‹ Les femmes, le jeu, et le vinChapitre 9 sur 30 · SO · texte numérisé non relu

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(lit le seigneur russe en souriant à son adversaire, el j'aime à faire la partie avec des personnes qui jouent aussi largement que vous I

Yictorin ne répond rien ; il attend avec anxiété que le banquier tourne les cartes... Chacun dans le salon semble partager son impatience, et il est probable que presque tous les vœux sont pour le jeune homme qui joue contre quelqu'un qui n*a nullement besoin de gagner.

Le plus grand silence se fait. Le banquier tourne les cartes... il amène deux dames. Yictorin a encore perdu.

— n y a quatre-vingt-seize mille francs à faire! dit le Russe avec son flegme habituel.

Mais personne ne répond. Yictorin s'est éloigné de la table, il ne peut plus jouer, il n'a plus rien. Il a perdu quatre-vingt-dix mille francs au lansquenet et dix au chemin de fer, ce qui complète les cent mille qu'il avait sur lui.

II s'éclipse du salon la tête basse, l'œil enflammé, l'air farouche... Une fois dehors, il s'abandonne à sa fureur, s'arrache les cheveux, maudit le sort qui le pqursuit, et s'écrie à chaque instant : « Plus rien 1 plus rien! »

Et ne croyez pas qu'en cet instant il songe k aa sœur qu'il a ruinée, à madame Sarget qu'il réduit à la

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misère, à son frère et à bien d'autres auxquels il doit des sommes plus ou moins fortes. Une seule chose l'occupe : c'est de savoir comment il pourra se procurer encore de l'argent pour recommencer à jouer*

ON DtCOUVRC LE POT AUX ROSES

La fin dn mois était arrivée, et Yictorin n^avait pas reparu boulevard Maleslierbes.

Emma était inquiète, mais elle n'osait pas trop le laisser voir devant sa tutrice qui ne cessait de dire :

— Yictorin va venir aujourd'hui... Assurément il viendra... il sait que nous allons nous trouver à court d'argent... Ohl ce sont ses occupations qui le retiennent... Je suis sûre jue ce n'est pas «a faute s il n'est pas encore venu.

— Madame, vous savez que je n'ai plus que cuiq

eents francs dans mon secrétaire... J'ai fait meubler tette maison avec élégance, mais cela m'a coûté trc> eher...

-^ Je le sais, mon enfant, j'ai vu le mémoire du tapissier.... Vous êtes assez riche pour vous être donné un ameublement à la mode... Il ne s'agit pas de cela... moi, j'ai en caisse environ quatre cents francs...

— Mais le quinze il faut en donner sept cents pour le terme du loyer... et tous les jours on en dépense de l'argent...

— Sans doute... Oh! mais Yictorinne nous laissera pas dans l'embarras [ Il va venir I

Au lieu de Victorin, c'est le beau Saint-Estève qui se présente chez ces dames et qui va baiser la main de madame Sarget, en s' excusant de ne point être venu depuis quelques jours ; mais il était retenu par une vieille tante malade dont il hérite, et, bien qu'il méprise l'argent, il a cru de son devoir de faire compagnie à sa tante qui est très-riche et l'aime beaucoup.

Emma éco Jte tout cela avec la plus parfaite indifférence; mais madame Sarget s'empresse de répondre :

— Vous faites bien d'arriver, mon cher monsieur }aint'Estève, car vous allez nous rendre un service.

— Un service, madame. Ah ! je suis trop heureux que vous me fournissiez une occasion de vous prouver

mon zèle, mon empressement à yoas être agréable... Disposez de moi... un, deux, trois services... Ordonnez, je suis prêt!...

— Mon cher monsieur, reprend la vieille dame en riant, figurez-vous que vous voyez des personnes qui sont sans le sou, ou à peu près, car c'est à peine si elles ont de quoi payer leur terme!...

Le jeune homme ouvre de grands yeux, puis se met à rire aussi :

— Ah I la bonne plaisanterie. Je vois ce que c'est ! Vous avez perdu la clef de votre secrétaire, de votre caisse, ou bien il y a un secret que vous ne pouvez plus trouver... Vous voulez savoir si je le trouverai, moi?

— Non, ce n'est pas cela!... nous ouvrons parfaitement nos secrétaires. Mais je ne plaisante pas en vous disant que nous sommes presque sans le sou... Heureusement cela ne nous inquiète pas... c'est l'affaire de quelques jours... Il faut que vous sachiez que nous avons confié tous nos fonds à Victorin Monlaurent, un des frères d'Emma : un garçon rempli d'ordre, d'intelligence... qui travaille jour et nuit, parce qu'il veut devenir millionnaire... et il le deviendra!... et i doublera la fortune de sa sœur... et mon petit avoit im même temps. ..

Saint-Estève, qui est devenu sérieux, interrompt la vieille dame .

ON DÉCODYRE LE POT AUX HOSES 239

— Vous ayez conGé des fonds à ce monsieur... Mais je pense bien que mademoiselle ne lui a pas remit toute sa fortune?

— Pardonnez-moi... nous avons tout mis entre .es mains de Yictorin... Emma ne voulait pas, elle se trou* vait assez riche... Mais je lui ai dit : a Mon enfant, on ne Test jamais trop... Celui qui t'épousera sera de mon avis... »

— Ainsi mademoiselle a retiré ses fonds qu'elle avait, je crois, chez un notaire et chez un banquier?

— Oui, monsieur, ma tutrice me l'a conseillé... et mon frère m'en a tant priée...

— Mais que fait-il donc, M. votre frère... quelle est sa position dans le i/ionde?

— Mon Dieu... je n'en sais rien, monsieur...

— Yictorin I reprend madame Sarget, il fait des spéculations... des opérations commerciales... Ohl soyez certain que c'est un garçon trop sage pour aventurer les fonds qu^on lui confie... II ne va qu'à coup sûrl... Il doit nous apporter de l'argent d'un moment a l'autre... Mais en attendant je pense que cela ne saurait vous gêner de nous prêter un billet de mille francs... pour quelques jours seulement... Demain peut-être nous vous le remettrons, voilà pourquoi j'agis sans façon en vous faisant cette demande...

La figure de Saint-Estève a complètement charîgé

(l'expression, ses traits se sont allongés, Tair aimable, le sourire gracieux ont disparu; Tembarras, Tinquiétude les ont remplacés. Il balbutie ou plutôt bredouilU d'une voix saccadée :

— Ah! c'est mille francs dont tous avez besoin. .. Oh! cela ne me gêne pas du tout... assurément... Seulement je ne les ai pas sur moi.. . Je vais aller vouf les chercher. rf. J'ai mon cabriolet en bas... Je revien* drai bientôt.

, — Ne revenez que demain si vous n'avez pas le temps aujourd'hui... .

— Mais quelle est Tadresse de M. votre frère Victorin... Je pourrais y passer ... pour lui rappeler que vous l'attendez...

— Oh ! oui, monsieur, ce serait très-aimable à vous. Mon frère demeure rue Saint-Georges, 27.

— Fort bien... J'irai le voir...

— Alors, s'il n'a pas le temps de venir, dit madame Sarget, qu'il vous remette des fonds pour nous... Comme cela vous n'aurez pas besoin de nous prêter.. .

— Ohl madame... je serai trop heureux... Mais jf ne veux pas perdre de temps... Je vais faire vos commissions... Au revoir, mesdames...

— A bientôt, monsieur Saint-Estève?...

— Oui... oui... à bientôt.

Le beau monsieur, qui paraissait fort prewé de

partir, a pris son chapeau et disparait si promptement qu*il renverse une chaise pour trouver plus vite la porte, ce qui fait beaucoup rire Emma qui s'écrie :

— Mon Dieu! comme M. Saint-Estève était pressé de s'en aller. . . Il a manqué de renverser aussi la con-

ovlt? • • • •

— Cela prouve le zèle qu'il met à nous être agréable... Nous devons lui en savoir gré...

— Je ne sais pas si c'est ce zèle-là qui avait si com-

plétement changé sa physionomie... Mais en apprenant que j'ai confié toute ma fortune à mon Irère, il a fait une si drôle de figure... Ahl j'ai cru qu'il allait pleurer...

— Emma, vous n'aimez pas ce jeune homme, vous êtes une ingrate... puisqu'il voudrait que vous fussiez pauvre pour vous enrichir en vous épousant.

— Que sait-on ! . . Il va peut-être en avoir l'occasion...

— Que c'est ridicule ce (|ue vous dites-là ! . . . N'allezvous pas suspecter la bonne foi de votre frère, maintenant?

— Dieu m'en garde, madame, seulement je me trouvais très-bien comme j'étais... Je ne suis pas ambitieuse, moi!

— C'est bien, mademoiselle ; mais à votre âge on Ke laisse guider par des personnes qui ont de l'expé-

rience!

— C'est aussi ce que j'ai fait, madame. Cependant la journée s'écoule et M. Saint-EstèvenV

point reparu. Emma ne dit rien, mais au fond de son tœur elle est enchantée du peu d'empressement que le monsieur met à leur être utile.

Madame Sarget ne peut s'empêcher de murmurer par moments :

— - C'est singulier que M. Saint-Estève ne re\ienne point... Ah! les jeunes gens... il aura rencontré des amis qui l'auront emmené... ou peut-être sa tante estelle retombée malade!...

Emma ne répond point. La soirée se passe comme la journée, et Ton va se coucher sans avoir plus entendu parler de M. Saint-Estève que de Victorin.

Le lendemain une inquiétude vague s'est empstrée de la vieille dame. A chaque moment elle prête l'oreille, espérant que la sonnette du dehors se fera entendre ; mais personne n'arrive, et lorsque midi a sonné, Emma ne peut s'empêcher de dire :

— Trouvez- vous, madame, que M. Saint-Estève soit si empressé de nous obliger... Je crois que ce jeune homme si désintéressé ne se soucie pas du tout de TOUS prêter mille francs ! . . •

— Je n'y comprends rien ! Il faut qu'il lui soit sur* venu quelque accident... Et Victorin qui ne donne pas de ses nouvelles... 11 e<:t sans doute malade aussi.

— Et dans trois jours c^est le quinze. .. Nous n'ayons las Thabitùde d'être en retard pour notre loyer...

— Ma chère enfant, je vais prendre une voiture et me faire conduire chez Victorin, car il faut savoir ce que tout cela veut dire. Je le tancerai d'importance pour lui apprendre à nous oublier ainsi !

— Oh! oui, madame, allez chez mon frère, et si vous ne le trouviez pas, voyez mes frères, Félicien ou Adolphe; il me semble qu'il est plus naturel de leur emprunter mille francs, à eux, qu'à ce M. Saint- Estève auquel il me serait pénible d'avoir des obligations...

— Oui... au fait, puisque ce monsieur ne revient pas... Oh! mais je gagerais qu'il lui est arrivé quelque chose... /

Madame Sarget termine vivement sa toilette ; elle envoie la domestique lui chercher une voiture, et elle part, en disant à Emma :

— : Si M. Saint-Estève vient pendant mon absence... ce qui est présumablë, vous le prierez de m'attendre.

— Ohl je gage bien que je n'aurai pas cette peine!...

La vieille dame se fait conduire à la demeure de Victorin. Elle entre dans la maison et demande au concierge :

— M. Victorin Monlaurent?... est-il chez lui?

Le concierge se donne un air goguenard, en murmurant :

— Ahl ouichel... En Toilà un qui se fait demandet maintenant!... Mais bernicle! les oiseaux sont dénichés.

— Est-ce que vous ne m'avez pas entendue, concierge; je désire savoir si M. Victorin Monlaurent est chez lui... Est-ce qu'il ne demeure plus ici?

— Ma foi, je serais bien embarrassé pour vous dire où il perche à présent; mais il doit être loin s'il court toujours!,.;

— S'il court toujours... Il est donc en voyage ; expliquez-vous mieux... Je ne comprends pas...

— C'est cependant bien facile à comprendre... Ce jeune homme a fait des bamboches, des dettes de tous les côtés... car, Dieu merci, il en vient ici des créanciers! et il y a trois semaines il a disparu, il est parti sans payer personne... il a levé le pied comme on dit!...

Madame Sarget pâlit, jaunit, verdit, son nez a Tair de s'enfler ; elle saisit le bras du concierge, ei s'écriant :

— Cela ne se peut pas... vous faites erreur... Je vous parle de M. Victorin Monlaurent, un jeune homme dé bonne famille... grand travailleur, fort riche...

— Fort ricbe, oui, on dit qu'il Tétait quand il est

ON DÉGOUYR)^ LE POT AUX ROSES 8i5

Tenu demeurer ici... Mais malgré cela il ne payait jamais personne... Il doit encore ses meubles au tapissier, et deux termes au propriétaire, sans compter le courant. ••

— Et c'est bien de Victonn Monlaurent que tous parlez?

— Oui, madame, un assez joli garçon du reste, un peu petit, un peu maigre, un peu jaune...

— Et vous ne savez pas où il est maintenant; il n'a pas donné son adresse?

— Le p!us souvent!... Il a filé s^ns rien dire. •• pour dépister ses créanciers.

— Oh mon Dieul Oh mon Dieu! Oh mon Dicul... Et madame Sarget est remontée dans son fiacre,

tandis que le concierge rentre dans sa loge en se disant :

— II parait que celte dame-là y est pour une somme cmséquente!... Vlà ce que c'est que de prêter aux jeunes gens !

La tutrice d*Emma ne peut encore se persuader <i|ue ce concierge lui a dit vrai, et elle se lait conduire Il la demeure de Félicien, espérant, par celui-ci, avoir les renseignements positifs sur Victorin, et savoir où je trouver.

— M. Félicien Monlaurent, demande la vieille dame à une portière qui répond :

SiO ON DÉCOUVRE LE POT AUX ROSES

— II ne loge plus ici, madame, il demeure maintenant rue des Martyrs... Tenez, voici son adresse.

Madame Sarget prend l'adresse, se (ait conduire à la nouvelle demeure de Félicien ; elle est surprise de trouver une maison sale, délabrée, d'un aspect pauvre, et fait sa demande à une vieille portière qui est comme la maison.

— M. Félicien Monlaurent, s'il vous plaît?

— M. Félicien!... ah! pardi, vous tombez bien... il y est... Ordinairement à c'te heure il n'y est pas, il va tenir les lÎTreschez son gros épicier... Mais aujourd'hui il n'y a point z*étè vu qu'il est un peu malade... même que je lui fais de la mauve avec du jusse de réglisse, que c'est délicieux pour les rhumes... Et il tousse ce pauvre monsieur que ça en fait aboyer Azor!... que j'emmène avec moi pour faire le ménage de mon locataire.

Madame Sarget écoute tout cela sans y rien com^ prendre, et dit : .

— Je crois, madame, que vous faites erreur et que H>tre locataire n'est pas le jeune homme que je ;herche... Celui que je demande, M. Félicien Monlaurent, est fort riche et ne tient pas les livres chez uo épicier. ••

/'— Ah\ écoutez, mon locataire a été fort à son aise aussi à ce qu'il m'a dit, car il soupire toute la journée

en regrettant sa fortune et en s écriant : . « Ah 1 les femmes 1 les femmes!... » Il parait, entre nous, qu'il en a un peu trop goûté I... Faut les aimer.;, c'est le devoir de Thomme... nous le méritons! mais faut pas outrepasser les bornes de la nature...

- Comment est-il votre locataire?

— Un blond, très-grand, des yeux faïence, bigrement maigre à présent... Je lui présuppose de vingtsept à vingt-neuf ans...

— * Ce signalement se rapporte, et il est chez lui?

— Oui, madame, ous'qu'il tousse à vous abrutir...

— Je vais monter... Quel étage, s'il vous plait?

— Au cintième...h porte à côté des lieux.:. Mais on n'a de Todeur que quand il pleut!...

Madame Sarget monte un escalier sombre et sale, où les marches vous font glisser à chaque pas ; enfin elle arrive au cinquième, ouvre une porte et ^e trouve dans un affreux réduit. Félicien est assis sur une misérable couchette. Il est tellement changé qu'elle a de la peine à le reconnaître. Mais le jeune homme la reconnaît fort bien ; il s'écrie :

— Tiens, madame Sarget I .. . Ah! c'est gentil d renir me voir. • Je serais allé chez ma sœur si j ^'avais pas la fièvre... Je voulais lui emprunter de l'argent... Mais voua m'en prêterez, c'est la même choae.

liS ON DÉCOUVRE LE POT AUX ROSES

La vieille dame est stupéfaite ; elle contemple Félicien, en murmurant :

— Comment, cest bien vous, Félicien... dans cette misérable chambre... Pourquoi avcz-vous quitté votre beau logement... Qu'est-ce que cela signifie?

— Ça signifie queje n'ai plus rien... que les femmes m'ont plumé... Oh! mais ce qui s'appelle plumé à blanc I... C'est surtout Anita et Antonia qui m'ont achevé... Oh! Anita... hum!.., huml... A présent je bois de la tisane!... et j'ai à peine la force de me tenir sur mes jambes !

— Est-ce bien ]U)ssible, mon Dieu ! vous, Félicien, qui baissiez les yeux devant moi...

— Ahl ça ne prouve rien, (al...

— Et votre frère Victorin, le voyez-vous, où est-il maintenant... j'ai besoin de le savoir...

— Victonn... est-ce que j'en sais rien! Qu'estn^e que cela me fait... un avare! Je lui ai emprunté de Targent, il m'a refusé... qu'il aille au diable!... Hais ma petite sœur m'en prêtera, n'est-ce pas, madame Sarget?

-'-Non, monsieur, non... n'y comptez pas!... De f argent pour favoriser vos débauches... jamais... iit d'ailleurs... quand elle le voudrait... 0 mon Dieu... il ne nous reste plus qu'un espoir. Adieu, monsieur Félicien...

— Comment, vous me quittez comme qa, maman Sarget; donnez-moi au moins dix francs pour ma por- (ère...

La pauvre dame n'écoutait plus. Elle descend les cinq étages en trébuchant à chaque marche, passe, sans répondre, devant la portière qui lui crie :

— C'est-y votre monsieiir?

Et remonte dans sa voiture pour se faire conduire chez Adolphe Monlaurent.

Celui-ci n'a point déménagé ; elle le trouve à table entre ses fidèles compagnons Flanquelte et Goudmann. Ces trois messieurs sont déjà à peu près ivres, mais le gros Adolphe l'est bien plus que les deux autres.

En voyant entrer chez lui madame Sarget qui, grâce à son nez, était toujours très-reconnaissable, Adolphe pousse une exclamation de surprise qui fait peur à ses deux convives :

— Madame Sarget!... Quel bonheur, c'est madame Sarget qui vient déjeuner avec nous... En voilà une surprise! nous avons déjà déjeuné, mais ça jne fait rien, nous continuerons... Nous déjeunons toute la journée, nous autres... Jean! une assiette... des verres... plusieurs verres...

— Mais non, mon cher monsieur Adolphe, je ne viens pas pour déjeuner... Oh! [e n'ai pas faim.., d'ailleurs c'est fini.

— Bah ! bah! vous boirez... j'ai du vin de dames... H.du Champagne... tous aimez le Champagne?...

— C'est le vin du beau sexe!.... murmure M. Flanqueite en tâchant de se donner un air posé.

Madame Sarget cherchait à reconnaître le jeune Adolphe dans ce gros monsieur aux joues bouflies, au nez violet, dont les yeux étaient rapetisses et avaient cette expression vague et stupide des gens ivres. Elle portait ensuite ses regards sur Flanquette, qui faisait son possible pour se tenir droit, et le négociant en lorgnettes, qui lui souriait et la saluait continuellement.

Adolphe emplit des verres à pattes avec un autre vin que Jean vient de mettre sur la table, en présente un à madame Sarget, et ces messieurs trinquent en balbutiant :

— A la santé des dames U . .

— Ahl il être pon, ce vin-là..; c'étre du Champagne rouche?

— Eh non... c'est du grenache... Comment... vous, Goudmann, vous ne le connaissez pas...

— Du canâche... non, j'aiire bas encore bu..

— Eh bien, maman Sarget... trinquez donc avec nous...

La vieille dame repousse le verre en répondant ;

— Non, encore une fois, Adolphe, je ne suis pas venue id pour boire 1...

— Pourquoi, diable, y êtes-Tous venue alors?

— Pour apprendre des nouvelles de votre frère Victorin, pour que vous me disiei ce qu'il fait... ce riu'il est devenu, car il faut absolument que je le trouve...

— Victorin... c'est un fildi... il m'a emprunte quarante mille francs.... Au lieu de me les rendre, il m'en demandait d'autres. •• mais nix,.. pas comprenir/... Je ne lai pas revu depuis... Flanquette l'a cherché partout... Impossible de mettre la main sur lui... Et Félicien m'en doit quinze mille, que je ne reverrai jamais... Obligez donc vos frères! merci... j'en ai assez... à votre santé...

— Je vous avais avertis, dit M. Flanquette, je vous avais prévenu ^u'il ne fallait jamais prêter d'argent à ses parents... c'est autantde perdu!... n'est-ce pas Goudmann?

Goudmann répond de l'œil- et de la tête, en savourant son vin de Grenache.

— 0 mon Dieu... il serait possible... mais Yictorin a ruiné votre sœur... il nous a pris tout ce que nous possédions, sous le prétexte de tripler nos capitaux I

— Ça ne m'étonne pas ! je Fen crois très-capable.. Décidément j'aime mieux le Champagne! ça, c'est trop sucré!..,

— Mon cher Adolphe, votre sœur se trouve gênéci .

Vous ne refuserez pas de lui prêter deux ou trois mille francs... Gr£cc au ciel, tous devez être encore riche, vous?

Le gros Adolphe regarde la vieille dame d'un ail hébété, puis il se tourne vers son ami Flanquettc, en balbutiant :

— Flanquette, est-ce que nous sommes encoie riche... Parle, mon associe?

M. Flanquette se redresse, se mouche et répond d'une voix pâteuse :

— Hélas I notre entreprise sur les eaux-de-vie n'ayant point réussi comme nous Tcspérions... cela nous a bien gênés... Maintenant nous avons mis presque tous nos fonds dans les rhums... et nous attendons des rentrées... Goudmann, les rhums ont-ils monté hier?

— J*en affre monté quatre pouteillcs chez moi... louchours du même... de celui.. •

— Assez! pas un mot de plus!

— Comment, Adolphe, est-ce que vous refuseriei de venir en aide à votre sœur?

— Ma chère madame Sarget... j'ai aidé mes frères, c'est bien assez... ça ne m'a pas profité!.., D^ailleurs, pourquoi ma sœur a-t-elle donné tout son argent à Victorin... En voilà une boulette... Et 70U8, sa tutrice... vous avez soulfert ça... à votre santé...

— Moil... moil... balbutie la pauvre dame qui ne peut plue parler. Moi... alil oui, je suis bien coupable!...

Et sortant désespérée de la pièce où trônent les trois ivrognes, madame Sargct a regagne sa voiture; c'est à peine si elfe <a la force de dire au cocher de la ramener où il Ta prise. Elle arrive chez elle, bouleversée, treinblantc, les yeux tout en pleurs.

Emma, eifrayéc en voyant en quel état est sa tutrice, s^empresse d'aller à elle, l'entoure de ses bras, veut k conduire à un fauteuil, mais la vieille dame résiste; elle veut sjbsolumeni tomber aux genoux de sa pupille, et, là, murmure d'une voix entrecoupée par les sanglots :

— Maudissez-moi, mon enfant, car c'est moi qui vous .ai perdue... Vous êtes ruinée... Je n*ai nui? rien... Mon désir de m'enrichir a causé ma perte el la vôtre... La mienne ne serait rien... mais vous, qui aviez de quoi vivre heureuse... je vous ai réduite à la misère... Ah! c'est affreux, je ne me le pardonnerai jamais!...

La jeune fille est obligée de consoler sa tutrice, de lui jurer qu'elle lui pardonne, qu'elle ne lui en veut pas et qu'elle saura supporter l'adversité. Alors madame Sarget fait à- Emma le récit de tout ce qu'elle a appris et vu dans ses courses.

251 ON DËCOUVnE LE POT AUX ROSES

Emma est surtout touchée de l'état de ses frères Félicien et Adolphe, puis elle murmure :

— Victoria, un filou... Ohl non, je ne croirai ja mais celai...

— Et... et M. Saint-Esteve est-il venu? demande madame Sarget d'une voix tremblante.

— Oh! non, il n'est pas venu, et j'en rends grâce au ciel!... Songez-vous, madame, combien il me serait cruel maintenant de contracter envers ce monsieur des obligations que je ne saurais comment acquitter... . Tenez, madame, dans le malheur qui nous arrive je vois, moi, un côté heureux, c'est qu'il vou» apprend à connaître ce monsieur soi-disant si désintéressé, et qui, disait-il, ne m'aimait que pour moi-même!... Il a fui avec ma fortune. . . comme les hirondelles devant l'hiver!...

. — Mais enfin, mon enfant, nous ne possédons plus rien! Qu'allons-nous faire? Qu'allons-nous deveiiir?

— Madame, nous possédona encore cet élégant mo* bilier qui a coûté près de dix mille francs ; nous allons le revendre, puis nous quitterons tout de suite cette jolie maison ; nous renverrons les deux domestiques, nous prendrons un petit logement bien modeste, et... je travaillerai!...

— Travailler I... vous, Emma, accoutumée à l'aisance, au bien-être...

Olf DfiCOUTRE LR POT AUX ROSES 255

— Pourquoi pas, madame, je ferai comme mon cousin Félix... Il travaille maintenant, lui, et il ne s*en trouve pas plus mal, an contraire; je suis jeune, j'ai du courage, je travaillerai pour nous deux... et je sens que je serai Gère' en sachant q^ue mon existent" est utile à quelqu'un»

-yjj L£S FEMMBS, LE JEU ET ^E VIR

On était dans le [plus iort de l'hiver. Félix ignorait tous les changements arrivés dans la position de sa cousine; depuis qu'il avait été s*inibrmer chez le concierge du boulevard Malesherbes, et qu'il avait su que le beau Saint-Estève était reçu par madame Sarget comme le futur mari d'Emma, il e^ était promis de ne plus chercher à revoir celle qui ne devait pas être sa femme. Tous les mois cependant il se rendait au moins une fois au parc de Monceaux, mais c'était pour donner quelque chose à la petite mendiante, qui, sans même qu'il TinlcrrogeS.», lui disait tristement : .

— Votre jolie cousine ne vient plus se promener • par ici!

Félix cherchait dans le travail une distraction à cet amour qu'il essayait en vain de bannir de son cœur; mais il avait perdu sa gaieté, et le docteur Choubert faisait de vaius efforts pour la lui rendre.

Un matin, le docteur se trouve dans la rue vis-à-vis i*un gros gaillard à figure réjouie, qui le salue en s'écriant :

— Tiens I... c'est monsieur le médecin, l'ami de mon frcre de lait, qui est venu à ma noce, où il a bu rubis sur le pouce I...

^ — Eh! mais,., vous clés monsieur Dufiict... En

cfTet, monsieur, j'ai eu le plaisir d'aller danser à votre ^'' noce... au lac du parc Saint-Fargeau...

— C'est ça, vous y êtes, on s'est amusé, n'estce pas?

— Beaucoup ! Pour ma part j'en ai gardé un bien agréable souvenir, et madame votre épouse, comment se porte-t-elle?

— Laurettc?... Oh! ça va joliment bien!... Dites donc, (a y est!...

— Ça y est?... Je n'y suis pas, moi'

— Je veux dire que... elle se porte pour deux maintenant... Ilein? comprenez-vous?

— Ah ! vous voulez dire que madame est enceinte peut-être

— Oh! il n'y a pas de peut-étrel... Ça y esll... déjà grosse comme un bœuf!... et même que j'étais sorti pour m'informer d^un accoucheur, parce que, d'unmomeptà l'autre... vous comprenez... faut pas se laisser surprendre! Il y a bien M. Dardard qui veut absolument nous procurer une sage-femme qu'il protège... mais mon épouse ne se fie pas à Dardard I Laurette dit : a Quand je serais pour accoucher, au lieu d'une sage-femme, il m'enverrait une tireuse de cartes!...

— Ah! c'est ce monsieur, sujet aux quiproquos?

— Oui! vous savez ce qu'il a fai' à la noce de Gigotcau... Merci... il empêcherait ma femme d'accoucher.

— Mais dites donc, si voup, n'avez personne en vue, je suis là, moi.

— Bail ! vraiment? Est-ce que vous en pincez?

— Il y a déjà plus de trois cents enfants qui me doivent le jour.

— Ah! farceur... Oh! mais alors ça y est, c'est dit... Venez tout de suite que je vous présente à Laurette, elle sera très-contente de vous revoir.

Dufilet emmène le docteur à son étal. La belle Lau rette est au comptoir. Elle reconnaît sur-le-champ le docteur et montre la plus grande joie de Tavoir pour accoucheur. De son côté Dufilet est enchanté. Il veut aller trouver son frère do lait et lui apprendre que

c'est son ami qui îe rendra père. Mais le docteur lui dit : .

— Ne TOUS dérangez pas, je compte yoir Félix tantôt, et je ne manquerai pas de lui dire que madame a bien voulu m'agréer pour son accoucheur.

— Et de plus même que vous serez le mien aussi ; je veux dire mon médecin quand je serai malade. •• Oh ! mais ça y est I

Le docteur a quitté ses nouveaux clients. Ses affaires Pont conduit dans le haut du faubourg Saint- Bfartin, lorsqu^un cri part à côté de lui : c'est une dame que le verglas a fait tomber. On s'empresse pour la relever, et Choubert arrive un des premiers; en regardant la personne qu'il vient secourir, il est fort étonné de reconnaître madame Sarget qu'il voyait souvent lorsqu'il était le médecin de M. Monlanrent.

(Test en effet la tutrice d'Emma qui vient de se laisser choir. Elle n'est pas blessée, mais fortement contusionnée sur le côté et au ^^caou. Le docteur veut faire avancer une voiture pour la ramener chez elle, mais la vieille dame s'y oppose en disant qu'elle demeure à deux pas.

— Alors prenez mon bras, madame, je vais avoir l'honneur de vous reconduire chez vous, où je vous ferai en même temps une ordonnance... car après une thute il est toujours bon de boire quelque chose.

Madame Sarget n'avait pas encore reconnu le doc-

SOO IL Y A DKS CHUTES HEUREUSES

leur; c'est en lui donnant le bras, en la conduisant chez elle qu*il se nomme et se félicite de s*étre trouve là pour venir à son aide.

La vieille dame, encore étourdie par sa chute, regarde Choubert en murmurant :

— En eilet, monsieur, je commence à vous recon« naître... Oui, vous avez été médecin de M. MonIau« rent.

' — Pas trèsrlongtemps. Mais par quel hasard, madame, vous trouvé-jc seule, à pied, dans un quartier si éloigne du vôtre, car vous demeurez, je crois, boulevard Malcsherbes?

Madame Sarget pousse un gros soupir et regarde le docteur en balbutiant :

— Ah I monsieur, vous ignorez donc lous nos malheurs!...

— Vos malheurs! mais je ne sais absolument rien, madame; mademoiselle t^mma aurait-elle eu aussi quelques peines... quelques chagrins?

— Oh! bien pis que cela, monsieur... Nous avons tout perdu... Nous somipcs ruinées... Victorin... le frère d'Emma, qui voulait, disait-il, tripler notre i .^rtune, aMisparu avec notre argent....

— Serait-il possible...

— C'est ma faute, monsieur. C'est moi qui ai conijeillé à ma pupille de confier ses fonds à son frère.. . et maintenant la pauvre petite travaille pour nou.«

nourrir... Venez, monsieur, c'est ici que nous demeurons, au quatrième étage. Venez... vous allez voir notre pauvre logement. Il y a déjà deux mois que nous habitons là... et Emma ne s'est pas encore plainte une seule fois.

Le docteur a le cœur serré. II a peine à croire tout ce qu'il vient d'entendre. En entrant dans un petit logement bien modeste, mais bien propre, en apercevant la jeune fille qui travaille à l'aiguille devant une cheminée, où brûlent à peine deux tisons, Choubert court à elle et commence par l'embrasser avec des larmes dans les yeux, puis il murmure :

— Pardonnez-moi, chère demoiselle, pardonnezmoi, chère enfant, si je me suis permis... mais en vous retrouvant ainsi... vous que j'ai hissée riche et heureuse... cela m'a fait un mal... Ah! permettez-moi de' vous embrasser encore... pour me consoler un peu.

Emma presse avec joie les mains du docteur ; elle est heureuse de le revoir, et sourit cq lui disant :

— Ah ! monsieur, dans l'adversité je sens que l'on tst heureux de revoir des personnes qui nous aiment, et vous êtes la première qui nous témoigne de l'intérêt, de l'amitié depuis nos malheurs...

— Mais, chère demoiselle, pourquoi n'avez-vous pas fait savoir à vos amis ce qui vous est arrivé. ••

Votre cousin Félix l'ignore domme je l'ignorais moi» même.

Emma baisse les yeux en répondant :

— Mes frères ont refusé de venir à mon aide. Madame Sarget a prétendu qu'il était inutile de s'adresser à d'autres. Et puis, je tous avouerai que je croyais mon cousin insti^uit de nos malheurs, et je me disais en moi-même : Ce n'est pas bien à lui de ne point venir nous consoler.

~ Je vous répète, mademoiselle, que Félix vous croit toujours riche, toujours heureuse et prête à épouser un beau monsieur qui vous accompagnait à la promenade...'

— Comment? il croyait cela...

— S'il avait connu votre changement de position, mais il serait déjà h vos pieds ! . . .

— Ah! -monsieur, que cela me fait de bien d'entendre cela !

— Madame Sarget a toujours fort mal jugé votre cousin... parce qu'une fois il a eu le malheur de se moquer de son nez. Ohl les femmes, blessez leur amour-propre, elles ne l'oublieront jamais... Mais ce jeune homme qui devait vous épouser, et qui est riche, lui, ce M. Saint-Estève, comment peut-il vous laisser dans celte position?

— M. Saint-Estèvel... mais depuis que je suis rui*

née, il a passé deux fois près de moi dans la rue, et il a détourné la tête pour ne point me saluer!..

— Quel cuistre!...

-^ Oh I monsieur, convenez que je suis bien heureuse de ne pas avoir épousé ce monsieur-là.

— Ma foi, oui, c'est une consolation...

— Mais par quel hasard étes-vouB venu ici cematin, docteur?

— C'est bien un hasard, en effet... Madame est tombée, elle a glissé dans la rue... Et j'en bénis le ciel... puisque sa chute n*est nullement dangereuse, et que cela m'a permis d'apprendre tout ce qui vous est arrivé I

— Docteur, je ne puis croire que Victorin nous ait entièrement ruinées! murmure madame Sarget. Est-ce que vous seriez assez bon pour vous informer... pour tacher d'avoir de ses nouvelles... car ses deux frères ne m'ont pas écoulée...

— Oui, maaame, oui, comptez sur moi, je vais m'informer,. demander... Obi je vous réponds que j'aurai des renseignements certains. J'ai un ami qui est chef à la préfecture de police, et par lui je saurai ce que M. Victorin est devenu. Domain, pas plus tard, je viendrai vous dire ce que j'aurai appris. En attendant, madame, buvez une infusion de vulnéraire, et tenez-vous chaudement. Au revoir, chère demoi« lellel.*.

2GI IL Y Â DES CHUTES IIECUEnSES

Et le docteur ajoute tout ba.s, eu serrant la main d'Emma :

— Dès aujourd'hui Fcli?^ saura que vous n'êtes plu9 une riche héritière... et je vous reponds bien que càa ne l'empêchera pas de vous saluer.

Emma ne repond rien, mais elle presse avec fores la main du docteur... C'était plus cxpres^f qu^uie phrase 1

Dans la soirée qui a suivi la visite du docteur, et rendu la joie, Tespérance à Emma, tandis que sa tutrice continue de pousser de gros soupirs, le portier monte une lettre à ces dames. Elle est adressée à maîlame Sarget. Mais celle-ci, qui a de mauvais yeux, dit à la jeune fille :

->- Lisez-moi cela, mon enlani ; d'ailleurs je présume que cela vous regarde autant que moi. Celle lettre est peut-être du docteur qui a déjà quelques

bonnes nouvelles a nous donnnr

Emma ouvre la lettre de laquelle s'échappent d'abord deux billets de banque de mille francs chacun.

— Bon Dieu! des billets de banque! s'écrie h vieille aame. Oh! j'étais bien sûre, moi, que Victorin ne nous avait pas entièrement abandonnées... La lettre est de lui, n'est-ce pas, mon enfant?

— Madame, je ne vois pas de signature.. •

— Mais en6n on a écrit... Lisez, lisez vite...

La jolie Emma lit avec émotion le billet suivant : « En apprenant votre infortune, on s'empresse de vous envoyer sur-le-champ ce léger secours; no le refusez pas, et ne soyez pas inquiètes sur votre avenir ; tous les six mois vous en recevrez autant, jusqu'à ce que l'on puisse faire mieux. »

— Ah! quel bonheur... Et il n'y a point de signature ?

— Non, madame.

— Mais vous devez reconnaître l'écriture de votre frère Victorin?

— Non... ce n'est pas l'écriture de mon frère... Celle-ci m'est entièrement inconnue... Vous croyez donc, madame, que ce secours nous vient de Victorin?

— Mais, assurément I Quel autre que lui pourrait nous envoyer cette somme et nous en promeltre autant tous les six mois... Ce n'est là, certainement, qu'un (aible à-compte sur ce qu'il a à vous, mon enfant;

mais enfin cela prouve au moins qu'il n'a pas tout perdu comme on le disait, et qui sait s*il ne redeviendra pas heureux dans ses spéculations.

Emma ne partage pas les idées de madame Sarget ; il lui en est venu d'autres qu'elle se garde bien de lui communiquer, et ces dames vont se livrer au repos chacune avec leur espérance, et déjà bien moins inquiètes sur leur avenir.

Le lendemain on attend avec impatience le docteur; on pense que ce qu'il aura appris ne laissera plus de doutes sur l'auteur de la lettre anonyme.

Choubert arrive enfin sur les deux heures de l'aprèsmidi; son aspect est sérieux, grave même. Mais madame Sarget lui laisse à peine le temps de saluer; elle lui mpntre la lettre et les deux billets de banque, en «'écriant :

— Tenez... tenez, docteur, nous avons des nouvelles, nous, et de bonnes. Dieu merci! Voilà ce que Yiclorin nous envoie... deux mille francs, etil<en promet autant tous les six mois. Ah! je savais bien, moi, que ce garçon-là ne pouvait pas être de mauvaise loi!...

Le docteur fronce les sourcils, jette un regard sui la lettre et dit :

— Pourquoi supposez- vous, madame, que cette lettre vous vienl de Victorin... Est-ce qu'elle est signée de lui?

Îi08 RIEN DE TROP

— Non... Mais' quel autre nous ferait tenir cet argent?

— Ahf yous ne soupçonnez personne... Je gage bien, moi, que mademoiselle Emma a une autre pensée que vous...

Emma sourit en regardant avec bonheur le doc-

teur.

— Enfin, monsieur, reprend madame Sarget qui ^e cramponne à son espoir, pourquoi ne voulez-vous pas que ce secours nous vienne de Yictorin?

~ Pourquoi? Je vais vous le dire, madame, car il faut enfin que vous sachiez toute la vérité ; il faut qu'il tombe ce voile qui vous aveuglait et vous faisait si mal juger les frères de cette âiniable enfant, si ridiculement élevés... je pourrais même dire si sottement élevés par leur père I... Yictorin n'a pas pu vous envoyer cette lettre, car Yictorin est mort... il. s'est brûlé h cervelle dans les bois de Meudon... il y a un mois déjà...

MadaiM Sarget pousse un cri et se cache la figure ; Emma tombe sur une chaise et fond en larmes. Le docteur lui prend la main, en lui disant :

— Pardon, mon enfant, mille fois pardon de vous apprendre si brutalement cette nouvelle... Mais pour les malheurs comme pour les'opérations douloureuses, j'ai pour principe qu'il faut aller vile et ne point hésiter. .D'ailleurs, croyez-moi, ne regrettez pas votre

frcre; il était joueur... joueur avec frénésie; c'est à h Bourse qu'il a commencé à se ruiner, puis k perdre l'argent des autres. Les derniers cent mille francs que vous lui avez conGés ont été engloutis en une soirée dans une partie de lansquenet... Quand on en est venu là, quand on perd sans remords ce qui n'est pas à nous, on est bien près de devenir fripon 1... Victorin s'est tué, c'est ce qu'il avait de mieux à faire... ne le regrettez pas.

Votre frère Félicien a perdu sa fortune avec les femmes, avec des courtisanes, des maîtresses qui se moquaient de lui! Mais du moins il n a perdu que ce qui lui appartenait... ou à peu près. Le pire de l'affaire, c'est que sa santé est dans un état déplorable... .Je l'ai vu ce matin, il m'a tait peur!...

Reste votre frère Adolphe : celui-là est en train de perdre sa santé et son argent; il s'est adonné au vin.^. penchant le plus honteux pour un homme, en ce que parfois il l'abrutit et le met au niveau des idiots! Votre frère s'est entouré de filou? qui profitent de son penchant pour le gruger, sous prétexte de lui faire faire de bonnes opérations sur les alcools. Je ne lui donne pas trois a^s pour n'avoir plus le éou et être incapable d'aucun travail.

Eh bien I madame Sarge^ voilà quel a été le résultat de cette éducation si sévère, si sérieuse que M. Monlaurent a donnée à ses fils : au lieu de faire cou-

cher Félicien à dix heures, de lui dire de baisser les yeux devant les femmes, de l'engager à les fuir, s'il avait laisse son fils se permettre quelques plaisirs, quelques folies de son ftge, celui-ci, devenu son maître, ne se serait pas abandonné d'une façon désordonnée à une passion dont il aurait déjà connu la fragilité. Avec Adolphe, s'il ne lui eût pas constamment rois de Teau dans son vin, celui-ci n'aurait pas ressenti un si vif désir de se livrer aux plaisirs de la table... plaisirs dans lesquels il s'est jeté avec ivresse, parce qu'on les lui avait défendus.

Quant à Yictorin, son père ne lui permettait pas de toucher une carte; il lui défendait d'entrer dans un café jouer au billard... Pourtant, si ce jeune homme eût en jouant perdu quelques centaines de francs, cela n'aurait pas ruiné son père, mais cela lui aurait fait comprendre, à lui, quelle folie il y a de compter sur le jeu pour s'enrichir.

A côté de ces trois jeunes gens, voyez maintenant ce jeune Félix Albnin, que son oncle a traité si sévèrement, parce qu'il aimait le plaisir sous ces trois formes séduisantes : les femmes, le jeu et le vin. Oui, il aimait tout cela... Hais comme les jeunes gens* de son ftge... ne quid mmis! rien de trop! dit le fabuliste latin; la maxime de Phèdre est sage... il laut goûter et ne pu abuser I Quand on est sage trop tôt, on risque de ne point l'être plus tard^ tandis que ce mau-

vais sujet... comme M. Monlaurent appela^ son neveu ce mauvais sujet de Félix est maintenant un excellent employé, ayant déjà un intérêt dans la maison où il travaille; aimé, honoré par ses chefs, ne songeant plu^ qu'à faire son chemin... et vous ayant bien vite envoyé ces deux mille francs, ses premières économies... trop heureux, lui, de vous prouver que vos malheurs n'altéraient point l'amilié qu'il vous a vouée...

— Il serait possible I balbutie madame Sarget, cet argent nous vient de Félix!...

— Oui, madame, hier je lui ai appris votre position, et vous voyez qu'il n'a pas tardé à vous donner de ses nouvelles I

— Ah I j'avais bien deviné aue cette lettre était de mon cousin I dit Emma en essuyant ses pleurs.

— Mais il est donc vraiment sage, à présent?

— Ehl sans doute I il Test comme on doit l'être, car saint Paul a dit : Oportét sapere ad sobrietatem ! II faut être sage avec sobriété. Eh bien, madame, reluserez-vous encore les visites de mon jeune ami?

— Oh! non, docteur, car je vois bien que j'ai été injuste à son égard... Pauvre garçon, il doit bien m'en vouloir I

— Tout est oublié, chère dame ! s'écrie Félix en se précipitant dans la chambre, où il embrasse madame Sarget et va baiser les mains de sa cousine qui, en le voyant, oublie tous ses cliagrins.

— Comnoent! c'est lui... Il était donc là? demande la vieille dame.

— Oui, il me suivait, dit le docteur. Et mainte* nant, comme je n*aime pas que les choses traînent en

* longueur, madame Sarget, je vous demande la main de votre charmante pupille pour son cousin Félix Albrun.

— 0 docteur, je ne suis plus tutrice, car je ne faisais que des sottises!... C'est à Emma à répondre, et j'approuve d'avance tout ce qu'elle fera :

Emma rougit et présente sa main à son cousin, en lui disant :

— Voilà ma réponse, Félix... Mais je suis pauvre mamtenant...

— Ma chère Emma, je bénis cette pauvreté, puis* que c'est elle qui me permet de devenir enfin votre mari.

Six semaines après cette journée, Iciix conduisait Emma à la mairie. Le docteur Choubert et le patron de Félix étaient ser témoins. La mariée aurait désiré avoir ses deux frères pour témoins à elle; mais Félicien ne quittait plus la chambre, et Adolphe était parti avec Flanquettc pour la Bourgogne, espérant y boire du clos-vougcot sur les lieux mêmes où on le récolte.

Dufilct et sa femme, invités pour la cérémonie, n'ont pas manqré de se rendre des premiers à la

mairie, ci quand on appelle les futurs, la belle Laurctte (lit tout bas à son mari :

— Voisr-tu, ton frère de lait ne (ait pas comme toi... il se présente dès qu'on l'appelle ; il est tout prêt; il n'a pas ôté ses souliers, lui !...

— Cette malice! répond Dufilet, il a des brodequins.

Les prédictions du docteur ne tardèrent point à se réaliser : au bout de huit mois Félicien était mort phthisique ; Tannée suivante, le gros Adolphe, réduit à quinze cents francs de rente par suite de ses spéculations aycc la maison Flanquetteet Goudmann, s'était tellement abruti par l'abus du vin, qu*il n'était plus en étft de remplir aucun emploi. Vous savez où la passion du jeu a conduit Victorin.

Félix, au contraire, ne songeant plus qu'à tenir dans le monde une place honorable, acquit par son travail une fortune suf6sante, et fut à la fois bon père et bon époux.

Cependant il avait aimé les feiciuies, le jeu et le vm... mais ne quid nimisl

TABLE DES MATIÈRES

t. Yoisiiis et \oisines •••••..•• i

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