‹ Les femmes, le jeu et le vin (volume 2)Chapitre 7 sur 17 · XIJ · texte numérisé non relu

XIJ

Huit mois se sont écoulés depuis que l'on a fait la lecture du testament de M. Monlaurent. Félix a fort bien employé ce temps. Avec les six mille cinq cents francs qui lui sont restés du legs de son oncle, il a payé quelques petites dettes criardes, qu'un garçon contracte toujours, même sans le vouloir ; puis, rompant avec son passé, renonçant aux coulisses des petits théâtres, le jeune homme s'est mis avec ardeur au travail.

Il sent maintenant combien il est pénible d'avoir parfois hesoin de recourir à la hourse de ses amis, recours sur lequel il est bien imprudent de compter; il ne veut plus se trouver dans cette position. Ce qu'un homme doit ambitionner avant tout, c'est de devenir

indépendant, tt, pour l'être, il faut nécessairement acquérir de quoi subsister. Félix ne s'est pas encore dit qu'il voudrait devenir riche, et pourtant au fond de son cœur il éprouve parfois ce désir si naturel de pouvoir aussi marcher de pair avec les heureux du monde. 11 se rappelle l'air fier, le ton presque dédaigneux avec lequel ses cousins l'ont traité; il sent qu'il lui serait bien doux de pouvoir leur prouver qu'il n'a plus besoin d'eux, et qu'il a su acquérir par lui-même cette fortune qu'ils ne doivent qu'à leur père.

Puis il y a encore un-autre sentiment, un autre souvenir, qui plus que tout le reste peut-être a transformé ce jeune homme. L'image de sa cousine est sans cesse présente à sa pensée; depuis qu'il a revu Emma, grande, sérieuse, embellie ; depuis qu'il a trouvé en elle une charmante jeune fille à la place d'une enfant, il a senti que cette amitié qu'il avait pour l'enfant se changeait en adoration pour la jeune fille : il aime sa cousine ; et ce qui le désole, c'est qu'elle a de lui une fort mauvaise opinion. Elle lui a répondu bien froidement lorsqu'il s'est retrouvé avec elle à la lecture du testament, et il ne l'a pas revue depuis ; il sait que madame Sarget ne recevrait pas ses visites ; elle prétend qu'elle ne fait en cela que suivre les dernières volontés de M. Monlaurent.

Tout cela désespère Félix, autant cependant que peut se désespérer un jeune et joli garçon qui n'est

point romantique et n'a nulle envie de ressembler à Werther ou à Antonij; mais sans avoir ces passions qui nous dérangent la cervelle et nous font commettre des extravagances, on peut aimer beaucoup, aimer véritablement. Les feux qui ont le moins d'éclat sont ceux qui durent le plus longtemps.

S'il ne peut voir Emma, Félix n'en a pas moins le droit de s'occuper d'elle. Il sait qu'elle demeure avec madame Sarget dans une fort jolie maison qu'elles ont louée sur le boulevard Malesherbes, qu'elles ont un fort beau jardin dont sa cousine s'occupe beaucoup, et que ces dames ne sortent presque pas, ce qui est tout naturel dans la première année du deuil de M. Monlaurent. Enfin Félix se dit que la charmante Emma, ayant environ douze mille francs de rente, ne pourra manquer d'avoir de nombreux aspirants à sa main, et que lui, chétif, ne pourra pas se permettre de se mettre sur les rangs, et que quand bien même il acquerrait de la fortune, sa cousine ne voudrait pas de lui, parce qu'elle le croit un mauvais sujet.

— Et en quoi suis-je donc un mauvais sujet? se dit notre jeune amoureux, j'aime le plaisir... n'est-ce pas de mon âge... Mais pour m'en procurer je n'ai jamais fait une action dont j'aie à rougir ! ... Mon combat avec Trabucos est la seule circonstance que l'on puisse me reprocher?... et, après tout, ce n'est qu'une scène comique. Malheureusement ma jolie cousine est trop peu

au fait de ces incidents de coulisse, elle a pris cela au sérieux, et ceux qui l'entouraient lui ont l'ait regarder comme une monstruosité ce qui n'était qu'une folie de jeune homme. Cette cruelle madame Sarget, qui est près d'Emma, ne fait encore que me noircir a ses veux... Ah! pourquoi me suis-je moqué de son nez!... Quelle faute de se moquer du nez d'une femme... et comme la jeunesse est imprudente!

Quant à ses cousins, Félix ne s'en était pas occupé du tout; que lui importait la conduite de ces trois phénix, auxquels cependant il n'avait pas voulu ressembler.

— Ils ne songent probablement qu'à augmenter leur fortune, se disait-il ; ils sont heureux à leur manière. Grand bien leur fasse!... Mais ne point aimer les femmes, le bon vin... ne jamais faire une partie de billard ou d'écarté... est-ce que c'est vivre? seulement je conviens qu'il ne faut pas abuser de tout cela... c'est bien gentil, mais c'est dangereux! Et parce que j'aimais les plaisirs de mon âge ma cousine est persuadée que j'ai tous les défauts... On lui aura dit que j'étais un libertin, un ivrogne, un joueur!... Ali! je suis bien sage, bien rangé, bien travailleur maintenant... mais elle ne le sait pas... si je le lui disais, elle ne me croirait pas... et d'ailleurs comment le lui dire, puisque sa tutrice, madame Sargcl, ne veut pas me recevoir... Enfin, si je rencontrais ma

cousine, ;»n moins le grand riez ne pourrait pas m'enipécher de la saluer, de lui dire bonjour...

Et dans l'espoir de rencontrer Emma, Félix allai I souvent se promener sur le boulevard Malesherbes, et dans le parc de Monceaux; puis il poussait jusqu'au bois de Boulogne, qui était tout près. Jl rencontrait beaucoup de promeneurs, il apercevait une foule de jolies femmes, toutes luttant de toilette, d'élégance, mais il ne voyait pas Emma, et il s'en retournait tout triste en se disant :

— Elle se promène dans son jardin... Ah! que ne puis-je m'y promener avec elle... Mais elle ne pense jamais à moi, sans doute! et pourtant elle avait de l'amitié pour son cousin... Ces mille francs qu'elle avait .loin irs pour m'aider à payer mes dettes... n'est-ce pas une preuve?... Oui, de la bonté de son cœur... Peutêtre en aurait elle fait autant pour tout autre menacé de la prison.

Félix faisait ces réflexions en marchant au milieu des promeneurs, ce qui l'exposait à se jeter assez souvent dans les personnes qui venaient devant lui, et à s'entendre dire :

— Mais prenez donc garde!

— Il ne voit donc pas clair, ce monsieur...

— Vous ne pouvez donc pas regarder devant vous? El autres phrases de ce genre auxquelles le jeune

homme trouvail tout simple de ne point répondre.

Mais il en est une, cependant, qui sort un peu trop des plaintes ordinaires et lui fait dresser les oreilles : une grosse voix .vient de lui crier :

— Imbécile ! qui marche sur la robe de ma femme... Si je savais qu'il l'eût fait exprès...

Félix s'est arrêté pour répondre à ce monsieur qui le traite d'imbécile et qu'il avait déjà dépassé; mais presque aussitôt deux cris se font entendre : une voix d'homme et une de femme.

— Ah ! mon Dieu ! . . . mon frère de lait ! . . .

— Ah ! monsieur Félix !.. .

Celui-ci lève les yeux et reconnaît dans le couple qui s'est arrêté, Dufilet et sa femme, la belle Laurette.

Le jeune boucher se frappe le front de désespoir, en s'écriant :

— C'est mon frère de lait que j'ai appelé imbécile!... Mais je suis une bourrique!... un âne! Monsieur Félix, donnez moi un soufflet, je l'ai bien mé~ rite!...

— Mais non, Dufilet, je ne veux pas te donner un soufflet!... J'en serais bien fâché !

— Si fait... si, je vous en prie, donnez-moi un soufflet, ça me fera plaisir... Je vous ai appelé imbécile... j'en suis un autre.

— Do la part d'un étranger, cela aurait pu me fâcher, mais avec toi... jamais... D'ailleurs il parait que

j'ai marché sur la robe de ta femme, et je mérite d'éjtre

grondé...

— Oh! monsieur, ce n'est rien du tout... la garniture... ça se recoud...

— Ça se recoud... ce n'est rien... Marchez-y encore, si <;a vous fait plaisir, mon frère de lait, ne vous gênez pas ! . . .

— Est-ce que tu crois que c'est pour me faire plaisir que j'ai marché sur la robe de ta femme?... Je suis bien distrait... Je regardais à droite et à gauche... Je ne vous voyais pas... voilà pourquoi j'ai commis cette maladresse... Mais laissons cela. Ha ça, dites-moi, vous ne vous gênez pas, il me semble; vous venez promener au bois de Boulogne dans la semaine! et la boutique?

— La boutique!... oh! nous sommes dans le grand genre nous autres, nous fermons à quatre heures et demie... Alors nous prenons un milord découvert, et nous nous faisons conduire ici... Nous nous promenons à pied, parce que Laurette prétend que pour se promener en voiture il faut en avoir une à soi...

— Est-ce que j'ai tort, monsieur Félix; est-ce qu'on fait une belle ligure dans une voiture de place au milieu de tous ces beaux équipages?

— Non, sans doute; mais il y a des remises fort élégants, et soyez bien persuadée, madame, que la plupart de ces personnages que vous voyez se carrer dans de brillants équipages n'en sont pas plus propriétaires

que vous!... Tout se loue à Paris! le luxe, les voitures, les laquais, les livrées, les toilettes... tout, jusqu'à la réputation!...

— Tu entends, Laurette, tout se loue... Je suis bien aise que tu aies entendu cela... même la réputation... Comme ça, mon frère de lait, si je voulais avoir la réputation d'un homme d'esprit, je pourrais en louer une?

— Cela te coûterait cher, par exemple; il faudrait t' adresser aux journaux, y faire mettre des articles, des réclames... que tu ferais toi-même, et où l'on dirait : « M. Dufilet, le boucher le plus spirituel de Paris, a toujours des côtelettes très-tendres...

— Tiens, tiens, ça serait gentil ça... Laurette, veuxtu que je sois le boucher le plus spirituel de Paris!

— Avisez-vous de faire une chose comme cela, et je m'en retourne à Belleville, chez papa.

— Voyez-vous, ma femme ne veut pas que je sois spirituel!... Mais c'est pour rire que je disais cela... Mon frère de lait... si j'osais vous proposer... nous serions bien flattés si vous vouliez accepter le bras de mon épouse...

— Mais, Dufilet, tu as tort d'offrir cela à monsieur qui allait d'un autre côté!...

Félix aurait préféré s'en retourner à Paris; mais il craint de paraître fier et de faire de la peine à son frère de lait en refusant de donner le bras à sa femme. D'ail-

leurs la jeune bouchère était assez jolie pour que ia proposition ne fût pas désagréable : la femme de Dufilet était un peu forte, un peu massive, un peu haute

en couleurs, mais elle possédait une paire d'yeux dignes d'une Audalouse, des traits réguliers, une bouche fraîche et bien garnie, et des appas parfaitement accusés, qui damaient le pion à toutes les crinolines!

(Test donc d'un air fort aimable que Félix offre son bras à la belle Laurette, en lui disant :

— Je serais très-heureux, madame, de faire quelques tours de promenade avec vous.

La jeune femme devient violette de plaisir, et prend le bras qu'on lui présente; Dufilet est tout aussi ravi que sa femme, et dans sa joie se tient derrière elle et marche aussi sur sa robe. Il faut que Félix se lâche pour que son frère de lait se décide à venir marcher à eô'lé de lui.

On se promène quelque temps, puis par moment on s'arrête sur le bord de la route pour voir passer les équipages et les élégantes qui trônent dans les calèches.

La belle Laurette n'a pas assez de ses deux yeux pour admirer les toilettes, les parures, les coiffures des daines, et Dufilet dit à chaque instant :

— Fichtre ! pour du beau monde, voilà du beau monde... Laurette, toi qui aimes le distingué, tu dois être contente... Ma femme veut toujours venir se pro-

mener au bois de Boulogne pour voir du distingué... Laurette, quand je vendrai deux bœufs par jour, je te donnerai des robes... des coiffures comme celles-là...

— Voulez-vous bien vous taire, Dufilet ; est-ce que tout le monde a besoin de savoir que vous vendez du bœuf!...

— Mais tout le monde en mange; c'est donc pas un état à mépriser. Oli ! les belles dames! Tout ça ce sont des comtesses et des marquises, n'est-ce pas, mon frère de lait?

— Mon ami, j'en vois beaucoup qui sont effectivement marquises ou comtesses le soir devant le trou du souffleur! Mais je ne puis t'affirmer... Eb! mais que disais-je... Tiens, cette jeune femme qui a une si brillante toilette et qui avance dans cette calèche... c'est, on du moins c'était une actrice des Délassements... Anita... la petite Anita...

— Quoi, cette belle dame... c'est pas une princesse?

— Si, c'est ce que nous appelons une princesse de la rampe... Ah! mon Dieu!..

— Qu'avez-vous donc, monsieur Félix?

— Ce monsieur qui est dans la calèche... à côté d'Anita... c'est Félicien... c'est l'ainé de mes cousins...

En ce moment la calèche qui n'allait pas vite, vient raser les promeneurs. Mademoiselle Anita a vu Félix

tenant la belle Lauretle sous son bras; elle se met à rire eu le regardant, et lui fait un petit signe de tèlc.

— La belle dame vous a salué, mon frère de lait! s'écrie Uulilet, taudis que Félix regarde toujours la calèche qui s'éloigne. Etes-vous heureux de connaître des femmes si hupécs!

— Est-ce que tu voudrais en connaître, toi, par hasard? demande la belle Laurette en faisant des yeux furibonds à son mari.

— Ah! bon, voilà ma jalouse qui s'emporte... C'est comme le matin, quand je ris avec une bonne, en lui servant son pot-au-feu, madame me fait des scènes...

— Dulîlet, taisez-vous! vous ne dites que des bêtises!...

— Je te dis que tu es une jalouse!

Félix laisse son frère de lait se chamailler avec sa femme; il leur dit adieu et s'en retourne à Paris. 3!;ii^ tout le long du chemin il songe à ce qu'il vient de voir, et se dit :

— Félicien!... le chaste Félicien avec Anita! Ce n'est pas possible, je me serai trompé!

Félix songeait encore à ses rencontres au bois de Boulogne, lorsque, le lendemain malin, il reçoit un polit billet bien parfumé et bien mal écrit ; il devine que c'est une lettre de femme, et pousse un cri de surprise en voyant qu'il est d'Anita. Il s'empresse de lire ce billet.

« Mon bon petit Félix, tu étais bier avec une énorme particulière. Quelle masse! La figure n'est pas mal, mais le tout n'est pas chic! Viens donc me dire où tu as péché cette baleine ; viens me voir, j'ai de drôles de choses à te raconter sur quelqu'un que tu connais beaucoup. Je demeure maintenant rue de la Ghausséed'Anlin, 24. A propos, ne vas pas demander Anita,

LES FEMMES \y,

on ne saurait pas ce que tu veux dire. Je suis maintenant la signora Mirobelly, Italienne pur sang. J'apprends à jouer de la guitare.

« Mais pour toi je serai toujours,

« ArsiiA. »

Félix relit ce billet, et, curieux de savoir s'il ne s'est pas trompé la veille en croyant reconnaître son cousin Félicien dans le cavalier qui accompagnait la jeune courtisane au bois, il se dit : « Je me rendrai à cette invitation, non que je veuille renouer des relations avec Anita, mais parce que je veux savoir si en effet Félicien était avec elle.

Et sur les deux heures, Félix se rend à l'adresse indiquée, entre dans une fort belle maison, trouve un concierge dont la loge est un salon dans lequel il y a un piano. 11 demande madame Mirobelly à un monsieur qui semble fort occupé à lire son journal, et qui lui répond sans détourner la tète :

— Au premier... porte à droite.

Félix est presque tenté de demander excuse à ce monsieur pour l'avoir dérangé dans sa lecture. Mais il se hâte de monter l'escalier en se disant :

— Comme tout se perfectionne à Paris, les concierges ont des salons!... Incessamment ils mettront un Suisse à leur porte, et il faudra s'adresser au Suisse pour savoir ^i le concierge veut bien vous recevoir...

Comme Paris se métamorphose... l'élégance se fourre partout; cependant il faut avouer que nous ne sommes pas encore à la hauteur des Anglais... dont les ramoneurs ont voiture, et les gens de la plus hasse classe sont constamment en habit noir et en cravate blanche. En arriverons-nous là; il faut espérer que non : je ne connais rien de plus laid qu'un mendiant en toilette.

Félix a sonné. Un petit groom vient lui ouvrir. 11 entre dans un fort bel appartement, puis une femme de chambre suffisamment laide pour ne point donner de distractions aux visiteurs, vient savoir qui se présente. Le jeune homme dit son nom. Aussitôt la camériste l'introduit, en s'éciïant :

— Oh! vous pouvez entrer, monsieur, madame est visible pour vous !

Après avoir traversé un salon meublé avec autant de luxe que de coquetterie, Félix est introduit dans un délicieux petit boudoir où l'on a prodigué les glaces, le velours, le satin et les fleurs; il est tellement ébloui par tout ce qu'il voit, qu'il s'arrête au milieu de la pièce en s'écriant :

— Mais où suis-je donc? Tout ce que je vois est ravissant! C'est donc une fée ou tout au moins une déesse qui habite ce séjour?

— Oui, mon petit... et la déesse, c'est moi!

En disant cela, mademoiselle Anita, qui était couchée

et presque roulée sur un divan, se lève vivement et va embrasser Félix, eu lui sautant au cou.

Le jeune homme se laisse embrasser... C'est toujours ce qu'un homme a de mieux à faire, sous peine de passer pour un Joseph! et c'est une réputation qui ne tente pas. Puis il s'assoit à côté d'Anita, en lui disant :

— Je te fais mon compliment... Tu as donc fait fortune?

— Oui, mon petit, je suis au pinacle ! ... Je suis enfin la beauté à la mode!...

— Et pourquoi le nom de Mirobellv?

— Parce que celui d'Anita était trop connu au boulevard.

— Et tu pinces de la guitare à présent?

— Je pince bien autre chose... Je me fais Italienne, il ne me manque plus que de la voix.

— C'est magnifique chez toi... Les dorures, les places, les fleurs les plus rares... Tu ne te refuses rien !

— Dis donc qu'on ne me refuse rien... Ton cousin fait bien les choses, n'est-ce pas?

— Quoi... vraiment? Je ne m'étais donc pas trompé... C était Félicien Monlaurent qui était hier en calèche avec toi?

— Lui-même.

— 11 est ton amant?

— Mon amant! Oh! non pas... Comme tu y vas! Il

ICO LES FEMMES

est mon enlrctencur, ce qui n'est pas du tout la même chose. Mais il est trop bête, trop sot, trop suffisant pour que j'aie jamais de l'amour pour lui!... C'est une huître que ton cousin, un véritable homme à écaille...

— C'est ainsi que tu l'arranges i un homme qui te met dans un palais ou à peu près!

— Ne sais-tu pas que ce n'est jamais l'homme qui paye qui est l'ami du cœur... Il y a peut-être quelques exceptions, mais elles sont rares?

— Je n'en reviens pas!... Félicien si sage... qui n'osait pas lever les yeux devant une femme...

— Félicien!... mais il les adore les femmes... Mais elles lui feront faire tout ce qu'elles voudront!... Il a déjà été avec Carlina et la petite Tantinette... Mais lorsque j'ai paru, je n'ai eu qu'un certain regard à lui jeter, et il était à mes pieds... Comme j'aime la danse, il me mène au bal presque toutes les nuits.

— Du vivant de son père, il se couchait tous les soirs à dix heures.

— Raison de plus! il se dédommage. C'est comme les écoliers à qui on a fait prendre leur lait sans sucre, et qui ensuite se font du sirop.

— Et avant toi, il avait déjà des maîtresses?

— Je crois bien... puisque je te répète que ce mon sieur idolâtre notre sexe. Et si je n'y veillais, il y a une certaine Antonia qui lui fait de l'œil... et qui

voudrait bien me l'enlever... Mais je le tiens bien, et

quand je le lâcherai, c'est qu'il sera complètement déplumé...

— Mais, Anita, c'est fort vilain ce que vous dites là!... Comment, vous voulez déplumer entièrement mon cousin?

— Pourquoi pas... moi, ou une autre... Et si ce n'est pas moi, certainement ce sera une autre... Oh! je connais à présent Félicien comme si je l'avais moulé en cire... C'est une vraie pâte de galette. Mais à propos, Félix, dis-moi donc ce que c'était que ce grenadier déguisé en femme, à qui tu donnais le bras hier au bois?

— C'est la femme de mon frère de lait... une bouchère...

— Ah! c'est donc cela. Je me disais : « Quels gigots! » Vous donnez dans les bouchères à présent?

— Je ne donne dans rien du tout Je deviens sage. Je me range.

— Vous êtes donc malade?

— Nullement; mais s'il y en a qui se ruinent, moi j'ai envie de m'enrichir.

— Eh bien! mon arni, vous êtes moins bête que les autres alors!...

La sonnette se fait entendre, et la femme de chambre vient annoncer :

— M. Félicien!

— G 'est bon... faites attendre dans le salon... Je ne

suis pas encore visible... Tout à l'heure... Je sonnerai.

La camériste sort.

— Diable! mais que va penser Félicien, en me trouvant ici? dit Félix.

— Oh! cela me serait parfaitement égal, et je ne manquerais pas de motifs à lui donner... Mais j'aimerais mieux que, sans qu'il te voie, tu entendes un de mes entretiens avec ton cousin, afin que tu juges de l'empire que j'ai sur lui... Tiens, entre dans ce cabinet vitré, de là, tu entendras parfaitement... Tu pourras même voir, en écartant un peu le rideau.

— Mais je ne tiens pas à écouter votre entretien, moi.

— Si, si, je veux que tu puisses connaître ton cousin, que tu crois un Caton; entre donc...

— Ne me faites pas voir trop de choses au moins!

— Qu'il est bète ! ... Il n'y a pas de danger!

Anita a poussé Félix dans le cabinet dont elle referme la porte sur lui. Puis elle sonne sa femme de chambre et lui dit de faire entrer M. Félicien.

Le fils aîné du sévère M. Monlaurent entre dans le boudoir. Mais ce n'est plus ce jeune homme tel que nous l'avons vu chez son père. D'abord, en huit mois, Félicien semble avoir vieilli de dix ans : à la place de sa mine fraîche et rose, vous voyez une figure pâle, allongée, fatiguée; des traits déjà flétris, des yeux

bouffis et bordés de rouge, une expression vague dans la physionomie, enfin tout ce qui annonce un homme qui a l'ait un grand abus des plaisirs, et auquel un docteur dirait qu'il est grand temps de s'arrêter.

Félicien pénètre dans le boudoir d'un air d'assez mauvaise humeur, et il se jette sur une causeuse en disant :

— Vous me faites donc faire antichambre maintenant... Pourquoi donc ne me laissez-vous pas entrer sur-le-champ où vous êtes?

— Mais parce que cela m'a plu apparemment! D'abord vous n'avez pas fait antichambre, puisque vous étiez dans le salon...

— Je ne comprends pas cette idée de m' empêcher d'entrer!

— Vous ne comprenez rien, vous? Et si je m'habillais?

— Eh bien! quand je vous aurais vue en chemise, ce ne serait pas la première fois...

— Oh! que c'est joli ce que vous dites là... Vous devriez le tambouriner...

— Je n'ai pas besoin de le tambouriner. Est-ce que tout le monde ne sait pas que vous êtes ma maîtresse...

— Vous devriez l'écrire sur votre chapeau, ça se verrait mieux...

— Vous avez vos nerfs aujourd'hui, vous prenez en mal tout ce que je vous dis!

— Oui, j'ai mal aux nerfs, et c'est vous qui en êtes cause... Vous entrez ici comme un furibond! Monsieur me fait une scène parce qu'on ne l'a pas laissé tout de suite arriver jusqu'à moi... qui prenais un bain de pied...

— Allons, j'ai eu tort... Voyons, ma biche, ne vous fâchez pas...

Et Félicien, se rapprochant de la jeune femme, lui prend la main et la porte à ses lèvres; mais Anita retire vivement sa main, en disant :

— Laissez-moi... vous faites semblant de m'aimer, mais je vois bien qu'il n'en est rien... Ce n'est plus pour moi que vous soupirez!...

— Ah! ma toute belle... je ne mérite pas ce reproche... et je veux...

— Laissez-moi, vous dis-je!... Quand on aime bien une femme, on s'empresse de satisfaire à tous ses désirs, de contenter ses moindres fantaisies...

— Eh bien! il me semble que c'est ce que je fais.

— 11 ne me semble pas cela du tout à moi! 11 y a deux jours je vous ai montré, chez un bijoutier, une petite broche en diamants ou en rose, qui nie plaisait beaucoup... Je croyais que monsieur s'empresserait de me l'apporter... un méchant bijou... Je suis sure que cela vaut quatre ou cinq mille francs au plus'... et

cependant vous n'avez p;is eu l'idée de me faire ce cadeau.

lélicien allonge un peu sa mine; cependant il répond en cherchant ses mots :

— Ah! ce bijou... C'était une broche, je crois... Mais je n'en étais pas bien certain... c'est pour cela que... dans le doute...

— Vous mentez... Vous saviez fort bien ce que je désirais... Ah! si mademoiselle Antonia vous avait témoigné le même désir, il y a longtemps qu'il serait satisfail...

— Ah ! quelle idée!... Et à propos de quoi me parler d' Antonia, à laquelle je ne songe pas, quand c'est vous seule que j'adore... Voyons, chérie, laisse-moi t'embrasser et...

Anita repousse très-brusquement son adorateur, et se lève vivement en s'écriant :

— Ah! le monstre! le traître! l'infâme... il ose m'approcher... et il empoisonne la tubéreuse... une odeur que je ne puis pas souffrir! Mais c'est celle favorite de mademoiselle Antonia... Vous venez de chez elle, sans doute, et elle vous aura parfumé ainsi.

— Je vous jure qu'il n'en est rien... J'avais plusieurs flacons sur ma toilette, j'ai mis du premier venu sur mon mouchoir, c'est sans intention...

— Vous mentez! C'est pour plaire à Antonia!... Eh bien! monsieur, je me laisserai faire la cour par le

prince de Boursicoff... C'est un riche Boyard... qui m'assomme de ses bouquets, de ses billets doux. Oh! il me donnera des broches, celui-là!... et il ne sentira pas la tubéreuse.

Félicien court dans la chambre après Anita en lui disant :

— Ah! tendre amie, vous ne ferez pas cela... Vous n'écouterez pas votre Boyard... n'est-ce pas... c'est pour me désoler que vous me dites cela...

— Si, si, j'écouterai Boursicoff... Allez vous parfumer pour Antonia... Allez lui acheter une broche...

— Mais jamais! C'est vous seule que j'idolâtre... Je cours l'acheter, cette broche, mais c'est pour venir la déposer sur vos genoux... Et avant je passerai chez moi. Je changerai de linge pour ne plus sentir cette odeur qui vous déplaît... Alors... vous ne me repousserez plus, n'est-ce pas?...

— Alors.... alors je serai peut-être assez bonne pour vous pardonner...

— Ah! je cours, je vole et je reviens.

Félicien est parti. Félix sort du cabinet. Anita s'est jetée sur son divan où elle se roule à force de rire, puis elle regarde Félix :

— Voilà comme ça se joue, cher ami; trouves-tu que ton cousin est assez serin comme cela?

— Ma foi, oui... j'avoue que je n'en reviens pas... Quel changement s'est fait en lui, mon Dieu ! 0 mon

LES FEMMES in-

onde!... si vous voyiez votre bien-aimé à présent... Mais non, il vaut mieux qu'il ne l'ait pas vu ainsi... Et il va Rapporter la broche?

— Assurément! Je voudrais bien voir qu'il se présentât sans cela...

— Adieu, Anita.

— Tu reviendras me voir, j'espère?

— Oui... à propos, et Trabucos?

— Ah (i donc! il est dans le troisième dessous. Félix s'éloigne, tout en pensant que si son cousin

se laisse ainsi berner par les femmes, son quart de million n'ira pas loin.

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