‹ Les femmes, le jeu et le vin (volume 2)Chapitre 3 sur 17 · LA FAMILLE MO M. UTRENT II · texte numérisé non relu

LA FAMILLE MO M. UTRENT II

funeste, et quand je lis sur une maison : Café (lux cent billards! je ne puis m'empêcher <le songer à tout l'argent que des ouvriers viendront y perdre... à toutes les privations (pie cela coûtera à leurs familles.

Après les trois (ils vient la jeune Emma, qui va avoir quinze ans. C'est une charmante enfant, jolie sans èlre belle, gracieuse sans prétentions, aimable sans le chercher, et bonne toujours. Elle aime tendrement son père, qui, touché de sa constante douceur, de l'égalité de son caractère, est près d'elle moins sévère que pour ses fils, et ne trouve pas mauvais qu'elle soit gaie. Il est bien rare que M. Monlaurent gronde sa fille; mais pourquoi la gronderait-il, puisqu'elle est toujours soumise et obéissante? 11 y a cependant un sujet qui attire quelquefois des réprimandes à la jeune fille, c'est lorsqu'elle essaye de défendre son cousin Félix et de chercher à l'excuser près de son père.

Alors M. Monlaurent fait une grosse voix et dit à Emma :

— De quoi te mèlcs-tu? pourquoi prends-tu le parti d'un étourdi, d'un écervelé qui a tous les défauts et ne sera jamais qu'un mauvais sujet?

— Mais, mon père, Félix est le (ils de votre sœur, et je vous ai entendu bien souvent dire que vous chérissiez votre sœur et que vous n'abandonneriez jamais son (ils.

— Aussi je ne l'ai point abandonné. Je lui ai fait

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donner de l'éducation, je l'ai placé dans une maison de commerce; j'ai fourni longtemps à toutes ses dépenses. Mais il ne veutrien faire que courir, s'amuser, jouer, fréquenter de vilain monde... Enfin il fait des dettes!... Je les ai payées une fois... mais c'est assez, qu'il ne compte plus sur moi.

— Mon cousin se corrigera !

— Oh! non... c'est fini! le pli est pris... Je te dis qu'il a tous les vices! il aime le jeu, le vin... les... Enfin tu ne peux pas comprendre cela, mon enfant, mais je te répète que M. Félix ne fera jamais qu'un vaurien.

La jeune Emma n'osait plus insister. Elle soupirait et se contentait de penser :

— Pauvre cousin, c'est bien dommage qu'il soit si mauvais sujet! car il est bien gentil!

Il nous reste à faire connaissance avec madame Sarget, la parente éloignée de M. Monlaurent. C'est une vieille dame veuve qui possède deux mille francs de rente, ' ce qui satisfait ses désirs, madame Sarget n'ayant jamais eu d'ambition. Son seul défaut est la coquetterie; malheureusement elle possède un nez qui a continuellement mis obstacle à son désir de plaire; ce nez est tellement long, tellement pointu, qu'on se demande comment il s'est trouvé un homme assez courageux pour épouser celle qui le possède. Assurément Sarget n'a jamais pu embrasser sa femme de

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face, mais il y a beaucoup d'hommes qui se contentent d'aimer leurs femmes de profil.

Aucun rejeton n'était issu de cette union. Madame Sarget, devenue veuve, aurait volontiers donné un successeur au défunt, mais personne ne se présenta pour affronter ce nez menaçant. En vain cette dame soignait-elle sa toilette et prenait-elle un air aimable en causant avec un célibataire, il lui fallut vieillir avec son titre de veuve, si envié par quelques femmes, si détesté par les autres. Madame Sarget, à part son désir de plaire qu'elle conservait encore à cinquante-neuf ans, était du reste une femme sachant tenir une maison avec beaucoup de soin ; elle était précieuse pour M. Monlaurcnt, qui lui avait proposé de venir s'établir chez lui et de servir de mentor à sa fille. Madame Sarget avait accepté, à condition qu'elle payerait sa pension, et peut-être avec l'espoir que M. Monlaurent, qui était veuf aussi, pourrait un jour lui offrir un titre plus doux ; mais cet espoir fut bien vite détruit : M. Monlaurent, persuadé que le mariage était mauvais pour la santé, n'avait nulle envie de s'engager de nouveau.

La jeune Emma s'accordait fort bien avec madame Sarget, qui était toujours de bonne humeur quand on lui disait qu'elle était bien coiffée. Les fils de M. Monlaurent s'étaient aussi habitués assez vite au nez de la vieille parente, et n'y faisaient plus attention. Mais i)

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n'en avait pas été de même de Félix : celui-ci, d'un caractère extrêmement gai et chez lequel il fallait peu de chose pour provoquer de longs éclats de rire, n'avait pu garder son sérieux la première fois qu'il avait vu madame Sargct. Celle-ci, fort étonnée en voyant le jeune neveu se pâmer à force de rire, lui avait dit :

— Qu'est-ce qui vous prend donc, mon jeune ami, et qui peut vous donner cet accès de gaieté?

— Ce qui me fait rire ! . . . ah ! vous le savez bien ! . . .

— Je vous assure que je ne le sais pas, que je ne m'en doute même pas...

— Bah ! vous mettez un faux nez, et vous ne voulez pas que cela me fasse rire !...

— Un faux nez!... que signifie cela? Apprenez, jeune homme, que je n'ai jamais rien mis de faux.

— Ah! la bonne plaisanterie! Otez-le donc un peu, que je voie comment il est fait...

— Monsieur Félix, je vous prie de ne pas vous moquer de moi... Je n'aime pas cela, monsieur. Et un gamin de votre âge doit respecter une femme comme moi.

Félix n'avait en effet que dix-sept ans à cette époque. Obligé de reconnaître que le nez de madame Sarget était véritable, il ne pouvait guère s'empêcher de rire toutes les fois qu'il se trouvait devant cette dame, qui en conçut une secrète prévention contre lui.

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Enfin, à l'époque du jour de l'an, par un temps Ircs-froîd, Félix se permit d'offrir à madame Sargetun imiucii.se étui, en lui disant :

— C'est pour votre nez... il y a dix degrés audessous de zéro... il gèlera si vous l'exposez tout nu au froid.

Ce cadeau n'avait pas été du goût de la vieille dame, et Félix avait été pour cela sévèrement grondé par son oncle, auquel il avait répondu :

— On met des habits sur son corps, des bas pour garantir ses jambes, des gants pour garantir ses mains... j'ai cru qu'on pouvait mettre aussi quelque chose sur son nez quand on en avait un si remarquable.

C'était pour fêter l'anniversaire de sa naissance que M. Monlaurent donnait un grand dîner, auquel il avait convié d'abord son médecin, celui-là n'était jamais oublié; seulement, comme M. Monlaurent, qui ne se sentait jamais bien portant, trouvait que celui qui le soignait ne savait pas lui donner ce qu'il fallait pour le guérir, il changeait fort souvent de docteur, espérant toujours qu'avec un nouveau il parviendrait à se bien porter.

Puis, avec le docteur, M. Monlaurent ne manquait jamais d'inviter un pharmacien, c'était un moyen d'avoir promptement et presque sous la main les médicaments que le docteur pourrait ordonner dans le

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cas où quelqu'un se trouverait indisposé. Quelquefois un chirurgien était aussi convié, mais on s'en privait souvent. Enfin la réunion se complétait par quelques vieux amis de l'amphitryon, presque tous personnages graves, sérieux, et qui aimaient mieux manger que causer, d'autant plus qu'ils s'acquittaient infiniment mieux de la première chose que de la seconde.

M. Monlaurent n'invitait presque jamais de dames.- II trouvait qu'il fallait se gêner pour elles; que fort souvent elles se faisaient attendre, et qu'à table les manches bouffantes de leurs robes étaient fort gênantes pour leurs voisins. La jeune Emma et la veuve Sarget représentaient à elles deux la plus belle moitié du genre humain. L'une le méritait par sa gentillesse, l'autre pouvait réclamer la priorité pour son nez.

On dînait à cinq heures chez M. Monlaurent. Pour tout au monde il n'aurait pas voulu retarder l'heure de ses repas, persuadé que la santé dépendait beaucoup de cette exactitude dans la manière de vivre. Ses convives, qui le connaissaient et savaient qu'on ne les attendrait pas, étaient toujours arrivés à temps. Mais cette fois le médecin, qui ne soignait l'amphitryon que depuis peu de jours, avait été de deux minutes en retard, ce qui avait fait froncer les sourcils à M. Monlaurent, qui s'était dit :

— Je crois que je ne garderai pas ce doCteiir«là. Ce n'est pas encore ee qu'il me faut!

A l'entrée de son médecin, M. Monlanrent s'était écrié :

— Servez!...

— Mais mon cousin Félix n'est pas encore arrivé, dit timidement Emma à son père.

— Eh bien! qu'est-ce que cela me fait! est-ce que tu crois par hasard que pour ton cousin je vais risquer d'avoir mal à l'estomac en reculant l'heure habituelle de mon dîner? Nous sommes déjà en retard de deux minutes par la faute du docteur, et c'est trop. Quant à M. Félix, on sait bien qu'il ne peut pas être exact, il ne se réglera jamais.

— Mais il vous manque un convive? dit le docteur en se mettant à table. Je vois un couvert inoccupé.

— Oh! c'est celui de mon neveu, et vous pensez bien qu'un oncle ne doit pas attendre son neveu... Au reste, je n'attends personne, et si vous aviez tardé une minute encore, docteur Choubcrt, vous nous auriez trouvés à table aussi.

— Peste! quelle rigueur! Mais je suis arrivé à cinq heures deux minutes.

— Eh bien, c'est deux minutes trop tard.

— Comment, vous n'accordez pas le quart d'heure de grâce?

— Jamais! Est-ce qu'il n'est pas aussi facile délie exact que de ne point l'être?

— Pas toujours, il peut survenir quelque affaire, quelque rencontre qui vous retiennent.

— Je n'admets pas cela. On ne fait plus daftair» t lorsqu'on sait que l'on va dîner ; et quant aux: bavards que l'on rencontre, on leur tourne le dos sans leur répondre, cela met tout de suite fin à la conversation.

— Vous êtes bien rigide ! . . .

— C'est mon habitude. Dans ma vie, je n'ai jamais fait attendre personne. Il me semble que l'on peut bien en faire autant pour moi.

— Mon cher monsieur Monlaurent, on ne refait pas ses connaissances, il faut les supporter avec leurs défauts, il y a des personnes auxquelles il est aussi impossible d'être exactes qu'à vous de manquer de parole.

— Ces personnes-là ne dîneront pas chez moi. Au reste, n'cst-il pas vrai que l'exactitude dans l'heure des repas est indispensable pour se bien porter?

— Oh!... indispensable n'est pas prouvé!... Sans doute cela vaut mieux, mais une demi-heure plus tôt ou plus lard, cela ne fait rien du tout.

— Décidément voilà un médecin qui ne peut pas m'aller! se dit l'amphitryon en fronçant le sourcil. D'abord il est trop jeune... Où diable ai-je eu la tête de prendre un docteur jeune, et qui rit toujours! C'est cet imbécile do pharmacien qui me l'a recommandé... Je le changerai aussi, lui.

Le docteur était en effet un homme jeune encore, à figure réjouie, l'air aimable, gai, et n'ayant rien qui fit songer au mal et à la maladie. Mais M. Monlaurent était persuadé qu'un bon médecin devait avoir l'air grave, sévère même, et ne rire jamais; un peu plus, et il l'aurait voulu constamment en deuil.

— Si Félix n'est pas arrivé lorsqu'on aura pris le potage, vous ôterez son couvert! dit M. Monlaurent au domestique.

— Ah! mon père! dit la jeune Emma, Félix viendra toujours... ne faites pas ôter son couvert!

— Je me joins à mademoiselle, dit le docteur. D'ailleurs j'ai l'avantage de connaître MM. vos fils, et je serais bien aise de faire aussi connaissance avec votre neveu.

— Triste connaissance que vous feriez là ! un coureur, un mauvais sujet ! . . 4

— 11 y a des mauvais sujets fort aimables!

— Je ne crois pas*

— ' Tenez, mademoiselle, nous avons un moyeu d'agir en faveur de votre cousin, reprend le docteurH c'est de manger notre potage très-doucement, et même d'en redemander... comme je fais en ce moment;., ce qui m'arrange du reste, car il est excellent»

Emma sourit, M. Monlaurent fronce le sourcil, mais la porte s'ouvre et le retardataire entre vivement dans la salle à manger, et salue la société tout en disant :

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