‹ Les femmes et les moeurs du BrésilChapitre 8 sur 18 · AU BÉNÉFICE D'UNE RAPARIGA, JEUNE, BELLE ET MALHEUREUSE · texte numérisé non relu

AU BÉNÉFICE D'UNE RAPARIGA, JEUNE, BELLE ET MALHEUREUSE

Le produit de la soirée est destiné à payer le prix de sa libération.

« Fidalgos, Moças, Senhoras, répondez à notre appel; comme saint Vincent de Paul, venez briser les fers de l'esclave. »

L'idée réussit complètement.

Tout ce que la capitale de l'Empire comptait de gens éminents prit des billets. La population étrangère accourut en foule apporter son offrande. 11 ne resta pas une camarote, pas une cadeira libres. La salle fut comble, et la recette dépassa les espérances des intéressés.

Le lendemain, une scène étrange se passa à la quinta de Mata-Porco.

Le senhor Madrinhâo présidait, un cigare à la bouche, au chargement du taboleiro de Manoëla, lorsque trois individus parurent à l'entrée de sa propriété.

En apercevant celui qu'elle aimait, Manoëla s'élança à sa rencontre.

— Demande à ton senhor d'être vendue, dit Fruchot à voix basse.

Sans attendre d'autre explication, la négresse alla vers son senhor et lui adressa sa requête.

— Mais je ne veux pas te vendre, répliqua le senhor Madrinhâo. Tu fais bien ton service; je suis content de toi; pourquoi veux-tu me quitter?

Dans ce moment, les trois individus arrivèrent devant le maître de l'habitation.

iOS FEMMES ET MOEURS DU BRÉSIL

— Senhor, dit Fruchot, votre négresse Manoëla désire être vendue. Veuillez fixer le prix de sa libération; nous sommes ici pour vous le donner.

Je traiterai ailleurs des trois modes d'affranchissement des noirs. Il me suffit de dire aujourd'hui qu'un maître ne peut, sous aucun prétexte, repousser la demande de son esclave qui veut être vendu, ou qui désire se racheter.

Le senhor Madrinhâo opposa encore quelques objections; mais letabelliâo qui accompagnait Fruchot, et le directeur du théâtre, lui rappelèrent fort à propos le texte de la loi. Il fallut s'exécuter. Le prix fixé à un conto trois cent mille reis (près de 4,000 francs) fut payé aussitôt, et l'acte de rachat immédiatement dressé.

En apprenant qu'il venait d'encaisser la recette de la représentation donnée, la veille, au bénéfice de la rapariga, le senhor Madrinhâo ne put dissimuler ni sa surprise, ni son mécontentement.

— Eh quoi? cette rapariga, c'était Manoëla! s'écria-t-il.

— C'était Manoëla !

— Et moi qui ai pris un billet de camarote pour ma femme et ma fille, dit le senhor avec un geste de dépit ; niais que je suis! j'ai contribué sans le savoir à sa libération.

— Vous avez retrouvé le prix de la camarote dans la somme que vous venez de toucher, senhor, repartit Fruchot. Hier, vous avez fait une bonne œuvre; maintenant vous venez de conclure une bonne affaire; ne vous désolez donc pas.

Je ne chercherai pas à dépeindre la joie de la quitandeira. Il est des choses qui perdent à être racontées.

Manoëla se rendit auprès de la Senhora da casa et obtint sa bençâo. Elle prit également congé de son maître et sortit de la quinta, emportant les félicitations de ses compagnons de servitude.

Le senhor Madrinhâo la suivit des yeux jusqu'au bout de l'allée, sans pouvoir retenir un soupir de regret.

— Elle est bien belle, en effet! murmura-t-il. Manoëla entra libre dans la demeure de Fruchot.

Le lendemain, le journal exprimait, en termes dignes et bien sentis, les sentiments de reconnaissance de l'esclave rachetée pour toutes les personnes qui avaient assisté à la représentation.

Cette histoire défraya les conversations de la ville pendant quelques jours; on cessa d'en parler, mais l'intérêt général resta acquis à la jeune quitandeira. Son dévouement inaltérable pour Fruchot lui gagna les sympathies, non pas seulement de la population française, mais encore de ceux qui sacrifiaient le plus obstinément au préjugé. Cette affection, partagée, dublanc et de la noire se recommandait par une telle sincérité, par tant de loyauté et de force, qu'on finit par absoudre Fruchot de son choix.

— Elle le rend heureux ! il a bien fait, disait-on.

Il entra dès lors dans les conditions ordinaires de la vie des colonies, où les liaisons de ce genre sont si ordinaires parmi les blancs. Il fut accepté, vivant avec sa négresse, tout comme le sont ceux

qui cohabitent avec des filles du Cap-Yert ou des

Açores.

Le courtier venait naguère de donner à la quitandeira une preuve d'amour à laquelle Manoëla ne pouvait manquer de se montrer sensible.

Déjà, je ne l'ignore point, cette assertion, qu'un blanc peut sérieusement s'attacher à une négresse, ne sera accueillie qu'avec une réserve extrême en Europe, tant elle y paraîtra paradoxale. Comment donc le lecteur admettra-t-il que Fruchot, pauvre et intelligent comme il l'était et pouvant contracter un riche mariage, ait refusé d'épouser une blanche, afin de rester fidèle à la fille d'Afrique?

Rien n'est plus vrai pourtant ; j'ajoute : rien n'est plus facile à expliquer.

Ce fait soulève une question complexe.

En dehors de la préférence exclusive accordée à la personne aimée, il y a là, avec une question physiologique, une question de race, de peau, s'il m'est permis d'exprimer brutalement, mais nettement, ma pensée, qui mérite d'être traitée avec quelque développement.

C'est ce que je ferai bientôt.

Depuis son affranchissement, Manoëla ne porta plus le taboleiro sur la tête. Elle renonça aux toilettes provoquantes qui laissaient à nu les généreuses proportions de sa taille. Son œil, toujours fier, perdit de sa hardiesse agaçante; l'amour lui avait révélé la pudeur. Satisfaite du sort qui lui était échu, elle s'occupait de l'intérieur de la maison et employait tout son génie à rendre la vie douce et facile à Fruchot.

Le courtier, de son côté, redoublait d'ardeur pour le travail. Manoëla, en digne Mina qu'elle était, aimait les bijoux et les parures. Fruchot, qui connaissait ce goût, dépensait une activité prodigieuse, nouait chaque jour une affaire nouvelle, et se réjouissait un mois d'avance à la pensée de procurer quelque charmante surprise à sa maîtresse.

L'abondance, et la joie qui en est le complément ordinaire, entouraient le jeune ménage, lorsque la fièvre jaune s'abattit sur la capitale de l'Empire.

Manoëla trembla pour les jours de Fruchot; celui-ci eut peur pour Manoëla.

Le courtier pensa alors à un ami qu'il avait dans la province de Bahia; c'était un riche fazendeiro pour lequel il avait fait des achats importants à Rio, et qui l'avait engagé plusieurs fois à venir chasser avec lui.

Un autre motif le déterminait à se diriger de ce côté.

Le père de Manoëla, vendu à Pernambuco en même temps que sa tille, avait appartenu successivement k différents maîtres. Sur les instances de Fruchot, le fazendeiro entreprit de retrouver les traces du vieux nègre. Il réussit dans ses recherches, et la lettre qu'était allé réclamer le courtier à la poste, le jour de notre rencontre, lui apprenait qu'Antonio faisait présentement partie du bétail humain d'un senhor Miguel Pedragulho, dont l'habitation était située à une demijournée de Sâo-Jorge. Un honnête négociant de cette ville, nommé Macedo, devait lui faciliter les moyens de se transporter chez le maître du nègre ; au retour de cette expédition^ il lui fournirait une barque pour se

rendre chez l'autre Brésilien, son ami, le senhor Pedro Clémente da Serra.

Dès qu'il posséda ces renseignements, Fruchot n'hésita plus à répondre à l'invitation du fazendeiro. La vie de Manoëla exposée, mon départ pour Sâo-Jorge, sa passion pour la chasse, le désir de réunir le père et la fille, et la stagnation des affaires, tout le décida à s'embarquer avec moi sur la sumaca Os-dous- Anjos.

Tels sont les détails que me donna Fruchot, un soir qu'étendu sur le pont, la tête appuyée sur les genoux de la négresse, il provoquait mes confidences par les siennes. Le courtier rit beaucoup en apprenant que son collaborateur pour les Amours de la reine Jeanne avait à bord une cargaison d'allumettes. Ce moment de folle gaieté fut court, toutefois. Connaissant à fond le commerce des colonies, Fruchot envisagea la chose comme elle devait l'être, c'est-à-dire sérieusement.

— Connais-tu Nausier? lui dis-je.

— Non, je ne le connais pas; mais j'ai de lui une haute idée, à cause de la fabrique de phosphoros. Si vous pouviez étouffer toute concurrence à Rio et à l'étranger, votre fortune serait en bon chemin.

— C'est déjà fait.

— Parfait ! Il ne vous reste plus qu'à monopoliser cette industrie, et à rendre l'Empire tout entier tributaire de votre marque.

— C'est fait en partie, répondis-je. Le sud nous appartient, et je vais établir des dépôts à Victoria, à Sâo- Jorge et à Bahia. L'année prochaine, je passerai l'Équa-

teur s'il le faut, et je porterai nos produits jusqu'à Pernambuco, afin que décidément nous restions les seuls maîtres du marché brésilien, depuis l'Amazone jusqu'au Rio-da-Plata.

— Ton cousin me paraît être un homme bien remarquable, observa-t-il. lia compris qu'il n'y a pas de petite industrie, en l'absence de toute concurrence. Donner les onze cents lieues de côtes de l'Empire comme développement à son commerce de phosphoros n'est rien moins qu'un trait de génie. Quelques années de ce régime et votre fortune est faite.

Le moment est venu d'examiner avec soin, puis de préciser le rôle dévolu à la femme de couleur sous les latitudes intertropicales.

J'ai dit ailleurs, — je crois l'avoir péremptoirement établi, — que les blanches, aux colonies, sont physiquement inférieures aux femmes de couleur, aux négresses Minas principalement.

Aujourd'hui encore je n'ai en vue que la beauté des formes; ainsi, que cela soit bien entendu: chaque fois que je parlerai de la négresse, il s'agira de la fille des Minas.

Pour peu qu'il ait le sentiment du vrai, l'homme qui habite la zone équatoriale ne peut refuser son admiration à ces superbes créatures, dont toute la personne est empreinte de cette majesté radieuse que la flatterie attribue aux reines et la poésie aux déesses.

Incessu patuit Dea, a dit Virgile.

Au milieu du cadre splendide qu'un ardent soleil et une végétation luxuriante composent aux campagnes

tropicales, la blanche perd tous les avantages qu'elle possède en Europe. Sa beauté délicate est noyée dans des flots de lumière. Sa taille s'amoindrit devant la magnificence delà création; elle paraît, enfin, chétive, grêle, souffreteuse.

Les rayons éclatants qui tombent du ciel, et qui ruissèlent sur sa face bronzée, font mieux ressortir, au contraire, la riche organisation de la négresse.

Ses formes, ainsi placées dans le jour qui leur convient, étalent orgueilleusement leurs lignes opulentes et correctes. Le soleil, qui brûle la blanche, donne à ses chairs des reflets qui éblouissent et communique à sa prunelle une flamme qui pénètre jusqu'aux profondeurs les plus intimes de l'être.

Je ne parle pas ici de la mulâtresse, qui doit tous ses succès à une coquetterie effrontée, mais dont la figure terreuse absorbe, sans en être éclairée, la lumière céleste. Quelque raffinée qu'elle soit dans sa toilette , quelque ingénieux que soient les soins dont elle entoure sa mignonne petite personne, la mulâtresse affectera toujours le regard par l'apparence d'une propreté douteuse. Si grandes que soient les séductions de son sourire, on pense malgré soi à la boue délayée, même en lui payant son tribut d'hommages.

Il n'en est pas ainsi de la fille d'Afrique.

La couleur franche de sa peau, lorsqu'elle est d'un noir absolu, comme chez les sujets de la nation mina, rappelle la couleur profonde du marbre de Portor, ce marbre noir veiné de feu; de plus, chez elle, la solidité des attaches, l'ampleur généreuse du torse, le riche

développement de la poitrine, attestent, dans un moule parfait, une force vitale en harmonie avec la puissante végétation de l'équateur, et qui fait songer à l'amour insatiable des immortels.

Si les régions intertropicales étaient occupées par un peuple artiste, la beauté y conférerait naturellement Pautorité souveraine, et, alors, les rôles seraient intervertis : l'esclave, ce serait la blanche; la négresse deviendrait reine nominativement, comme elle l'est de fait, en attendant qu'on lui rendît ses anciens temples de Sidon et de Tyr.

Astarté était bronzée, sinon aussi noire que la reine de Saba.

En cela, le paganisme partageait l'opinion des Hébreux, dont les livres sacrés proclament la triomphante beauté de la Sulamite, c'est-à-dire de la négresse.

L'empereur Héliogabale, en mariant la statue de la Vénus syrienne avec la pierre noire conique représentant le dieu Élagabal, qu'il avait envoyé chercher, la première, à Carthage, et la seconde, à Émèse, imitait le grand roi Salomon qui sacrifiait à l'amour africain.

A son tour, le christianisme a suivi la double tradition juive et païenne, Il a consacré la splendeur et la correction incomparables des formes, en dressant des autels à la Vierge noire.

Donc, dès la plus haute antiquité, le symbole de la beauté plastique et de la passion sensuelle s'est incarné dans la femme de couleur.

C'est à ce point de vue que, malgré le plus stupide des préjugés, celle-ci est encore appréciée aujourd'hui

dans les colonies, et même aux lieux où règne l'esclavage.

Dans cette société, essentiellement éprise de l'éclat et de la forme, la négresse, et, avec elle, la mulâtresse, remplissent le rôle que revendiquent chez nous la comédienne et la lorette.

Leur action est moins malfaisante, toutefois, parce qu'elle absorbe seulement le corps, sans s'exercer aux dépens de l'être moral.

En l'état des mœurs coloniales, l'âme échappe à la femme de couleur; c'est l'âme qu'atteint, — dans ses calculs honteux, — la courtisane blanche.

Néanmoins dans certains cas, il y a de la reconnaissance au fond de l'amour que prodigue la première. Son orgueil est flatté, en même temps que son cœur est touché, de la préférence dont elle devient l'objet.

Les transports de la seconde ne sont qu'un mensonge étudié. Elle exploite sans pudeur les mauvais penchants, aussi bien que les instincts généreux de la nature humaine, par l'appât d'un bonheur qu'elle ne saurait donner.

Rien n'est naturel, par conséquent rien n'est vrai, dans l'existence de l'hétaïre européenne.

Loin de s'épanouir au grand air et de puiser, comme la femme de couleur, une fraîcheur nouvelle dans les baisers du soleil, elle redoute pour ses pâles attraits la lumière du jour, et vit constamment dans une atmosphère factice, saturée de tous les parfums capiteux que l'or peut acheter.

Sans cesse en représentation, elle se drape avec une grâce conquérante, et connaît tous les avantages qu'une coquetterie peu scrupuleuse peut tirer d'une mode, en l'exagérant.

Froide, dédaigneuse, avide de triomphes, cependant, elle se venge du mépris des femmes vertueuses, en les écrasant sous le luxe tapageur de ses toilettes. Son orgueil, elle le place à faire naître des désirs, à provoquer l'admiration de la foule, à défaut de son respect. Son but constant, unique, est de plaire, sans se laisser charmer.

Aussi, malheur aux natures ardentes, curieuses, naïves, qui s'aventurent dans l'antre doré où la comédienne a établi son empire ! malheur à elles surtout, si une séduction savante les y retient!

Toutes les nuits il y a fête au logis, car le plaisir est le seul dieu qu'on y adore, et ce dieu sournois redoute la pure clarté du ciel.

L'éclat des diamants et des lustres, l'odeur pénétrante qui s'exhale des bouquets et des cassolettes, les reflets éblouissants de la moire et du velours ; et puis, la folle joie des convives, les propos étincelants qui accompagnent le pétillement des coupes, les fumées de vins fins qui montent au cerveau; et puis encore, le bruit de l'or sur le tapis vert, les accords des violons, les chevelures parfumées, ondoyant sur les épaules nues des belles pécheresses, leurs regards langoureux ou hardis, leurs sourires provocateurs, leurs audacieuses confidences ; toute cette mise en scène de la vie matérialiste cause, à la longue, des étourdissements aux caractères les plus droits et les mieux trempés.

Les habitudes de désordre étouffent les nobles instincts, paralysent les élans généreux.

Pendant que le corps s'énerve, l'âme s'amollit dans la fréquentation des courtisanes, et, peu à peu, à force d'assister aux bacchanales du plaisir, elle se laisse envahir par le doute et le désenchantement.

La communauté en amour, — qui oserait le contester? — produit fatalement des fruits empoisonnés.

Ce partage honteux, soit qu'on l'impose, soit qu'il soit accepté ou subi, trouble l'esprit, en attendant qu'il corrode le cœur.

Aux heures inquiètes, la sirène a beau murmurer, entre deux soupirs, à sa victime qu'elle vient de couronner de roses, que, seule, elle est aimée ; la sirène a prononcé bien des fois déjà ces paroles banales; elle les répétera bien des fois encore; et cette profanation, érigée en système, qui a irrité d'abord celui qui en devenait le complice, qui a bercé ensuite sa jalousie furieuse au sein des paradoxes railleurs, finit par lui faire perdre absolument le respect de soi-même.

L'œuvre abominable est alors accomplie.

Adieu! les douces, les naïves croyances de l'enfance !

Adieu! les ineffables, les radieuses illusions delà jeunesse !

Adieu! Je pieux, le vivifiant souvenir de la mère dévouée et de l'aïeul sévère!

C'est que l'homme qui a séjourné dans les boudoirs impurs arrive à se moquer de tout ce qui est saint et sacré. Il ne croit plus qu'au délire des sens, aux jouissances du luxe et de la vanité, aux harmonies infé-

rieures de l'art matérialiste. Son cœur reste incapable d'une aspiration vaillante et élevée, depuis qu'il pratique les arides théories proclamées au sein de l'orgie.

Les joies austères de la famille lui sont également interdites , et, comme son âme ne saurait s'épanouir désormais à la bienfaisante chaleur d'un amour profond et sincère, elle n'éprouvera jamais plus qu'un besoin immodéré d'émotions violentes, âcres, impétueuses que, seul, pourra satisfaire le commerce des courtisanes.

C'est là sa punition; elle est méritée.

Il n'en est pas des sentiments comme des fleurs qui poussent sur le fumier.

Celui qui vit dans une atmosphère corrompue doit finir par se corrompre; telle est la loi; et, sauf de rares exceptions, tout retour vers la saine morale devient alors impossible pour lui. Il traînera jusqu'à la fin de ses jours le pesant boulet du scepticisme ; méprisant, méprisé, ne connaissant de la femme que son fard et ses mensonges, ignorant le dévouement, le sacrifice, le devoir, c'est-à-dire le bonheur.

Un jour peut arriver cependant où cet homme, qui a noyé dans l'ivresse le sentiment de sa dégradation, se réveille brusquement du lourd sommeil qui tenait toutes ses facultés engourdies.

Ce jour est celui où sa jeunesse s'est envolée, ne laissant après elle que des rides et la misère.

Il se passe alors dans le boudoir de la courtisane une scène horrible.

Après lui avoir pipé son cœur, ses illusions et sa fortune, Belcolor prétend encore lui voler son nom.

L'infamie ou l'abandon, tel est le redoutable dilemme qu'elle pose à sa victime.

Celle-ci a livré, avec son patrimoine, son âme tout entière à la perfide créature. La pauvreté dans le travail l'épouvante, et elle manque de l'énergie nécessaire pour briser des liens honteux. Une rupture, accomplie dans ces conditions, c'est la mort pour elle.

Au suicide, elle préfère l'ignominie.

C'est que le vice , — cela est désolant à constater, — possède une force d'entraînement, à laquelle certaines natures ne peuvent se soustraire.

Et ce nom reçu sans tache, qui appartient à une famille honnête, distinguée, illustre, parfois; et la considération personnelle, et la gloire, et l'honneur, tout est sacrifié à la passion insensée qu'inspire la courtisane !

Il est faux que la Dame-aux-Camellias soit morte de la poitrine. Sa maladie était une feinte à laquelle un Arthur s'est laissé prendre. Maintenant retranchée dans le mariage, elle s'imagine que la consécration légale a produit la réhabilitation, en supprimant radicalement le passé.

La Dame-aux-Camellias calomnie la société.

Vivant sans remords au sein d'un luxe mal acquis, elle ne remarque ni les chuchottements mystérieux, et les sourires railleurs qui accueillent partout leur présence, ni la rougeur qui monte alors au front de son époux.

Devant ce mépris, vengeur de la morale publique, le malheureux comprend que sa déchéance est sans remède.

Il n'a pas élevé la courtisane jusqu'à lui, en la faisant comtesse ou baronne; mais elle l'a abaissé lui-môme jusqu'à sa honte, et cette honte est indélébile.

Alors le remords accomplit son œuvre que, souvent, les spiritueux lui ont rendu facile !

La femme de couleur est loin d'être aussi dangereuse. Son commerce ne porte aucunement atteinte à l'indépendance de l'esprit, et ne compromet en rien l'honneur, — je ne dis pas le bonheur, — des familles.

Ce n'est pas son cœur qu'on aspire à conquérir, mais seulement ses formes incomparables. Il n'existe pas avec elle un échange d'idées et de sentiments. Si parfois on est jaloux de sa personne, on ne l'est jamais de ses désirs et de ses pensées. L'homme qu'a séduit sa beauté ne poursuit qu'un but : la possession; et, de même qu'il ne recherche auprès d'elle qu'une satisfaction physique, il n'engage dans cette liaison aucune partie de son être moral.

L'orgueil, du reste, est sa meilleure sauvegarde : on n'épouse jamais une sang-mêlée.

Voilà pourquoi la passion fougueuse qui entraîne le colon vers la femme de couleur ne produit jamais les désastreux effets qu'engendre forcément l'absorption par la courtisane blanche.

Citez-moi une œuvre remarquable qui soit éclose sous l'inspiration de la beauté vénale !

Au contraire, il ne me serait pas difficile de nommer ici des personnages éminents, depuis Salomon jusqu'au dernier sultan, qui n'ont rien perdu de leur valeur dans la fréquentation des filles bronzées. Hommes

d'État, guerriers illustres, poètes, ont également mordu à la grappe de l'amour africain. Les plus harmonieuses stances du Camoes, — sans en excepter les vers des Lu.zia.das, — sont encore celles qu'il a soupirées aux pieds de Barbara, et que nous avons rappelées plus haut.

On est forcé de le reconnaître : ces créatures, — qu'il ne faut pas confondre avec les filles de fleurs et de parfums \ sont des enchanteresses bien puissantes pour arriver ainsi à triompher du féroce préjugé de la couleur, et à courber, avec leurs bras chargés de chaînes, — dans les pays à esclaves, — le front hautain de maîtres implacables.

Ce fait, irrécusable, suffirait seul pour affirmer le souverain prestige que recèle la beauté.

En effet, le senhor qui se vante de n'avoir que du sang bleu [sangue azul) dans les veines paye sa dette à la société en épousant une blanche ; mais, aussitôt qu'un héritier lui est né, il délaisse la femme de sa race pour une fille de couleur.

Nous signalerons bientôt les conséquences déplorables que ce commerce, autorisé par les mœurs coloniales, produit au sein des familles.

Aujourd'hui, nous nous bornons à constater l'entraînement passionné qu'inspirent les mulâtresses et surtout les négresses minas.

Combien de fières et tendres senhoras, d'abord indifférentes à l'attention de leurs maris pour leurs esclaves ; puis blessées dans leur orgueil et dans leur amour

Page 1