U COMTESSE DE MARSANNE ET SA NJÈCE
Faisons maintenant connaissance avec la nièce de madame de Marsanne.
Mademoiselle Adrienne de Courtray a dix-huit ans.
C'est une charmante personne, tant au physique qu'au moral : ses cheveux châtains, très-abondants, encadrent une Cgure que plus d'un peintre voudrait avoir pour modèle; ses yeux, de la même couleur que ses cheveux,. sont doux et gracieux à là fois; sa bouche, petite, est parfaitement garnie.
Je ne vous dirai pas que son teint est d*un blanc maty comme beaucoup de mes confrères en donnent à une femme dont ils vantent la beauté; car, pour moi, le blanc mat conviendrait parfaitement à un fantôme, mais chacun a son goût et peint comme il l'entend. Mademoiselle Adrienne a de légères couleurs roses, qui vont bien à sa figure ronde et avenante.
Sa taille est mignonne, elle a un pied qui aurait chaussé la pantoufle de Cendrillon et une main qui fond dans la vôtre quand vous avez le bonheur de la tenir.
Cette jeune fille avait le caractère aussi aimable que le visage.
D'une humeur toujours égale, riant faciiemenl, ne boudant jamais, elle se soumettait sans mur-
mures à toutes les volontés de sa tante, qui Pavait élevée avec soin, et qu'elle aimait et respectait comme une mère.
La vie qu'elle menait aurait cependant semblé bien monotone à beaucoup de jeunes filles de son âge, n'allant jamais au bal, parce qu'il aurait fallu dépenser trop d'argent pour la toilette, fort rarement au spectacle, parce que c'est encore un plaisir dispendieux. Ses amusements se bornaient donc à des promenades, que l'on dirigeait toujours du côté du jardin du Luxembourg ou vers celui des Tuileries.
On allait plus rarement dans ce dernier, mais aussi, quand on s'y rendait, on prenait des chaises, on s'asseyait dans la grande allée, et on voyait passer le monde, c'était une récréation ; on faisait plus de toilette pour aller aux Tuileries qu'au jardin du Luxembourg, c'est pourquoi on y allait moins souvent.
Madame de Marsanne recevait peu de monde, les visites n'abondaient point chez elle, par une raison toute simple : elle ne donnait jamais à diner; ce grand mobile des réunions, ce moyen presque infaillible d'attirer chez vous non pas des amis, il n y a pas besoin d'êlre votre [ami pour aller s'asseoir n votre table, mais une nombreuse société.
Là comtesse de UARSÀNNE et sa MECE. lOi
ces aimables compagnons de la fourchette, toujours à la piste d'une dinde truffée ou du véritable Champagne Cliquot.
Si ceci ne prouve pas beaucoup en faveur de Testime que l'on a pour le vrai mérite, cela prouve, du moins, que nous avons le palais délicat: c'est toujours quelque chose.
La société de la comtesse se composait donc de quelques anciennes connaissances, des messieurs et des dames très-distingués, mais aussi mûrs qu'ils étaient distingués, qui venaient faire la partie de >vhist et quelquefois de reveisi^ ancien jeu fort savant, et infiniment plus difficile à bien jouer que le whist et le boston, et que Ton a abandonné, comme on a abandonné le trictrac pour le jaquety parce qu'on a moins de mal à l'apprendre que Tautre.
Les jeunes figures étaient rares chez madame de Marsanne.
Il en venait cependant quelquefois, les deiiioiselles avec leurs parents; les jeunes gens que la gentillesse ) Tamabilité d'Adrienne avaient charmés, demandaient aussi quelquefois à la comtesse la permission d'aller lui présenter leurs hommages.
Mais quand ils se sentaient dans co grand salon,
OÙ tout élait sévère, e( qui ne contenait mônie pas un piano; quand il leur fallait assister à la partie de reversi, et qu'ils voyaient Adriennc rester presque constamment à côté de sa tante, ils éprouvaient ces inquiétudes dans les jambes, que nous avons tous ressenties, lorsque nous nous trouvons dans une soirée où un monsieur lit des vers.
Les jeunes gens disparaissaient aussitôt qu'ils en trouvaient l'occasion, et on ne les revoyait qu'à cette époque où l'on se fait des visites de cérémonie, qui ne durent que cinq minutes.
Une fois pourtant la comtesse avait interrompu cette existence tranquille, mais monotone. Après avoir compté ses économies, cette dame avait calculé qu'elle pouvait faire un petit voyage de fort bon goût qu'elle n'avait pas fait depuis longtemps, et qui ne manquerait pas d'être fort agréable à sa nièce.
Celle-ci fut donc bien surprise, lorsqu'un matin, en déjeunant, sa tante lui dit :
— Adrienne, serais-tu contente d'aller à Vichy?
— A Vichy? où est-ce donc cela, ma tante?
— C'est dans le Bourbonnais, à soixante -dix lieues de Paris. C'est un endroit où l'on prend des eaux, qui sont trés^renommëes pour guérir
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une foule de maladies, même celles que Ton n'a pas.
— Est-ce que vous êtes malade, ma tante?...
— Pas positivement , ma bonne amie ; cependant depuis quelque temps j'ai moins d'appétit ; les eaux de Vichy en donnent, à ce qu'on assure, elles ne pourront donc me faire que du bien. Tu en prendras aussi.
— Mais moi, j'ai très-bon appétit, ma tante.
— Cela ne fait rien, on ne peut jamais avoir trop de santé, car il arrive toujours un moment où oan'en a pas assez. Est-ce que cela ne te fait pas plaisir d'entreprendre ce petit voyage?...
— Oli ! si, ma tante, je sois bien contente; moi qui n'ai encore vu que Versailles et Saint-Cloud I . .. et une fo^s seulement chaque endroit I Voyager I voir un pays nouveau ! . . . des montagnes I des rochers pour de vrai ! ... Ce sera bien amusant ! . . . Comment voyagerons-nous, ma tante?
— En chemin de fer, puisqu'on ne voyage plus autrement. Ahl du temps de mon mari, nous avions une berline I...
— Qu'est-ce que c'était qu'une berline, ma tante? * — Une voiture bien douce, bien confortable,
dans laquelle on était assis très-douillettement : il y avait des coffres, dans lesquels on pouvai
mettre des provisions de bouche, des tablettes qui formaient table; on avait le loisir de diner tout en roulant, lorsqu'on ne rencontrait pas d'auberges convenables. Enfin, quand un site, un joli paysage vous charmait, on pouvait s'y arrêter, s'y reposer, tant que cela faisait plaisir. Ah 1 cette manière de voyager avait bien son agrément I . . .
Aujourd'hui ce n'est plus cela ; on ne voyage pas, on s'envole d'un pays à un autre!... et on ne voit pas grand'chose en volant!... Mais les hommes sont devenus si pressés qu'ils ont Tair de se dépêcher de vivre*
Nous partirons demain. J'aurais voulu te faire voyager en première classe, mais c'est trop cher I Nous prendrons des secondes où l'on est encore fort bien 4
Ces dames s'étaient donc rendues à Vichy.
Là, elles s'étaient logées dans l'hôtel le plus modeste; mais^ comme la société qui fréquente Vichy est généralement fort bien composée, les personnes les plus comme il faut se contentent d'un logement souvent très-exigu, laissant les étrangers s'emparer des plus beaux appartements pour y faire parade de leur luxe et de leur fortune.
Madame de Marsanne, se trouvant fort bien du régime des eaux, avait prolongé son séjour à
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Vichy beaucoup plus qu'elle n*en avait d'abord rintention.
La vie qu'on y menait était aussi régulière que celle de Paris : on allait deux fois par jour prendre des eaui à la fontaine, puis on se promenait, on. dînait chez soi, Thôte se chargeant de fournir les repas; ensuite, on retournait à la promenade et l'on se couchait de bonne heure.
Dans ces promenades si fréquentes, on rencontrait souvent les mêmes personnes.
La comtesse de Marsanne, toujours roide et com^ passée, faisait peu attention aux figures qui passaient devant elle ; il est probable qu'on en usait de même à son égard. Mais avec sa nièce, cela était diffèrent : Adri^ne était assez jolie, assez gracieuse pour être remarquée; parmi tout ce^onde qui allait boire de Teau à la même source que la comtesse, on s'était informé de cette charmante jeune fille, qui n'avait pas l'air malade du tout, mais qui buvait de l'eau pour faire plaisir à sa tante. En sachant qui elle était, on avait compris que ces dames n'étaient pas de celles qui vont à Vichy pour y faire des conquêtes, et Ton s'était contenté d'admirer Adrienne.
Un jeune homme, qui pourtant se tenait toujours loin de la foule, et semblait rechercher de
ils LE CONCIERGE DE LÀ RUE DU BAC.
préférence les promenades les moins fréquentées, avait aussi remarqué la nièce de la comtesse, et sa vue avait fait sur son cœur la plus vive impression.
Le hasard l'avait servi, car, de son cété, madame de Narsanne cherchant pour ses promenades à ne pas se trouver sans cesse au milieu d'un monde dont les toilettes faisaient beaucoup^ pfllir la sienne, elle dirigeait souvent ses pas vers des sentiers solitaires où le jeune homme ne manquait pas de se trouver.
D'abord ce monsieur s'était contenté de s'incliner devant ces dames, puis il les avait saluées plus profondément.
Adrienne avait alors remarqué cet inconnu qui se trouvait presque toujours sur sa route, elle avait fait plus attention à lui, et Texamen n'avait pas été défavorable au jeune homme.
Il avait une figure distinguée et cet air mélancolique qui généralement intéresse les demoiselles, je ne dis pas les dames, parce que celles-ci, ayant plus d'expérience, se méfient quelquefois de ces airs-là.
Celui-ci était pâle et maigre, on pouvait présumer que le séjour de Vichy lui avait été ordonné par les médecins; d'ailleurs, sa mise, quoique