‹ Les femmes, le jeu, et le vinChapitre 10 sur 30 · DE LA RUE DU BAC · texte numérisé non relu

DE LA RUE DU BAC

— Mille pardons, ' monsieur Droguin, si je me permets de vous déranger !.. • mais Eulalie, mon épouse, ne serait-^le pas chez vous, par hasard?

— Non, monsieur Bassinoire, je n'ai pas votre femme chez moi ; je puis même syouter que je ne l'ai pas aperçue de la journée...

— Où donc peut-elle être allée, pour qu'elle reste si longtemps dehors?...

Moi, ce matin, j'avais une course à faire pour

un locataire qui a le pouce facile... vous comprenez? et dame I on ménage ces locataires-là, d'autant plus qu'ils deviennent rares... surtout dans la maison dont je suis portier... presque tout pauvre monde! ... qui tire le diable par la queue ! et à qui il faut dire cent fois :

« Monsieur, le terme est passé I... j'ai votre quittance. »

Il y en a même qui se permettent de me ré* pondre :

a Eh bien, gardez-la I... »

Merci, et le propriétaire me flanque des savons, en me disant :

(x Bassinoire, vous êtes chargé de toucher les loyers ; si vous ne les touchez pas« j'en mettrai un autre à votre place. Vous devez recevoir, et me transmettre tout de suite ce que vous avez reçu. »

Il est charmant, le propriétaire l

Et l'autre soir, au lieu de me donner de l'argent, le cuisinier du cinquième m'a donné des coups de poing. Vous coitiprenet bien que je ne les ai pas transmis au propriétaire.

— Décidément, monsieur Bassinoire, Vous avez Une tHsle porte \

^—Triste, oh ! non^ on chante toute la journée»

dans notre maison ; les orgues, les joueurs de violon viennent souvent dans notre cour ; a amuse, ça fait rire. . .

Quand ils nous jouent des airs de contredanse, ma fille Zirzabelle, qui va sur ses douze ans, se met aussitôt à danser dans notre loge ; quelquefois même, pour avoir plus de place, elle va danser dans la cour ; mais je le lui ai défendu parce qu'un jour on lui a jeté deux sous, croyant sans doute qu'elle était avec le joueur d'orgue.

Mon fils Léandre, qui a sept ans, se fait des castagnettes avec des morceaux d'assiettes cassées; il accompagne sa sœur et saute autour d'elle, que Ton se croirait en pleine Espagne; d'autant plus que Zirzabelle jette son mouchoir à terre et le ramasse en pirouettant, comme dans la cache tout ca. C'est très-joli. Il y a un locataire qui m'a dit un jour :

<x Vous devriez à présent avoir un taureau dans votre cour... vos enfants courraient après avec des banderoles rouges, et on se croirait à Madrid. »

Mais vous concevez bien que je ne veux pas que mes enfants jouent avec un taureau ; d'ailleurs notre cour est trop petite, c'est au plus si un âne y pourrait manœuvrer.

— C'est heureux I Le locataire se moquait de vous, monsieur Bassinoire I

— Vous croyez?... C'est que vous ne savez pas ce que c'est que mes enfants : des prodiges, monsieur Droguin, de vrais prodiges. •• ils sont capables de tout; aussi je les destine au théâtre, où Ton me prédit qu'ils auront des succès inouïs !...

Mon petit sait déjà le rôle de Fanfan BenoUon^ qu'il doit jouer à la fêle du boulanger, qui donnera une grande soirée et fera un théâtre de son four ou de son pétrin... je ne suis pas bien sûr...

— Ah I le boulanger fera jouer la comédie chez lui?

— Certainement; c'est la mode, on la joue chez les gens les plus huppés... On avait même l'intention d'y jouer la tragédie, Athalie^ rien que ça, et mon fils apprenait déjà le rôle du petit Lézard...

— Comment ! il y a un lézard dans Athàlie ? Vous faites erreur, monsieur Bassinoire !

— Je ne sais peut-être pas bien le nom, mais c'est celui qui dit ce vers si connu :

Aux petits des oiseaux il donne la pfttée !...

— La pâture, monsieur Bassinoire, la pâture et non la pâtée I...

— Pâtée I pâture !... il me semble qu'il n'y a pas grande diffërence. • . •

Enfin on a renoncé à la tragédie» parce que la mère du boulanger pleurait déjà à toutes les répétitions ; on a dit : Pendant la représentation, ce serait une borne-fontaine ; et Ton a remplacé Athalie par la Famille Benotton ; ça fait beaucoup moins pleurer.

— Et votre femme, est-ce qu'elle ne jouera pas?

— Eulalie? Ahl c'est bien différent, elle est pour le chant; elle a une très-belle voix... même qu'on lui a dit plusieurs fois que, si elle voulait se faire entendre dans un café chantant, elle y gagnerait des mille et des cents, et qu'elle était susceptible d'être une seconde Thérésa !... Mais, moi, je n'ai pas voulu ; ah I je n'entends pas de cette oreille-là I .. . Aller se montrer en public... avec son minois chiffonné qui pousse tout de suite à Tamour... pas de ça, Lisette I... Je suis jaloux, voyez-vous ; et quand on cause trop longtemps avec ma femme, cela me donne des sueurs froides I...

— Alors elle ne jouera pas à la représentation du boulanger?

— Elle voulait jouer la Belle Hélène^ parce

que c'est du chant ; elle aurait développé ses facultés; mais il aurait fallu un orchestre, quelques musiciens pour accompagner: on n'était parvenu à trouver qu'un tambour.

On s^est décidé à ne jouer que la Famille Benotion^ dans laquelle on sèmera des intermèdes, des petits pains au beurre et des verres de vin.

Alors ma femme a dit :

« Je jouerai le rôle de madame Benoiton, c'est dans mes cordes. »

— C'est un rôle long?

— Je ne sais pas. Mais il parait qu'Eulalie l'éludie en se promenant, car, chaque fois que ma femme sort, elle me dit:

« Je vais jouer madame Benoiton ! »

Aujourd'hui je trouve qu'elle étudie trop son rôle. Sortie à deux heures, et il en est bientôt sept I

Je sais bien que les mioches gardent sa loge, mais c*est égal, cette longue absence me donne des inquiétudes, et voilà pourquoi, monsieur Droguin, je m'étais permis de venir voir à votre loge.

— Ma logel... dites donc à mon logement, h mon appartement, monsieur Bassinoire... Ce sont

les portiers qui ont des loges, mais, moi, je suis suisse I . . .

— Âh! TOUS, êtes Suisse, monsieur DroguinI Je croyais que vous étiez de Pantin, près de la Villetle ?

— Vous ne comprenez pas I Savez-vous ce que c'est qu'un suisse d'abord?

— Un Suisse?... damel ce doit. être un Ailemand.

— Mais non, vous n'y éles pas du tout. D'abord les Suisses ne sont pas des Allemands, vu que c'est un pays à part, qui se gouverne à son idéal...

— Comme vous êtes savant, monsieur DroguinI

— Oui, je crois que j'ai quelque instruction, l'homme est fait pour s'instruire et j*ai remarqué que, pour savoir quelque chose, il fallait d'abord l'apprendre.

— Sapristi I comme c'est fortement raisonné!

— Et j'ai appris, d'abord, quand on s'appelle BrutuS'Épaminondas Droguin, on doit se rendre digne des noms que l'on porte.

— Vous vous appelez Brutus-Êpaminondas ? Je n'ai pas vu ces noms-là dans le calendrier.

-^ Ils n'y sont pas non plus. Mais je suis né en mil huit cent, et mon père, qui ainiait beaucoup

les Grecs et les Romains, me donna ces noms illustres. Je me suis dit : On t'a donné pour parrains de fameux lapins, il faut leur faire honneur, il faut l'instruire ; et j'ai étudié et je sais une foule de choses.

— Je voudrais bien savoir où est ma femme, moi!

— Et, pour en revenir à ce que je vous disais tout à Theure, monsieur Bassinoire, un suisse est autant au-dessus d'un portier qu'un sergent audessus d'un caporal.

— Et pourquoi cela, s'il vous platt, monsieur Droguin? Il me semble que l'un et l'autre, nous gardons la porte de la maison que l'on nous confie.

— Oui, mais quelle difTérénce!... On ne fait pas faire des commissions à un suisse, il ne quitte jamais son poste, il a le droit de porter un chapeau à trois cornes.

— Si je fais des commissions, c'est que je le veux bien I Et quant à des chapeaux à cornes, ma femme a voulu plusieurs fois m'en faire porter...

— Mais ce logement que Ton a fait pour un suisse, voyons, monsieur Bassinoire, est-ce que

cela ressemble à vos horribles petites loges où l'on étouffe, ou l'on ne voit pas clair?

H. Droguin vantait son appartement, et, en eflel, il était logé comme jamais portier ne lavait été. Hais il faut dire aussi qu'il habitait une maison que l'on venait de rebâtir entièrement, et l'architecte avait voulu qu'elle fût digne du Paris moderne et offrit tout le confortable, toutes les commodités, en même temps que tout le luxe que nos pères ne connaissaient pas.

La maison avait quatre étages et les mansardes, mais les appartements étaient beaux, commodes, bien distribués ; les escaliers étaient larges et doux, une vaste cour éclairait les logements situés au fond ; une belle porte cochère séparait le rez-dechaussée de la loge du suisse.

Cette loge était plutôt un joli appartement pour un jeune ménage; on y arrivait en marchant sur une mosaïque qui se trouvait devant le grand esca* lier. Sous ce vestibule, une porte à glace ouvrait sur une petite pièce carrée, qui était comme l'antichambre de la loge. Là, une autre porte, également à glace, ouvrait chez le portier, chez le concierge ou chez le suisse, comme il vous plaira de le nommer.

On entrait dans une fort belle pièce, meublée

avec élégance, et dans laquelle était un beau piano droit. Un lit était au fond, mais masqué par de vastes rideaux de damas.

Dn peu pluç loin était une porte qui conduisait à une cuisine, puis à une autre chambre ayant vue sur la cour.

C'était la chambre de mademoiselle Iphigénie, la fille de M. Droguin.

Tout cela était si bien frotté, si bien entretenu, que plusieurs fois, en pénétrant dans la loge, où M. Droguin se carrait en lisant son journal, on lui avait dit :

— Pardon, monsieur, mais pourriez-vous m'indiquer la loge du portier?

Pendant que nous tenons le portier, qui veut absolument être suisse, disons tout de suite que ' c'était un homme de soixante-sept ans, grand, gros, replet, parfaitement taillé pour faire* un suisse de cathédrale ; dont la figure annonçait une certaine fierté et dénotait Thomme qui se croit audessus de ses pareils, tant par sa position que par sa prétention au savoir.

A cela prés, M. Droguin était un fort brave homme, incapable de faire du tort à qui que ce soit, et rendant volontiers service si, en le lui de*

mandant, on laissait voir la confiance que Ton avait dans son savoir et sa profonde intelligence.

M. Droguin était resté veuf avec deux enfants, un filsetunefiUe.

Sa fille, mademoiselle Iphigénie, a maintenant dix-neuf ans. C'est une grande et belle fille, dont les yeux noirs ne se baissent pas volontiers ; elle est au Conservatoire, uù elle étudie le piano. Elle est déjà d'une très-belle force, à ce que dit monsieur son père.

Cette demoiselle, qui se destine entièrement à la musique, se met avec beaucoup d'élégance ; à la voir, vous ne devineriez jamais que c'est la fille d'un suisse de Pantin.

Certainement une jeune fille a bien le droit de chercher à se mettre à la mode ; où la coquetterie irait-elle se nicher, si on ne la trouvait pas che2 un joli minois de dix-neuf ans?

Seulement on peut quelquefois s'étonner qu'une maîtresse de piano qui n*a encore que des élèves à quarante sous le cachet puisse se donner si souvent des robes nouvelles; mais les étoffes pour dames sont maintenant à si bon marché I... Oti a des robes charmantes à six sous le mètre.

Lisez les annonces des grands journaux, on vous

offre tout à des prix si minimes, que vous vous dites :

« Attendons encore un peu, incessamment il est probable qu'on aura ces ëtofles pour rien. »

Ou bien :

« En vérité, ce n'est pas la peine de s'en priver. »

Voilà probablement ce que mademoiselle Iphigénie disait à son père, quand il s'étonnait de lui voir une nouvelle robe.

Ajoutons que la belle Iphigénie était bien rarement dans la jolie loge de son père ; si rarement qu'on ne l'y apercevait jamais. Mais une maîtresse de piano, jeune et aimable, est sans cesse accablée d'invitations ; point de bonnes fêtes chez ses élèves, si mademoiselle Iphigénie n*en fait pas partie.

C'est pourquoi quand on disait à M. Droguin :

<c Où est donc votre fille, nous ne la rencontrons jamais chez vous? »

Le suisse répondait avec une légère teinte de fierté :

c( Ma fille est en soirée ; ma fille est à la fête de madame de Potopotasky, son élève ; ma fille est retenue pour aller à la campagne de sa nouvelle élève qui prend le lait d'ànesse... Que voulezvous ? elle a tant de talent I elle est si aimable I on se l'arrache. »

Le fils de M. Droguin a vingt-deux ans. 11 se nomme Julien. C'est un fort gentil garçon, qui a lair très-doux et baisse les yeux plus souvent que sa sœur. Il est employé dans une grande mai.son de commerce ; il est aimé de ses patrons, parce qu'il fait très-bien sa besogne. 11 se met convenablement, mais suivant sa position, et ne cherche pas à avoir l'air d'un gandin. Il vient voir son père dès qu'il a un moment de libre, ou lorsque, dans ses courses, il passe rue du Bac, et il y passe le . plus souvent possible, parce que...

Mais nous vous dirons cela plus tard.

M. Droguin aimait son fils, mais il n'en parlait pas avec emphase, comme lorsqu'il s'agissait de sa fille ; il se contentait de dire :

a C'est un bon garçon qui fera son chemin, s'il suit mes conseils. »

Et tout cela, parce que Julien était modeste et timide, tandis que mademoiselle Iphigénie faisait beaucoup d embarras et de froufrou avec sa toilette!...

Puisque nous faisons connaissance avec nos personnages, traçons en quelques mots le portrait de Bassinoire :

Celui-ci est un portier dans toute la force du terme ; il n'a pas la moindre prétention à être suisse.

C'est un homme de quarante-huit ans, qui a de gros yeux bleu faïence à fleur de tète, de ces yeux qui ont toujours l'air étonné; ses cheveux, d*un blond rougeâtre, étaient très-bas sur son front et ressemblaient plutôt à du coton qu'à des cheveux. Quand ses enfants étaient petits et avaient mal aux dents, sa femme lui coupait quelques mèches de ses cheveux et les fourrait, en guise de coton, dans les oreilles de ses marmpts.

Vous savez que Bassinoire est marié, qu'il est très-jaloux de sa femme, qui est beaucoup plus jeune que lui ; enfin vous connaissez déjà sa famille, son intérieur, et il vous a dit lui-même qu'il était portier d'une maison habitée par du petit monde, laquelle maison était aussi rue du Bac, à trente pas de celle, si élégante, où trônait le suisse Droguin.

Vous n'avez donc plus rien à apprendre sur le portier Bassinoire, si ce n'est qu'il est tailleur dans ses moments perdus, mais comme il manque tous les pantalons et rate tous les paletots, il n'a guère que lui pour pratique.

Un nouveau personnage vient de pousser la porte à glaces et de pénétrer lestement chez M* Droguin.

Celui qui arrive est. un homme d'une quarantaine d'années, figure gaie, vive, moqueuse sou-

vent, mais cravalé avec soin, et portant sui' le coin de roreille une casquette en velours bleu, dont la visière tombe positivement sur son œil gauche.

Il entre presque en sautillant, en se frottant les mains. En l'apercevant, le suisse et le portier s*ècrient en même temps :

— Tiens ! c'est Pigeonnier !... Ah ! puisque voilà Pigeonnier, nous allons savoir des nouvelles !

Cest que Pigeonnier, ancien épicier du quartier, qui s'était retiré de bonne heure du commerce, avec quelques rentes qu'il s'était faites en mettant de la farine dans le sucre en poudre, de la chicorée dans le café et de la mélasse dans ses confitures, Pigeonnier, disons-nous, était devenu le loustic, le cancanier de la rue et de ses environs.

Il connaissait toutes les bonnes et faisait la cour, même aux laides, afin de savoir par elles ce que faisaient leurs maîtresses. Puis, dès qu'il connaissait un fait, une petite intrigue, une scène, une dispute qui avait eu lieu en cachette, il ne manquait pas d'aller colporter sa nouvelle dans le quartier, en y ajoutant tous les commentaires que lui fournissait son imagination.

— Bonjour, messieurs, ou plutôt bonsoir I car sept heures ont sonné... Et ça va bien, papa Droguin?

iG LE CONCIERGE DE LA RUE DU BAC.

Le suisse n'aimait pas qu'on l'appelât papa. Cette locution familière lui semblait de mauvais goût, il répond d'un ton assez sec :

— Monsieur Pigeonnier, pourquoi donc m'ap* pelez-vous papa ?... Je vous ai déjà dit que je n'aimais pas ce genre-là ...

— Mais, je vous appelle papa, parce que vous l'êtes... Est-ce que votre fille et votre garçon ne sont pas à vous?

— Si fait! mais ce n'est pas une raison I... Tenez, un exemple : mon propriétaire a aussi des enfants... il est millionnaire, monsieur Grosfour...

Eh bien ! quand je lui porte ses loyers, croyezvous qu'il me recevrait bien si je lui disais : « Papa Grosfour, voilà votre argent ? »

— Mais vous n'êtes pas propriétaire, vous?

— Je suis suisse, monsieur, et j'ai droit à quelques égards...

— Voulez-vous que je vous appelle monseigneur Droguin? Ça m'est égal à moi, je vous donnerai tous les titres que vous voudrez.

Bonsoir, Bassinoire, veux-tu bien qu'on t'appelle papa, toi?...

— Oh ! tout ce que tu voudras... Dis donc, Pigeonnier, ju ne pourrais pas par hasard me donner des nouvelles de ma femme, qui est sortie depuis

deux heures deTapr^-midi?... J'en suis très-inquiet...

— Ta femme ? mais je viens de la rencontrer il n^y a pas dix minutes...

— Ma femme?... Eu]alie?tu l'as rencontrée? et où cela ?

— Sur le pont des Arts... elle causait avec un jeune homme que je ne connais pas...

— Elle causait... sur le pont des Arts!... et tu ne me le disais pas I elle répétait sans doute son rôle de madame Benoiton... sur le pont des Arts... avec un jeune homme... Ah! Eulalie, vous êtes bien inconséquente I

Et le portier Bassinoire sort vivement de la loge et de la maison.

M..Prgeonnier s'est jeté en riant dans un fauteuil, et M. Droguin, qui sent qu'il a été un peu sévère avec lui lors de son entrée, reprend un air plus agréable, en lui disant:

— Qu'est-ce qui vous fait donc rire, Pigeonnier?

— Ah I c'est que vous ne savez pas... ce pauvre Bassinoire I sa femme se moque de lui toule la journée !

— Comment ! est-ce qu'elle le tromperait? estce qu'elle manquerait à ses devoirs ?... si je le savais!...

— Non, je ne veux pas dire qu'elle lui soit in-

fidèle... (Test possible, maïs je n'en sais rien! Je veux dire qu'elle ne lui avoue pas tout ce qu'elle fait... Et savez-vous ce qu'elle a fait dernièrement?

— Non, je ne sais rien.

— Comment! je ne vous l'ai pas dit!... ça m'étonne bien... c'est que je ne le savais pas encore probablement.

Eh bien... pap... non, je veux dire monsieur Droguin , madame Bassinoire a chanté dernièrement à Bataclan!...

— Qu'est-ce que c'est que Bataclan?

— C'est un café-concert... Une salle immense... On boit, on fume et l'on chante.

— Et madame Bassinoire a osé chanter là, en public, sans la permission de son mari?

— Il la lui aurait refusée.

— Vous l'avez entendue ?

— Non pas moi, mais un de mes amis...

— Et a-t-elle eu du succès ?

— Un succès de chien ! c'est à-dire qu'on sifflait dans la salle en ayant l'air d'appeler Âzor. Elle a chanté faux constamment.

— Mais elle va jouer madame Benoîfon ! ,

— Encore une bonne blague! Vous ne connaissez donc pas la pièce du Vaudeville, la Famille Benoiton f

— Non, je ne puis pas la connaître, n'allant jamais au spectacle ; mes fonctions, s'y opposent I

— Vous pourriez quelquefois vous faire remplacer.

— Jamais, monsieur Pigeonnier, jamais I... on remplace un portier, mais pas un suisse.

— Alors vous ignorez que, dans cette pièce, on ne voit pas madame Benoiton ; elle est toujours sortie, en promenade ou pour affaires, mais enfin elle ne parait pas.

Vous comprenez que jouer ce rôle-là, ça veut dire que Ton ne jouera rien du tout et que l'on ira se promener pendant que les autres répéteront. Il paraît que madame Bassinoire est tout à fait dans son emploi!...

— Vous m'apprenez là des choses dont je ne me doutais pas. J'ai lu beaucoup cependant, il faudra que je me mette à lire les pièces de théâtre ; cela me mettra au courant des grandes scènes.

La porte à glace est poussée de nouveau. Cette fois, c'est un jeune homme fort élégant, qui avance la tète en disant :

— Monsieur Droguin, est-ce que mademoiselle Iphigénie n'est pas là ?.. .

— Non, monsieur de Ravinette; ma fille n*e$t pas revenue de ses leçons ; je présuppose qu*on

raura retenue à dtner chez une de ses élèves. Mais entrez donc, monsieur de Ravinette, veuillez vous reposer un moment I . . .

— Merci, non, je n'ai pas le temps...

— Iphigénie va peut-être rentrer; vous aviez à lui parler...?

— Oui... c'était pour une nouvelle élève que je veux lui procurer... C'est un peu loin, à Argenteuil, mais on lui payerait les voyages à part ; et puis, quand elle voudrait y coucher, elle aurait sa chambre et pourrait goûter alors les plaisirs delà campagne...

— Âh ! que vous êtes bon, monsieur de Ravinelte, de trouver des choses comme cela pour ma fille I Oui, l'air de la campagne lui ferait beaucoup de bien, car elle a les traits fatigués depuis quelque temps!...

— Mais je verrai mademoiselle Iphigénie demain chez madame de Yarnelle ^t je lui conterai tout cela I Bonsoir, monsieur Droguin.

— Bien le bonsoir, monsieur de Ravinette. Ah ! que je suis donc fflché que vous n'ayez pas voulu vous reposer un moment ! . . .

Le beau monsieur est déjà parti, et il s'est éloigné sans jeter un coup d'œil sur Pigeonnier, ni répondre au salut que celui-ci lui a fait.

Aussi le ci-devant épicier s'écrie-t-il d'un air moqueur :

— Voilà un fiston qui a Tair de faire sa tête I

— Mais il a droit de la faire, sa tête. C'est un jeune homme de la haute société, répandu dans le grand monde... Monsieur de Ravinette est comte ou marquis, je ne sais pas au juste, mais ma fille doit le savoir... Cest un de ses plus zélés protecteurs.

— Pour peu qu'elle en ait beaucoup comme celui-ci, elle ira souvent donner des leçons à la cam* pagne.

— Qu'entendez-vous par ces paroles, monsieur Pigeonnier? Je vous préviens que je ne souffrirai pas le plus petit mot capable de ternir la réputation de mon Iphigénie.

— Mais il me semble, monsieur Droguin, que je n'ai rien avancé qui puisse offenser votre fille. Vous dites que ce monsieur, si pimpant, est son protecteur. Je lui en souhaite beaucoup qui lui trouvent des élèves à Argenteuil, ou à Vincennes, ça m'est égal, puisque c'est bon pour sa santé. Seulement je m'étonne qu'un comte ou un marquis s'occupe de trouver des élèves pour le piano à la fille d'un suisse de la rue djn Bac.

— Et pourquoi donc ne s'occuperaiUon pas de

ma fille?... Vous êtes singulier, monsieur Pigeonnier, vous vous étonnez de tout!... Si vous aviez mon instruction, vous sauriez que dans la vie on voit des choses beaucoup plus extraordinaires que celles-là !

— Je conviens, monsieur Droguin, que je suis loin d'avoir vos lumières... vous êtes un puits de science ! Je le disais encore dernièrement à la merciëre à côté: « Monsieur Droguin, c'est un puits! demandez-lui ce que vous voudrez, il vous donnera des renseignements sur des choses qui se sont passées il y a plusieurs siècles ; et absolument comme s'il y avait été... »

Ce compliment flatte infiniment M. Droguin, qui sourit à Pigeonnier, en répondant :

— Vous me flattez, cher ami... vous allez trop loin... Oui, je suis pas mal savant. Il y a cependant quelque chose que je ne connais pas... et que je veux absolument connaître pour écrire mes impressions à ce sujet... Car j'écris mes Ménioires, Pigeonnier I...

— YraimentI vous écrivez vos Mémoires?... ce sera piquant I

— Tellement piquant, que je ne sais pas si je veux les laisser paraître de mon vivant... J*y réfléchirai... c'est une question de vie et de mort.

— Et quelle est cette chose que vous désirez connaître?

— Mon cher, je voudrais aller en ballon !«..

— En ballon I Ah I quelle drôle d'idée!

— Mais vous devez savoir que c'est la mode à présenta on monte en ballon comme en omnibus 1

— Ah! oui, en ballon captif... une simple promenade de bas en haut !

— C'est bien comme ça que l'entends ! mes fonctions ne me permettent pas de m'absenter pour longtemps; mais une demi-heure... un jour que ma fille pçurra rester à ma place. . . Il est vrai qu'elle ne le peut jamais 1

— Tiens, mais c'est une idée celai... Aller en ballon, Vous m'en donnez aussi Fenvie... Quand vous ferez cette partie-là, j'irai avec vous...

— Très-bien, volontiers... Je prendrai des noies en l'air sur leffel que produit l'approche des nua-

ges...

— C'est à l'Hippodrome que Ton monte en ballon. Seulement, je crois que cela coûte dix francs... c'est salé!

— Pigeonnier, rien n'est trop salé quand il s'agit d'étendre le cercle de ses connaissances... Mais qui nous arrive là?...

— Tiens, c'est la fille à Bassinoire, la petite Zirzabelle.

Une petite fille de douze ans, qui tient à sa main une tartine de pain et de raisiné, dans laquelle elle mord avec une espèce de férocité, pousse la porte de la loge, y entre en sautant, puis va se jeter dans un des beaux fauteuils en perse, en s'écriant :

— Ah ! on est bien là-dedans... Nous n'avons pas de ces fautcuils-là chez nous !

— Qu^est-ce que tu veux, petite Zirzabelle? que viens-tu chercher ici?

— Je viens chercher papa ou maman. Papa a dit qu'il allait chez vous...

— Ton père est venu, mais il est parti ; quant à ta mère, je ne Tai pas vue...

— Ah ! ben , c'est amusant ! moi , il faut que j'aille prendre ma leçon de danse, c'est l'heure... Tans pis! j'y vaisi

— El qui est-ce qui garde votre loge, alors?

— C'est mon petit frère Léandre...

— Voilà une loge bien gardée!... par un enfant de sept ans I

— Ohl il fait plus attention que papa, qui, l'autre jour, a allumé sa pipe avec uric lettre pour la dame du second, qui attendait des nouvelles de

son mari... elle en attend toujours... fionsoir, monsieur, je vais danser I La petite fille est partie, et Droguin s'écrie :

— Elle a mis du raisiné à mon fauteuil !

Elle n*en fait jamais d'autres I... Comme c'est élevé ! . . .

— Âb I damel dit Pigeonnier... quand on a une mère qui joue toujours madame Benoiton ! Tiens, encore du monde I... Oh! mais Vest un autre genre . . . c'est mamzelle Adeline, la fille de Robertin, le concierge d'à côté... Sur celle-là il n'y a rien à reprendre. .. elle ne sait pas toucher du piano, mais elle fait son chemin sans avoir besoin de protecteurs .

La personne dont vient de parler Pigeonnier enlr'ouvre alors la porte à glace.

C'est une jeune fille de dix-huit ans, petite, mais fort bien faite^ dont la mise est simple, la tenue décente et modeste. C'est une blonde, au teint pâle^ légèrement rosé sur les pommettes des joues j ses grands yeux bleus ^ frangés de longs cils noirs, sont presque toujours baissés, mais lorsqu'ils oseht se le^lrel* sur vous, leur expression a uti charme qui vous attire, qui vous inspire sur-lechamp la confiance, je pourrais même dire le respect, car l'hohnèteté a une puissance qui l'inspire même au mauvais sujet.

Mais aussi mademoiselle Adeline, bien que mise avec goût, se garderait bien de porter tous ces ridicules chiffons, tous ces rulyins, ces tresses, ces queues, connus sous le nom de : suivez-moi^ jeune homme ; regardez-moi, monsieur ^ et autres enseignes que ne portent jamais les femmes qui tiennent à se faire respecter.

Cette jeune fille est couturière ; elle ne r£ye pas un avenir doré, des toilettes ébouriffantes^ des loges d'avant-scëne au spectacle, et une calèche pour la mener au bois ; mais elle espère un mari qui Faimera, des enfants qu'elle chérira» et un intérieur d'où Tordre et le travail chasseront toujours l'ennui et la pauvreté ; chacun rêve suivant ses goûts et ses sentiments I Heureux ceux dont les rêves sont assez modestes pour pouvoir se réaliser I

La gentille Adeline, après avoir salué les deux hommes qu'elle trouve là, murmure :

— Pardon, monsieur Droguin, je venais voir si mademoiselle Iphigénie était ici et si elle avait le temps d'essayer sa robe, qui est terminée, et que^ j'aurais alors été chercher chez nous?

— Non, mademoiselle Adeline, ma fille n'est pas rentrée ; je vais même me décider à dtner sans elle, car je crois bien que maintenant elle ne re-

viendra pas dîner. Une de ses élèves l'aura gardée, comme cela arrive très-fréquemment.

Pendant que le suisse disait cela, Pigeonnier poussait fortement sa langue contre une de ses joues, ce qui, chez les ouvriers, «a une certaine signification. Et il souriait en regardant la jeune Adeline, mais celle-ci ne remarque pas tout cela ; elle regardait de temps à autre dans l'intérieur de la loge, comme pour y chercher encore quelqu'un. Enfin, elle reprend :

— Alors, je m'en vais; vous serez bien aimable, quand vous verrez mademoiselle votre fille, de vouloir bien lui dire que sa robe est finie...

— Oui, mon enfant, je n'y manquerai pas... Hais qui vous presse? reposez-vous donc un moment...

— Je vous remercie, monsieur, mais mon père est seul, et quand je reviens de porter mon ou* vrage, il aime bien que je lui tienne compagnie.

— Et il va bien, Robertin?

— Oui, monsieur, grâce au ciel, le voilà guéri de cette pleurésie qui Ta rendu si malade.

— Ahl damel^it Pigeonnier, monsieur votre père ne veut jamais sortir, jamais voisiner, jamais se donner le moindre agrément I... Alors, voilà ce

qui arrive : un beau jour on tombe malade, faute d*avoir pris de rexercice ! . . .

— Mais il me semble que M. Droguin ne sort pas plus que mon père...

— Aussi il éprouve le besoin d'aller en ballon, il sent qu'il a besoin d'air I...

— Pigeonnier I vous êtes un terrible bavard !... Je pouvais vouloir cacher mes intentions... aérostatiques!...

— Si vous aviez tenu à les cacher, vous ne me les auriez pas confiées...

-T- Messieurs, je vous souhaite bien le bonsoir. La jolie Adeline est partie, après avoir fait un salut gracieux à ces messieurs.

— Charmante personne ! s*écrie Pigeonnier, en la regardant aller. Elle va retrouver son père, elle lui tient fidèle compagnie!...

— Parce que son état le lui permet... Si elle donnait des leçons de piano, elle ne pourrait pas rester sans bouger près de son père !...

— C*est juste... mais ell^ a choisi un état qui ne l'oblige pas à courir toute la journée. Elle habille mademoiselle Iphigénie ?

— Dui, c'est-à-dire elle lui fait une robe... elle lui en refait une autre ; mais je crois que ma fille ne. la gardera pas- longtemps. Iphigénie assure

qu'elle n'a pas de chic ! que ses robes ne sont pas taillées assez à la mode, et je sais qu'elle se cherche une autre couturière. Vous comprenez bien, Pigeonnier, qu'Iphigënie, allant dans le grand monde, ne peut pas s'habiller comme une épicièrel...

— Mais il y a des ëpicières qui se mettent trèsgracieusement ! fichlre! N'attaquons pas, je vous en prie, cette classe estimable dont on s'est moqué trop souvent, et pourquoi, je vous le demande? parce que l'épicier vend ce dont le besoin se fait le plus généralement sentir I Vous seriez bien attrapés, vous qui les tournez en ridicule, si vous ne saviez où vous procurer du sucre, de la chandelle, du sel et du poivre!...

— Pigeonnier, je n'attaque personne, mais je vous répète que la petite Robertin ne taille pas ses robes dans le goût le plus nouveau..

— C'est dommage que le père de cette jeune fille soit une espèce d'ours. Sans cela, j'irais plus souvent causer chez lui..t mais quand on y va, c'est tout* au plus s'il vous propose de vous reposer !.. . Si on veut lui conter les aventures du quartier, il vous écoute à peine, ou vous dit : « Tout cela ne me regarde pas ; je ne me mêle jamais des aflaires des autres..* » Drôle de concierge !.. <

LES CANCAKS. M

— Il ne se mêle pas des affaires des autres, parce qu*il a peut-être peur que Ton se mêle des siennes!...

Et M. Droguîn souligne sa phrase d un sourire gros de bien des choses.

— Ah ! ah I reprend Pigeonnier, c'est trës-6n ce que vous dites là, monsieur Droguîn ! En effet, il court de singuliers bruits. J*ai entendu dire bien des choses touchant ces Robertin... mais rien de positif. . . des conjectures, des paroles en l'air I... Vous, monsieur Droguin, qui savez tant de choses et dont la maison touche à l'ancien hôtel de Yillagier, vous devez âtre au courant et savoir Forigine des bruits qui ont couru... Vous seriez bien aimable de nte dire ce qui en est.

Le suisse de Pantin se renverse dans son fauteuil, se mouche, crache, prend un air digne et répond :

— Mon cher Pigeonnier, je vais vous dire ce que je sais et ce qu'on m'9 conté, car je n'ai que soixante-sept ans... Ils ne sont même pas sonnés! Par conséquent, je n'ai pas pu connaître le marquis de Yillagier, dernier propriétaire de Fhôtel voisin... quand c'était encore un hôtel, et qui est mort en qualre-vingt-lreize.

-^ C*est très-juste, et nous sommes en mil huit cent soixante-huit, époque qui marquera par les voyages en ballons captifs... Pardon si je vous ai interrompu I continuez.

— La famille de Yillagier était, dit-on, fort riche ; rhôtel voisin était superbe autrefois...

— H est encore assez beau ; les appartements sont splendides. . . J'ai été dernièrement pour yoir celui du premier, qui est à louer ; vous comprenez bien que ce n'était pas pour moi ; j'ai dit au concierge qu'un riche étranger m'avait chargé de lui trouver un local... Je mentais, je voulais voir Tappartement par pure curiosité ; il ne m*a pas laissé monter.

— Monsieur Pigeonnier, si vous continuez à m'interrompre, je ne vous dirai pas un mot de plus touchant les Robertin.

— Ah I je suis un bélKre, un animait désormais pas le plus petit mot ne sortira de mes lèvres... Allez votre train I

— Le dernier descendant de celte famille venait de se marier, et il avait un (ils lorsque arriva la révolution...

— Laquelle?

— Comment! laquelle? puisque je vous parle de faits arrivés avant ma naissance.. •

'— Ahl c'est juste I... c'est qu'on s'esl tant remué depuis ce temps-là!... Alors, c'était sous ce bon monsieur de Robespierre ?

— C'est cela même... Vous voyez bien que vous m'avez encore interrompu ! . . .

— Ne faites pas attention!... Vous disiez que le marquis de Yillagier venait de se marier?

— Oui, et sa femme était morte en lui donnant un fils. Le marquis, voyant grossir la tourmente révolutionnaire, envoya son enfant à l'étranger. Le pauvre homme aurait bien dû partir avec lui... On le lui conseillait, mais il voulut rester à Paris. On vint l'arrêter dans son hôtel, et quelques jours après, il fut guillotiné!...

— Ah I mon Dieu ! ... et qu'avait-il donc fait ?. . .

— 11 était suspecté d'être suspect!... Il n'en fallait pas plus alors pour être compromis, dénoncé et souvent condamné...

— Dans tout cela je n'aperçois pas la plus petite circonstance touchant les Robertin ?

— Nous y arrivons : c'est le père du Robertin que vous connaissez qui était alors concierge de l'hôtel de Yillagier.

C'était, à ce qu'il parait, un grand gaillard... dans mon genre... un homme solide... Dans les premiers temps de la révolution, il s'était tenu

fort tranquille et ne s'était pas du tout occupé de politique ; mais, dés que son maître, le marquis de Yillagier, fut arrêté, Robertin changea de ton, d'allure : on le vit fréquenter les clubs, il ne sortait plus sans avoir un bonnet de loutre, une carmagnole rouge, et un grand sabre de cavalerie qu'il laissait traîner sur le pavé. Tout le monde avait peur de lui, les femmes et les enfants se sauvaient à son approche; enfin, Robertin était regardé comme un des plus chauds partisans de Isr République !

Si bien que, lorsque le marquis de Yillagier fut exécuté, le bruit courut que son concierge n'avait pas été étranger à celte condamnation.

Ëtait-ce la vérité ? c'est ce que je ne saurais vous dire. Ce qu'il y a de certain, c'est que, quoique Thôtel de Yillagier ait été vendu, ainsi que tous les châteaux que possédait feu le marquis, Robertin, le farouche républicain, n'en resta pas moins concierge de Thdtel voisin : vous concevez que le nouveau propriétaire ne se serait pas avisé de renvoyer un gaillard que tout le monde redoutait I

Depuis ce temps, l'hôtel de Yillagier a passé je ne sais dans quelles mains ; mais Robertin en est toujours demeuré le concierge. Cependant, il

LES GÂMCAI9S. 55

cessa bientôt de porter son bonnet de loutre^ son grand sabre, et, se renfermant dans sa loge, qu'il ne quittait guère, ne sembla plus s'occuper de la chose publique.

A dater de ce moment, il devint taciturne, rêveur, ayant toujours une figure triste, allongée, fuyant ses voisins et ne causant avec personne. Alors on ne manqua pas de dire que c'était le remords qui agissait sur lui. On se répétait tout bas:

€ Il a vendu son maître, il a été cause de la mort de ce pauvre marquis de Yillagier, qui ne lui avait fait que du bien I Et maintenant, il se repent sans doute de sa conduite, mais sa conscience ne lui laisse plus de repos. Voilà pourquoi il porte partout une ligure triste ou inquiète. »

Voilà ce que Ton disait de feu Robertin. 11 s'était marié, il avait un fils... celui qui est con* cierge maintenant. Le Jeune Robertin ne ressemblait pas du tout à son père ; il parait que c'était un luron, aimant à rire, à boire, uabon vivant, enfin I

Lorsque, il y a une quinzaine d'années, le vieux Robertin mourut^ avatit de fermer les yeux, il fit venir son fils près de lui et lui ordonna de le

remplacer dans l'emploi de concierge de Tancien hôtel de Villagier.

Il avait apparemment obtenu du propriétaire que son fils lui succéderait dans cet emploi ef» après avoir eu avec celui-ci un long entrelien, dont on ne connut jamais le sujet, le vieux concierge mourut.

Mais ce qu'il y a de bien singulier, c'est que, depuis cette époque, le fils Robertin changea aussi d'humeur et de conduite ; il devint sage, rangé, ne quittant jamais sort poste; enfin, il cessa de rire, de boire, et se montra aussi taciturne, aussi ours que son père .. Chacun se dit : « En héritant du vieux Robertin, il a donc aussi hérité de ses remords I . . . »

— On n'a cependant pas l'habitude d'hériter de ces choses-là I L'argent, la propriété, oui, cela se transmet, mais les remords?... jamais! Il n'y a que celui qui fut coupable qui doit en avoir.

— Je suis de votre avis. Pigeonnier ; il faut qu'il y ail un autre motif... une autre cause. Mais je vous répète ce qu'on a dit.

— Et c'est là tout? #

— On parle aussi d^une singulière habitude qu'avait le vieux Robertin : c'était d'aller s'enfer-

mer pendant des heures entières dans une petite chambre qu'il possède dans les mansardes de Vhôtel et de ne jamais y laisser entrer personne avec lui.

— Ohl ohl voilà qui devient plus intéressant. Ceci semble cacher un mystère... Et où loge la fille (lu concierge actuel ?

— Le logement du concierge est grand ; sa fille peut loger en bas près de lui, mais comme Roberlin dispose à son gré des appartements de la maison, je crois qu'il a donné à sa fille une fort jolie chambre au troisième étage.

— Et Robertin a-t-il aussi hérité de cette habitude de son père ? a-t-il conservé la chambre dans la mansarde? y va-t-il passer ses heures de loisir?

— Mais oui, il parait qu'il s'y rend aussi quelquefois. Le propriétaire actuel de Tancien hôtel Yillagier est, dit-on, un millionnaire qui ne s'occupe pas du tout de cet iiomeuble, et a laissé à son concierge tous ses pouvoirs ; de façon que celui-ci loue quand il veut, à qui lui plaît, et choisit son monde. Ahl la place est fort agréable I...

— C'est donc cela qu'il y a presque toujours des appartements à louer dans le ci-devant hôtel?...

— Mon propriétaire à moi est un assez brave

homme, mais il est bien plus âpre sur Tarticle des loyers... Allons, décidément je vois que mon Iphigénie ne reviendra pas diner aujourd'hui... Bientôt huit heures!... Je vais me mettre à table.

— Fichtre I vous dinez tard, monsieur Droguin !

— C'est boA genre. Pigeonnier ; un suisse ne peut pas dîner comme un gniaf I...

— Alors, je vous souhaite bon appétit.

Robertin, le concierge de l'ancien hôtel de Vil-' lagier, est un homme de cinquante-cinq ans.

Il est grand, maigre, et son teint est bilieux, ses traits sont assez réguliers, ses yeux gris sont généralement doux ; ainsi que Ta dit le suisse Droguin, ils ont perdu cet air de gaieté qui les animait autrefois ; ils ont maintenant une expression sombre, attristée ; il semblerait qu'une inquiétude continuelle perce dans ce regard qui ne s'arrête pas sur vous et a l'air de toujours chercher une autre personne que celle qui lui parle.

Qui reconnaîtrait dans cet homme grave et ta-

cîlurne ce joyeux garçon qui aimait à faire sauter les flacons et les fillettes, qui était de toutes les parties de plaisir, qui ne refusait jamais une occasion de s'amuser et que Ton appelait alors le iacëlieux Biaise, san^y ajouter le nom de Robertin, qui semblait trop sérieux pour lui?

Aujourd'hui Biaise Robertin ne rit plus, il sourit seulement encore quelquefois, en regardant sa fille, sa petite Adeline, qu'il aime tendrement, mais que parfois, cependant, il regarde aussi en soupirant, comme si une pensée profonde venait troubler le plaisir qu'il trouve à contempler son enfant. Du reste, la conduite de Robertin est parfaitement régulière, on se plait à le reconnaître pour un parfait honnête homme. Ilxause peu, mais il ne médit jamais de ses voisins ; il tient fort bien la maison dont la garde lui estconfiée,etse montre seulement très-difficile dans le choix de ses locataires ; il tient à avoir des personnes comme il faut, et comme les appartements de Tancien hôtel sont presque tous beaux et par conséquent chers, les personnes qui les habitent sont presque toutes riches et font partie de la haute classe de la société.

L'appartement du premier, qui était autrefois celui du marquis de Villagier, et qui est le plus; complet et le plus cher, est toujours vacant, car

le concierge ne veut pas, dit-il, le louer au premier venu ; et le denier à Dieu le plus oiagnifique ne le ferait pas consentir à le donner à quelqu'un qui n'aurait pas une particule devant son nom.

Comme on sait cela dans lé quartier, on ne manque pas de dire que Robertin, qui connaît probablement la vilaine action dont son përe s'est rendu coupable, veut la faireoublier, lui, en se montrant très-en tiché de la noblesse.

Quoi qu'il en soit, le logement du premier étage est toujours à louer, et ceux qui en ont envie ne parviennent pas à l'obtenir, même en offrant de le payer fort cher.

Ainsi que Ta dit le suisse de Pantin, c'est depuis la mort de son père, c'est à la suite de l'entretien secret qu'il eut avec lui, que Biaise a dépouillé la peau du joyeux compère et qu'il est devenu tel que nous venons de le dépeindre.

II était veuf depuis deux ans, il se consacra tout entier à l'éducation de sa petite Adeline.

Roberlin n'était pbint sot, il ne se donnait pas pour savant, comme son voisin M. Droguin, mais il est probable qu'il en savait plus que lui. Après avoir mis sa fille en apprentissage chez une couturière, dès qu'elle sut travailler seule, il la garda près de lui et lui donna une jolie petite chambre

dans rhôtel ; mais Adeline ne s'y rendait guère que pour se coucher, car, pour travailler, elle préférait rester dans la loge près de son père, et celui-ci souriait alors quand il voyait sa fille travailler à côté de lui.

Il ne sortait jamais, ne buvait plus, ne fumait pas. Son seul plaisir, sa plus grande distraction était de lire les journaux. Il pouvait tout à son aise en lire plusieurs, auxquels étaient abonnés ses locataires, les journaux arrivant de bonne heurç et ses riches locataires se levant presque toujours tard.

Mais, outre cela, quand paraissait un nouveau journal politique qu'on ne recevait pas dans sa maison, Roberlin s'empressait de le faire acheter par sa fille e( le dévorait avec autant d'avidité que s*il n'en avait pas encore lu un seul. C^élait la seule dépense extra que se permit le concierge. On pouvait seulement remarquer qu'après avoir montré tant d'empressement à lire les journaux, Robertin semblait ensuite plus triste qu'avant de les avoir lus, et les jetait de côté avec un air découragé, ce qui ne l'empêchait pas le lendemain de montrer le même empressement pour se les procurer.

Robertin venait de faire une maladie assez grave,, pendant laquelle il avait dû garder Je lit longtemps.

Alors sa fille ne l'avait pas quitté ; pour soigner son père, pour le veiller constamment, elle s'était fait une petite couchette dans une pièce qui faisait partie du logement du concierge, elle n*avait pas voulu monter le soir à la petite chambre qu'elle avait au troisième étage, bien que son père Ten eût souvent priée.

Mais, dans sa maladie, ce qui paraissait le plus préoccuper Robertin, c'était la chambre des mansardes, qu'il avait l'habitude de visiter au moins deux fois par semaine, et dans laquelle il lu^ était impossible de se rendre. Plusieurs fois, lorsque la fièvre lui donnait un peu de délire, il avait laissé échapper quelques mots qui prouvaient que sa pensée se portait toujours sur celte chambre mystérieuse. Adeline, qui les avait entendus, n'avait pas manqué de dire à son père, lorsqu'elle l'avait trouvé plus calme -.

— Vous pensez toujours à votre petite chambre du quatrième, mon père, car vous en avez parlé en rêvant? vous craignez sans doute que la poussière ne gâte les meubles qu'elle contient, parce que vous n'avez p£|s pu y monter depuis que vous êtes malade, mais, si vous le vouliez, j'irai moi, à votre place, et je vous promets que je balayerais, que j'épousselerais avec soin partout.

Alors Robertin avait regardé sa fille avec inquiétude, en lui disant :

— J'ai parlé de la chambre des mansardes!... et devant qui ?

— Mais, devant moi, mon père.

— Il n'y avait pas alors d'autres personnes avec toi ?

— Non; vous savez bien qu*il vient rarement du monde nous voir... excepté monsieur Julien, le fils de monsieur Droguin qui, lorsqu'il va voir son père, entre aussi quelquefois chez nous; et pendant votre maladie, il est entré plusieurs fois pour savoir si vous alliez mieux...

— Oui , c'est un brave garçon que ce jeune homme ; je l'aime infiniment mieux que sa sœur...

— Oh I sa sœur est très-aimable aussi ; seulement elle est bien difficile à habiller... elle n'est jamais entièrement satisfaite des robes que je lui fnis... et pourtant c'est parfaitement cousu, mais elle m'a dit plusieurs fois : Je ne tiens pas tant à la solidité de vos points qu'à la grâce de vos façons! .. Moi, je n'oserais pas rendre une robe si les coutures n'étaient pas solides !..

— Ma fille, lorsque j'avais la fièvre, qu'ai-je dît au sujet de la petite chambre des mansardes?

— Mon Dieu, mon père, des phrases sans^suite. ..

LE CONaBRGB DE LA RUE DU BAC. 45

Vous disiez : a Pourvu que personne ne puisse y entrer I... si on découvrait... si on avait l'audace d'y pénéirer... I »

Et puis des mots que je ne comprenais pas... Quand on a un peu de délire, vous savez bien, mon père, qu'on bat la campagne... Vous avez aussi dit plusieurs fois : a Pauvre marquis de Villagier!.. »

Et voilà tout.

Robertin était devenu plus tranquille; mais comme sa fille avait insisté pour aller à sa place balayer, épousseter les meubles de la petite chambre, il lui avait r^ondu d'un ton presque sé< vère :

— Mon enfant, il n'y a pas de meubles dans la pelitechambre où je vaisquelquefois me reposer, parce que Ton n'y entend pas le bruit continuel de la rue. Une seule chaise en compose le mobilier. Déjà plusieurs fois tu m'as proposé d'aller nettoyer cette pièce, c^r tu es femme, c'est-à-dire curieuse, et je suis certain que lu brilles d'envie d'entrer dans cette chambre, où tu crois sans doute que j'ai amoncelé des choses extraordinaires...

— Oh 1 non, mon père, c*élait seulement dans Tespoir de vous être agréable.

— Eh bien, Adeline, si tu veux m'être agréable,

tu ne t'occuperas plus de cette chambre, tu ne m'en parleras plus ; à ceux qui se permettraient de te questionner à ce sujet, comme le suisse d'à côté s'est permis une fois de le faire, tu répondrais : « Mon père fait ce qu'il veut, je ne croirais pas convenable d'épier ses actions. » Tu entends bien?

— Oui, mon père ; oh ! j'ai déjà répondu cela à des personnes qui me faisaient de sottes questions !.. •

— Quelles personnes? Julien?

— Oh I non, mon père, il n^y a pas de danger que monsieur Julien me dise de ces choses-là... Il n'est pas curieux du tout, lui, et quand nous causons... nous parlons de... de toute autre chose !..

La jolie enfant avait rougi en achevant sa phrase.

Alors les regards de Robertin s'étaient arrêtés sur sa fille, comme pour lire dans sa pensée, et il n'était pas bien difficile de lire dans le fond de cette âme naive et pure, qui ne savait pas ce que c'était que la dissimulation, celte science sur laquelle les femmes sont si fortes et qu'elles pratiquent avec tant de succès !

Le concierge, après son examen, avait doucement secoué la tête, comme quelqu'un qui

vient d'acquérir une conviction, puis il avait repris:

— Adeline, il me semble que tu aimes beaucoup à causer avec Julien.

A cette question, la jolie blonde rougit bien plus encore, et balbutia :

— C'est vrai, mon père ; est-ce qu'il y a du ma^ à cela ?

— Il n'y a pas de mal quand c'est devant d'autres personnes, mais lorsqu'on est en tête à tétc et que cela se renouvelle souvent, cela peut faire jaser.

— Quand monsieur Julien vient ici, vôtis êtes toujours là.

— Oui, mais quand tu es sous la porte cochère, qu'il t'y voit et vient y causer avec toi pendant fort longtemps, comme cela est arrivé dernièrement, crois-tu que les voisins ne le remarquent pas, et que cela ne donne pas prise à la médisance? Le monde est méchant, ma fille, il aime à dire du mal, ça Tamuse^ ça le fait rire... Franchement, ça ne lui fait pas honneur. Que quelqu'un fasse une bonne action^ on ne le remarque pas, on n'en souffle pas mot 4 mais que cette même personne soit de deux jours en retard pour payer son terme, et l^on dira de tous côtés :

Mademoiselle Iphigénie Droguin n'était rentrée que fort tard, elle paraissait très-fatiguée ; il est minuit passé lorsqu'elle sonne et pénètre dans la loge de son père. En arrivant* elle jette d'un cAté son chàle, de Tautre ses gants, sans s'inquiéter s*ils tombent sur un meuble ; puis elle-même se laisse aller dans un fauteuil, en s^écriant :

— Bonsoir, moti père! vous avez dtné, n'est-ce pas?

— Si j'ai diné? et c'est à minuit passé que tu m'adresses cette question?... Je la trouve curieuse U.;

— Je veux dire : j'espère que vous ne m'avez pas attendue...

— Mais si, assez Icmgtemps.

— Vous avez eu tort ; je vous ai dit une fois pour toutes : « Quand je ne suis pas rentrée à six heures et demie, ne m'attendez plus ; c'est qu'on m'a retenue quelque part... »

— Tu aurais pu m'envoyer une dépêche télégraphique.

— Pourquoi dépenser son argent avec le télégraphe? J'aime mieux acheter des oranges.

— Chez qui as-tu été retenue à diner ?

— ^Chez mademoiselle de Montenlair, dont le père est capitaliste...

— Tu as dû manger de bien bonnes choses là?

. — Mais oui... c'était assez bien servi... Il y avait une volaille et des truffes à foison I

— Ah I diable!... Tu aurais bien dû m'en apporter quelques-unes...

— Mettre des truffes fricassées dans sa poche I ... ce serait joli !

— Ça se fait, chère amie, ça se fait ; j'ai eu un locataire qui, lorsqu'il allait diner en ville, avait à son habit une petite poche doublée en plomb... de ces feuilles de plomb avec lesquelles on enve-

loppe le chocolat, et il fourrait là dedans une foule de friandises. Quand il rentrait fort tard, il mettait la main à la poche, et, au lieu de me glisser la pièce blanche, me donnait du nougat, des macarons, des fruits, des olives ; une fois même il m'a gratifié d'un pilon de volaille I

Je lui ai dit : a Comment donc avez-vous fait pour faire passer ce morceau-là dans votre poche sans être aperçu ? »

Il s est mis à rire en me répondant : c J'ai fait lomber ma serviette à terre, et en me baissant pour la ramasser ;' j'ai lestement fait disparaître ce pilon. On n'y a vu que du feu I »

Ah I c'était un farceur dans le genre de Pigeonnierl...

— Tout cela est de bien mauvais goût I des poches doublées en plomb ! quelle horreur!...

— M. de Ravinette est venu pour te voir...

— Je lésais...

— Tu le sais ? tu l'as donc vu ?

— Oui ; il nous a rejoints au spectacle...

— Il avait une nouvelle élève à te proposer... à Argenteuil ; cela te va-t-il ?

— Mais, assurément... Ce sera une élève riche, qui payera ce qu'on voudra !

— Alors il faut vouloir beaucoup I... Ma fille.

règle générale : on ne trouve du talent qu'à ceux qui se font payer cher. . .

— Oh I moi, je tiens à ne pas écorcher les gens.

— Tu as tort, Iphigénie ; crois-en mon expérience et mon savoir... Les clients sont très-fiers d'être écorchés.

Et à quel théâtre avez-vous été ce soir ?

— Aux Bouffe^. M. de Filenville y a sa loge. M. de Filenville est banquier. C'est lui qui a une superbe campagne à Argenteuil, et une fille qui veut être mon élève. C'est très-brillant, aux Bouffes !

— Aux Bouffes?... Ce sont* des Italiens, je crois?

— Sans doute, on n'y chante qu'en italien.

— Qu'en italien, le chant? Mais quand on ne chante pas, on parle français, je pense?

— On chante toujours... comme au grand Opéra.

— Qu'est-ce que tu as vu ?

— Crispino e la Comare !

— La comard?... C'est du macaroni sans doute?

— La comare ! c'est la mort.

— La mort I... Ahl mon Dieu, tu me fais frémir I... Et on fait chanter la mort?...

— Très-bien I c'est une musique ravissante I

— Est-ce que la mort fait des roulades?

— Elle fait tout ce que le compositeur a écrit.

— Ces Italiens sont étonnants pour la musique !... Si on mettait un âne en scène, je suis sûi; quMls le feraient aussi chanter. Cela finit donc bien tard, ce théâtre-là ?

— Ali I c'est que nous avons été prendre des glaces après le spectacle.

— Où cela?

— Au café Napolitain ; c'est la renommée pour les glaces.

— Comme tu connais déjà les bons endroits !... Grâce à l'éducation que je t'ai donnée, tu. mènes une existence semée de truffes et de sorbets... C'est gentil, cela, à vingt ans !

— Est-ce que j'ai déjà vingt ans, mon père?

— Tu les frises, ma chère amie, tu les auras le mois prochain.

— Ah I je vous en prie, mon père, quand vous parlez de moi, ne dites jamais mon âge. D'abord c'est très-mauvais genre de parler de son âge... Il faut laisser cela aux portiers I

— Aux portiers, dis-tu ?

— Certainement ! Vous êtes suisse, vous, et non pas portier.

— Assurément, je suis suisse, et je m'en fais gloire !

— D'ailleurs, je vous préviens que je ne me donne que *dix-huit ans ; je ne veux jamais avoir plus que ca!...

— Comme tu voudras!... Cependant, vingt ans, ce n*est pas vieux !

— Mais si, mais si I . . . c'est déjà trop fnarqué I . . . Ah ! je vais me coucher... je suis très-lasse !...

— Dame ! entendre chanter la mort toute la soirée,' ça doit être fatigant !... Ah ! la petite Roberlin est venue pour t' essayer ta robe. . . . .

— Boni boni je la verrai demain. Bonsoir, mon pèrel .

— Bonsoir, Iphigénie ; no rêve pas italien, surtout !

Le lendemain matin, à dix heures, mademoiselle Iphigénie est encore au lit ; mais elle ne se mêlait jamais des détails du ménage ; M. Droguin avait une femme qui venait faire les gros ouvrages, puis un frotteur qui cirait et frottait la loge. Il frottait aussi la chambre de mademoiselle quand on pouvait entrer chez elle.

Le suisse a déjà frappé doucement à la porte de sa fille, mais on ne lui a pas répondu. Il se hasarde à frapper une seconde fois, mais un peu plus fort. Alors Iphigénie se met à crier, sur un ton qui n'est pas doux :

— Qu'est-ce que c'est ? qu'est-ce qu'il y a ? pourquoi me réveille-t-on? on ne peut donc pas dormir, ici/...

— Iphigénie, c*est moi, ton përe«.. C'est que le frotteur est là ; il demande s'il peut frotter chez toi.

— Assurément, non, puisque je suis couchée. Il vient trop tôt.

— Il est dix heures et le quart passé.

7- Ahl quelle sciel C'est bon, qu'il attende, je vais me lever.

M. Droguin retourne près du frotteur et lui dit : — Attendez un peu, elle va se lever.

— C'est que je n'ai guère le temps, moi. Elle n'est pas matinale, votre fille.

— Ah ! écoutez donc I Quand on donne des leçons de piano toute la journée et que le soir on entend chanter la mort... en italien : la comard I on peut bien avoir besoin de se reposer.

Mais le frolteur, qui n'a pas de temps à perdre, ne voyant pas paraître la maîtresse de piano, s'en va au bout de dix minutes ; il s*en écoule dix autres lorsque la belle Iphigénie, enveloppée dans une robe de chambre du matin, fait son entrée dans la loge de son père :

— Eh bien, où est donc ce frotteur?

-* Ah ! tu ne venais pas, il est parti.

— C'était bien la peine de me réveiller alors !..• Tenez, mon père, il faut absolument que vous me trouviez une chambre dans la maison ; au moins j'y serai tranquille et je pourrai dormir tout à mon aise I

— Mais dans cette maison il n'y a pas de chambre particulière. Celles du haut sont toutes occupées par les domestiques...

— Il ne fallait pas les donner toutes aux domestiques. Enfin, comprend-on que cette petite niaise d'Adeline a une chambre charmante au troisième, dans Thôtel Villagier, et que moi je couche à côté de la loge! C'est stupide! c'est odieux I... Ça ne peut pas durer comme ça I . . .

Et mademoiselle Iphigénie va se mettre à son piano, où elle tapote quelques polkas, puis elle le quitte en disant :

— Je ne suis pas en train, ce matin. Madame Clémenf, mon chocolat est-il prêt?

— Oui, mademoiselle, toujours, avec vos deux petites cornes de chez le boulanger qui les fait si bonnes. Cet homme-là fera sa fortune avec ses cornes. Feu mon défunt avait bien raison, quand il disait que les cornes portaient bonheur !...

58 LE CONGIERdE DE U RUE DU BAC.

— Madame Clément, voulez-vous me faire un plaisir?

— Toute à votre service, mademoiselle.

— Youlez-vous passer à Thôtel à côté ?• . . Je dis hôtel, je ne sais pas pourquoi, car ce n'en est plus un, et la maison est bien moins belle que la nôtre I...

— Ohl cette maison-ci est magnifique... Cette loge est un petit palais : c'est bien heureux que monsieur Droguin ne soit pas savetier, ça déparerait I... '

Iphigénie hausse les épaules, en murmurant :

— Quelle cruche I... Puis elle dit tout haut :

— Vous entrerez chez le concierge,>et vous direz à sa fille, la petite Adeline, qu'elle vienne m'es* sayer ma robe, que je l'attends.

— J'y vais incontinent, mademoiselle.

— Nous allons voir comment celle-ci sera fagotée ! dit Iphigénie en prenant son chocolat, tandis que son père déjeune avec de la choucroute, qu'il n'aime pas, mais dont il croit devoir manger, parce qu'il s'est fait suisse.

Adeline ne tarde pas à arriver avec la robe qu'elle a faite.

— Bonjour, madenxoiselle Iphigénie, je suis venue hier, mais vous n*y étiez pas.

— Oui, oui, je sai$... Oh ! vous comprenez bien que je ne moisis pas ici, je ne suis pas faite pour rester dans une loge de concierge... et quoique celle-ci soit fort élégante, je ne m'y sens pas à mon aise.

— Ah I bien, moi, je ne me trouve jamais si bien que dans la loge de mon père, et pourtant ce n'est pas si beau qu'ici!...

— Oh ! mais, vous, Adeline, vous n'avet pas les goûts distingués! Alors/à quoi cela vous sert- Il d'avoir une chambre pour vous seule, au troisième étage , et une chambre fort gentille, à ce qu'on dit? tous n'y travaillez donc jamais?

. — Non, j'aime mieux travailler à côté de mon père ; je ne monte à ma chambre que pour me coucher.

— Tenez, petite, vous devriez bien faire une chose... qui m'arrangerait beaucoup.

— Quoi donc, mademoiselle?

— Ce serait de me céder votre chambre ; dans votre grand hôtel, vous trouveriez bien un autre endroit pour vous coucher. Le plus petit cabinet vous suffirait, puisque vous n'y travaillez pas... Et moi, cela me rendrait bien heureuse... Le voulezvous?

— Si cela ne dépendait que de moi, mademoi-

selle, je ne vous refuserais pas, mais cela dépend de mon père, et je suis bien persuadée qu'il ne voudra pas.

— On ne le lui dit pas. On se cherche un petit coin dans Phôtel, on y transporte son lit.. . Pourvu que vous couchiez dans la maison, c'est tout ce qu'il faut.

— Mademoiselle, je ne mê permettrais certainement pas de quitter ma chambre ou d^en changer sans consulter mon père. Je ne fais rien sans sa permission.

— Petite grue, va ! murmure Iphigénie en ôtant sa robe de chambre avec colère. Voyons cette robel... et si elle n'est pas faite à mon goût, je vous préviens que je ne la prendrai pas.

Adeline défait son paquet et présente la robe à la belle demoiselle, qui la prend, Texamine, la tourne en disant :

— C'est une robe pour courir le matin simplement; sans cela, je ne vous l'aurais pas donnée faire... Ah ! comme ce corsage monte!... vous voulez dotic que je sois calfeutrée comme une sœur du pot !.. .

— Mais vous allez voir qu'elle ne monte pas trop, mademoiselle. C'est $ur vous que nous saurons si elle va bien.

Iphigénie se décide à mettre la robe, puis elle se regarde dans une psyché qui orne sa chambre.

— Voyez-vous ! . . . Qu'est-ce que je vous disais?. . . ça monte trop sur la poitrine... et ces épaules... * ce n'est pas assez décolleté.

— Cependant, mademoiselle, ce n'est pas une robe de bal, et...

— Et parce que ce n'est pas une robe de bal, vous croyez que je veux me cacher comme si j'étais bossue?

Et cette taille I... ah! cette taille!... quelle horreur ! je danse dedans I Vous avez donc cru habiller la mère Gigogne?

— Mais c'est votre taille ordinaire bien jusie, cinqiiante-six centimètres.

— Je ne porte pas tant que ça... cinquantequatre centimètres, pas davantage.

— Vous ne pourrez pas l'agrafer...

— Et par devant... cette robe est trop courte.

— Elle touche presque à terre...

— Vous ne savez ce que vous dites I

— Pourtant, mademoiselle, cette robe vous va fort bien de partout...

— Moi, je vous dis qu elle me va fort mal...

Et mademoiselle Iphigénie sort de sa chambre

et va se monlrer à son père, qui est toujours sur sa choucroute, en lui disant :

— Papa, regardez-moi... Comment me trouvezvous habillée?...

M. Droguin avale son rond de saucisson fumé, puis envisage sa fille et s^ëcrie :

— Tu es superbe I... C'est simple, mais c'est splendide I...

— Ah I vous ne vous y connaissez guère, alors ! . . . Comment I vous ne voyez pas que cette robe m'est beaucoup trop large ?. . .

— Ah! en efTet... en regardant longtemps... Mais tu seras moins gênée.

— C'est cela ; je serai habillée comme uno grand'mère, mais je serai moins gênée... Allai donc dans le beau monde avec une robe faite comme cela 1... on se fait moquer de soi.

— Ah I il est certain que, pour le beau monde^ tu n'es pas assez pincée. . «

— Mademoiselle Adeline trouve que cela me va bien, parce qu'elle ti'a pas 1^ habitude de voir des dames mises à la mode. . .

— Mon Dieu ^ mademoiselle i je puis rétrécir votre robe, si vous le voulez... Mais je (crains qu'alors vous ne puissiez plus l'attacher...

— Et moi je tous dis que vous êtes une pécore^

que TOUS travaillez sans goût, sans idée... Gardez-la, votre robe, je n'en veux pasi Ce sera bon pour vous parer les dimanches I...

La petite Adeline a les larmes aux yeux, elle semble consternée... Mais tout à coup elle rougit... Julien vient d'entrer dans la loge.

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