‹ Les femmes, le jeu et le vin (volume 2)Chapitre 5 sur 17 · UN DOCTKIT, BON VI V \\ I · texte numérisé non relu

UN DOCTKIT, BON VI V \\ I

que... comme tout le monde... comme tous les jeunes gens aiment les plaisirs...

— Tout le monde!... les jeunes gens !... mais voyez vos cousins, monsieur, est-ce qu'ils ont aucun de ces défauts-là?...

— Si mes cousins sont des phénomènes... certainement je ne me flatte pas de leur ressembler...

— Oh! non, vous ne leur ressemblerez jamais! je le sais bien.

— Allons, mon cher client, vous êtes sévère pour votre neveu. Un peu d'indulgence... je me connais assez en physionomie, et je lis dans celle de M. Félix qu'il sera un jour digne de son oncle.

— Merci, monsieur, merci de la bonne opinion que vous avez de moi ! dit Félix en tendant sa main au docteur. Quoi qu'en dise mon oncle, je m'efforcerai de la justifier.

Le dîner se termine assez froidement, car si M. MonlaUreilt laissait boire ses invités, en revanche il ne les excitait pas à redoubler, et, loin de donner l'exemple, continuait à se servir d'une carafe et à en offrir à ses fils, qui n'osaient pas refuser de son contenu.

On a quitté la table pour passer au salon. Là, comme M. Monlaurent déteste le jeu, il faut passer la soirée à causer, à moins que la jeune Emma ne consente à se mettre au piano.

Déjà le pharmacien s'est éclipsé: le docteur, qui

prévoit tout l'agrément que lui offrira cette soirée, s'approche de Félix et lui dit à l'oreille :

— Est-ce que vous ne retournerez pas à la noce Merlu chet?

— Oh! si fait... je l'ai promis, et d'ailleurs je suis sûr que ce sera fort drôle.

— Voulez-vous m'emmener avec vous?

— Très- volontiers, docteur, avec grand plaisir même...

— Mais pensez-vous que cela ne contrariera pas les mariés ou leurs parenls?

— Bien au contraire, plus j'amènerai de monde, et plus ils seront contents... D'ailleurs le marié est mon frère de lait!...

— Alors c'est convenu. Dans cinq minutes nous filerons... vous d'abord, pendant que j'occuperai votre oncle, que je lui parlerai de sa santé. Puis je vous rejoindrai en bas... nous prenons un milord, et en route pour Belleville.

— C'est cela... c'est cela... mais occupez bien mon oncle, car s'il me voyait me diriger du côté delà porte, il serait capable de m'appeler pour me faire rester.

Tout s'exécute bientôt comme le docteur Ghoubert Fa annoncé. Il prend M. Monlaurent dans un coin et l'y tient assez longtemps en lui prescrivant de ces potions, de ces remèdes innocents qui, s'ils ne font pas

de bien, ne peuvent point faire de mal. Puia il

s'éloigne, et trouve en bas Félix, qui lui dit :

— Mon oncle n'a pas vu que j'étais parti, il ne m'a pas demandé?

— Eh non! soyez donc tranquille! D'ailleurs il es! neuf heures et demie. Toute cette société là va sans doule-songer à se coucher!... Nous autres, allons nous amuser, je ne sais pas si c'est très-sain, mais je suis certain que cela est plus agréable.

LA NOCE MERLUCHET

Tout en faisant la route en cabriolet, Félix raconte au docteur ce qui s'est passé le matin à la mairie quand est venu le tour des fiancés Dufilet. M. Choubert rit beaucoup de cette anecdote, et dit à Félix :

— Pourquoi donc ne nous avez-vous pas régalé de ce récit au dîner, cela aurait égayé un peu le repas qui ne brillait pas par l'animation?

— Ob ! je me serais bien gardé de conter cela devant mon oncle! Je le connais, il m'aurait grondé, il aurait trouvé très-rnauvais que j'aie apporté le marié devant le maire avec un seul pied cbaussé;

LA NOCE MEHLI UIKÏ

— Puisque sans cela son mariage était manqué! Tenez, mon cher monsieur Félix, je ne suis médecin de votre oncle que depuis Fort peu de temps, mais entre nous je crois qu'il a suivi une fausse route, aussi bien avec ses fils qu'avec sa santé. J'ai bien examiné vos trois cousins, ils tremblent devant leur père, mais qu'est-ce que cela prouve? Que s'ils ont des défauts, des vices même, ils les cachent soigneusement et dissimulent adroitement leurs penchants. Qu'en arriverat-il? C'est qu'une fois leur maîlre... et cela ne tardera pas, car 31. Monlaurent a en effet une fort mauvaise santé, qui ne résistera pas longtemps à la mauve, au cresson et a la petite chicorée ; eh bien alors messieurs

v ses fils se dédommageront largement de la contrainte qu'ils s'imposent en ce moment. Alors, je ne crois pas que le grand Félicien continuera de se coucher à dix: heures, que le gros Adolphe refusera de boire du vin pur et que le maigre Yictorin déclarera qu'il a horreur des cartes et du billard. Tenez, je n'ai vu d'aimable chez M. Monlaurent que votre cousine Emma. Celle-là est douce, naïve, et, bien que timide, elle ne cache pas ce qu'elle pense; ce sera une charmante femme. Seule, elle a parlé en votre faveur à son père. Vos cousins n'ont pas dit un mot!

— Ils auraient craint de tacher leur père.

— On ne doit jamais craindre de défendre les absents. II v a'ensuite une vieille parente... que je ne

04 LA NOCE MERLUCHET

connaissais pas encore... Mais je n'ai vu que son nez, il m'a caché tout le reste de sa figure.

— C'est madame Sarget, une bonne femme, mais qui ne peut pas me sentir!

— Si c'est une bonne femme, pourquoi ne peutelle pas vous sentir?

— Parce qu'un jour j'ai eu le malheur de me moquer de son nez!

— Mon cher ami... vous êtes jeune, rappelez-vous ceci : avec les femmes, vous pouvez les gronder, les tromper, les trahir, les ruiner même... elles vous le pardonneront encore; mais si vous attaquez leur physique, elles ne vous le pardonneront jamais.

— Nous voici devant le restaurant du parc Saint- Fargeau.

— Et j'entends le son des violons... Allons, il ne faut plus songer qu'à nous amuser, et pour cela il y a un moyen immanquable!

— Quel est-il?

— C'est de nous mettre sur-le-champ au niveau des personnes que nous allons trouver. Par conséquent, si tous les gens de la noce sont gris, il faut nous griser aussi pour être à l'unisson.

— Vraiment, vous employez ce moyen-là?

— Toujours et pour tout; aussi, dernièrement j'étais invité à une soirée chez une dame du demi-monde... J'arrive... En entrant dans le salon où il y avait six ou

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sept dames, je les trouve chacune assise sur les genoux d'un cavalier; un seul monsieur était solitaire, sur sa chaise, aussitôt je m'approche de lui et le salue eu lui disant : « Voulez-vous permettre que je m'asseye sur vos genoux, afin que nous soyons au diapason de la société?... Ma proposition fit beaucoup rire tout le monde...

— Et alors?

— Et alors ces darnes se levèrent. Cocher, vous allez entrer là et nous attendre.

— Oui, bourgeois.

--- Et vous \ous ferez donner à boire.

— Volontiers, bourgeois.

La salle de danse était dans le jardin, et couverte en cas de pluie. Il y avait un orchestre composé de trois violons, un piston et une grosse caisse; chacun jouait ou tapait comme quatre, et les cinq musiciens faisaient autant de bruit que s'ils avaient été vingt. Mais aussi on ne leur épargnait pas les verres de vin : on ne les épargnait à personne; et lorsque Félix, arrive avec son nouvel ami, tous les hommes étaient gris ou à peu près, et quelques (hunes étaient à la hauteur de ces messieurs.

— Fichtre! dit le docteur en approchant du bal, ça sent la matelote ici !

— Vous êtes bien honnête, docteur, ça seul le vin, c'est celte odeur-là qui domine...

00 L.V NOCE MEKLUC1IET

— Nous aurons pas mal à faire pour nous mettre au niveau de tous ces gaillards-là!

Les dames étaient en train, un quadrille venait de commencer, et pour la première fois de la soirée le marié était parvenu à danser avec sa femme. Mais dès qu'il aperçoit Félix, Dutllet, au lieu daller en avant d'eux, s'arrête en criant :

— Mon frère de lait!... ah! bravo! voilà mon frère de lait. . . Arrêtez, la musique. . , il va danser ! . . . Arrêtez donc. Sont-ils bêtes, ils vont toujours!...

Dufilet quitte sa femme et court à Félix, qui lui dit :

— Achève donc ta contredanse, tu me parleras après...

— Non, non... je veux que tu danses à ma place avec la mariée... Tu es garçon d'honneur, ça te revient de droit... Arrêtez donc, la musique!...

— Mais je danserai plus tard... Je t'amène un de mes amis, un médecin qui aime à s'amuser...

— Oh! tant mieux Tu es bien gentil d'être

venu... Tu n'amènes qu'un ami, ce n'est guère, il fallait en amener au moins quatre...

— Monsieur, dit le docteur, je tâcherai de me mettre en quatre pour vous être agréable.

— Ah! monsieur! vous entendez bien que je dis ça... pour dire quelque chose.., Vous accepterez bien un verre de vin !

t V KOCE MERLUCHE ! Ifl

— Comment donc! mais j'en accepterai plusieurs même!

— Ah! hravo! Ah! vous êtes un luron!... Ah! vous allez joliment coïncider avec nous !

— Je coïnciderai de mon mieux...

— Ohé Dufilot!... c'est à vous de danser... venez donc à votre place...

— Du tout! c'est mon frère de lait qui me remplace... Arrêtez donc, la musique!...

Enfin le chef d'orchestre, qui aperçoit les gestes du marié, fait taire ses musiciens, ce qui produit un singulier effet dans le bal : les hommes restent une jambe en l'air, les femmes achèvent toute seule leur balancez, et M. Grandcerf, dont le clou a percé pendant le dîner, et qui fait vis-à-vis à la mariée, s'écrie :

— Eh bien! qu'est-ce que cela veut dire?... Comment, quand j'allais faire le plus bel entrechat... car je me sens léger comme une plume depuis que j'ai percé... Voilà la musique qui s'arrête... Ohé, l'orchestre! à quoi pensez- vous donc là-bas?... Allons donc!... chaud! chaud!... et surtout jouez-nous la Petite Laitière.. J'y tiens! oh! j'y tiens beaucoup.

— Mais, monsieur Grandcerf, on ne peut pas la jouer toutes les fois, dit la mariée, et (ont à l'heure encore on l'a dansée.

— Ça m'est égal, tout à l'heure je ne dansais pas

C8 LA NOCE MERLUCHET

devant vous, belle Laurelte, je veux la Petite Laitière! parce qu'on embrasse son vis-à-vis.

— Est-il embêtant avec sa Petite Laitière! murmure la mariée.

Mais Dufilet amène Félix à sa femme, en lui disant :

— Voilà mon remplaçant... Mon frère de lait va danser avec toi... bein ! T'en es pas fâchée, j'en suis sûr?

— Oh! non!... c'est bien aimable à monsieur d'être revenu...

— M'avez-vous gardé de votre jarretière?

— Mais oui... je ne me la suis pas laissé prendre exprès...

— Hein! dites donc... mon fvère debiit, ma femme no s'est rien laissé prendre pour vous le garder .. c'est gentil ça!... Ohé, la musique! vous allez recommencer tout le quadrille, comme si on n'avait rien fait!...

— Et défends-leur de jouer la Petite Laitière, dit la mariée à l'oreille de son époux, parce que je ne veux pas être embrassée par M. Grandeerf.

— Ah! est-elle malicieuse ma femme... entendezvous, monsieur Félix? Sois tranquille, je vais le dire à l'orchestre... Ah.! tu ne sais pas... Laurettc, mon frère de lait nous a amené un médecin... c'est agréable... faut tâcher d'être malade, on nous soignera tout de suite.

— Merci, j'aime mieux me bien porter... Va donc avertir l'orchestre.

— Je m'y envole.

Félix remarque que la mariée, qui le matin disait vous à son mari, le tutoie maintenant comme si elle n'avait jamais fait que cela; d'où il conclut que depuis le repas il y a eu plus d'intimité entre les époux.

Pendant que la danse reprend, le docteur fait connaissance avec la famille de la mariée. Et cette connaissance se fait naturellement le verre à la main, il y a une certaine classe qui ne comprend pas une conversation à sec.

Le maître maçon était assis devant une table placée tout contre la danse, et sur laquelle une énorme quantité de bouteilles vides et pleines attestaient les exploits que l'on avait faits et ceux que l'on espérait y ajouter encore.

Le papa'Merluchet, rouge ou plutôt violet comme une betterave, était entouré d'une demi-douzaine d'amis qui trinquaient avec lui, et avec lesquels il pérorait et se perdait dans des phrases qu'il ne comprenait pas ni ses auditeurs non plus, ce qui fait que tout le monde était dans l'admiration.

Dufilet présente le docteur à son beau-père en lui disant :

— Voilà un ami de mon frère de lait... qui est médecin... c'est-à-dire, non, voilà un médecin qui est

ami de mon frère de lait... un bon vivant!... et qui vient s'amuser et trinquer avec nous!... papa Merluchet.

Sur le seul mot de trinquer, le maître maçon se lève et présente un verre plein au docteur, en disant d'une voix pâteuse :

— Monsieur, si vous êtes ami de son ami, vous êtes le nôtre... et je vous en crois capable... parce que comme dit le proverbe : « Les amis de nos amis... » vous savez le reste.

— Oui, monsieur, dit le docteur en prenant le verre qu'on lui offre, et je saisis avec joie cette occasion de faire connaissance avec vous et avec l'honorable société !

Cette réponse et la manière dont elle est dite cause un tel plaisir à la société que, dans son ravissement et pour trinquer un des premiers avec le docteur, un des buveurs casse son verre contre le sien. Mais un garçon s'empresse de lui en donner un autre, et cet incident cause une hilarité générale.

— Messieurs, dit le docteur Choubert, je porte la santé de M. Merluchet ici présent, et de la charmante mariée, sa fille... et je fais rubis sur l'ongle !

En disant cela, le docteur vide son verre d'un trait; cette action enchante tous les buveurs, qui veulent imiter un ami rude jouteur, et dont les trois quarts avalent de travers pour tâcher de faire aussi rubis sur

LA NOCE MERLUCIIET 71

l'oDgle. Cette première rasade accomplie, le docteur fait de nouveau emplir son verre, et l'élève en disant :

— Je porte cette seconde rasade au marié, monsieur Dufilet, et à toute l'aimable société, pour laquelle je fais également rubis sur l'ongle!

Et le docteur avale encore d'un trait. L'enthousiasme augmente, la société éclate en bravo, le maître magon veut commencer un discours, mais, avant qu'il soit parvenu à en trouver le premier mot, le docteur a de nouveau fait emplir son verre, et le lève en l'air en disant :

— Cette fois, je bois au bonheur des nouveaux époux, à leur prospérité et aux charmants rejetons qu'ils ne sauraient manquer de procréer... Toujours rubis sur l'ongle, messieurs !

Cette troisième rasade cause des transports de joie frénétiques. Les buveurs sont dans l'ivresse. Ils applaudissent, ils frappent sur la table, ne trouvant pas d'autres moyens pour exprimer leur admiration que de faire un tapage infernal. C'est au point que la danse en est émue et demande ce qui se passe, ce qui cause ces clameurs, et tin jeune dadais vient dire aux danseurs :

— Oh! c'est un crâne buveur! c'est un monsieur qui les enfonce tous là-bas... il a fait trois rubriques sur son ongle! il va les griser tous.

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— Il n'aura pas beaucoup de peine, dit une maman, ils le sont déjà aux trois quarts.

Le docteur s'est arrêté après sa troisième rasade. M. Merluchet, qui est enfin parvenu à trouver le début de son discours, se lève et s'écrie :

— Messieurs... voici un convive qui nous prouve... qui nous prouve... que la grandeur de l'homme peut s'élever jusqu'à... jusqu'à la sphère la plus étendue... Jj ne crois pas qu'on me démente en disant que je suis son ami, à la vie, à la mort... et même je dirai plus... je dirai plus... et même... qu'est-ce que je disais?...

Le docteur, qui voit que le beau-père ne parviendra jamais à finir son discours, le tire d'embarras en se mettant à crier à tue-tête : « Vive monsieur Merluchet! »

Tous les buveurs font chorus, et le maître maçon, enchanté du succès qu'il croit avoir obtenu par sou éloquence, juge convenable de se jeter dans les bras du docteur et de le presser sur son cœur avec un attendrissement qui menace de tourner au larmoyant. Heureusement une dispute qui part de la danse arrête les pleurs prêts à couler des yeux de M. Merluchet.

M. Grandcerf, homme très-entêté, et qui d'ailleurs é'.ait vexé de voir la mariée danser avec un élégant jeune homme qu'il ne connaissait pas, tandis que lui, ami intime du père Merluchet, cl qui, sans son clou,

aurait été garçon (riiouncur, n'avait pas encore pu obtenir un seul quadrille, M. Grandcerf enfin espérait au moins se dédommager en embrassant la belle Laurctte pendant la figure de la Petite Laitière. .Mais déjà h Pantalon, VÉtét la Poule et la Pastourelle venaient d'être dansés et point de Petite Lnitière, enfin lorsque ce monsieur compte sur cette figure pour la fin, c'est la ritournelle d'un galop que Torcbcstre exécute. Aussitôt M. Grandcerf, furieux, s'écrie :

— Ce n'est pas cela, musiciens, nous rie voulons pas de galop ! c'est la Petite Laitière que nous voulons. Jouez nous la Petite Laitière !

Mais la mariée se met à crier de son côté :

— Si, si, le galop, c'est le galop que je veux, moi ! Naturellement Félix, devant soutenir sa danseuse,

crie aussi :

— Oui, oui, le galop! le galop! pas de Laitière, c'est trop rococo.

Et tous les jeunes gens qui dansent, voulant plaire à la mariée, s'empressent de crier :

— Oui, le galop! pas de Laitière, pas de rococo ! à bas le rococo !

M. Grandcerf devient verdàtre, il s'imagine que c'est lui qu'on appelle rococo, et au moment où Félix commence à galoper avec la belle Laurette, il se jette sur eux pour les arrêter. Mais Félix et sa danseuse sonl solides, ils vont toujours leur train. M. Grandcerf, ne

sachant comment les empêcher de continuer, saisit une basque de l'habit du jeune homme et se pend après. Félix galope toujours, tout en criant à ce monsieur :

— Voulez-vous me lâcher... voulez-vous lâcher mon habit... avez-vous bientôt fini?...

Mais Grandcerf, qui est obligé de galoper aussi pour tenir le pan de l'habit, et qui est tout essoufflé, répond, tout en sautant :

— Monsieur, vous me rendrez raison... vous vous êtes permis de m 'appeler Rococo!... ça ne me va pas!... Je ne sais pas d'où vous sortez... mais ça ne se passera pas comme ça !...

— Lâchez toujours mon habit, nous nous expliquerons après.

— Non, je ne le lâcherai pas! Ah! je suis un Rococo!... eh bien, vous en êtes un autre!

— Je ne crois pas... Si vous déchirez mon habit, vous me le payerez...

— Compte là-dessus, intrus!...

— Ah ça, mais il a donc le diable au corps, ce vieux- là! ,

— C'est M. Grandcerf, dit la mariée; il est vexé parce qu'il devait être mon garçon d'honneur.»*

— Ah! c'est le monsieur au clou?

— Justement.

■■ — Et il danse ce soir?

— Il parait qu'il a percé au dessert.

— Comme c'est heureux pour le bal.

El Félix se retourne en disant :

— Monsieur Grandcerf, vous allez vous faire du mal à galoper comme ça après ce qui vous est arrivé aujourd'hui! Il vous viendra un autre clou!

— Oh! je ne boite plus, monsieur, je suis guéri: c'est ce que je vous ferai voir!

— Oh non, par exemple, je ne veux pas voir çal merci... mais lâchez donc mon pan!

Loin de lâcher, le vieux garçon d'honneur essaye de prendre un autre pan de l'habit; mais dans ce mouvement il ne voit pas deux jeunes gens qui se sont mis à galoper ensemble dans le but de renverser ce monsieur qui s'acharne après le danseur de la mariée, et en effet les deux galopeurs se jettent avec tant de force sur Grandcerf, que celui-ci, étourdi du coup, lâche ce qu'il tenait et tombe au milieu de la danse, recevant de tous côtés des coups de pied des couples qui passent contre lui en galopant.

Alors le malheureux Grandcerf fait retentir le bal de ses cris :

— Au secours! à moi... à la garde! on me foule aux pieds... on me trépigne... on marche sur moi comme sur du chiendent.

Ce sont ces cris qui sont parvenus aux oreilles des

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buveurs au moment où M. Merluchet prenait avec attendrissement M. Choubert dans ses bras. Le docteur se hâte de se débarrasser des bras du maître maçon, tout le monde accourt au bal, les galopeurs sont bien obligés de s'arrêter. On trouve M. Grandcerf à quatre pattes et jurant comme un possédé. On le relève; il est fort sali, mais il n'a pas d'autres blessures qu'une contusion à l'oreille. Cependant il prétend qu'il est blessé partout.

Le docteur le tâte, le palpe, l'examine et lui dit :

— Vous n'avez rien, quelques contusions peut-être, une égratignure à l'oreille, mais pas autre chose.

— Si monsieur! je vous dis que je suis blessé ailleurs... je suis tout fracturé.

— Alors, monsieur, déshabillez-vous, nous allons vous visiter à nu.

A cette proposition du docteur, toutes les femmes se sauvent, parce qu'elles ne veulent pas voir M. Grand cerf dans le costume d'Adam et Eve. Et Dufilet dit à ce monsieur :

— Comme c'est heureux que vous soyez blessé pendant que nous avons un médecin ; comme ça se trouve bien... avez-vous eu du nez!

Cependant M. Grandcerf ne veut point se déshabiller; il consent à se laisser seulement bassiner l'oreille.

— Mais enfin pourquoi êtes-vous allez vous fourrer

parmi les galop eurs? demande M. Merluchet. Ce n'était

pas votre place, mon vieux, il valait bien mieux venir trinquer avec nous. Et ce cher docteur... voilà un homme, celui-là!... et qui l'ait des... des choses sur l'ongle... c'est magnifique.

— C'est monsieur qui est cause de tout cela! s'écrie Grandcerf en désignant Félix. Il m'a insulte., il m'a appelé Uococo...

— Mon frère de lait! c'est pas possible! c'est pas vrai !

La belle Laurette, qui ne s'est pas sauvée comme les autres lorsqu'on a parlé de déshabiller M. Grandcerf, probablement parce qu'en sa qualité de nouvelle mariée elle pense devoir s'habituer à voir bien des choses, prend la parole et raconte comment tout s'est passé.

Lorsqu'on apprend l'entêtement de M. Grandcerf à vouloir danser la Petite Laitière, malgré le désir formel de la mariée, lorsqu'on sait qu'il s'est pendu après le pan de l'habit de Félix pour l'empêcher de galoper, et que celui-ci montre son habit qui est pas mal décousu, un hourra s'élève contre M. Grandcerf, tous les jeunes gens lui rient au nez, tous les hommes mûrs le blâment, toutes les femmes se moquent de lui; alors, oubliant qu'il s'est dit blessé, et se levant comme un ressort, il enfonce son chapeau sur sa télé et repousse tout le momie en disant :

— Ah! c'est ainsi que l'on se conduit avec moi!...

78 LÀ NOCE MERLUCHET

que l'on traite un ancien ami... Adieu, j'en ai assez de votre noce... vous êtes tous des manants...

Et M. Grand cerf s'éloigne, accompagné par les clameurs de la société. Et la mariée saute de joie en s'écriant :

— Ah! quel bonheur! nous en voilà déharrassés... il cherche toujours des disputes ce vieux-là!... Je n'aurai pas l'ennui d'être obligée de danser avec lui.

UNE MALICE DE M. DARDARD

Le départ de M. Grandcerf est presque aussitôt suivi de l'arrivée de M. Dardard, le factotum général du pays. Celui-ci, toujours gai, toujours frétillant, toujours bavard, arrive en s'essuyant le front, et va donner des poignées de main à tout le monde en disant :

— Me voilà... J'espère que votre bal n'est pas fini... J'ai été à trois noces... Je viens de celle G i^nteau... c'était bien... c'était gai... on a bu de l'eaude-vie brûlée, c'est très-bon dans la nuit, ça redonne du nerf aux danseurs... Mais qu'esl-il donc arrivé ;i M. Grandcerf, je viens de le rencontrer qui s'en allait

80 UNE MALICE DE M. DARDAUD

en jurant comme un charretier! Je lui ai demandé ce qu'il avait, et pourquoi il quittait déjà votre noce; il m'a répondu un seul mot... très-énergique... mais que je ne vous répéterai pas... bien qu'il soit devenu célèbre! puis il s'est éloigné comme un furieux... Je n'ai pas jugé à propos de le retenir.

— Et vous avez bien fait ! nous en avons assez de ce monsieur, qui se dispute partout, dit Dufilet. Et la noce de Gigoteau est déjà finie?

— Oh! non, pas encore... ils veulent danser fort tard.., mais je viens de leur jouer un tour... d'accord avec le marié,.. Ah! ah ! comme on va être attrapé là* bas...

— Ah ! voyons ce tour... Contez-nous ça, monsieur Dardard...

— Oui, contez-nous votre tour...

=~ Je le veux bien... Voilà ce que c'est : Figurezvous que Gigoteau, le marié, me prend tout à l'heure à part et me dit : « Monsieur Dardard, ça m'ennuie qu'on veuille nous faire danser si tard... Mon amour en pâtit, parce que enfin, vous comprenez... mais, dès que je cause avec ma femme, on vient nous entourer de peur que je ne l'emmène. Tout ça ennuie ma femme aussi, parce que... vous comprenez toujours, elle participe à mes sentiments. Alors, voilà ce que j'ai imaginé : vous prendrez ma femme sous votre bras, vous vous promènerez avec elle dans le bal, on ne se mé-

UNE MALICE DE M. DARDARD si

liera pas de vous. . on ne vous suivra pas, et puis, eu ayant l'air de la mener boire, crac, vous enfilez l'escalier et vous partez avec elle, et vous la conduisez chez moi, elle ne connaît pas mon logement que je viens de louer exprès pour nous deux... Mais vous savez où c'est... rue des Rigoles, 18... au second; j'ai laissé exprès la clef sur ma porte, vous mettrez seulement ma femme dans la maison, elle montera bien toute seule... Ça vous va-t-il, voulez-vous me rendre ce service-là? » Avec grand plaisir! dis-je à (iigoteau, qui reprit : « Moi, je resterai encore un bout de temps pour ne pas avoir l'air d'être le complice de la chose... Ah! en même temps, puisque vous conduisez ma femme chez moi, faites-moi donc le plaisir de ramener chez lui le petit Fourniquet... Voilà deux heures qu'il a mal au ventre et demande à s'en aller... Mais ce petit n'a que six ans, on ne peut pas le renvoyer la nuit tout seul, et je n'ai pas voulu inviter à ma noce son frère qui est pompier, parce que c'est un mauvais sujet qui est trop farceur et qui se moque de tous les maris... Vous comprenez; à présent que j'entre dans la corporation, je ne dois plus souffrir qu'on les attaque. — Fort bien, dis-je, mais où loge le petit Fourniquet?

« — Chez son frère... dans la même rue des Rigolles, deux maisons avant la mienne, ça ne vous dérangera pas du tout! »

82 UNE MALICE DE M. DAIlDARD

J'acceptai avec grand plaisir cette proposition. Gigoteau courut prévenir sa femme, puis j'allai lui offrir mon bras comme pour faire un tour dans la danse, elle accepta en souriant... Nous nous promenâmes un peu... moi, je riais sous cape du tour que nous allions jouer... j'aime beaucoup faire des farces. Enfin, saisissant un moment favorable, nous sortons de la salle, nous descendons l'escalier, nous trouvons en bas le petit Fourniquet qui nous attendait, en se tenant le ventre, et nous avons filé lestement pour la rue des Rigoles. Là, j'ai fait ce que Ion m'avait prescrit; j'ai dit à la mariée : « C'est dans cette maison que demeure votre mari; montez au second, la clef est sur la porte, couchez-vous, il ne tardera pas à venir vous retrouver. » Puis j'ai mis le petit Fourniquet à sa porte en lui disant : « Tu sais où tu loges, -va te coucher, » et je suis parti, et me voilà... Ah ! ah ! ah !... les autres vont chercher la mariée, ils croiront que je l'ai enlevée pour mon compte.... ah! ah! ah !... j'espère que j'ai bien travaillé... aussi je demande à me rafraîchir.

Tout le monde applaudit M. Dardard, mais la belle Laurette s'écrie :

— Eh bien, moi, je ne ferai pas comme la mariée Gigoteau, je ne veux pas qu'on m'enlève, et je veux danser très-tard, et si ça déplaît à Dufilet, tant pis pour lui !

— Par exemple!... mais ça ne me déplaît pis, au

UNE MAL ICI-] DE M. DARDARD

contraire! dit Du filet. Je coïncide aux sentiments de

mon épouse.

On applaudit derechef, puis on ne songe plus qu à danser, car ces divers incidents ont interrompu le bal, et les dames veulent se dédommager.

Le docteur, parmi cette foule plébéienne qui l'entoure, a remarqué une, grosse blonde toute ronde, tonte boulotte, mais très-blanche de peau, et qui a un petit pied et une fort jolie jambe pourvue de mollets qu'elle ne cherche pas à cacher, bien au contraire, car en dansant elle retrousse sa robe comme si elle voulait sauter un ruisseau. Les médecins sont généralement amateurs de jolies jambes, et ils ont raison, c'est moins trompeur que beaucoup d'autres charmes; il va donc inviter la grosse boulotte pour la danse, et celleci l'accepte pour son cavalier, en lui disant :

— J'étais invitée par le petit Biaise, mais tant pis, j'aime bien mieux danser avec vous, parce qu'il sue des pieds... et vous comprenez, plus il danse et plus il sent mauvais.

— Je puis vous assurer, madame, qu'avec moi vous n'aurez pas à éprouver ce désagrément!

— Oh ! je le crois, d'ailleurs ça se voit tout de suite... au contraire, vous sentez bon, vous; vous êtes donc parfumé?

— Mais non, seulement quelques gouttes d'eau de Portugal sur mon mouchoir.

UNE MALICE DE M. DARDARD

— C'est égal, c'est bien plus agréable que les pieds du petit Biaise... Ah î le voilà. J'en suis fâchée, Biaise... mais monsieur m'avait reteinte.

Le jeune Biaise est de bonne composition, il s'éloigne sans se lâcher.

On recommence un quadrille; tout en dansant, le docteur cause beaucoup avec sa danseuse, qui ne demande pas mieux. Après la première figure, il sait déjà qu'elle se nomme madame Tricoud, que son mari est marchand de bestiaux, qu'il voyage presque continuellement pour son commerce, et que cela l'ennuie souvent, parce que cela met du vide dans son existence.

— Et M. Tricoud est-il à cette noce? demande le docteur.

— Mon Dieu non, il est encore allé en Normandie pour des bêtes à cornes; à l'entendre, on croirait qu'il n'y en a que là! Il me semble pourtant que ce n'est pas une chose si rare !

— Ce que vous dites là est plein d'esprit!

— Ah! ah!... farceur... vous voulez m'enjoler...

— J'avoue que je ne demanderais pas mieux... vous avez la plus jolie jambe du bal.

— Vous trouvez... A coup sûr, j'ai le pied plus' petit que la mariée. Je m'en flatte... vous avez donc regardé ma jambe?

— Je n'ai fait que ça depuis que je suis ici...

UNE M l LICE DE M. I) tRDARD

— Ali! est-il intrigant!... Toutes ces dames prétendent que je me retrousse trop haùl en dansant !

— C'est par jalousie qu'elles disent cela, parce qu'elles n'ont pas autant de mollet que vous!...

— Ali î il a vu mon mollet... daine, après tout, il faut bien se l'aire honneur de ce qu'on a de gentil.

Le docteur pense qu'avec celte maxime on pourrait » faire traduire en correctionnelle, mais il n'a* garde de dire cela à madame Tricoud, avec laquelle il danse comme jamais de sa vie cela ne lui était arrivé. L'animation est devenue générale; il règne à la danse un entrain extraordinaire; pour l'augmenter encore, l'orchestre, auquel le marié a donné le mot, ne met pas de fin à son quadrille qui dure déjà depuis une demilieme. Quelques danseurs, qui n'en peuvent plus, ont abandonné la place, mais ils sont bien vite remplacés par d'autres. Madame Tricoud ne lâche point pied, elle ne cesse de dire à son danseur qu'elle serait de force h danser toute la nuit sans s'arrêter, et le docteur, qui n'en peut plus, commence à trouver qu'il y a trop de nerf dans les gros mollets. Tout à coup il envisage le nouveau couple qui est venu remplacer leur vis-a-vis; il se demande où il a vu la figure du cavalier, qui se donne des grâces en dansant, et ne peut se le rappeler ; mais celui-ci en passant près de lui, souril < n lui disant :

— ('/est moi, monsieur... votre cocher... On est

8G UNE MALICE DE H. DARDAKD

venu m'inviter à m'amuser, ma foi, j'ai accepté... C'est une noce très-bien composée!

— Ah! c'est vous... mon cocher... Je me disais aussi, mais je connais cette figure-là... Très-bien, mon garçon, dansez!... donnez-vous-en... C'est seulement dommage que votre cheval ne puisse pas danser; je suis persuadé qu'on l'aurait invité aussi !

— Oh ! mais je suis tranquille! on a soin de lui, on le régale !

— Allons, se dit le docteur, décidément la noce Merluchet valait la peine d'être vue. Mais, sapristi, ce quadrille dure trop longtemps... Je suis sur les dents... ma danseuse va toujours avec autant de vigueur... Je crois que cette femme-là peut me rendre des points. Elle ne parle pas sa langue très-purement, mais quelle gaillarde! Son mari était né pour aller avec les bêtes à cornes .

Un bruit soudain interrompt cet éternel quadrille. Cette fois les cris partent du côté où sont réunis les buveurs. Le docteur profite de cette occasion: il dit à madame ïricoud :

— On se querelle ià4>as, allons voir ce que c'est» La dame aux belles jambes préférerait continuer de

danser, mais le docteur l'emmène, l'entraîne avec lui sans lui laisser le temps de répondre.

Un grand jeune homme paraissait furieux contre

UNE MALICE IH M D UihU'.l»

li. Dardard, qui buvait à la table où se lenait toujours le papa Mcrluchct.

— Tiens! c'est Gigoteau! s'écrient tous les danseurs on s* approchant.

— Qu'est-ce qu'il vient donc faire ici, Gigoteau, au lieu d'être à sa noce !...

Celui dont on parle donne bientôt l'explication de sa visite, en criant comme un possédé :

— Voyons!... c'est pas tout ça... nom d'un chien!... c'est ma l'emme qu'il me faut... Je veux ma femme... je vous l'ai confiée, monsieur Dardard, dans le but du complot que nous avions imaginé... Qu'en avez-vous fait?

— J'ai fait ce que vous m'avez dit... ce dont nous étions convenu... Je ne comprends rien à votre colère... Est-ce que vous croyez que j'ai gardé votre femme pour moi... On voit bien (pie vous ne me connaissez pas... c'est une chose dont je suis incapable!

— Mais enfin où avez-vous fourré ma femme?... Nous convenons (pie vous la conduirez à mon logement au second, rue des Rigoles., 'font à l'heure je m'y remis... La clef était toujours sur la porte, pas de lumière dans la chambre... Je me dis : ceci est la pudeur de l'histoire .. elle csl couchée... et justement j'entendais respirer dans le lit : je me déshabille, sans lumière, toujours pour ménager l'histoire de la pudeur... Je me couche., qu'est-ce que je trouve dans mon lit?

88 UNE MALICE DE M. DARDARD

un petit garçon, le petit Fourniquet... qui même y avait fait de vilaines choses. Je lui dis : « Qu'est-ce que tu fais dans mon lit, moutard? » 11 me répond : « Tiens! je croyais que j'étais chez mon frère... C'est M. Dardard qui m'a mis à la porte de l'allée en bas, et m'a dit de monter, que la clef était sur la porte, je le savais bien, mon frère le pompier la laisse toujours. » Mais, ma femme, lui dis-je, elle a dû venir ici, pourquoi n'y est-elle plus? Là-dessus,' le petit Fourniquet se rendormit en me disant qu'il n'avait pas vu ma femme. Voyons, monsieur Dardard, qu'avez-vous fait de mon épouse?... Je veux entrer en possession de ma femme... M. le maire me l'a permis... Je vous ordonne de me la livrer.

Le factotum du pays se grattait le front et semblait très-intrigué ; tout à coup il se tappe sur la cuisse et s'écrie :

— Ah! j'y suis... Oui, cela ne peut être que ça!... Rassurez -vous, Gigoteau , je devine où est votre femme... elle n'est pas perdue... nous aurons fait erreur, je l'aurai conduite chez le frère du petit Fourniquet... voilà tout...

— Chez le pompier!... vous avez mené mon épouse coucher chez le pompier... Ah! mille coloquintes!... et vous me dites de me rassurer... Ah! nom d'un nom.. . vous m'avez endommagé ma femme, monsieur! c'est une horreur!

UNE MALICE DE H. !» UIDARD

— Mais iidii, mais non... Tranquillisez-vous ! le pompier se sera bien aperçu que ce n'était pas son |)dit frère qui se couchait à côté de lui... Il aura «lit à

votre épouse : ne bougez pas! il y a erreur! cl il se sera empressé de se lever...

— Te plus souvent qu'il aura dit à ma femme ne bougez pas!... Avec ça (pic- ce pompier esl un liemauvais sujet... Ah! ma pauvre Toinon... si je te retrouve intacte, j'aurai de la chance... Venez, monsieur Dardard, venez vite avec moi... et si Toinon esl endommagée... je vous en réserve une bonne...

— Comment! vous m'en réservez'... est-ce que je l'ai l'ait exprès... est-ce que tous les jours on ne peut pas se tromper...

— Non, monsieur, quand il s'agit d'une nouvelle ni niée, on fait attention!... Allons, en marche, et \ivenienl!

Ce n'est qu'en rechignant que M. Dardard va av< c le grand Qigoteau; mais celui-ci le prend sous le bras cl le force à l'accompagner; quelques jeunes ^ens de la noce s'en vont avec eux pour connaître le dénoûment de celte aventure. Mais tous ceux qui restent s'écrient :

— Pauvre Gigoteaul... il est bien sûr de son al'faire!... avec ça que Tourniquet le pompier est un séducteur fini !

— Et qu'il en voulait à Gigoteau qui ne l'avait pas invité à sa note

90 UNE MALICE DE M. D A II D A II l»

— Sapristi! dit Dulilet, si un événement pareil m'arrivait... je ne sais pas ce que je ferais!...

— Et vous auriez raison, mon gendre, balbutie le maître maçon qui, à force de boire, ne peut plus se lever de dessus sa chaise. C'est comme ça qu'un homme... qui est un homme, doit se conduire!...

— Et pourtant, reprend le marié, j'aurais tort de craindre, parce que ma femme est une luronne qui saurait remettre un pompier à sa place.

— Oh! moi je n'ai peur de rien, dit Laurette, mais après tout c'est la faute à Gigoteau, il n'avait qu'à laisser sa femme danser au bal, et il serait ensuite parti tranquillement avec elle.

— La mariée a raison, dit madame Tricoud, et puis j'ai toujours remarqué que quand les hommes veulent faire des malices, ça leur retombe sur le nez !

Le jour commence à poindre, et le quadrille sans fin ayant beaucoup échauffé ces dames , elles demandent à se promener sur l'eau dans les bateaux: qui sont dans l'établissement, ces messieurs s'empressent de souscrire à leurs désirs, et la belle Laurette veut avoir Félix pour rameur, parce que déjà, dans la journée, Dufîlet a manqué de chavirer en lui servant de batelier.

Bientôt toutes les dames sont embarquées; mais comme les batelets ne sont pas grands, il y a très-peu d'hommes avec elles. Dulilet, qui est arrivé trop tard

UNE MALICE DE M. I) UihAI',1) 91

pour prendre place; dans un bateau, se tient sur les bords de l'eau, en criant à tous ceux qui passent devant lui :

— Faites-moi un peu de place... Je parie que je saute d'ici dans votre batelet sans <|uc vous vous arrêtiez !

— Je parie que non! répond le frère de la mariée, grand dadais qui est un peu gris, parce qu'il a voulu boire comme son père. Je gage une matelote pour ce matin.

— Ça y est !

Aussitôt Dufilet prend son élan et saute dans le bateau conduit par son beau-frère, et dans lequel il y a quatre dames et un vieil oncle de Dufilet. Le marié e>t en effet dans le bateau, mais il est tombé presque sur les épaules du vieil oncle, qui, pour ne pas le recevoir, se rejette en arrière, et, par ce mouvement, perd l'équilibre, tombe dans le petit lac.

— Ah! mon Dieu! j'ai noyé mon oncle Miraux! s'écrie Dufilet; il ne sait pas nager, il faut que je le repèche.

\nssitôt le marié, n'écoutant que son bon cœur, se précipite à son tour dans l'eau et cherche son oncle au milieu des ablettes qui peuplent l'établissement. Mais la confusion devient générale : tout le monde voulant porter secours, tous les bateaux arrivent vois lé lieu de l'accident, et déjà M. Merluchet, qui se tient

92 USE MALICE DE M. D A II DARD

sur la rive «avec une perche, a repoussé deux fois l'oncle Miraux au fond de l'eau en voulant lui tendre la perche.

Heureusement d'autres plus adroits ont tendu la main à Dufilet, qui reparaît sur l'eau avec son oncle qu'il a saisi par le fond de sa culotte ; on le pousse sur la rive sans qu'il ait lâché le vêtement de son oncle ; le père Miraux revient a lui et demande de l'eau-devic. Et Dufilet s'écrie :

— C'est égal, j'ai gagné le pari, la matelote... j'étais dans le bateau.

— Oui, mais tu as fait tomber ton oncle à l'eau.

— Ça ne lui aura pas fait de mal, il ne se baigne jamais.

Cet événement met fin au bal, car le marié est trempé et a besoin d'aller se sécher.

— C'est gentil! dit la belle Laurette à son mari. Vous ne faites que des bêtises aujourd'hui !... Si cela continue, qu'est-ce qui va donc arriver?

Dufilet serre la main à son frère de lait en lui disant :

— J'espère que vous viendrez nous voir à Paris, où nous serons en boutique dans huit jours!

— Monsieur me l'a bien promis! dit la mariée en souriant.

— Oh ! alors, Laurette, vois-tu, c'est comme si ça y était!...

i m: m \i.k;i; de m i» m-.h \i:i>

Félix renouvelle sa promesse el cherche le docteur Chouherl peur partir avec lui. Mais déjà le docteur avait quitté la noce avec madame Tncoud, et lorsque le jeune homme demande le cabriolet qui l'a amené,

on lui apprend que le cocher s'est trouvé tellement gris qu'il a fallu le coucher dans un des cabinets du

restaurant.

VÏTT

Quelques jours se sont écoulés depuis la noce de Dufilet avec la belle Laurette; Félix n'est pas retourné chez son oncle, et pourtant il aurait bien besoin que celui-ci vînt à son aide, car il a fait des deltes, et ce n'est pas avec les quinze cents francs qu'il gagne dans sa maison de commerce qu'il pourra parvenir à les payer. Mais il n'ose pas avouer son embarras à son oncle, qui le traite avec tant de sévérité et lui fait un sermon chaque fois qu il le voit.

Un matin cependant qu'il a été plus harcelé que de coutume par son tailleur, son chemisier et son bottier, Félix: se met en route pour se rendre chez M. Monlaurent; mais, dans la rue, il rencontre le docteur Choubert, qu'il n'a pas revu depuis la noce Merluchet. (les

messieurs vont l'un à l'autre en se tendant la main. — ■ Bonjour, docteur; je suis enchanté de vous rencontrer.

— Moi do même, mou cher monsieur Félix, d'abord

parce que j'ai beaucoup de plaisir à vous voir; ensuite parce que je voulais vous remercier de celui que vous m'avez procure en me menant à la noce de votre frère de lait.

— Vous êtes -vous vraiment amusé?

— Comme jamais cela ne m'était arrivé!... c'était à pouffer de rire; je me suis misé avec le père de la mariée; j'ai dansé comme un perdu avec une gri boulotte (jui avait le rire facile : je me 3uis promené sur l'eau : je n'y suis pas tombé comme le marié, c'est vrai, mais j'y ai risqué une déclaration d'amour qui n'a pas été mal reçue... entin j'ai dansé vis-à-vis de mon rocher, ce qui ne m'était pas encore arrivé... 11 me semble qu'il faudrait être bien morose pour ne point être ((Mitent de sa soirée... Ah! seulement, j'avoue que j'aurais voulu savoir la suite de l'aventure arrivée à ce pauvre M. Gigoteau qui ne retrouvait plus sa femme.

— Il l'a retrouvée... Trompée par les apparences, elle était entrée chez le pompier; mais celui-ci a juré sur son sabre qu'il ne s'était pas réveillé. A propos j comment êtes-vous revenu? Je n'ai pas retrouvé notre cabriolet

— Parbleu ! je le crois bien ; sacllànl que mou visa-

vis le cocher était ivre-mort, j'ai pris son cabriolet, dont je me suis servi pour reconduire chez elle ma conquête, madame Tricoud, après avoir eu soin de dire au traiteur à quel endroit mon cocher retrouverait son véhicule. Et vous êtes revenu à pied?

— Oui, avec plusieurs jeunes gens de la noce; mais comme en chemin ces messieurs s'amusaient à frapper à toutes les portes, à cogner sur toutes les boutiques, enfin à faire un tapage infernal, j'ai eu bien vite assez de leur société, et je les ai quittés.

— Et maintenant vous allez chez votre oncle...

— Oui... j'y allais...

— Eh bien, moi aussi; venez, nous nous y rendrons ensemble.

Au lieu de prendre le bras que lui tend le docteur, Félix pousse un soupir et ne bouge pas.

— Eh bien, qu'y a-t-il donc? s'écrie le docteur. Vous avez l'air soucieux, ce qui ne vous est pas habituel. Or, comme on ne sort pas de ses habitudes sans y être poussé par quelque événement nouveau, ditesmoi ce qui vous arrive et ce qui vous fait soupirer.

— Eh ! mon Dieu, docteur, ce n'est cependant pas un événement nouveau!

— Enfin, vous avez quelque chose ; contez-moi cela : comme médecin, je vous guérirai, si cela tient au physique; comme aussi je tâcherai de vous consoler, si cela tient au inoral.

— Eh bien, docteur, j'ai des dettes, et pas d'argenl

pour les paver !

— Alors je comprends votre visite à votre oncle

l tout simple, il est millionnaire, il doit payer vos dettes. Il vous grondera d'abord, cela n'est pas douteux! niais il finira par payer, parce qu'il faut toujours finir par là.

— Ah! voilà ce dont je doute. Mon oncle ne m'aime pas... parce que je bois du vin pur, que je joue quelquefois au billard, et que je ne me couche pas à dix heures... Mais en vérité, docteur, il me serait impossible d'être aussi sage que mes cousins!

— Je le crois bien, cela me serait impossible aussi, et je dirai plus : je serais bien fâché d'être sage comme cela.

— Mon oncle a déjà payé mes dettes une fois, mais en me faisant jurer de n'en plus faire!

— Est-ce qu'on doit faire jurer les jeunes gens, lorsque les hommes mûrs eux-mêmes manquent si souvent aux serments qu'ils ont faits.

— Mon oncle, qui est un homme à part, a toujours tenu ce qu'il a promis. Il veut trouver chez les autres la même fidélité.

— Si, parce (pie nous avons dc> vertus, il nous fallait exiger les mômes vertus de tous ceux qui nous approchent, nous aurions fort peu d'amis, et même fort peu de connaissances.

— Enfin, j'ai bien peur que mon oncle ne nie gronde beaucoup, et ne paye pas nies dettes.

— Vous devez donc une bien grosse somme?

— Je dois quatorze cents francs!

— Quatorze cents francs!... mais c'est une misère pour votre oncle... 11 doit vous donner cela tout de suite'

— Oh ! il ne les donnera pas tout de suite.

— Et pourquoi, en ce cas, ne vous adressez-vous pas à vos cousins? Entre jeunes gens, c'est un plaisir de s'obliger... Mais ils n'ont pas d'argent, peut-être?

— Si, ils en ont, leur père leur en donne; mais il leur défend de le dépenser, ce qui fait que c'est comme s'ils n'en avaient pas.

— Singulière famille!... Enfin, ces dettes ne sont point exigibles sur-le-champ... vous avez du temps devant vous?

— S'il n'y avait que le tailleur et les autres fournisseurs, ils attendraient peut-être encore ; mais malheureusement j'ai fait un billet de mille francs à un vieux juif contre sept cents francs d'argent, et je ne sais combien de paquets de cigares qu'il m'a donnés .. des cigares détestables même!... 11 a fait protester son billet, il a obtenu un jugement, enfin il peut me faire arrêter... et c'est ce dont il m'a menacé si je ne le paye pas d'ici à trois jours.

— Ah! diable! il v a urgence, alors. Ecoulez, mon

cher Félix, je vais voir comment se porte votre oncle.

Voulez-vous que je me charge de lui parler pour vous'.'

— Oh! je n'osais pas vous en prier, mais vous me rendriez un grand service î

— Eh! que uc le disiez-vous tout de suite!... Je n'ai pas peur de lui parler, moi, à cet homme parfait, qui veut que tous les autres le soient. Soyez tranquille, je plaiderai chaudement votre cause, et je réussirai, j'en suis certain. Venez, vous m'attendrez dans le café qui est presque en face de chez M. Monlaurent, de cette façon vous connaîtrez tout de suite sa réponse.

Ces messieurs se remettent en marche. Arrivés à quelques pas de la demeure du millionnaire, Félix entre dans un café, et le docteur se rend chez M. Monlaurent.

Félix essaye de lire un journal, mais il est trop impatient, trop préoccupé pour faire attention à ce qu'il lit; à chaque instant ses yeux regardent dans la rue. Tout à coup il aperçoit son cousin Félicien qui se rend chez son père. Aussitôt, se rappelant ce que lui a dit le docteur, Félix sort du café en se disant :

— Ma foi, essayons toujours! Après tout, entre jeunes gens on ne doit pas craindre de s'avouer l'emharras où l'on se trouve.

Ft courant dans la rue au-devant du grand jeune homme blond, Félix l'arrête.

— Bonjour, Félicien.

— Tiens! c'est toi, Félix! répond le jeune Monlaurent d'un air assez froid. Que fais-tu donc par ici, au lieu d'être chez ton commerçant?

— Je suis ici parce que j'y ai affaire, probablement. Est-ce que tu vas me faire un sermon comme mon oncle?

— Oh! non, car, après tout, cela m'est bien égal, à moi, que tu travailles ou que lu ne travailles pas !

— Merci ; mais il ne s'agit pas de tout cela. Dis-moi, estu en fonds?

— En fonds?

— Oui, possèdes-tu de l'argent à toi?

— De l'argent?... mais certainement, j'ai toujours de l'argent, moi, car mon père m'en donne souvent, parce qu'il sait que je n'en fais pas un mauvais usage, que je ne fais point des bamboches comme toi.

— C'est vrai, j'avoue que je ne possède pas ta sagesse! Et quelle somme as-tu en ta possession à peu près?

— Es-tu curieux! Mais j'ai environ... oh oui, j'ai bien deux mille cinq cents francs au moins... Quand on ne dépense pas, on amasse!...

— C'est juste. Eh bien! Félicien, veux-tu me faire un grand plaisir, me rendre un vrai service d'ami, et dont je te serai bien reconnaissant?...

— Qu'est-ce que c'est, d'abord?

— Prète-moi quatorze cents francs pour paver une dette pressée, et je te rendrai cela... petit à petit. Et lu me tireras d'un grand embarras.

Félicien regarde son cousin d'un air moqueur, puis -c met à rire en disant :

— Ah bien! par exemple, je ne m'attendais pas à celle-là... Je la trouve forte!... ah! ah! ah!...

— Quand tu auras Uni de rire, tu me répondras, n'est-ce pas?

— Oh ! la réponse n'est pas difficile à te faire. Pour le prêter de l'argent, il faudrait que je fusse fou! Tu dépenses déjà bien assez vite celui que mon père te donne, ce n'est pas la peine que tu fasses prendre au mien la même route!...

— D'abord, mon oncle ne me donne pas d'argent depuis longtemps, et s'il a une fois payé mes dettes, ce n'est pas généreux à toi de me le reprocher! Alors tu me refuses?

— Oh! positivement!

— Très-bien. Je n'attendais pas moins de toi!

— Alors ce n'était pas la peine de m'arrèter pour me demander cela. Adieu, Félix, je vais déjeuner.

Le grand blond s'est éloigné; Félix le regarde aller en se disant :

— Oui, je me doutais qu'il me refuserait... maintenant j'en mus sur. Mais nie rire au nez... lorsque je lui dis que je suis dans la gène... ah' c'est de trop,

ceci, et n'annonce pas un bon cœur... Ah! voilà Je gros Dodolphc qui vient à son tour déjeuner chez son père... Je le crois meilleur enfant, lui. . Voyons, peutêtre serai-je plus heureux avec celui-là.

Et Félix arrête son cousin Adolphe au passage. Celuici tend la main à Félix et la lui serre cordialement, en lui disant :

— Ah! c'est toi, Félix, heureux Félix... Tu es bien nommé ! Tu fais tout ce que tu veux, toi, et tu t'amuses depuis le matin jusqu'au soir... J'ai souvent envié ton sort.

— Mon cher Adolphe, je m'amuse le plus que je peux, c'est vrai. Mais mon sort n'est pas toujours aussi digne d'envie que tu veux bien le dire. Tiens, par exemple, en ce moment, je suis sans le sou, et on ne s'amuse guère sans argent. De plus, j'ai des dettes; je dois quatorze cents francs... pour lesquels on me poursuit... Peux-tu me les prêter, tu me rendras un grand service.

Adolphe secoue la main de son cousin et pousse un soupir en répondant :

— D'abord, pour le prêter cette somme, il faudrait que je l'eusse, et je ne possède guère que trois cents francs environ; mon père ne me donne pas de l'argent comme à Félicien, en qui il a toute confiance, et qui est son benjamin ; il ne lui demande jamais compte de son argent! Tandis qu'à moi, c'est bien différent, il

faut que je lui montre ce que j'ai en caisse... Quelquefois il manque quelques pièces de cinq francs, parce que je me serai laissé aller à prendre un gloria. J'aime beaucoup le gloria... J'aime aussi le curaçao... et la chartreuse... Ali bigre! la chartreuse ! c'est ça qui esl bon! Mais alors, quand j'ai un déficit, il faut que j'invente des histoires... et je ne suis pas très-malin pour inventer. C'est pourquoi, lors même que j'aurais la somme que tu me demandes, je ne pourrais pas te la prêter, car s'il me manquait quatorze cents francs, je ne pourrais jamais trouver une histoire de cette forcelà ' Ne m'en garde pas rancune, Félix, tu vois que ce n'est pas de ma faute.

— Non, mon ami, non, je ne t'en veux pas à toi, car lu es franc avec moi.

— Vicns-tu déjeuner avec nous chez mon père?

— Non, je n'y vais pas.

— Adieu alors, car tu sais qu'il ne faut pas être en retard.

Le utos Adolphe a quitté Félix, qui se dit :

— J'aime mieux ce cousin-là... et s'il avait pu m' obliger, je crois qu'il l'aurait fait. Ah! voilà mainte nanl Victorin qui s'avance M'adressera i-je à lui'.' Pourquoi pas? Pendant (pu1 je suis en train, il faut tout de suite que je puisse juger l'amitié que me portent mes trois cousins.

Victorin marchait très vite et avait toujours l'air

lOi LES TROIS COUSINS

fort préoccupé. Il va repousser Félix qui lui barre le passage, lorsque celui-ci lui dit :

— Eh bien, tu ne me reconnais donc plus?

— Ah! c'est toi, Félix! Pardon... je ne le voyais pas... je songeais... comme la Bourse a monté ce matin... c'est-à-dire hier... Mais quel beau bénéfice il y aurait eu à réaliser pour celui qui aurait acheté il y a huit jours !...

— Ma foi, je n'en sais rien. Je t'avoue que le cours de la Bourse m'occupe peu !... Je ne suis pas en position d'y faire aucune opération !...

— Cela n'empêche pas de suivre la marche des cours, d'examiner, de calculer, de se mettre enfin à môme de savoir un jour faire une grande fortune !

— Je crois que personne ne peut savoir cela à coup sûr. Tout ce qui est aléatoire ne dépend-il pas du hasard?...

— Mais non, il y a des combinaisons infaillibles!...

— Je t'avouerai que, dans ce moment, j'en cherche une pour payer quatorze cents francs que je dois. Voyons, toi, qui es calculateur, comment ferais-tu à ma place, si tu n'avais pas le sou, pour payer cette somme?...

— Mais, si j'avais seulement cent francs, je les jouerais... n'importe à quoi!

— Oh! mauvais conseil; d'abord le jeu est une

histe ressource, il ne favorise que ceux qui n'ont pas besoin de l'être...

— Allons donc!... quand on sait calculer les chances, on se les rend favorables!

— Ensuite je ne puis pas risquer cent francs au jeu , puisque je t'ai dit que je n'avais pas le sou!...

— Ah ! c'est juste ! Tant pis pour toi, alors, ce n'est qu'avec de l'argent qu'on en gagne...

— Tu dois en avoir, toi, Victorin. Eh bien, prêtemoi de quoi payer ma dette... Plus tard je te rendrai cela.

Le jeune Victorin réfléchit quelques instants, puis il répond :

— Non, je ne te prêterai pas... Si c'était pour quelque opération de Bourse, peut-être me serais-je risqué... Mais quand tu auras payé tu n'auras plus rien, et tu ne pourras pas me rembourser... J'aime donc mieux garder mon argent... Adieu, Félix, je suis pressé.

Le troisième cousin s'est éloigné comme les autres, et Félix retourne au café en se disant :

— L'épreuve est faite, les trois cousins y ont passé. Je sais maintenant quel fonds je puis faire sur leur amitié I Si le docteur n'est pas plus heureux près de mon oncle, je me vois incessamment à Clichy.

Cependant le docteur Choubert a trouve M. Monlaurent dans son cabinet, où il se plaint de son ventre, de ses jambes, de sa tète et de son estomac.

— Docteur, je ne suis pas bien; vous ne me guérissez pas, dit le millionnaire en voyant entrer son médecin.

— Je ne vous guéris pas ! . . . Mais d'abord qu'est-ce que vous avez là? demande le docteur en examinant une tasse et une théière.

— Ceci, c'est une infusion de graine de lin, trèslégère, mais émolliente; c'est extrêmement rafraîchissant.

— Eh ! sapristi, mon cher monsieur, comment voulez-vous que je vous guérisse, si vous faites tout le

contraire de mes ordonnances... Est-ce que je von- ;ii prescrit de la graine de lin, moi?... Je vous ai dit: « Buvez dn vin de quinquina... deux bonnes cuillerées par jour; du quinquina au madère. » Cela \ous rendrait de la force, cela redonnerait du ton à votre estomac, qui en a grand besoin. Au lieu de cela, vous vous mettez à la graine de lin!... Je renoncerai à vous soigner si vous continuez d'agir ainsi, je vous en préviens.

— Docteur, je craignais que ce vin de quinquina ne fût trop fort pour ma constitution délicate.

— Puisque je vous l'ordonnais, c'est que probablement il vous était bon. Avez-vous confiance en moi, oui ou non?

.M. Monlaurent balbutie un oui assez douteux, et murmure :

— Je prendrai du vin de quinquina.

— Et vous verrez que vous vous en trouverez bien. Ah! maintenant, mon cher monsieur Monlaurent, je \ais m' acquitter d'une commission dont on m'a charge pies de vous. C'est un jeune homme fort aimable, votre neveu Félix, que je viens de voir il n'y a qu'un instant...

— Mon neveu Félix! ah! voilà un mauvais sujet' J'en ai encore appris de belles sur son compte! Figurez-vous, (lecteur, qu'au mariage de son frère de lait, où il servail de témoin, il s'esl permis d'apporter de-

vant le maire le marié ayant un pied chaussé et l'autre nu.

— Je sais cette anecdote, il me l'a contée.

— Et vous ne trouvez pas cela très-indécent? manquer de respect à l'autorité!

— L'autorité ne s'en est pas même aperçu! Et s'il n'avait pas pris ce parti-là, le mariage ne se serait pas fait.

— Je ne suis pas de votre avis, monsieur le docteur, je n'excuse pas une telle inconvenance. Et de quelle commission vous a chargé ce mauvais garnement?

— Mon Dieu... je vous vois si mal disposé pour lui... je crains .,

— Je ne puis plus être autrement pour mon neveu. . . Vous me trouverez de même un autre jour.

— Alors j'aime autant en finir tout de suite. . . d'ailleurs cela presse. Votre neveu doit quatorze cents francs pour lesquels on le poursuit... il y a même prise de corps contre lui... 11 espère donc que vous voudrez bien encore cette fois lui venir en aide et...

— Des dettes! encore des dettes! et il ose s'adresser à moi!... après avoir juré... car il a juré qu'il n'en ferait plus, monsieur, lorsque l'année dernière je payai les autres. Corblcu ! est ce qu'un honnête homme doit manquer à son serment?

— Mais votre neveu est si jeune!

- Il n'y a pas d'excuses pour cela...

— Enfin, monsieur, il ne s'agit que d'une misérable BOinme de quatorze eents francs, qu'est-ce que cela

pour vous!

— Certainement je puis disposer de cette somme sans que cela me gène, mais je neveux pas encourager

la mauvaise conduite... un garçon qui aime le vin, le jeu et les femmes! quelle horreur!

— Eh! mon Dieu, monsieur, il ne faut pas nous faire meilleurs que nous ne sommes ! nous avons tous ces goûts-là !...

— Non, monsieur, non, je ne les ai jamais eus, moi, monsieur, et je m'en fais gloire !...

— En tout cas, il me semble (pie vous ne vous eu portez pas mieux pour cela!...

— Je n'ai pas la goutte, moi, monsieur!

— Eh ! mon Dieu, tous les libertins ne l'ont pas Je ne manquerais pas d'exemples à vous citer. Mais revenons à votre neveu; vous ne voudrez pas laisser aller en prison le fils de votre sœur?

— Si, monsieur, je l'y laisserai aller, ce sera une bonne leçon pour lui!

En ce moment la jeune Emma entre dans le cabinet de son père, elle l'a entendu élever la voix, et après avoir salué le docteur, murmure :

— Ou'y a-t-il donc, mon père, comme vous parais sex agile... Est-ce que vous êtes en colère?

M. Monlaurent baissait la tète en grommelant; mai* le docteur s'empresse de dire :

— Mademoiselle, vous arrivez bien à propos pour m'aider a intercéder en faveur de votre cousin Félix...

— Mon cousin! que lui est-il donc arrivé, monsieur?

— Mon Dieu! mademoiselle, de se laisser aller à commettre de ces étourderies de jeunes gens qui dépensent sans compter... Bref, il a fait des dettes... il est poursuivi pour une somme... qui n'est pas trèsélevée... Il n'a pas osé venir trouver son oncle, et je me suis chargé de plaider sa cause... Mais M. votre père se montre très-sévère... il refuse de tirer son neveu d'embarras...

— Ah! mon petit père! tu te laisseras fléchir! dit la charmante jeune fille en s* approchant de son père, mon cousin se corrigera, j'en suis sûre... Tu vas donner la somme dont il a besoin...

— Non, ma fille, car votre cousin ne se corrigera pas. Il l'avait déjà juré, il a manqué à sa promesse, je ne veux plus rien faire pour lui.

— Alors ce pauvre garçon va aller en prison! dit Je docteur.

— En prison! on mettrait mon cousin eu prison! s'écrie Emma. Oh! mais ce sciait affreux! Non, mou père, vous ne pouvez souffrir cela... Oh! je vous en prie, ne soyez pas inexorable!

— Assez, ma 611e, assez, dit le banquier d'un air impératif; je vous défends de me dire un mot de plus sur ce sujet et de me reparler de votre cousin. Je prierai le docteur d'en faire autant!

La jeune fdle baisse les yeux et devient tremblante. Le docteur, irrité par le ton que vient de prendre M. Monlaurent, saisit son chapeau qu'il pose sur sa tète en s'écriant :

— Très-bien, monsieur, vous avez de ces cœurs secs auxquels il faut des réfrigérants ; buvez votre graine de lin, monsieur, buvez vos tisanes! Quant à moi, je ne me charge plus de votre santé !

— J'aime autant cela, murmure M. Monlaurent. Le docteur est déjà presque au bas de l'escalier,

lorsqu'une petite main lui frappe doucement sur l'épaule. Il se retourne et voit la jeune Emma qui lui présente un petit portefeuille, en lui disant d'une voix émue :

— Prenez cela, monsieur le docteur, et donnez-le à mon cousin ; c'est tout ce que je possède, mais cela l'aidera peut-être à sortir d'embarras... Surtout ne lui dites pas que c'est moi... Qu'il croie que c'est mon père... Adieu, je me sauve...

La charmante enfant a déjà remonté lestement l'escalier avant que le docteur ait eu le temps de lui exprimer ce qu'il pense de sa bonne action. Mais il a en

main le petit portefeuille; il l'ouvre et y trouve un billet de mille francs.

— Aimable fille, se dit-il, elle donne à son cousin tout ce qu'elle possède, et elle ne craint pas d'encourir lacolèrede son père! Ah! je l'avais bien jugée, j avais bien vu qu'elle ne ressemblait pas à ses frères... et, ma foi, ni à son père non plus... ce dont j'aurais fait compliment à madame sa mère si elle vivait encore. Mille francs!... c'est quelque chose... mais ce n'est pas assez pour tirer notre jeune homme d'embarras... Pardieu! je veux m'associer à la belle action de cette jeune fille... J'ai touché ce matin cinq cents francs d'une convalescente... dont je ne croyais pas avoir un centime. Je vais les joindre à ce billet de mille, et notre ami est libéré!

Félix attendait toujours au café, mais il avait peu d'espérances lorsqu'il voit le docteur venir à lui d'un air radieux, et lui mettre un petit portefeuille dans la main en lui disant :

— Tenez, beau jeune homme, j'ai été heureux dans mon ambassade... voilà de quoi payer vos créanciers...

— Il se pourrait... Ah! cher docteur, je n'y comptais pas ! Quoi, mon oncle s'est laissé attendrir...

— Votre oncle! jamais! c'est un vieux requin qui doit avoir un cœur en caoutchouc... il vous refuse net...

— Mais alors comment?...

— Ah! il y avait là un ange sous la figure d'une jeune fille... votre cousine enfin; elle a couru après moi dans l'escalier, et m'a remis pour vous ses économies...

— Ma cousine... il serait possible...

— Oui, monsieur, et elle m'avait défendu de vous dire que cet argent venait d'elle; mais, ma foi, je ne me sens pas le courage de mettre une belle action sur le compte de quelqu'un qui s'est montré sans pitié pour vous, et qui trouve mauvais qu'on aime les femmes... vieille buse!...

— Ma cousine! c'est ma cousine!...

— Oui... oui... il n'en revient pas! Allons, monsieur, allez payer vos dettes, moi je vais voir mes malades, chacun son métier.

Félix aurait bien voulu aller remercier sa cousine, mais, d'un autre côté, il ne se souciait pas d'aller voir son oncle et ses aimables cousins. Ne sachant comment faire, il attendait qu'une occasion favorable se présentât, que le hasard lui fit rencontrer sa cousine et lui permît de lui exprimer sa reconnaissance.

En attendant, le jeune homme était devenu plus travailleur, plus assidu chez son négociant, car il se disait souvent :

— Ces quinze cents francs que j'ai reçus d'Emma, il faut absolument qu'un jour je parvienne à les lui rendre.

Cependant, comme à Fàge de Félix les bonnes intentions n'empêchent pas que l'on ne fasse encore des fredaines, celui-ci n'oubliait pas une assez jolie actrice nommée Anita, et dont vous l'avez entendu s'entretenir un matin avec sa voisine. Cette Anita, attachée au théâtre des Délassements, y dansait aussi dans l'occasion. Etait-elle actrice? était-elle danseuse? Elle était probablement l'une et l'autre, ou plutôt je crois qu'elle n'était ni l'une ni l'autre : mais enfin elle était au théâtre, et pour une jolie femme c'est une position très-enviée.

Ainsi que l'avait dit la voisine, Félix n'avait ses entrées au théâtre que par raccroc, car il ne faisait point de pièce ni de musique; il ne savait pas peindre le décor ni dessiner des costumes; encore s'il avait été actionnaire, c'est un titre, ce n'est souvent que ça, mais cela donne entrée sur le théâtre, et la plupart du temps on ne se fait actionnaire que pour aller dans les coulisses admirer de plus près ces damrs qui nous charment de la salle... Mais, niais que vous êtes! au lieu d'admirer de plus près, vous allez perdre vos illusions, car il ne faut pas voir ainsi le rouge, le blanc, le bleu, le carmin, le noir, qui font si bien de loin!

A'ia vérité, si vous perdez une partie de vos illusions, vous en serez dédommagé par un babil amu- Bant, quelquefois 'Spirituel, toujours drôle, par ces

reparties vives, piquantes que Ion n'entend que là ; par ce qu'il y a d'original à voir un grand seigneur espagnol venir dire des douceurs à une petite Savoyarde, un Anglais se prendre de querelle avec un ours, et un roi offrir une prise de tabac à un paillasse.

Et puis, dans ce monde, tant de choses se font par raccroc, que cela est presque arrivé à remplacer le droit! ne croyez-vous pas, parce que vous avez droit à une chose que vous allez l'obtenir?... Vous êtes bien de votre village' Le raccroc est là, qui va, vient, se remue, intrigue, sollicite et finit par arriver à son but, tandis que vous, qui vous tenez bien tranquille chez vous, vous fiant à votre droit, à votre mérite, vous n'obtenez rien, on a bien autre chose à faire que de penser à vous.

Mais arrêtons-nous!... Revenons à Félix, il était ami d'un jeune homme dont le frère faisait des pièces, et, par ce ricochet, il était monte plusieurs fois sur le théâtre avec^son ami, puis s'était risqué à y aller tout seul; il avait trouvé là l'Alexandre de mademoiselle Hermance, celui-ci était actionnaire. Il avait perdu avec lui plusieurs bols de punch au domino, et s'était acquis ainsi sa protection pour rester dans les coulisses.

Ce soir-là on représentait une féerie mêlée de danses et enjolivée d'amours et de diables. Les diables

et les amours font toujours très-bien au théâtre, #râce au costume léger qu'on leur donne; à la ville ils se déguisent, ce qui ne les empêche pas d'y faire aussi leur chemin. Mademoiselle Anita représentait un Amour; comme elle était fort bien faite, le maillot lui allait très-bien, et lui faisait faire de nombreuses conquêtes, car, sur la scène, le costume est pour beaucoup dans les succès de ces dames; et telle «qui n'aura pas été remarquée sous le simple vêtement d'une paysanne, se verra assaillie de bouquets et de déclarations quand on la verra en Sylphide ou en Amour.

Félix désirait voir cette demoiselle sous ce costume, qui n'en est pas un, et nous fait soupirer après ce Paradis perdu dans lequel Adam et Eve se promenaient sans avoir recours à un tailleur ni à une couturière. Félix était monté sur le théâtre et miettait le moment où sa conquête aurait dans les coulisses le loisir de causer avec lui.

Mais sa voisine Hermance qui l'avait aperçu, saisit un moment où elle n'est pas en scène pour venir lui dire à l'oreille :

— Mon petit voisin, prenez garde à vous! Trabucos danse ce soir!

— Qu'est-ce que c'est que ça, Trabucos?

— C'est un danseur... Il fait le Diable, il a du talent.

— Eh bien ! qu'est-ce que cela me fait à moi que M. Trabucos danse ce soir?

— Vous ne savez donc pas qu'il est très-amoureux d' Anita; il lui fait la cour. [1 est jaloux comme un tigre... il est très-méchant! et s'il vous voit parlera Anita, il est capable de vous chercher querelle.

— Je% me moque pas mal de M. Trabucos! Qu'il fasse son diable et qu'il nous laisse tranquille; ce n'est pas lui qui m'empêchera de parler à Anita, tant qu'elle le voudra bien.

— Oui, mais comme il a du talent, il peut vous faire interdire l'entrée des coulisses en se plaignant au régisseur, en disant que vous gênez les entrées.

— Qu'il s'avise de faire cela, et il verra de quel bois je me chauffe !

— Enfin, je vous ai averti, soyez prudent au moins.

— Merci, ma chère voisine, j'aurai un œil ouvert sur les manœuvres du diable.

— Vous n'avez pas vu Alexandre?

— Il joue aux dominos au café du Cirque. Mademoiselle Iîermance retourne en scène. Bientôt

le ballet commence. Son pas achevé, la gentille Anita vient dans la coulisse où est Félix, et une conversation assez animée s'engage entre l'Amour et le jeune commis.

Tout à coup Félix se sent frappé sur l'épaule; il se

I m; aventure DE COULISSES 11«j

retourne, ne voit personne, et reprend sa conversation. Mais au bout de deux minutes le même incident se renouvelle.

— Qui est-ce qui s'amuse donc à venir me frapper ninsi sur l'épaule, et disparaît ensuite? s'écrie Félix.

— C'est Trabucos, répond Anita en souriant. Je l'ai aperçu s'approcher tout doucement, puis se sauver tprès vous avoir touché.

— Ah! c'est ce monsieur qui fait le diable et qui est amoureux de vous... Est-ce qu'il est votre amant/

— Par exemple! je ne puis pas le souffrir, il m'ennuie beaucoup au contraire. 11 m'a déjà fait avoir plusieurs scènes désagréables !

— Eu ce cas, il n'a qu'à bien se tenir... Faites-moi seulement signe quand vous le verrez s'approcher de moi...

— Le voilà qui revient...

— Bon! cette fois il aura son alfaire.

L'individu qui fait le diable est un petit homme un peu gros, mais assez bien fait, qui paraît musculcux cl rappelle ces Alcides qui font des tours de force sur le boulevard. Fort laid de visage, il avait tout ce qu'il faut pour représenter un diable. Mais comme il se croyait beau, il prenait soin de bien se déguiser, mettait un:1 perruque rouge avec des cornes, se faisait, avec du bouchon brûlé, d'énormes sourcils qui se rejoignaient, comme ceux du Juif Errant, puis enlin

se mettait un faux nez qui avait la forme d'une immense trompette; tout cela avec son maillot rouge enjolivé de serpents et de chauves-, ouris, en faisait un démon très-épouvantable.

M. Trabucos s'avançait sur la pointe du pied tout prêt à frapper encore sur l'épaule du jeune homme, dont l'assiduité près d'Anita lui déplaisait fort. Mais cette fois Félix a si bien pris ses mesures, qu'au moment où le diable lui touche l'épaule, il reçoit en plein visage un coup de poing si bien appliqué, que son faux nez à moitié écrasé change de place et va se poser sur son œil droit.

M. Trabucos veut sauter sur Félix, mais au même instant la voix du régisseur lui crie :

— A toi, Trabucos ! c'est ton pas ! . . . A toi !.. . Entre donc en scène... tu vas manquer ton entrée !...

Placé entre son devoir et sa colère, l'artiste obéit cependant à la voix du. régisseur; il entre en scène comme un furibond, sa danse se ressent naturellement de l'agitation qu'il éprouve ; jamais il n'a sauté si haut, ni fait des mouvements plus saccadés. 11 lait un effet merveilleux, le public l'applaudit à tout rompre, tandis que de la coulisse le cruel régisseur lui crie encore :

— Ton nez, Tiabucos, remets donc ton nez à sa place, il est sur ton œil droit!

Mais Trabucos ne songe guère à son nez ; tout en

dansant, ses yeu\ se portent souvent vers la coulisse où est toujours Félix ; alors il lui fait des grimaces, des yeux horribles, lui montre le poing et redouble ses contorsions, et le public qui croit que le diable ajoute tout cela à son pas pour faire plus d'effet, redouble ses bravos et trouve très -original que l'artiste ait eu l'idée de placer son nez sur son œil.

Félix s'amusait beaucoup des menaces que le diable lui faisait tout en dansant. En vain Anita lui disait :

— Allez-vous-en, mon ami, vous avez donné un coup de poing à Trabucos, il est furieux, il va vouloir se venger... de grâce allez- vous-en !

.Vais le jeune homme restait, parce qu'il ne voulait pas avoir l'air de fuir devant les menaces de ce monsieur, et se contentait de répondre :

— Non, non, je ne veux pas m'en aller. Je trouve ce diable trop amusant... je tiens à voir son pas.

Mais le pas finit. Alors s' élançant dans la coulisse comme un tourbillon, M. Trabucos saute sur Félix et se meta le frapper; niais celui-ci, qui prévoyait l'attaque, attend de pied ferme son adversaire, et répond par de vigoureux coups de poings à ceux qu'il reçoit. On veut séparer les combattants. Pas moyen; ils se tiennent, s'enlacent, se poussent, se bousculent et finissent par rouler ensemble sur le théâtre, leurs tètes et la moitié de leur personne dépassant la coulisse, le public est tout surpris de voir tout à coup

cette masse, qui tombe dans le palais du sultan et continue à terre de se donner des coups de poing.

Cependant le régisseur et des figurants tirent ces messieurs par les pieds pour qu ils disparaissent aux yeux des spectateurs. Mais on avait eu le temps de les voir, de rireà leurs dépens. Et, parun'de ces hasards qui semblent faits exprès, M. Monlaurent, qui n'allait presque jamais au spectacle, était ce même soir dans la salle avec sa fille Emma et madame Sarget.

Depuis longtemps la jeune Emma suppliait son père de la mener au spectacle. Celui-ci avait enfin consenti à procurer ce plaisir à sa tille, et l'on avait emmené madame Sarget, parce que M. Monlaurent,. qui prévoyait tout, avait dit : « Si le spectacle me fait mal, s'il m'indispose, ce ne serait pas assez de ma fille pour me donner du secours! »

Fort peu au fait de ce qui se jouait dans les théâtres, M. Monlaurent avait dit à sa fille :

— A quel théâtre désires-tu aller, choisis, cela m'est égal.

Emma avait répondu :

— Et à moi aussi, mon père, seulement je voudrais bien voir une féerie.

On avait cherché sur un programme de spectacle à quel théâtre on pourrait voir une féerie. Celui des Délassements étant pour le moment le seul qui en jouât, on lui donna la préférence. M. Monlaurent était donc

DUE AVF.M DUE DE C - SES ISS

installé avec sa fille et madame Samet dans une 1 des premières qui justement se trouvait t'oit près de la scène, et loi .-que Félix et le diable avaient roui battant hors de la coulisse, ils avaient été parfaitement placés pour les bien voir.

— Est-ce |> ssible! s'écrie M. Monlaurent, ce jeune nomme qui se roule là sur le théâtre... regardez, madan t... n'est-ce pas mon neveu Félix?

— Eli mon Dieu oui! c'est bien lui qui donne des coups de points au diable... Qu'est-ce que cela - gnifie!

— Mon cousin... vous croyez que c est mon cousin 1 balbutie Emn a.

Puis bientôt elle reprend :

— Mais oui, c'e>t lui... Est-ce qu'A .-'est fait acteur?

— Il ne lui manquerait plus que cela... se battre... Taire le coup de poing devant le public. Le malheureux!... mais c'est épouvantai le...

— Ils n'y sont plus, mon père, on les a emp«

— Oh' je crois bien que cette scène n'était pas dans la pièce... Mais je saurai ce qui a cause cet incident... bans l'entracte je sortirai, je m'informerai.

sque t- u- les spectateur- étaient aussi curieux que M. Monlaurent desavoir par quel hasard ils avaient été témoins de cette boxe entre le danseur Irai un jeune homme qui n'était [ue 1 on

181 UiNb AVtiM L'ILE DE COULIbSES

n'avait pas reconnu pour être un acteur. Aussi avait-on attendu la fin de l'acte avec impatience. Mais à peine le rideau est-il tombé, que les uns courent au café, les antres chez la concierge du théâtre, ceux qui ont leurs entrées sur la scène y sont déjà, et bientôt on revient dans la salle avec des nouvelles. Chacun cause de cela dans les couloirs, et les ouvreuses de loges n'ont pas été des dernières à se faire mettre au fait des motifs de cette bataille.

M. Monlaurent laisse passer les plus pressés, puis s'adressant à une ouvreuse qu'il a vue pérorer au milieu de beaucoup de monde, ce qui doit faire présumer qu'elle en sait plus que les autres . il lui fait à son tour sa question :

— Pourriez-vous me dire, madame, ce qui a causé cette scène, cette bataille scandaleuse entre ces deux individus qui ont roulé hors de la coulisse après le ballet?

Et M. Monlaurent accompagne sa demande d'une pièce blanche, ce qui donne à l'ouvreuse encore plus de moelleux dans la voix.

— Oui, monsieur, oui certainement je puis vous renseigner mieux que toute autre. Du reste, je l'avais deviné! Mon Dieu, avant qu'on me le dise, je m'étais écriée : « Je gage que c'est pour Anita qu'on se cogne ! . . . Cette petite a déjà été cause de plusieurs scènes, et je ne me suis pas trompée, c'est encore pour Anita!...

— Qu'est-ce que c'est qu'Anita, madame?

— Une de celles qui ont dansé le premier pas des Auiouis... une petite brune... très-bien faite... Oh!

sa jambe a bien du succès!

— Je comprends, et alors c'est pour elle...

— Oui, vous concevez, Trabucos en est amoureux comme un fou... Il a dit qu'il vendrait son mobilier pour elle... Il en est ce qui s'appelle toqué.

— Et Trabucos, c'est?-

— C'est le danseur qui Taisait le diable... un garçon plein de talent! Vous avez vu quel succès il a eu dans son pas... Oh! il est très-aimé du public... mais pas d'Anita qui s'en laisse conter par ce jeune bomme que \ ous avez vu rouler sur la scène. . . Et il parait que c'est un pas grand'chose, un pané!... qui ne lui a pas seulement payé encore sa Psyché... elle doit sa Psyché... Mais les femmes sont si bêtes, elles s'amourachent de jeunes propres à rien... et négligent les hommes mûrs qui feraient leur fortune... Ah! ce n'est pas moi qui leur donnerais ce conseil-là!

— Enfin, madame?

— Enfin monsieur. Trabucos avait déjà remarqué que le jeune homme en question venait dans la coulisse pour causer avec Anita, il se dit : « C'est un rival, je lui donnerai une pile! » Car il est très-fort, Trabucos ; < ">t un homme tout nerfs! Il avait prévenu la petite, il lui avait dit : « Si vous chuchotez encore

avec ce particulier, je l'égrugerai! » Et Anita lui avait répondu : a De la neige ! »

— De la neige?

— Oui, ou : Des navets ! Ce sont ses expressions favorites. Et pourtant cela n'a pas manqué : elle causait avec son jeune gandin; Trabucos, tout en dansant son pas, les voyait; il était furieux. Aussitôt son pas fini, il a couru sur le jeune homme, en lui disant : « Je vous ordonne de ne pas parler à mademoiselle, et au besoin je vous le défends! » Il parait que l'autre lui a ri au nez. Alors vous voyez d'ici la chose... deux coqs furibonds, quoi! Pif! paf! pouf! les calottes pleuvaient à verse ; on voulait les séparer, on ne pouvait pas, et c'est alors qu'en se cognant, ils sont tombés et qu'ils ont roulé devant le public!... Et savezvous ce que Anita faisait pendant ce temps-là... elle riait comme une folle, la petite sans cœur! Elle est enchantée quand on se rosse pour elle... elle prétend que ça la pose.

— Quel a été le dénoûment de tout cela?

— Ah! naturellement on a chassé le jeune homme de la scène, où il n'aurait jamais dû mettre les pieds. Mais on n'est pas assez sévère pour les intrus... la concierge ferme l'œil... le régisseur est bon enfant! Oh ! mais cette fois le beau séducteur est consigné ! Pas de danger qu'on le laisse encore monter sur le théâtre, le charmant Félix!. . Il s'appelait Féli\, car

on entendait assez souvent Anita qui disait : « Ah! Félix ne vient pas ce soir, je m'embête ! . . . »

M. Monlaurcnt en sait assez, il rentre dans sa loge et dit à Emma :

— Ma (ille, je viens d'apprendre des choses qui ne font que confirmer l'opinion que j'avais de ton cousin : c'est un bien mauvais sujet, dont il n'y a rien à espérer. Tu prenais toujours son parti, et tu avais tort! Tes frères le jugeaient mieux, car jamais ils ne m'ont dit un mot en sa faveur. A l'avenir, j'entends que tu ne me reparle plus de ce monsieur, dont la conduite me fait rougir, et que je ne veux plus recevoir.

La jeune Emma baisse la tète, en balbutiant tristement :

— Je vous obéirai, mon père.

Et madame Sarget pousse encore un hélas! en disant :

— Quand on se moque des femmes, on est capable de tout!

Le lendemain de cette aventure, Félix reçoit de son oncle une lettre qui contenait ces mots :

« J'étais hier avec ma fille au théâtre où vous avez donné au public une scène scandaleuse, en vous roulant et vous battant avec un acteur qui était dans le costume d'un Démon. A dater de ce jour, je vous détends de vous présenter chez moi, où, d'ailleurs, je donne des ordres pour que vous ne soyez pas reçu. »

128 IhNË AVbMUKE DE COULISSES

Félix froisse ce billet dans sa main, en se disant : — Faut-il que j'aie du guignon!... Mon oncle qui ne va presque jamais au spectacle... il faut qu'il soit justement ce soir-là dans la salle... et il m'a reconnu boxant avec Trabucos!... Et m'a cousine aussi m'a vu!... Il ne veut plus me recevoir!... Je ne pourrai donc pas remercier Emma... Je ne pourrai pas même lui faire exprimer mes regrets, ma reconnaissance par le docteur... car Choubert n'est déjà plus Le médecin de mon oncle! Et tout cela pour Ànita... que j'ai aperçue ce matin en calèche, avec un associé d'agent de change... Ah! j'ai eu tort... et pourtant je ne pouvais pas recevoir les coups de poing de ce monsieur sans les lui rendre!

Félix voyait quelquefois le docteur; il lui avait raconté son aventure sur le petit théâtre du boulevard. Le docteur Choubert avait ri comme un fou au récit de cette bataille avec le diable, qui avait fini devant le public, et s'était écrié :

— Ah! ([lie j'aurais voulu voir cela... De grâce, donnez-moi une seconde représentation de cette scène, et je loue une loge d'avance.

— Non, vraiment; c'est bien assez d'une fois!... C'est même trop, puisque cela m'a tout à fait brouillé avec mon oncle qui ne veut plus me recevoir.

— Entre nous, mon ami, vous ne devez pas être bien privé par cette défense; la maison de votre oncle

n'est rien moins qu'amusante! C'est à y gagner le spleen !

— Mais j'y voyais ma cousine, cette bonne petite Emma qui est venue à mon aide, et que je n'ai pas encore pu remercier de ce service.

— Si vous la remerciez, elle verra que j'ai trahi son secret! De quoi aurai-je l'air, moi?

— Docteur, il y a de ces indiscrétions que l'on pardonne toujours. Au reste, je suis bien forcé de garder le silence, puisque je ne puis plus voir ma cousine. Et vous, docteur, vous n'allez plus du tout chez mon oncle ?

— Non, vraiment! vous savez bien qu'il m'a envoyé ce qu'il me devait, en me faisant dire que ma manière de le soigner ne s'accordait pas avec son tempérament. C'était mon congé qu'il me donnait... Pauvre homme! qui veut en savoir plus que les médecins!... Certainement il y a de mes confrères qui ne sont pas des aigles, mais pour savoir bien soigner votre oncle, il suffirait de le regarder, de l'entendre et de connaître sa manière de se nourrir. Je l'aurais fait vivre encore dix ans au moins ! tandis que, au régime qu'il suit, cela m'étonnerait bien s'il passait l'année!

— En vérité, vous le croyez si bas.

— Oui, mon cher ami.. Mais donnez-moi donc des nouvelles des jeunes mariés, votre frère de lait et sa piquante moitié?

LE TESTAMENT i - 1

— Ils sont établis à Paris, et font très-bien leurs alfaires.

— La belle Laurette doit faire une superbe bouchère... Mais j'aimerais mieux quelle vendit des cigares que des côtelettes, parce qu'on pourrait aller causer avec elle.

— Il est certain qu'on ne peut guère aller faire le gentil dans la boutique d'un boucher. Dun'let m'engage souvent à aller déjeuner avec eux, mais j'aimerais mieux ne déjeuner qu'avec elle!...

— Comme c'est bien d'un frère de lait! Au fait, vous ave?, goûté tous deux au même sein, ce ne serait qu'une continuation!...

— Et madame Tricoud?

— Elle veut trop danser, cela devient fatigant. Il y a comme cela, de par le monde, de ces femmes à qui cela est égal d'éreinter leur danseur; pourvu qu'elles se donnent du plaisir, peu leur importe de compromettre la santé d'un autre ! Déliez -vous de ces femmes- Là, mon cher Félix, et croyez-moi, ne mettez pas un sot amour-propre à toujours danser avec elles, elles ne vous en auront ni plus d'amour ni plus de fidélité, et, quand vous serez hors d'haleine, s'empresseront tle vous donner un remplaçant. C'est égal, lorsqu'il se présentera une autre noce Merluchet, je vous en prie, mon cher lélix, ne m'oubliez pas. Et venez me voir, vous sa\< z mon adresse... Je vous ai dit que j'étais

r»2 LE TESTAMENT

de vos amis, bien que j'aie une quinzaine d'années de plus que vous, cela ne fait rien ! au contraire, cela l'ait qu'un de nous deux a de l'expérience et peut en donner à l'autre... Je n'ai pas trop l'air d'un sage, c'est vrai! Je suis la maxime à'Hippocrate qui a dit qu'il fallait se donner une pointe au moins une fois tous les mois. Mais tout cela ne m'empêche pas de pouvoir vous donner de bons conseils.

— Merci docteur, merci; je crois à cette amitié spontanée que vous m'avez témoignée dès notre première rencontre... car je crois à la sympathie qui nous pousse vers les personnes qui se sentent aussi entraînées vers nous. Est-ce que j'ai tort?

— Non, mon cher ami. D'abord on a toujours raison de croire à quelque chose... les gens crédules étant bien plus heureux que ceux qui doutent de tout. Rappelez-vous le conte de Candide, de Voltaire, et ce que dit à la fin le docteur Pangloss, mon confrère : « Je me mariai, je fus cocu! et je vis que c'était l'état le plus heureux de la terre. » Ainsi donc l'état le plus heureux pour un homme est de croire à la vertu de sa femme. Quand je soigne quelqu'un, ne lui dis-je pas toujours qu'il guérira lorsque je sais parfaitement le contraire; et mon malade n'a-t-il pas parfaitement raison de me croire? Lorsque vous faites la cour à une femme, ne lui dites-vous pas que vous l'aimerez toute votre vie... Elle lait son possible pour vous croire, et

elle finit par y arriver. Je vous le répète : le doute, c'est l'inquiétude; la croyance, c'est la sécurité, et par conséquent la félicité.

Et le docteur quitte Félix après lui avoir serré la main. Le jeune homme rentre chez lui, en se disant :

— Ce dont je ne puis pas douter, c'est que mademoiselle Anita m'a totalement oublié depuis que je ne lui paye plus des soupers fins chez Bonvalet! C'est que pour plaire à ces dames, il faut avoir de l'or plein ses poches, les accabler de cadeaux, les bourrer de bonbons, et que tout cela ne les empêche pas encore de se moquer de nous... Oh! voilà ce dont je ne saurais douter. Mais, ma cousine, celte bonne petite Emma... que je n'ai pas vue depuis plus de quatre mois .. qui m'a empêché d'aller en prison... et que je n'ai pu remercier de ce service... Que doit-elle penser de moi... surtout après m'avoir vu rouler sur la scène en me battant avec le diable...

Félix a été plusieurs fois chez le docteur Choubert, mais toujours sans le rencontrer. Un jour ils se retrouvent encore dans la rue, et le docteur, frappant sur l'épaule de son jeune ami, murmure :

— Eh bien... que vous avais-je dit ?

— Ce que vous m'avez dit... mais sur quel sujet, docteur?

— Parbleu, sur votre oncle!...

— Mon oncle... mais vous m'aviez dit... ma foi je ne m'en souviens plus guère...

— Je vous avais dit qu'il ne passerait pas l'année... et il y a environ un mois de cela... il a été plus vite que je ne croyais !...

— Mon Dieu!... que voulez-vous dire, docteur?

— Est-ce que vous ne savez pas qu'il est mort?

— Mort!... grand Dieu!... mon oncle serait mort!...

Félix est devenu très-pâle, et le docteur le soutient et passe son bras sous le sien, en reprenant :

— Pardon, mon afni, pardon de vous avoir dit cela si brusquement... mais je croyais que vous étiez instruit de cet événement...

— Non... je l'ignorais. Je ne savais même pas que mon pauvre oncle était malade!...

— Malade... mon Dieu! il ne l'a pas été, il s'est éteint entre un radis noir et une tasse de mauve... 11 devait finir comme cela...

— Et on ne m'a rien fait dire... Ah ! mon oncle ne m'aimait pas... et pourtant je sens que je le regrette, car je ne puis oublier qu'il a pris soin de ma jeunesse... que c'est à lui que je dois le peu que je sais... El cet événement... quand donc est-ce arrivé?

— Hier au soir... Oh! il est probable qu'en rentrant chez vous vous trouverez une lettre pour la cérémonie qui sera pour demain.

— Docteur, voulez-vous y venir avec moi?

— Si votre oncle avait continué d'être mon client, je vous refuserais, parce que nous n'avons pas pour habitude d'aller aux enterrements de nos malades, cela nous prendrait trop de temps!... Mais comme je ne le soignais plus, j irai avec vous pour étudier un peu les (igures de vos cousins.

De retour chez lui, Félix trouve en effet une lettre qui le convoquait pour la triste cérémonie. C'était, comme de coutume, à la demeure du défunt que l'on se réunissait. Félix éprouve un violent serrement de cœur en se retrouvant dans cette maison où il n'était pas revenu depuis six mois. Il demande a un domestique des nouvelles de sa cousine, et apprend que depuis le cruel événement on l'a emmenée à la campagne, ainsi que madame Sarget.

— Et mes cousins ! combien ils doivent avoir de chagrin... leur père les aimait tant!... Peut être n'auront-ils pas la force de faire partie du triste cortège!

— Oh! pardonnez-moi, monsieur, répond le domestique. Ces messieurs sont au salon, et M. Félicien a déjà donné une fameuse danse à Bertrand, parce qu'il n'avait pas encore attaché du crêpe «à tous les chapeaux:.. C'est étonnant comme la voix de M. Félicien & changé depuis que son père est mort... II parlait tout doux... comme une petite flûte! A présent il a un organe... connue un cor de chasse!

Saris faire attention à la réflexion du domestique, Félix monte au salon où il y a beaucoup de monde. Il aperçoit ses cousins qui ont l'air roide, gourmé, et lui tendent à peine la main. Le gros Adolphe est le seul qui pousse un soupir, en disant à Félix :

— Hein? qu'est-ce qui aurait cru cela! mourir si brusquement! si vite... Mais dame! il ne voulait pas boire du vin pur... et on le lui conseillait cependant!

— Je sais bien qui est-ce qui en boira maintenant! murmure le docteur Choubert qui vient d'arriver, et dit tout bas à Félix : « Quand je disais que vos cousins seraient curieux à examiner!... Ce ne sont déjà plus les mêmes hommes que ceux avec qui j'ai dîné ici quand je soignais leur père. Voyez donc ce- monsieur qui se couchait à dix heures, tenait toujours sa tête courbée et avait une voix si mielleuse... Quel changement, comme il porte la tête haute maintenant, comme son regard est fier et presque dédaigneux, comme sa voiv est mordante et assurée!... Le plus jeune, M. Victorin, a l'air de penser à tout autre chose qu'à la perte qu'il vient de faire ; il ne peut pas rester en place ; il va, vient, s'agite, s'occupe fort peu des personnes qui sont autour de lui... Certainement il a de grands projets pour l'avenir, et je gagerais que sa pensée est

en ce moment bien loin d'ici. Quant à votre cousin Adolphe, celui-là est moins transformé, et pourtant il y a aussi quelque chose de plus placide, de plus ouvert

dans sa physionomie; je ne prétends pas qu'il pense déjà à ce qu'il mangera à son dîner, mais je suis persuadé que le chagrin ne lui a pas ôté l'appétit. 0 vous' qui élevez vos enfants à vous craindre, à trembler devant vous! si vous pouviez voir combien peu on vous regrette ! vous vous repentiriez d'avoir suivi ce système d'éducation. »

La cérémonie funèbre s'accomplit avec tout le cérémonial voulu pour les personnes qui ont le moyen de le payer. Lorsqu'on quitte le cimetière, Félix cherche ses cousins pour échanger avec eux quelques paroles de consolation. Mais le grand Félicien monte dans une voiture dont il referme la portière sur lui, sans répondre à son cousin. Le gros Adolphe a disparu, et le jeune Victorin répond tout de travers à ce que lui dit Félix, si bien que celui-ci, s'apercevant qu'on ne l'écoute pas, va reprendre le bras du docteur, en lui disant :

— Si c'est ainsi que mes cousins m'accueillent, ils peuvent être certains qu'ils n'auront pas souvent ma visite!...

— Comment, mon cher Félix, cela vous étonne? Songez donc que maintenant ces jeunes gens sont riches, qu'ils se croient des personnages importants! tandis que vous... vous n'avez pas le sou... et de plus vous êtes leur parent: double raison pour qu'ils vous tournent le dos... parce qu'un parent pauvre... c'est

gênant. . on craint toujours qu'il nous emprunte de l'argent !...

— Ils ont bien tort d'avoir cette crainte. Je serais désolé d'avoir recours à eux pour le plus léger service!... Mon seul désir est de m'acquitter avec ma cousine.-..

— Est-ce quelle a besoin de cette bagatelle; songez donc que c'est maintenant une riche héritière !...

— Oh! cela ne fait rien... je veux m'acquitter... Chère Emma!... il y a bien longtemps que je ne l'ai vue... Àh! je suis sûr que celle-là pleure son père... elle ne ressemble pas à ses frères...

— C'est bien heureux pour elle. Quant à moi, je vous avoue que je suis très-curieux de savoir quel usage ces messieurs vont faire de leur fortune!

Huit jours après que l'on a enterré M. Monlaurent, Félix reçoit une lettre d'un notaire qui l'engage à se trouver le surlendemain à la maison de défunt son oncle, pour y assister à la lecture de son testament.

— Tiens! mon oncle a fait un testament! se dit Félix, et je suis convoqué pour assister à sa lecture... c'est singujci ... En quoi donc ce testament peut-il me regarder?... Mon oncle qui ne pouvait pas me souffrir veut peut-être me gronder encore après sa mort! ou m'imposer quelque pénitence pour me rendre sage...

— N'importe, je me rendrai à l'invitation qui m'est faite. Cela ne m'amusera pas de me retrouver avec

mes cousins, mais, cette fpis, je verrai peut-être ma cousine, et ce sera un dédommagement.

Au jour et à l'heure qui lui ont été indiqués, Félix se rend à là demeure de son oncle. Il trouve dans le salon ses cousins, leur sœur, madame Sarget et quelques anciens serviteurs du défunt, ainsi que son dernier médecin, qui sont aussi convoqués pour assister à la lecture du testament.

Cette fois Félix salue très-froidement les trois frères, qui lui témoignent au contraire plus d'aménité, mais semblent inquiets comme des gens qui ont peur que leur père n'ait fait quelque legs important à son neveu. La pauvre Emma paraît fort triste et fait à Félix une révérence assez cérémonieuse ; mais celui-ci ne peut se lasser de regarder sa cousine, car, depuis six mois qu'il ne l'a vue, un changement considérable s'est fait dans toute sa personne, et ce changement est entièrement à son avantage. Ce n'est plus cette jeune fille encore enfant qui avait l'air d'une petite pensionnaire. Maintenant c'est une jeune personne bien posée, bien raisonnable, dont la taille s'est développée si avantageusement, qu'elle paraît plus âgée qu'elle ne l'est réellement. Ensuite, le chagrin qu'elle ;i éprouvé de la mort de son père a donné à ses traits une expression de mélancolie qui la rend encore plus séduisante.

Félix ne peut se lasser d'admirer sa cousine: il

éprouve en la contemplant nn charme, une émotion inexprimables. Puis enfin, bravant le nez de madame Sarget, qui semble vouloir le transpercer, il s'approche de la chaise sur laquelle est Emma, et,- se penchant vers celle-ci, lui dit à voix basse :

— Je suis bien heureux de pouvoir enfin vous rencontrer, ma cousine, il y a si longtemps que je le désirais, que je brûlais de vous témoigner ma reconnaissance pour le service que vous m'avez rendu... Ah! vous m'avez cru ingrat peut-être, mais je vous jure que je ne le suis point!...

Emma paraît émue, mais elle tâche de dissimuler ce qu'elle ressent en répondant d'un air assez froid :

— Je ne sais pas ce que vous voulez dire, mon cousin ; vous ne me devez aucune reconnaissance...

— Ah ! ma cousine, n'essayez pas de vous en défendre... j'avais des dettes, j'allais être mis en prison, sans vous, qui êtes généreusement venue à mon aide...

— Moi... mais non, je vous assure... ce n'est pas moi... c'est mon père qui vous a fait remettre cet argent...

— Malgré tout le respect que j'ai pour la mémoire de mon oncle, je ne puis lui devoir ce service, je sais par le docteur Choubert qu'il a positivement refusé de venir à mon aide... tandis que vous avez couru

après le docteur et lui avez remis les quinze cents francs dont j'avais besoin...

— Oh non! mon cousin, par exemple! il n'y avait que mille francs!...

— Mille francs!... soit... Ah! vous convenez maintenant que vous avez donné pour moi cette somme?...

Emma devient très-rouge et ne trouve plus rien à dire. Félix reprend :

— Je devine maintenant qui a complété la somme qu'il me fallait... le docteur s'est associé à cette bonne action... J'ai deux bienfaiteurs au lieu d'un... Merci encore mille fois, ma cousine, mais j'acquitterai ma dette... et peut-être un jour...

Madame Sarget, qui vient fourrer son nez entre Emma et Félix, empêche celui-ci de continuer. La vieille dame dit d'un ton aigre au jeune homme :

— Monsieur, on ne cause pas ainsi avec une jeune personne qui vient de perdre son père, c'est inconvenant...

— Mais, madame, je n'entretenais ma cousine que de choses fort sérieuses, et...

— Monsieur Félix, Emma est maintenant placée sous ma surveillance, et je ne vous laisserai pas l'entretenir ; d'ailleurs, monsieur, nous sommes rassemblés pour entendre la lecture d:un testament et non pas pour causer... Tâchez de respecter la mémoire de

votre oncle! ce n'est pas ici un théâtre où l'on se roule!...

— Ah ! madame ! c'est fort mal ce que vous me dites là... Pour une folie de jeunesse je ne mérite pas d'être traité si sévèrement.

— Si, monsieur, vous le méritez. Au reste, je ne fais en ce moment qu'obéir aux dernières volontés de ce pauvre Monlaurent, qui, en me chargeant de veiller sur sa fille, m'a bien recommandé surtout de ne point vous permettre de venir la voir.

Félix va répliquer... mais le notaire vient d'arriver, il juge plus sage de se taire.

L'homme de loi lit dans tous les yeux l'impatience que l'on a de connaître le testament du défunt ; c'est pourquoi il se place à une table et commence aussitôt la lecture.

M. Monlaurent laissait une fortune d'un million et environ cent mille francs. Le million était partagé également entre ses quatre enfants. Sur les cent mille francs restant, plusieurs sommes étaient allouées à ses anciens serviteurs; vingt mille francs étaient pour son dernier médecin, dont il était fort content (et qui venait de le laisser mourir) ; enfin arrivait cette clause : « Mon neveu, Félix Albrun, est un très-mauvais sujet, cependant, en mémoire de sa mère qui était ma sœur, .je veux bien lui donner encore de quoi payer ses dettes. Je lui laisse donc la somme de huit mille

LE TESTAMENT \i:

lianes, qui lui sera comptée sur-le-champ, mais je défends à tous mes enfants de jamais lui prêter un

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