‹ Les femmes, le jeu et le vin (volume 2)Chapitre 4 sur 17 · IN DOCTEUR BON VI Y IS I · texte numérisé non relu

IN DOCTEUR BON VI Y IS I

— Excusez-moi, mon oncle, ce iù>t pas ma faute...

c'est que Ton est venu me chercher pour que je sois garçon d'honneur ou témoin à un mariage.

— Oh! Ton sait hien que ce ne sera jamais votre faute!... et que vous aurez toujours une histoire toute prête pour vous excuser... mais cela ne prend p;is avec moi.

— Mon oncle, c'est mon frère de lait Du filet qui se mariait.

— Et vous ne saviez pas cela d'avance?

— Non, parce que ma portière a jugé inutile de me donner la lettre de faire part. Elle me supprime les imprimés.

— Monsieur, dit le docteur, auquel la figure ouverte, la physionomie spirituelle de Félix plaisent déjà, vous êtes cause que je mange encore du potage, mais je ne m'en repens pas, et voilà mademoiselle votre cousine qui a aussi plaidé votre cause.

— Oh! je sais que ma cousine est hien bonne pour moi! répond Félix en faisant un gracieux salut à ce monsieur, qu'il voit pour la première fois, et en se pressant d'avaler son potage.

Après avoir fait disparaître sa seconde assiette*1 de potage, le docteur, qui cherchait des yeux le madère, et n'en apercevait pas, se décide à se servir du vin ordinaire, et en offre à sa jeune voisine en lui disant :

— Allons, mademoiselle, après le potage un doigt de vin pur, c'est très-bon.

— Du vin pur... oh! je n'en bois jamais, monsieur.

— Vous avez tort!... Monsieur Monlaurent, dites donc à mademoiselle votre iille d'accepter ce que je lui offre...

— Du vin pur!... par exemple... Mes enfants font comme moi, ils n'en boivent jamais...

— Comment? vous ne buvez jamais de vin pur...

— Je m'en garderais bien !

— Vous avez tort... très-grand tort... le vin pur fortifie, réchauffe l'estomac... C'est très-bon pour la santé... Je ne vous dis pas d'en faire un usage continuel pendant votre repas... quoiqu'il y ait des personnes qui ne s'en trouvent pas plus mal; mais enfin il faut en boire... et tenez, après le potage, rien n'est meilleur que le madère... essayez-en...

— Je n'en ai pas.

— Eh bien, ayez-en, et je suis certain que vous vous en trouverez bien. Monsieur Félix, êtes-vous à l'eau comme vos cousins?

— Oh! non, monsieur, moi j'accepte volontiers du vin pur.

— Et moi aussi, dit le pharmacien, qui n'avait pas encore pris part à la discussion. Oh! je suis de l'avis du cher docteur, vive le vin pur... D'ailleurs Hippo-

crate lui-même assure qu'il faut se donner une [»**t i t<r

poinle pour se bien porter.

M. Moulaurcut lève les yeux au ciel ; il n'ose pas blâmer les goûts de ses convives. Mais il regarde son neveu avec colère; celui-ci n'y l'ait pas attention cl tend son verre au docteur. L'amphitryon fait une nouvelle grimace en se disant : « Mais il n'est pas possible (jue ce soit là un médecin ! »

Pendant le premier service, le docteur Cboubert fait presque seul les frais de la conversation. Heureusement il est en fonds et ne la laisse jamais languir. Les trois fils de M. Monlaurent osent à peine risquer de temps à autre quelques monosyllabes. Les vieux invités mangent sans parler. Félix seul se permet quelquefois de rire avec le docteur et de joindre une plaisanterie aux siennes. Quant à l'amphitryon, il mange des radis et du cresson, osant à peine risquer un petit morceau de bifteck, et encore parce que son médecin le lui ordonne.

— A propos, monsieur Félix, dit le docteur en versant à boire au jeune neveu, vous ne nous ave/ pas dit si votre mariée était jolie.

— Mais oui, monsieur, c'est une brime assez piquante... mais de ces beautés un peu communes.

— Est-ce que ce sont des gens de la campagne?

— Pas tout à fait, mais de la banlieue; ce sont des

habitants de Belleville... Le père de la mariée est maître maçon...

— Comment se fait-il que vous ne soyez point au repas de noces?

— Ah! on le désirait bien... mais j'avais promis à mon oncle... je ne pouvais pas lui manquer de parole...

. — 11 n'aurait plus manqué que cela! dit M. Monlaurent, pour aller avec vos maîtres maçons... vos Dufilet...

— Mon oncle, ce sont de très-honnêtes gens...

— Ils ne font que leur devoir en étant honnêtes!

— C'est vrai, mon cher client, dit le docteur, mais il y a tant de gens qui ne le font pas... On s'amuse quelquefois beaucoup à ces noces d'industriels... Où se fait celle-ci?

— Au parc Saint-Fargeau, un traiteui dans le haut de Belleville qui a un grand jardin avec une pièce d'eau...

' — Est-ce qu'on peut se noyer? murmure Félicien.

— On a le droit de se noyer, mais je ne crois pas que ce soit dans cette intention que M. Merluchet y célèbre la noce de sa fille.

— Merluchet!... ah! le nom est déjà amusant! et on dansera le soir?

— Oh oui, il v a une salle de danse dans le jardin.

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— Et vous no retournerez pasdaneer un peu à celle

noce?...

— Mais... jo l'ai promis... et... si je le puis... L'amphitryon, qui semble écouter cette conversation

avec impatience, dit tout à coup :

— Laissez-nous un peu en repos, monsieur mon neveu, avec vosMerluclietet vos noces de guinguettes. Ce n'est pas pour causer de pareilles turpitudes que j'ai réuni aujourd'hui du monde chez moi. Messieurs, c'est mon jour de naissance, j'ai aujourd'hui soixante et un ans.

— Ah! je vous aurais cru bien plus âgé! murmure un des vieux convives qui n'avait encore rien dit.

— Eh bien, il est gentil ce monsieur ! dit le docteur à l'oreille d'Emma. Il n'avait pas encore parlé, mais il commence bien!

— Oui, messieurs, reprend l'amphitryon, j'ai soixante et un ans, et je me flatte d'avoir honnêtement lait ma fortune et rempli mes devoirs de père de l'amille.

— Qui en doute? s'écrie le pharmacien en tendant son verre au docteur.

— Pardon, monsieur Sinuant, mais veuille/ me laisser parler sans m'interrompre. Je ne crois donc pas que l'on ait le plus léger reproche à m' adresser. Mais cela ne suffit pas, j'ai voulu que mes enfants fussent dignes de leur père, qu'ils me fissent honneur

un jour, afin que l'on pût dire : Talis pater, talis films, et je les ai élevés en conséquence. Aujourd'hui, je me plais à leur rendre justice, ils ont répondu à mes espérances.

Ici, les trois fils se lèvent et saluent profondément leur père qui continue :

— Félicien, mon aîné, est un modèle de sagesse, il ne s'est jamais dérangé du droit chemin. Son notaire est très-salisfait de lui ; un jour il le remplacera, je lui donnerai de quoi acheter une étude. En attendant, il est tous les jours couché à dix heures, je crois que c'est le plus bel éloge qu'on puisse faire de sa conduite... ab uno disce omnes!

Le pharmacien échange un regard avec le médecin, qui en échange un autre avec le neveu, qui se retourne pour ne point voir le nez de madame Sarget et éclater de rire.

M. Monlaurent poursuit son speech :

— Mon second fils Adolphe n'est pas tout à fait aussi rangé que son frère aîné, mais cependant je n'ai point de reproches à lui faire... il est surtout d'une sobriété remarquable!... Ce n'est pas à lui que vous feriez jamais accepter du vin pur. Son commerçant en est très-content, et lui donnera incessamment un intérêt dans son commerce, c'est une chose convenue.

Pendant celte partie du discours de son père, le jeune Adolphe est devenu rouge comme une cerise, et

UN DOCTEUR BON VIV \Nï

a tenu constamment ses yeux baissés sur son assiette.

— Mon troisième fils Yictorin n'a pas le caractère aussi calme que ses frères. Il y a dans sa tête un grain d'ambition, il veut absolument faire fortune! Ce désir n est point blâmable quand, pour le satisfaire, on n'emploie que des moyens honorables, tels que le travail, la persévérance, la patience, et que l'on montre une grande exactitude dans ses engagements. Du reste, Yictorin ayant toujours été très-soumis à mes conseils, je ne doute pas qu'il ne réussisse un jour. En attendant, son banquier est étonné de la promptitude avec laquelle il calcule. Ma fille Emma n'a encore que quinze ans. J'attendrai qu'elle ait vingt ans pour la marier, c'est à cet âge que la santé d'une femme est bien établie.

— Mademoiselle a déjà l'air de très-bien se porter ! murmure le docteur.

— J'ose donc me flatter, messieurs, d'avoir bien élevé mes enfants. Je les ai mis dans le droit chemin, ils n'en sortiront pas, j'en ai la ferme assurance. Je crois donc que je puis maintenant, sans encourir de reproches, abandonner le fardeau des affaires et ne plus m'occuper que du soin de ma santé, qui n'est pas bonne... il s'en faut.

— Nous vous rendrons la santé!... nous ferons de vous un bon vivant comme nous, s'écrie le docteur. Mais avant tout, mon cher monsieur, il faut suivi'*4 nos

ordonnances, boire du vin, manger du rôti, et laisser là vos radis, votre cresson et votre chicorée qui vous abîment l'estomac!

— Docteur, je crains que vous ne connaissiez pas encore bien mon tempérament.

— Il n'y en a pas qui résisterait au régime que vous suivez! Mais assez parler de maladie! Je n'aime point à donner des consultations en dînant. Monsieur Monlaurent, permettez-moi une réflexion : vous nous avez fait l'éloge de messieurs vos fils... éloge qu'ils méritent, je n'en saurais douter... mais vous ne nous avez rien dit de M. votre neveu, ni de vos intentions à son égard... La physionomie de M. Félix prévient, tellement en sa faveur, que je me suis senti tout de suite disposé à être de ses amis. Voyons donc, cher monsieur, ce que vous comptez faire de ce jeune homme-là, auquel je m'intéresse déjà?

— De mon neveu!... je n'en ferai rien du tout... Je voulais l'élever comme mes (ils... mais il n'y a pas eu moyen!... il ne m'a jamais obéi, lui!...

— Ecoutez donc, tous les jeunes gens n'ont pas le courage de se coucher à dix heures... il faut pour cela une constitution toute particulière...

— Mon neveu, puisque vous me forcez à vous le dire, a tous les défauts! Il aime le jeu, la table, le vin et... le reste!

— Ah! mon oncle! s'écrie Félix, je n'aime cela

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