‹ Les femmes, le jeu, et le vinChapitre 11 sur 30 · LC FIL8 OU 8III88E · texte numérisé non relu

LC FIL8 OU 8III88E

Julien est un garçon de vingt-deux ans, de taille moyenne, mais bien tourné ; sa figure n'est pas de celles qu'on admire, mais elle est de celles qui plaisent par leur expression franche et ouverte ; ce qu'on trouve en lui qui vous attire, c'est cette physionomie aimable, ce ton toujours poli^quel'on ne rencontre pas assez souvent chez les jeunes gens, beaucoup croyant devoir se donner un maintien impertinent, pour cacher l'air bête qu'ils ont reçu de la nature.

La mise de Julien est modeste, mais convenable; il ne vise pas à avoir la tenue d'un gandin, mais

il a celle d'un employé de commerce; il est soigné dans sa toilette et ne fume pas.

En entrant dans la loge de son père, le jeune homme n'a vu d'abord que la gentille Âdeline, mais il s'est aperçu sur-le-champ qu'elle avait les yeux rouges et était toute triste. Alors il regarde les autres personnages, et ses yeux s'arrêtent surtout sur sa sœur, qui a fait la moue en le voyant enirer.

— Bonjour, mon père, dit Julien, bonjour, mademoiselle Adeline. Mais qu'avez-vous donc? on croirait que vous avez pleuré I... Je ne pense pas que ce soit ici qu'on vous ait fait du chagrin?...

— Je n'ai rien, monsieur Julien I

— Ohl pardonnez-moi... ordinairement, voire figure est si gaie, si riante...

— Mon Dieu, mon frère, vous faites bien de l'embarras pour peu de chose I... Mademoiselle m'apporte une robe qui me va horriblement ; je n'en veux pas ; ça la contrarie, j'en suis fichée, mais pour être agréable à mademoiselle Robcrtin, je ne puis pas me donner l'air d'un paquet.

— Ah I c'est vous, ma sœur, qui avez grondé mademoiselle!... j'aurais dû le deviner.

— Mon fils, dit le suisse, en continuant à se bourrer de choucroute pour bien tenir son emploi,

votre sœur Iphigénie a bien le droit d'être difficile pour sa robe. Quand on va, comme elle, dans la haute société, il faut s'y présenter en grande tenue. . . toujours à la mode I Hier encore, elle a été aux Bouffes, dans la loge du banquier Filenville, avec mademoiselle de Filenville, son élève. Elle a vu Crispino et la Mort... la Comardl... Vous Comprenez bien que pour aller aux Italiens, il faut avoir une robe qui vous pince I

— Ah I ma sœur a été hier aux Italiens avec .mademoiselle de Filenville? .

— Chez laquelle elle a eu Thonneur de diner avec des glaces... c'est-à-dire, elle n'a pris lesglaces qu'après le spectacle.

Julien regarde sa sœur fixement, et l'expression de son regard parait faire sur celle-ci une impression peu agréable, car elle se détourne en baissant les yeux. M. Droguin reprend:

— Moi, je veux me chercher un tailleur, je ne suis pas content du mien, et je compte me faire confectionner un habit neuf pour le jour où j'irai en ballon.

— Comment I mon père, vous avez l'intention d'aller en ballon? s'écrie Julien. Allons, c'est pour plaisanter que vous dites cela?

— Non, mon fils, je parle sérieusement. Et pour-

quoi donc n'irais-je pas en ballon? J'ai déjà des connaissances assez variées en géographie ; je veux voir un peu ce qui se passe là-haut, ce qu'on y éprouve...

— Vous irez en ballon captif alors ?

— Oui... d'abord, pour commencer I... après, on ne sait pas... c'est selon Timpression que cela me produira.

• — Et vous, mademoiselle Adeline, seriez-vous curieuse d'aller en ballon ?

— Moi, monsieur Julien? oh I non, j'aurais trop peur! et puis, il me semble, puisque le bon Dieu ne nous a pas donné des ailes, que nous ne devons pas chercher à prendre la place des oiseaux. .

— Nous devons chercher à prendre toutes les places possibles, petite, reprend Droguin. En l'air, sur terre, sur Teau ! . . . sous terre même ! . . . Âh I celle-là nous la prenons toujours... mais j'entends avec des tunnels, des souterrains, des égouts plus ou moins collecteurs... L'homme est né pour progresser, et s'il ne pouvait plus rien prendre, il lui faudrait donc rentrer dans sa coquille, comme le colimaçon?... il s'y ennuierait beaucoup.

Adeline ne répond rien, elle tient ses yeux baissés, ce qui ne l'empêche pas toujours de voir Julien, car les femmes ont une manière de ne pas

regarder qui ne les empêche pas de tout voir. Julien contemplait la jeune fille» et il est probable qu'il ne suivait pas beaucoup le raisonnement de son père. Mais Iphigénie, qui a été se déshabiller, revient avec la robe, qu'elle présente à Âdeline, en lui disant :

— Tenez, mademoiselle, voilà votre beau travail; vous pouvez le remporter, je n'en veux pas.

La jeune couturière prend la robe, qu'elle enveloppe avec soin dans un foulard et se dispose à partir. Julien l'arrête en lui disant :

— Mademoiselle Adeline, vous ne vous en allez pas fâchée, j'espère? et cette robe... vous la rapporterez sans doute?...

— Non, monsieur, car c'est moi qui avais fourni l'étoffe, j'en ai une toute semblable ; mademoiselle votre sœur me Tavait vue et m'avait priée de lui en avoir une pareille... je puis donc rem{>orter celle-ci.

— Mais ce n'est pas juste ; puisque ma sœur vous a fait faire cette dépense, elle doit vous la payer. . .

— Oh I non, monsieur ; d'ailleurs je trouverai bien à la placer...

— Le plus souvent que je payerai une robe que je ne veux pas mettre I dit Iphigénie.

— Il est certain, reprend Droguin, que, du moment que ton intention n'est pas de la mettre, tu ne dois pas la payer. Moi, pour aller en ballon, je veux être très à mon aise dans mes vêtement<t, parce que j'ai dans Tidée que le grand air doit nous faire gonfler comme les ballons.

Cependant Adeline a noué son paquet, elle salue tout Je monde et sort de la loge après avoir adressé un doux regard à Julien.

Celui-ci la suit des yeux, puis il murmure :

— Pauvre petite ! elle n'est pas riche, et vous lui faites faire là, ma sœur, une dépense qui peut la gêner...

— Je m'en fiche pas mal ! ... Je ne vais pas m'habiller de travers pour être agréable à mademoiselle Adeline la couturière I... est-ce qu'on se gêne avec sa couturière?...

— Non, ajoute le suisse, on ne doit pas se laisser gêner dans ses vêtements, car après le dîner on étouffe.

— Au reste, soyez tranquille, mon frère, je n'aurai plus de discussion avec mademoiselle Robertin, car je vous jure bien qu'elle ne travaillera plus pour moi. C'est une petite sotte qui ne fera jamais rien de bien.

Et disant cela, la belle Iphigénie met sur sa tète

un de ces petits morceaux d'étofTequeles femmes s'obstinent à appeler des chapeaux, puis elle prend un châle et sort de la loge en disant :

— Au revoir, mon père I je vais à ma leçon...

— Ne te fatigue pas trop, ma flUe, prends des omnibus, entends-tu ?

Mademoiselle Iphigénie est déjà sous la porte cochère, où son frère, qui l'a suivie, l'arrête en lui disant :

— Je ne sais pas si mademoiselle Adeline est une petite sotte, mais vous, je sais que vous êtes une infâme menteuse I . . .

^ Une menteuse I qu'est-ce que cela signifie ! qui vous a permis de me traiter de menteuse? Savez-vous bien, mon frère, que cela ne me convient pas...?

— Et moi il ne me convient pas de vous entendre mentir à mon père, comme vous le faites sans cesse I

— Quand donc ai-je menti, s'il vous plaît ?

— Vous lui avez dit que vous étiez allée hier au soir aux Italiens avec une de vos élèves.

— Eh bien, pourquoi donc n'irais-je pas aux Italiens ?

— Vous étiez hier dans une loge d'avant-scène auThéâtre-Déjazet.

— Moi ! ce n'est pas vrai.

— Vous n'étiez pas avec mademoiselle Filenville, mais bien avec monsieur Gonzalve Ravinette, ce jeune homme qui ne vous quitte plus depuis quelque temps.

— Ce n'est pas vrai ! ceux qui vous ont dit cela ont menti.

— On ne m'a pas menti, on ne m'a rien dil, cest moi qui vous ai vue, entendez-vous ? moi, qui étais entré par hasar à ce théâtre, et qui vous ai sur-le-champ aperçue.

Mademoiselle Iphigénie se mord les lèvres avec dépit) puis répond :

— Éh bien^ quand j'aurais été au Théâtre-Déjazet?là, ou aux Italiens, qu est-ce que cela fait? c'est toujours aller au spectacle.

— Et vous allez au spectacle seule avec un jeune homme? vous ne craignez pas de vous coinpromettre ?

— Monsieur Gonzalve de Ravinette est un homtne très-distingué, un homme dans une sujperbe position, qui peut me faire avoir des élèves de première classe ! . . .

— Monsieur Ravinette se moque de vous, Icomme il se moque de tbut le monde. C^est ce qu'o : appelle un faiseur j un agioteur. Il a déjà

mis dedans plusieurs personnes qui avaient eu confiance en lui ; sa superbe position se borne à manger l'argent des dupes qu'il peut faire... Enfin, si monsieur Gonzalve, soi-disant de Ravinette, n*est pas positivement un escroc, il ne s'en faut de guère.

— Ah ! quelle horreur I dire ainsi du mal de quelqu'un de si comme il faut, qui porte toujours des gants paille et des bottes vernies I

C'est parce que ce jeune homme est joli garçon, qu'il a un cabriolet, qu'on tient de méchants propos sur son compte. •• le monde est si médisant I il suffit que quelqu'un soit heureux, qu'il réussisse dans ses entreprises pour qu'on l'attaque.

Mais prenez garde, mon frère, si ce monsieur savait ce que vous dites de lui, il vous en demanderait raison...

— Oh l je ne le crains pas, et ce monsieur aurait beaucoup à faire s'il demandait raison à tous ceux qui le traitent de filou, car c'est ropinion générale ; au reste, c'est moi qui éompte parler à monsieur Gonzalve, dit de Ravinette, et lui demander quelles sont ses intentions à votre ëg;ird.

— Vous me ferez le plaisir de n'en rien faire. Je vous défends de vous mêler de mes affaires... Faites la cour à cette petite pécore d'Âdeline,

soyez amoureux de la coufurière, cela m'est bien égal. Je ne m'occupe pas de ce que vous faites et je vous prie d'agir de môme à mon égard.

La belle Iphigénie s'empresse alors de quitter son frère. Celui-ci rentre tristement dans la loge de son père, qui vient enfin d'achever sa choucroute et boit un verre de bière, en faisant une légère grimace.

— Je croyais que vous n'aimiez pas la bière et que vous préfériez le vin, mon père? dit Julien.

— Oui, sans doute, j'aime beaucoup mieux le vin, mais dans ma position de suisse, tu comprends que je dois en avoir les habitudes, et les Suisses boivent de la bière en mangeant de la choucroute!...

— Je vous assure qu'ils boivent aussi du vin.

— Oh ! bien moins. . . Tu viens de causer avec ta sœur? Tu lui as parlé un peu durement au sujet de cette robe dont elle n'a pas voulu...

• — J'ai dit ce que je pensais, mon père, c'est mon habitude; je ne sais pas cacher mes sentiments...

— C'est pour cela que tu as pris avec tant de chaleur la défense de la petite Robertin... Ce n'est pas la première fois que je remarque tout l'intérêt que tu portes à cette jeune fille... ce qui me

fait penser que tu en es amoureux, et vraimeni j'en serais fâché I...

— Eh ! pourquoi donc seriez-vous fâché que je sois amoureux de mademoiselle Adeline? N'est-ce pas une personne bien élevée? Sa conduite ne mérite que des éloges : elle travaille sans cesse et près de son père ; elle ne sort que pour reporter son ouvrage ; elle y met le moins de temps pos* sible... elle n'est ni coquette, ni bavarde; son humeur est douce comme sa voix ; enGn, je délie que quelqu'un puisse avoir le plus petit mol méchant à dire sur son compte.

— Diable I comme tu fais son éloge I... Auraistu par hasard Tidée d'en faire ta femme?

— Ouï, mon père, c'est mon plus cher désir.

— Eh bien^ mon fils, cela n'aurait pas le sens commun I...

— Pourquoi donc cela ? il me semble qu'il me serait difficile de trouver mieux. •

— Y songes-tu, toi, en passe de parvenir dans le commerce, toi, dont les patrons sont fort contents? Mais tu peux faire un beau mariage^ un excellent mariage, trouver enfin un parti riche.

— Je travaillerai, ma femme en fera autant, nous nous enrichirons l'un et l'autre, et puis,

nous nous aimerons, mon père rn'est-ce pas là le point important quand on se marie?

— Pas du touti Quand on s'aime en se mariant, cela ne dure pas. Alofs on se fâche et on se dispute. Tandis que, quand on se marie sans s'aimer, on ne change pas l'un pour l'autre et on ne se dispule jamais.

— Je ne suis pas de votre opinion.

— Ensuite, tu prétends qu'il n'y a rien à redire dans la conduite d'Adeline, je le veux bieni la jeune fille est honnête, mais son père, est-ce qu'il n'y a rien qui choque dans la conduite de ce concierge? est-ce qu'il ne court pas les bruits les plus singuliers sur ce Robertin?

— J*avais entendu dire qu'il avait couru des bruits sur son père, mais non pas sur lui.

— Sur le fils comme sur le père... C'est une vilaine famille ; le père a dénoncé son maître; il a èlè cause de sa mort.

— Cela a-t-il été bien prouvé ?

— Puisque tout le monde l'a dit I

— Tout le monde se trompe quelquefois I

— Mon fils, voxpojmli.., je ne sais pas le reste, mais je crois que cela signifie que la voix du peuple n'est jamais fausse.

Quant au fils, pourquoi cet homme si gai, si

gaillard jadis, est-il devenu sombre et taciturne depuis que son père est mort? On pleure son père, c'est très-bien ; on se dit : Je n'ai plus de père... c'est parfait ; mais la douleur n'est pas éternelle, on ne devient pas pour cela un ours. . . de Berne I . . . Quand je dis de Berne... je ne sais pas. pourquoi on cite ceux-là plutôt que les autres... je m'en infoivmerai.

Enfin, il y a encore cette chambre située sous les mansardes de l'hôtel... du ci-devant hôtel, et dans laquelle Robertin se rend mystérieusement, où il ne veut jamais que personne raccompagne... pas même sa fille !... Qu'est-ce que ce concierge va faire là?

— Dormir peut-être !

— Il peut très-bien dormir dans sa loge... Je dors parfaitement dans la mienne !

Avant-hier encore, quand monsieur Ducroisy a voulu rentrer, je dormais profondément I il n'était cependant que dix heures du soir, mais j'avais trop bu de bière, cela m'avait alourdi : le locataire a été obligé d'aller au café prendre une chope, il est revenu au bout d'une heure et je ne dormais plus... Pourquoi renlrait-il trop tôt? c'est mauvais genre ! De huit heures à dix heures je fais ma sieste... mais à minuit, je suis aussi éveillé que

Guillaume Tell, quand il chante : Suivez-moi ! suivez-moi /... Je n'ai pas vu la pièce, mais on m'a chanté le morceau.

— Si vous aviez vu la pièce, vous sauriez que ce n'est pas Guillaume Tell qui chante cela.

— Ça ne fait rien : du moment que c'est dans la pièce.

Je reviens à mes moutons, autrement dit, à ce Robertin, qui n'a pas l'air d'un mouton. Que vat-il faire tout seul dans cette chambre mansardée ? Il y a là un mystère, et un mystère, c'est toujours louche.

J'en reviens à mon dire : c'est une vilaine famille et, quand on est iils d'un suisse qui s'appelle Brutus-Épaminondas Droguin, on ne doit pas se mésallier.

Julien garde quelques instants le silence, puis il reprend :

— Mon père, tout ce qu'on a dit des Robertin ne repose que sur des conjectures, des propos vagues... Je m'étonne qu'un homme instruit comme vous, qu'un homme qui a étudié, qui sait ce que valent les propos du monde, puisse attacher tant d'importance à des faits qui ne sont pas prouvés.

M. Droguin se redresse, se caresse le menton;

son fils vient de le prendre par sa corde sensible, il secoue h lète et répond :

— Sans doute... ce que tu dis est vrai dans le fond... la calomnie est une vilaine chose... qui a fait de nombreuses victimes !... Voyez plutôt madame de Pompadour I non, je veux dire : Caglioslro.

— Et malheureusement, mon père, des calomnies les plus ridicules il reste toujours quelque chose, ainsi que Ta si bien dit Beaumarchais I

— Ah! oui... un auteur, Beaumarchais, dans VŒU crevé j n'est-ce pas?

— Oh ! non, mon père... C'est dans le Mariage de Figaro,., C'est très-ancien I

— Ah! oui, le Mariage de Figaro... C'est cet imbécile de Bassinoire qui me parle toujours de rCEil crevéy dans lequel sa femme voulait jouer... chez le boulanger.

— Ainsi, mon père, vous convenez qu'il ne faut pas toujours croire le mal que l'on dit de quelqu'un... Pourquoi donc ajouter foi à ces bruits ridicules qui courent sur un homme parce qu'il a une chambre bien modeste, puisqu'elle est sous les toits, et que cela lui convient d'aller seul y prendre du repos? Moi, cela me semble très-innocent I...

— Admellons que ce soit innocent, qu'il n'y ait

pas là dedans un de ces crimes que l'on ne découvre quelquefois que fort longtemps après qu'ils ont été commis , il y aurait encore un obstacle à ton mariage... Tu ne peux pas épouser une fille sans dot... Et j'ai bien peur que la petite Adeline n'en ait pas !

— Je ne demande pas de dot, moi, mon père, je n'y tiens pas.

— Mais, moi, j'y tiens pour toi. Tu n'as que ta place et tu ne gagnes pas encore grand'chose. Ta sœur m'a coûté gros pour son éducation... Mes (V.onomies y bnt passé... Voilà un piano qui m'a coûté les yeux de la têle...

— Je ne vous demande rien, mon père.

— C'est pour cela qu'il faut que ta femme t'apporte quelque chose... On ne se met pas en ménage avec des goussets vides... ce serait stupide !... Je ne demande pas pour toi une somme énorme... cinq ou six mille francs : tu vois que je suis bien modeste... Mais encore faut-il les avoir pour acheter la layette de son premier enfant !

— Alors, si Adeline avait cela en dot, vous consentiriez à ce mariage?

— Dame! cela pourrait se faire... Tu pourrais trouver beaucoup mieux. é. mais, enfin... si lu es si épris de la petite...

— Mais, mon père, il est bien possible que Roberlin donne cela à sa fille... car c*e$t un homme sage, rangé I on ne lui connaît aucun défaut.

— Eh bien, demande- le à la petite...

— 0 mon père , je n'oserai jamais lui parler d'argent... Non, j'aurais l'air de marchander sa personne...

— En ce cas, sois tranquille, je me chargerai, moi, de sonder le père à ce sujet... Je suis extrêmement fin quand je veux savoir quelque chose... J'irai un de ces matins voir le concierge du cidevant hôtel de Yillagier...

— Bientôt, n'est-ce pas, mon père?

— Après que j'aurai été en ballon, car ce voyage dans les airs est devenu mon idée fixe... ça me revient sans cesse à la pensée... Je serais capable de dire à Robertin : Voulez-vous marier votre fille en ballon? Et il me prendrait pour un imbécile, ce qui ne m'est jamais arrivé.

— Eh bien, mon père, il faut satisfaire bien vite;votre envie. Qui vous retient? on fait, je crois, des ascensions en ballon captif tous les jours.

— Ce qui me retient? C'est qu'il faut que je trouve quelqu'un en qui j'aie assez de confiance pour qu'il me remplace ici pendant deux pu trois heures...

— Est-ce que ma sœur ne peut pas vous remplacer ?

— Elle n'a jamais le temps I et puis une femme ça ne ressemble pas à un suisse !

— Moi, je tâcherai d'être libre un jour.

— Non pas I pour mécontenter tes patrons, t'exposer à te faire perdre ta place? Non... d'ailleurs tu es trop mince, trop jeune... tu n'as pas du tout l'air suisse !

— Pigeonnier, votre ami ?

— Impossible I il veut aller en ballon avec moi. Mais sois tranquille, je trouverai... J'ai déjà tâté le charcutier voisin... C'est un fort bel homme, il pourra me remplacer sans qu'on y perde trop...

— De grâce, hâtez-vous alors I

— Bon ! bon I rien ne presse. . . Tu es encore bien jeune... et le mariage, il y a des personnes qui prétendent qu'il faut y réfléchir toute la vie.

82 I.E CONCIEnOE DE LA RUE DU BAC.

La loge occupée par la famille Bassinoire ne ressemble en rien à celle du suisse ni à celle du concierge : elle est bien loin d'avoir Télégance de la première, et encore plus loin de Tordre, de la propreté qui règne dans la seconde.

Cette loge est plus basse que le sol, de façon qu'il faut descendre une marche pour y pénétrer. Comme Pentrée de la maison est une porte bâtarde qui laisse arriver peu de jour dans Tallée qui suit, quand on est entré dans celle allée, on cherche le logement du portier, qui est sous un escalier étroit et glissant, et se trouve presque au

fond à droilc. Tout cela fait que, lorsqu'on a entin découvert la loge et que Ton veut y entrer, pour demander un renseignement, si Ton ne connaît pas les lieux, il est fort rare que Ton ne tombe pas devant la porte, grâce à la marche qu'il faut descendre et que l'on n'a pas aperçue.

Mais ceci n*est désagréable que pour les étrangers ou les nouveaux locataires. Le portier et sa famille ayant l'habitude de descendre ce pas, ne font pas la culbute à la porte, et la marche est au contraire pour eux un sujet d'amusement, une récréation très-fréquente, car chez les Bassinoire, dès qu'on voit arriver un nouveau visage, qui cherche la loge du portiet*, on s'écrie :

— Ah I prends garde I tu vas f épater, mon bonhomme I... Lai qu'est-ce que nous avions dit?... ça y est!.;. S'il a cassé le Carreau, il le payera.

Et on entend des éclats de rire dans la loge^ tan-

dis qu'en dehors ce sont des jurements, et des plaintes. Mais le monde vit de contrastes : il faut de l'ombre à la lumière, ça fait bien dans un tableau.

Il y avait cependant une cour dans cette vilaine

maison ; mais quelle cour I... cinq mètres carrés, tout nu plus, et comme il y avait six étages^ elle ne

8i lE CONCIERGE DE LA RUE DU BÂC.

recevait jamais ud rayon de soleil ; en revanche, elle recevait une foule de choses, que lui jetaient les locataires par les jours de souffrance qui donnaient sur ce cloaque, que le portier ne balayait jamais, parce qu'il prétendait gue c^était inutile, les locataires. recommençant à y jeter des ordures, aussitôt qu'il avait fini de balayer.

La loge n'était pas grande, mais elle paraissait encore plus petite qu'elle n'était, parce qu'on avait de la peine à s'y retourner ; c'était un désordre qui n'était point un effet de l'art. On ne savait où mettre le pied, pour ne point se heurter à quelque chose. Dans le milieu était ce poêle de fonte qui tient lieu de cuisine chez beaucoup de portiers. La couverture avait un grand trou rond fait pour placer la marmite ; au-dessous il y avait aussi une espèce de four assez grand pour recevoir le plat que l'on voulait tenir chaud.

Contre la fenêtre qui donne sur la cour, est un établi, sur lequel M. Bassinoire se croise les jambes quand il a, par hasard, quelque fond de culotte à remplacer. Plus loin, un buffet en noyer dont les battants ne sont jamais fermés, ce qui permet d'y voir une douzaine d'assiettes écornées, une soupière fêlée, quelques verres de différents calibres, un pot de graisse, un autre de raisiné, une bou-

CHBZ LE PORTIER. 85

teille de vin toujours entamée, un filtre en terre pour faire le café, plusieurs croûtons de pain, des oignons qui courent les uns après les autres, les bottines de madame et une fiole de cirage anglais.

Mais le bufTet ne contient pas tout, car sur les chaises, sur la table qui meublent encore la loge, vous trouvez: ici, une tasse; là, une casserole de ' fer-blanc; plus loin, un pot de confitures, et tout cela entremêlé de bas, chaussettes, mouchoirs sales, blagues à tabac, pipes, caleçons, pots de pommade.

Ce qui domine, ce que l'on aperçoit de tous côtes sur les meubles ou à terre, ce sont des brochures de pièces de théâtre, car vous savez que madame Bassinoire voudrait monter sur les planches, que sa fille doit être danseuse ou tragédienne (cela dépendra de son cou-de-pied) et que le petit Léandre, qui a déjà joué dans Athaliej doit faire le petit Benolton à la représentation qui aura lieu chez le boulanger.

Ne soyez donc pas surpris de voir la Vie parisienne dans une marmite, la Belle Hélène sur la fontaine, Britannicus dans le four du poêle, la Biche ou Bois sur rétabli et la Garde-malade sur le pain.

11 y en a une foule d'autres que vous ne voyez pas et que quelquefois, parmégarde, M. Bassinoire

prend pour allumer sa pipe. Alors ce sont des cris, des gémissements que poussent la mère et les enfants.

Mais on court racheter une autre brochure ; on mettra moins de beurre dans le plat qu'on apprête, mais on pourra apprendre des rôles.

Parmi les objets qui garnissent la loge du portier, n'oublions pas une guitare, qui n'a plus que trois cordes, mais sur laquelle Eulalie trouve moyen de s'accompagner lorsqu'elle veut apprendre un air nouveau. Cet instrument a Pavantage de n'incommoder personne, car c'est 5 peine si celle qui en pince parvient à en tirer quelques sons ; mais cela plaît à madame Bassinoire, parce que cela ne couvre pas sa voix.

Après la loge est une autre pièce fort sombre, dans laquelle couchent les époux.

On fait tous les soirs un lit dans la loge pour mademoiselle Zirzabelle, qui doit alors tirer le cordon aux locataires qui se sont attardés, mais qui ne le tire jamais, parce qu'elle a le sommeil irès-dur.

Enfin le petit Léandre couche dans une espèce de soupente que l'on a pratiquée au-dessus du buffet; ce petit garçon s'y trouve très-bien, parce que sans sortir de son lit, il peut, en étendant le bras, fouiller dans le buffet qui est sous lui et que, quand il

ne dort pas, il lui esl bien agréable de fourrer ses doigts dans le pot de raisiné.

En ce moment, M. Bassinoire est étalé sur son établi ; il tient un vieux pantalon sûr ses genoux, mais, au lieu de s'en occuper, il est en train de débourrer et de nettoyer sa pipe.

Madame, assise dans un fauteuil qui n'a plus qu'un bras, chante, en d'accompagnant avec sa guitare.

Le petit Léandre mange du pain enduit de mélasse, et la jeune Zirzabelle soigne le ragoiU qui cuit dans la marmite placée dans le trou du poêle; elle y goûte même souvent, tantôt avec une cuiller d'étain, tantôt en trempant tout simplement son doigt dans le fricot.

— ^ Saperlotte ! je voudrais bien savoir qui est-ce qui s'est amusé à mettre du tabac à priser dans ma cheminée I... Je ne fume pas de ce tabac-h\, moi... Est-ce toi, Léandre?...

— Moi, papa I de quoi que tu dis?

— Je dis qu'il est bien étonnant qu'on ail mis du tabac à priser dans ma pipe, puisque personne ne prise ici...

Eulalie, il est donc venu un priseur? expliquemoi celte particularité intempestive...

Au lieu de répondre, Eulalie chante :

88 LE CONCir-;RGE DE U RUE DU DAC.

— Voilà le sabre!.,, le sabre... le sabre de moti père ! !...

— Ah ! tu chantes encore celle-là... nous la savons par cœur I . . .

— Mon ami, c'est de la Duchesse de Gérolstein^ c'est une musique ravissante I...

— C'est possible, mais on t'entend sans cesse crier : Voilà le sabre ! .le sabre 1...

Tu ne sais pas que ça inquiète les voisins... Avant-hier, à la brune, madame Trotin, du quatrième, descendait l'escalier, en entendant crier : Voilà le sabre de mon père!... Cette pauvre dame a eu peur, elle a cru que tu me donnais un sabre, parce que la maison était pleine de voleurs, elle est remontée bien vite chez elle, s'y est enfermée, et n'a plus osé sortir que le lendemain matin.*

— Si madame Trotin n'est pas au courant des morceaux de musique à la mode, tant pis pour elle ! Ce n'est' pas une raison pour que je me prive de chanter un air qui est dans ma voix I

El si vous n'étiez pas un tyran, un Othello, monsieur Bassinoire, vous me laisseriez chanter cet air-là à un café-concert I...

— Non, Eulalie, non, il ne me convient pas que mon épouse se produise en public et se fasse claquer par le premier venu. C'est déjà bien assez que

je VOUS laisse jouer madame Benolton dans la pièce de ce nom...

Enfin, qui est-ce qui a mis du tabac à priser dans ma pipe?

— Papa, ce doit être M. Pigeonnier, qui jouait hier avec ce qu'il appelle ton brûle-gueule I...

— Ahl Pigeonnier est. venu ici?... Tu ne me le disais pas, Eulalie!...

— C'est que je ne m'en souvenais plus...

— Il vient trop souvent ici, ce farceur de Pigeonnier; cela m'offusque !... Que te disait-il de bon, mon épouse?...

— Est-ce que je m'en souviens? est-ce que je fais attention aux cancans qu'il débile?...

— Moi, dit le petit Léandre, je me souviens bien qu'il parlait a maman de Bataclarij en répétant toujours :

« On vous y à vue, on vous y a vue!... »

Et toi, maman,1[u lui as répondu: « Ne dites pas cela à mon mari surtout. »

La virtuose Eulalie regarde alors son fils, et ses yeux semblent lui promettre une forte raclée. Mais il y a des enfants terribles partout et quand ils sont en train de rapporter, il n'y a plus moyen de les arrêter.

Le petit Léandre ne regarde pas sa mère et continue:

— Et M. Pigeonnier a répondu : « Si, si , je le lui dirai, à moins que vous ne soyez moins cruelle à mon égard. »

— Nom d*une pipe! qu'est-ce que j'entends là! s'écrie le portier en jetant de côté le pantalon qu'il tenait sur ses genoux, et qui va servir de couvercle à la marmite qui est sur le poêle.

— M. Pigeonnier se permet donc de vous tenir des propos séducteurs, madame Bassinoire? prenez garde I... vous savez que je n*entends pas raillerie du côté des principes.

— Mon ami, si vous écoutez les rapports d'un enfant qui entend tout de travers, que voulez-vous que j'y fasse?... M. Pigeonnier me faisait répéter le rôle de la Belle Hélène qui va se promener avec Paris... ce berger qui se connaissait si bien en pommes.

Agamemnon dit à sa femme : ^ « Vous avez été à Bataclan avec Paris, on vous y a vue, on vous y a vue... »

C'est là ce que Léandre a entendu I...

— C'est égal, les visites de Pigeonnier ne mo plaisent pas... elles sont trop fréquentes, je le lui ferai comprendre à mots découvert Sé

— Défcnds-Iui de venir si lu veux, cela m'est bien égal, je n y liens pas I . . .

— Et puis, il est embêtant, il connaît la marche à descendre, il ne tombe jamais I ... il n'y a plus de plaisir I . . .

Il se fait un silence au milieu duquel on n'entend que le murmure du haricot de mouton qui mijote sur le poêle.

M. Bassinoire se tourne du côté de sa fille qui soigne le fricot.

— Dis donc, Zirzabelle, il me semble que tu goûtes bien souvent au haricot de mouton qui cuit sur le poêle.

, — D'abord, papa, il faut bien que je retire le pantalon que tu as jeté sur la marmite, il y a une jambe qui était entrée dedans... Heureusement le pantalon n'était pas crotté.

Ensuite je goûte pour savoir si c'est assez salé.

— Tu pourrais pour cela te servir d'une cuiller, mais je te vois souvent y tremper ton doigt...

— Ah! papa, qu'est-ce que cela fait? ce n'est pas sale, c'est^toujours le même doigt.

— Ah !.. . si c'est le même doigt ! . . .

Est-on content de toi, à ta classe, Zirzabelle? fais-lu des progrès dans la danse ?... débutes- tu bientôt à la Grande Opéra?.*.

— Ah I papa, ça ne va pas si vite I il y a la petite Théodinette, la fille du grainetier, qui a eu bien de la peine à obtenir de faire un vent dans la féerie que Ton répète au théâtre du Chfttelet.

— Âh ! la petite du grainetier va faire un vent au Châtelet I Pourquoi que tu n'en fais pas un aussi, toi?...

— Parce que Théodinette passe un quatre, et que moi, je ne passe encore qu'un Irois.

— Qu'est-ce que tu entends par les trois et les quatre ?

— Ce sont des entrechats, mon père, mais j'y arriverai... Mon maître dit que j*ai ma fortune dans mes jambes.

Madame Bassinoire soupire en s'écriant :

— Ahl que tu es heureuse, ma fille, tu seras au théâtre ! Tavenir te promet des jours filés d'or et de soie!...

— Je ne crois pas, mon épouse, que tous les artistes dramatiques nagent dans la soie et For.

Yoilà par exemple le propriétaire de ce pantalon qui me le fait retourner pour la seconde fois, il est dans une dèche bien affligeante I ...

— Est-ce qu'il faut appeler cela un artiste!... un figurant I...

— Il remplissait aussi des rôles : il a fait Tours

dans la pièce où il y a une laitière qui casse son pot au lait, et on lui avait fait espérer qu'il ferait un chameau dans un ballet asiatique, où il parait qu'il y aura beaucoup de chameaux !

— Moi, je ne demandais qu'à chanter dans un café-concert ; on y est presque aussi bien payé que dans les théâtres les plus huppés.. J'aurais gagné, en peu de temps, de quoi m'acheler des diamants en strass.

— Eulalie, si vous me parlez encore de vos cafés-concerts, je ne vous permets plus de faire madame Benollon chez le boulanger I . . .

Mais ce haricot de mouton répand un parfum I^ien odorant I est-ce qu'il n*est pas encore cuit?...

— Si papa, il est joliment bon... nous pouvons diner...

— Eh bien, mets le couvert, Zirzabelle.

— Sur quoi?...

— Sur la table, probablement...

— Il y a déjà dessus une cuvette, mes souliers et la pâtée du chat...

— Alors, dînons sur mon établi, mais prenons garde de le graisser comme l'autre fois, que cela a fait une grande tache à l'habit du cuisinier d'en haut... heureusement c'était dans le dos, il ne s*en est pas aperçu...

La famille Bassinoire se dispose à dîner, déjà quelques assiettes ébréchées sont posées sur l'établi, lorsqu'on entend marcher dans l'allée, et bientôt quelqu'un se montre dans le chemin qui conduit à la loge du portier.

C'est un jeune homme, il est habillé proprement, mais avec ce soin minutieux qui ne sert souvent qu'à dissimuler l'indigence. Sa redingote brune, boutonnée jusqu'au menton, est brossée avec soin et n'a pas une tache; mais son col noir ne laisse pas paraître le plus petit vestige de chemise ; son chapeau rond est parfaitement reluisant, sa chaussure très-propre.

Tout cela est irréprochable, et cependant tout cela laisse deviner Thomme qui n'est pas heureux ; pourquoi ? c'est que celui qui est à son aise, ou porte des vêtements élégants, ou prend fort peu de soin de son costume, en se disant :

a Ceux qui me connaissent savent très-bien que j'ai le moyen de me mettre à la mode... je puis donc porter un vieil habit quand cela me platt. »

Celui que Ton voit poindre dans l'allée, où il cherche la loge du portier, est un homme de vingttrois à vingt-quatre ans ; sa taille est au-dessus de la moyenne, sa figure très-distinguée; il est fort pâle, mais ses grands yeux bleus ont une exprès-

sion de fierté qui semble annoncer qu'il ne supporterait point patiemment la plus légère ofiense; cependant ces yeux-là deviennent aussi fort doux et leur expression a même du charme, Ibrsquc celui à qui ils appartiennent n'a aucun grief contre vous.

Sa bouche est petite, mais sévère, elle sourit rarement, enfin l'expression habituelle de ses traits est sérieuse et conserve presque toujours une empreinte de tristesse qui surprend chez un jeune homme. Celui-ci s*approche de la loge du portier ; les Bassinoire qui le voient s'avancer, s'écrient déjà:

— Âh ! quelqu'un... un étranger !...

— Une tète qui n'est pas du quartier !«.. chez qui peut-il venir?..:

— Il cherche notre logel Prends garde^ cher ami^ tu vas faire delà gymnastique, i.

Mais contre l'attente des portiers, celui qui cherchait à qui s'adresset*, a vu la marche à descendre pour approcher du carreau de la loge et y arrive sans trébucher, ce qui étonne tous les membres de la famille Bassinoire, qui se disent entre eux : — Comment donc qu'il a fait pour ne pas tomber? c'est pourtant la première fois qu'il vient ici... il faut qu'il ait des yeux aux orteils !...

— Parbleu!... c'est tout simple, il a ce qu*on appelle des yeux de perdrix I...

Cependant celui qui cause tous ces commentaires, a ouvert le carreau de la loge et, saluant poliment, dit : — Mille pardons ! ... je désirerais vous demander un renseignement...

— Très- volontiers, monsieur I de quel locataire désirez- vous connaître la moralité? Nous savons ce qu'ils valent tous, depuis le premier étage jusqu'au dernier... Si c'est de Targent qu'on vous doit, vous aurez de la peine à vous faire payer, car dans la maison c'est à qui sera le plus gueux ! . . .

— Non, ce n est pas à vos locataires que j'ai affaire... Dites-moi je suis bien ici rue du Bac?

— Oui, monsieur, vous y êtes en plein.

— Connaissez-vous, dans -cette rue, l'ancien hôtel du marquis de Yillagier?...

— L'hôtel de Yillagier 1... Oh! nous ne connaissons que ça!...

— Est-ce près d'ici?...

— Tout près, la quatrième maison après la nôtre... Vous reconnaîtrez facilement l'hôtel, c'est une vieille maison, bâtie dans Tancien genre... Une immense porte cochère, ensuite des fenêtres très-hautes... Aujourd'hui, on en ferait deux avec

CHEZ LE rORTlElt. 97

une de celles-là. Trois étages el les mansardes, pas plus...

— Je vous remercie; et cet hôtel est habité maintenant ?

— S'il est habité? Mais certainement 1 D*ailleurs ce n'est plus un hôtel, c'est une maison qui a des locataires comme les autres.

Elle appartient à un monsieur qui est, dit-on, millionnaire I II ne l'habite pas et n'y vient jamais, ce qui est très-commode pour le concierge, qui peut faire ce qu'il veut... louer à qui lui plaît * et ne balayer que quand ça lui fait plaisir. Âh I c'est une vraie place de chat moine et j'avoue que je donnerais bien deux loges comme la mienne

pour avoir celle de Robertinl...

Au nom de Robertin, le jeune homme a froncé le sourcil, ses yepx ont pris une expression plus sombre, et il murmure :

— Robertin I... Quoi I le concierge de l'hôtel est toujours ce Robertin... d'autrefois?... Mais cependant... il serait donc bien vieux?

— Ah ! monsieur croit que c'est le môme que du temps du marquis deVillagier?... Oh I non... il est mort celui-là, mais c'est son fils qui lui a succédé, qui l'a remplacé à l'ancien hôtel I...

— Ah I c'est son fils ?

— Son propre fils. Au reste, je pense que monsieur n*a pas pu connaître l'autre Robertin I Monsieur est bien trop jeune. Monsieur pourrait même être le fils du Robertin qui est concierge maintenant.

Le jeune homme fait comme un mouvement de dégoût, puis il passe sa main sur son front et répond:

— Je vous remercie infiniment, monsieur, pour les renseignements que vous avez bien voulu me donner. Pardonnez-moi de vous avoir dérangé* .

— Oh I il n^y a pas de quoi ! Mais si vous voulez savoir autre chose, ne vous gênez pas. Nous sa* vons tout ce qui que se passe dans le quartier, et mieux que qui ce soit I Tenez, la femme de Tépi* cier s'est fait poser douze sangsues avant-hier, à un endroit mystérieux ; personne ne le savait encore dans le voisinage que déjà j'en étais instruit!

— Pardi 1 belle malice I... dit la portière, c'est moi qui les lui ai posées.

— C'est égal, c'est pour dire à monsieur qu'on n'a rien de caché pour nous.

— Je vous remercie de nouveau, monsieur, je n'ai point d^autres renseignements à vous demander. Je vous salue.

L'inconnu salue tout le monde et s'éloigne.

Bassinoire s'écrie :

— Pourquoi donc voulait-il savoir où est le cidevant hdtel Villagier?... c'est drôle, tout de même!... Quel peut être ce jeune homme?...

— Pourquoi ne lui as-tu pas demandé ce qu'il fait, papa?

— Ma fille, je n'avais aucune raison plausible pour cela...

— Tu sais bien que quand on vient nous demander quelqu'un, à nous, notre première question est toujours : « Qu'est-ce qu'il fait?... » et ça doit être!... c'est naturel : pour répondre à une question, il faut en faire une autre.

— C'est égal !... dit Eulalie, ce jeune homme a Pair bien comme il faut !...

— Mais son paletot nel'cst pas assez, il est diablement rftpé, j'ai vu cela sur-le-champ, en regardant ses coudes...

— Il a une figure bien intéressante... il m'a rappelé monsieur Laferrière dans Antany... seulement il est plus maigre.

— Qu'est-ce que c'est?... voilà que vous pensez à monsieur Laferrière à présent!... Vous aurez donc toujours le théâtre dans la tête!...

— Ne voudriez-vous pas m'empécher de songer à un artiste qui m'a fait pleurer?

— Comment! il vous a fait pleurer?... de quel droit ce monsieur vous a-t-il fait pleurer?... Il me semble, Eulalie, que voire époux seul a le droit de vous faire pleurer I...

— Bassinoire, prenez garde, vous tournez au tyran I.'.. Je ferai un coup de ma tête...

— On ne dinedonc pas? crie le petit Léandre.

— Ah ! bon, dit Zirzabelle, voilà le chat qui emporte un morceau du fricot I...

— Et il va le manger sur les Idées de madame Aubray /... Polisson de chat! il n*y a rien de sacré pour lui I

— Allons, il ny a plus de vin à présent I... Ma fille, cours vite en chercher un litre chez le marchand devin...

— Duquel, papa?...

— Parbleu, du même, mais qu'il soit meilleur. Et madame Bassinoire présente un pelit os de

mouton à son mari, en chantant :

— Voilà le sabre /. . . le sabre de mon père !, . .

LA COMTESSE DE MARSAN.NE ET SA NIÈCE. lOJ

VJl

LA COMTCSSe OC MAR8ANNE ET SA NIÈCE

Dans le ci-devant hôtel de Yillagier, le second étage est habité depuis peu de temps par une vieille dame et sa nièce.

Le concierge montre pour ses locataires du second la plus grande considération : il ne leur fait pas payer cher un logement qui est très-grand et fort bien distribué.

La vieille dame est la comtesse de Marsanne, veuve depuis très-longtemps, qui n'a jamais eu d'enfants, et n'a jamais voulu convoler en secondes noces, pour rester fidèle à la mémoire d'un époux qu'elle adorait et qui avait été tué en duel une année après son mariage.

On comprend facilement les regrets que peut laisser un mari avec lequel on n'a connu que la lune de miel, car j aime à croire que cette lunelà doit durer plus d'un mois. »

Madame de Marsanne avait cependant du roérile à cire restée veuve, car elle avait été fort belle; mais celait de ces beautés sévères dont la contenance seule impose, et près desquelles on ne se sent pas l'envie de papillonner.

Ses grands yeux noirs, surmontés d'épais sourcils, son nez aquilin, sa bouche petite, mais dont les lèvres étaient minces et serrées, enfin son front haut et fier, la faisaient ressembler à Junon plutôt qu'à Vénus.

Elle était fort grande, bien faite, mais se tenait roide et marchait toujours d'un pas lent et me* sure, jamais plus vite dans un moment que dans l'autre. Elle eût parfaitement servi de pendant à la statue du Commandeur.

N'ayant point d'enfants, la comtesse de Marsanne avait pris avec elle une nièce restée orpheline et qui n'avait pas un sou de fortune.

De son côté, madame de Marsanne n'avait qu'un revenu fort modeste et qui l'obligeait à vivre avec économie, feu le comte ayant perdu au jeu une grande partie de son bien< Car le mari regretté

LA COMTBSSB DE MARSANNE ET SA NIÈCE. i03

était un joueur effréné, ce qui n'empêchait pas sa femme de Tadorer, et peut-être était-ce parce que sa femme Taimail tant que ce pauvre comte perdait toujours : les proverbes disent vrai quelquefois. Cela prouve qu'il ne faut aimer son mari que modérément.

Madame de Marsanne, fière de son titre, voulait cependant conserver les apparences de l'aisance et tenir son rang dans le monde; elle voulait avoir un beau logement, et, pour cela, se privait de bien des plaisirs.

Elle avait donc été très-heureuse de trouver pour deux mille francs un appartement que, dans toute autre maison, on lui aurait loué au moins quatre millle.

Mais le concierge s'était informé du personnel de madame la comtesse; en sachant qu'il ne se composait que de deux femmes, une vieille bonne aussi âgée que sa maîtresse, et une espèce de femme de chambre qui faisait aussi la cuisine, Robeilin s'était montré très-coulant pour le prix de l'appartement.

Seulement, comme madame de Marsanne ne voulait coucher au second qu'une seule de ses domestiques, Robertin n'avait consenti à donner une chambre sous les toits qu'à la condition que.

iOi Lfi GOiNGIERGE DE U RUE DU DAG.

ce serait la vieille bonne qui Toccuperait, prenant pour prétexte qu'il serait plus certain que celle-là ne recevrait aucune visite dans sa chambre.

Il n*y en avait que trois dans les mansardes; une autre était pour un vieux domestique de bons bourgeois, qui logeaient au troisième étage; mais ce domestique n'y couchait que rarement: ses maîtres étant, ou se croyant toujours malades, gardaient François près d*eux, la nuit, afin de l'avoir sous la main en cas de besoin.

Enfin, la chambre dans laquelle le concierge allait souvent s'enfermer, se trouvait tout au fond du corridor et assez éloignée des deux autres.

Dans le fond de la cour, il n'y avait que deux logements assez modestes, celui du premier sur le devant, faisant tout le tour de la maison. Ces deux logements étaient occupés par des rentiers fort tranquilles, dont le personnel ne se composait que d'une domestique, qui couchait au même étage que ses maîtres.

Il était donc difficile de trouver une maison dont rintéricur fût plus calme que l'ancien hôtel de Yillagier; il y avait pourtant écurie et remise au fond de la cour, mais cela faisait partie du bel appartement du premier, et il était toujours vacant.

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