charmante vivacité de son regard et l'expression tendre de son sourire, la folle vanité des femmes le rejeta sur le dernier plan.
Méprisé à cause de sa pauvreté; bafoué à cause de la couleur de ses cheveux, Fruchot, l'excellent Fruchot tournait au misanthrope et au sceptique.
Il lui arriva plus d'une fois de s'écrier avec Lucius, changé en âne :
« Il n'est que trop vrai : rien ne réussit à l'homme né sous une mauvaise étoile 1 ! »
Vous devinez dès lors la révolution qui s'opéra en lui lorsqu'il se sut aimé, aimé hardiment, franchement, pour lui-même,
On a prétendu, et avec raison, qu'il n'y avait pas d'encens qui fût impur. Manoëla était noire; de plus elle était esclave; mais Manoëla, par un seul root, venait de le faire l'égal des autres hommes; que dis-je? en lui demandant son amour, elle l'avait appelé le plus beau, le plus spirituel, le plus vaillant. Elle lui avait rendu la conscience de son mérite et la confiance en soi-même, sans laquelle il n'est point de succès possible en ce monde.
Aussi sa reconnaissance s'exalta, et il versa dans le cœur de l'ardente quitandeira les trésors de tendresse enfouis dans le sien depuis des années.
1. « Nimirum, nihil fortuna renuente licet homini nato dexterum provenire. » Apujleii Metamorphoseon, liber IX.
Cependant, son bonheur était loin d'être complet. Si Le cœur de Manoëla lui appartenait, sa personne était la propriété d'un autre. Il fallait donc briser les fers de l'esclave dévouée, et la maintenir à cette hauteur où l'avait élevée son amour.
Nous l'avons constaté, l'artiste s'était fait courtier. Fruchot gagnait honorablement sa vie, mais il ne songeait guère à amasser. L'état modeste de sa fortune ne lui permettait donc pas de racheter Manoëla.
Quant à la négresse, heureuse de l'accueil qu'elle recevait de son amant, elle s'abandonnait aux joies du présent, sans penser à l'avenir. Elle aimait ; elle était aimée; que pouvait-elle désirer de plus?
Un matin, Fruchot se dirigea vers le théâtre et demanda à parler au directeur. Pendant la nuit, une idée avait traversé son cerveau. Il resta pendant une heure avec le directeur. Lorsqu'il sortit du théâtre, Fruchot montrait une figure rayonnante.
Huit jours après cette visite, les journaux de la localité adressaient un appel aux sentiments généreux du public. (( Une esclave, jeune et belle (cela excite toujours la sympathie), se recommandait aux Illustrissimes Senhores da corte. Une représentation venait d'être organisée, dont le produit devait servir à la racheter. C'était une bonne œuvre, avec tout l'attrait d'une soirée de plaisir. Nul ne voudra se dispenser de concourir à cette fête, dont le but était si éminemment chrétien. L'intéressante créature et les nobles parrains qui la protègent comptent donc sur l'appui de la haute société de Rio, pour obtenir sa liberté. »
FEMMES ET MOEURS DU BRÉSIL i 07
L'affiche du théâtre portait en grosses lettres rouges : REPRÉSENTATION EXTRAORDINAIRE