‹ Les femmes, le jeu, et le vinChapitre 14 sur 30 · LÀ COMTESSE DE HARSANNE ET SA NIËCE · texte numérisé non relu

LÀ COMTESSE DE HARSANNE ET SA NIËCE

faire ses adieux; seulement, Saintclair demanda à la comtesse la permission d'aller quelquefois connaître les progrès de son élève et lui donner encore quelques conseils, lorsqu'il serait à Paris.

Cette permission lui fut accordée sans difficulté, et Ton se sépara moins malheureux, puisqu'on »avait en perspective l'espérance de se revoir; Tespérance I . . . cette étoile qui brille à nos yeux dans tout le cours de notre carrière et qui ne s'éteint ordinairement qu'avec nous.

Vous connaissez maintenant ces dames qui occupaient, depuis leur retour de Vichy, le second étage dans l'ancien hôtel de Villagier, et auxquelles Robertin témoignait tant de considération. De son côté, la comtesse était enchantée de son logement et fort satisfaite de son concierge.

Une fois, cependant, un incident imprévu avait failli la faire changer de sentiments et lui donner un moment la pensée de déménager.

C'était une après-midi : tout d'un coup la bonne, cuisinière de la comtesse, arrive devant sa maîtresse d'un air effaré en s'écriant :

— Mon Dieu I madame, je ne sais pas comment cela s'est fait... c'est-à-dire si ; je présume que c'est en faisant de la friture... enfin j'en aurai renversé sur le feu, et il a pris à la cheminée...

— Comment ! vous avez mis le feu dans la cheminée?...

— Oui, madame; cela sort déjà en flammes par le tuyau sur le toit... Le monsieur du troisième vient de m'en avertir...

— Ohl mais il faut aller chercher les pompiers... courez bien vite... demandez au concierge où est le poste le plus voisin... Allez, allez!... hâtez-vous ! . . .

La domestique descend rapidement l'escalier; elle trouve en bas le concierge, qui lui dit :

— Où courez-vous ainsi?

— Ah! monsieur Robertin, le feu est dans la cheminée de ma cuisine!... Où trouve-t-on les pompiers? Je cours vite les chercher... D faut qu'ils montent sur le toit pour éteindre le feu... Indiquez-moi bien vite un poste. . .

Mais, au lieu d'indiquer un poste de pompiers, le concierge , dont les traits se sont contractés , court à la porte cochëre, la ferme et en fait autant de la porte de sa loge, pour que personne ne puisse se tirer le cordon.

— Eh bien, monsieur Robertin, que faites-vous donc là?... Vous fermez la porte au lieu de l'ouvrir, quand je vous dis qu'il faut que j'aille chercher les pompiers ?

U COMTESSE DE MÀRSÀNNE ET SA NIËGE. 110

— C'est inutile, mademoiselle, nous n'avons pas besoin de pompiers, j'éteindrai moi-même le feu...

— Mais ce n'est pas votre état de marcher sur les toits ; il vaut toujours bien mieux avoir des gens qui s'y entendent... Ouvrez-moi... laissez-moi sortir...

— Non, mademoiselle, personne ne sortira I Je ne veux pas que ma maison soit envahie par la foule... dans laquelle se glissent souvent des gens qui profitent du désordre pour voler... Je vous répète que personne ne sortira avant que le feu ne soit éteint !.. «

— Ah ! par exemple, c'est trop fort, cela I et si le feu fait des progrès... s'il gagne les appartements, vous nous empêcherez donc de nous sauver?... Mais vous n*en avez pas le droit, concierge, vous n'en avez pas le droit I . . .

Robertin n'écoutait plus la cuisinière ; il avait été à sa pompe emplir deux seaux d'eau, avec lesquels 41 était monté jusqu'au dernier étage. Là, il avait trouvé la vieille bonne se lamentant dans le corridor, en s'écriant qu'on allait la laisser brûler. Le concierge, sans lui en demander la permission^ était entré dans sa chambre, avait ouvert la fenêtre et grimpé sur le toit ; le locataire du troisième.

iiO LE CONCIERGE DE LÀ RUE DU BAC.

qui lavait vu passer, l'avait suivi, apportant aussi deux seaux pleins d'eau. Il avait passé les seaux à Robertin ; celui-ci avait marché sur le toit avec la même assurance qu'un pompier. II s'était dirigé vers le tuyau d'où sortait la flamme, avait versé de l'eau dedans, et, après le quatrième seau, le feu était complètement éteint.

Pendant que Robertin travaillait sur le toit, la cuisinière était retournée près de sa maltresse, en s'écriant :

— Ahl madame! nous sommes perdues... nous allons toutes rôtir I . . .

— Comment! que me dites- vous, là, Marguerite? est-ce que vous n'avez pas trouvé de pompiers?

— Ehl madame! comment les trouver, puisqu'il n'y a pas moyen de sortir... puisque ce monstre de concierge a fermé à clef sa porte cochère, et m'a déclaré que personne ne sortirait de la maison tant qu'il y aurait le feu?

— Quoi I... le concierge vous a empêchée dal- 1er quérir les pompiers ?

— Oui, madame... Nous sommes bloquées ici ! il nous est même défendu de nous sauver, si le feu nous gagne.

— Mais ce n'est pas possible ! cela ne s'est ja-

LA COMTESSE DE MÂRSANNE ET SA NIÈCE. ISi

mais vu... Ahl je vais aller lui parler, moi, à ce concierge I .. . Être enfermée dans sa maison par son portier !.«.

— Il faudra déménager, madame, si . toutefois nous ne sommes pas bientôt rôties.

Au moment où la comtesse se disposait à sortir, Robertin entre brusquement chez elle et lui dit:

— Madame la comtesse, j'ai Thonneur de venir vous annoncer que le feu est complètement éteint, et que vous n'avez pas la plus légère crainte à avoir.

Madame dé Marsanne demeure interdite, mais bientôt elle répond ;

— Le feu est éteint? et qui donc l'a éteint, monsieur, puisque vous avez empêché ma domestique d'aller chercher les pompiers?

— Moi, madame.

— Vous ! quoi I vous ? . . . tout seul ?

— Oui, madame, et je savais bien que je saurais réteindre seul. Un feu de cheminée n'est pas une chose bien effrayante, et cela ne valait vraiment pas la peine de déranger les pompiers.

* — Pourtant, monsieur, si cela me rassurait, moi, d'avoir les pompiers, pourquoi empêcher ma

it

iS2 LE CONCIERGE DE LA HUE DU BAC.

bonne de sortir? Pourquoi nous enfermer dans la maison? Vous n'en avez pas le droit.

— Madame, en laissant sortir votre cuisinière, qui n'aurait pas manqué de dire à tous les voisins que nous avions le feu, j'aurais d'abord répandu l'alarme dans le quartier : de peu de chose on fait sur-le-champ une grande affaire. La foule se serait précipitée dans la maison avec les pompiers, et dans les foules il se glisse toujours des gens qui cherchent à voler.

« Voilà, madame la comtesse, ce dont j'ai voulu vous garantir, sachant fort bien, du reste, que vous ne couriez pas le moindre danger. »

Le concierge salue respectueusement et se retire.

Quand il est parti, la cuisinière s'écrie :

. — C'est égal, madame, vous ferez bien de dé^ ménager; il ne faut pas rester dans une maison où un portier se permet de vous empêcher de sortir;,.

La comtesse se contente de secouer la tète et renvoie sa domestique, en lui disant :

— Il faudra aussi, Marguerite, tâcher de ne plus mettre le feu quand vous ferez de la friture.

Puis madame de Marsanne réfléchit et se dit :

LA COMTESSE DE HARSÂNIfB ET SA NIÈCE. 19S

— Non, je ne quitterai pas mon logement, qui est si beau et si peu cher ! . . . Ce concierge avait un but louable en agissant comme il Ta fait!..*. Et puis, après tout, on ne met pas le feu tous les jours I

iS4 LE CONCIERGE DE LA RUE DU BAC.

Pigeonnier vient d'entrer dans la belle loge de Droguin, qu'il trouve attaquant sa choucroute et larrosant avec de la bière de Strasbourg.

Il se pose devant lui en hercule et ^'écrie :

— Suisse incorruptible, je viens vous apprendre

'une bonne nouvelle : on monte maintenant en

ballon et Ton va dans les airs pour cinq francs ! . . .

Il y a quelques jours, c'était encore dix francs,

aujourd'hui c'est cinq francs.

a II faut profiter de cette baisse, voisin, car cela pourrait remonter : avec les ballons il doit y avoir souvent de la hausse et de la baisse.

a Voyons, quand faisons -nous notre voyage aérien?

— Comment I Pigeonnier, on peut se faire enlever le ballon?... je veux dire en ballon pour cinq francs I Vous en êtes sûr?

— Parbleu! c'est affiché, vous pouvez vous en assurer vous-même.

— Ohl mais c'est charmant I Comme vous dites, il faut profiter du bon marché. Justement mon tailleur m'a apporté mon habit neuf, qui me va comme un gant... Je vais courir chez le charcutier, savoir s'il peut me remplacer demain... cela vous va-t-il, à vous, demain?

— Tout me va, à moi, je suis libre comme l'air, depuis que j'ai dit adieu aux pruneaux, que je ne regrette pas.

— Alors, nous irions demain dans le sein des airs!... 0 Dieu!... le sein des airs!... comme on doit y être mollement! !... Comme je prendrai des notes sur les impressions que l'on doit éprouver !

— Alexandre Dumas a fait ses impressions de voyage, vous ferez vos impressions de ballon, comme pendant.

— Je cours chez le charcutier... Ah'l diable! mais ma fille n'est pas là pour garder ma loge.

— Votre fille I il me semble qu'elle n'y est jamais, ici.

— Ah! elle a tant d'élèves I... et pourtant elle ne gagne pa^ encore assez d'argent pour subvenir ù sa toilette.

« Mais aussi quelles toilettes, Pigeonnier ! elle éclipse toute la rue. Quand elle sort, tous les voisins se mettent sur leur porte. C'est, au point qu'elle m'a dit dernièrement :

a Mon père, si cela continue, il faudra que je c< ne sorte plus à pied, car il accourt tant de monde a pour me voir passer , que cela m*empèche de « marcher. »

«Hein! Pigeonnier, il me semble qu'on a le droit d*étre fier quand on a une fille qui produit autant d'eiTet que le bœuf gras ?

— Cela dépend de la manière de voir. Allez donc trouver votre remplaçant, moi je garderai votre loge.

— Vous auriez cette complaisance? Alors, j'y cours. Ah ! en mon absence, afin que mes escaliers ne soient point foulés par des gens sales ou crottés, si l'on vient demander quelqu'un, répondez toujours : a II n'y a personne ! »

— Pour tout le monde?

— Pour tout le monde indistinctement.

EN BALLOU. 127

— Mais si les personnes y sont?

— Ça ne fait rien. C*est une mesure que je prends souvent quand je ne veux pas être dérangé. On répond : a Ils sont sortis I » Le monde s'en va; il en est quitte pour revenir!

— Il suffit, suisse, on observera la consigne. Droguin est parti; il n'y a pas deux minutes qu'il

a quitté sa loge, lorsqu'un vieux monsieur, fort bien couvert, mais porteur d'une de ces figures qui annoncent quelqu'un habitué à gober tout ce qu'on lui débite, entr'ouvre doucement la porte à glace, en disant d une voix flûtée :

— Je vais chez madame Mariné ! . . .

— Il n'y a personne !...

— Comment I il n'y a personne?. . . Mais madame Mariné doit y être toujours?

— Elle est sortie.

— Sortie!.*. Mais avant-hier je suis venu; elle était gravement malade... on en désespérait... ses jambes étaient enflées... et vous me dites qu'elle est sortie...

a Mon Dieul portier, vous me faites trembler... Est-ce qu'un malheur serait arrivé? est-ce qu'elle serait morte?...

— Elle est sortie !

— Ahl plus de doute... Je vous comprends... Sorlîe ! pour ne plus rentrer !

— Il n'y a personne ! . . .

— Ah! cette pauvre madame Mariné I...

Le vieux monsieur tire son mouchoir, se mouche trois fois de suite, essuie ses yeux, puis balbutie :

— Ah! cela me fait bien de la peine I... Je connaissais Virginie, — c'était son nom de demoiselle, — depuis plus de trente ans. .. Elle me confiait ses pensées les plus intimes... Il n*y a pas encore trois semaines qu'elle me dit: «Floricourt... c*est mon nom, je veux goûter de la célèbre RevaUsciire Dubary; vous m'en achèterez un paquet quand j'irai mieux. » Hélas! elle n*a pas eu le temps de prendre son paquet.

c( Ah ! quel coup cela va porter à sa sœur, cette bonne madame Mi tonneau 1... Elle ne se doute de rien... On lui a caché la fatale nouvelle!... Mais je crois qu'il est de mon devoir de la préparer doucement à cet événement... Elle est souffrante aussi, quelqu'un pourrait lui annoncer brusquement la mort de Virginie... Ce serait dangereux, je vais aller la préparer.

« Ah ! mon Dieu I ce que c'est que de nousl...

Et dire qu'on est encore vivant cinq minutes avant d'être mort ! ... »

Le vieux Floricourt s'éloigne en tenant son mouchoir sur ses yeux, tandis que Pigeonnier étouffe de rire dans la loge, en se disant :

— Ya donc, vieux la Palisse^ va donc apprendre la mort de madame Mariné à sa sœur I Je t'ai dit qu'elle était sortie. Tu veux 'qu'elle soit défunte, ça ne me regarde pas, j'ai suivi ma consigne.

Droguin ne tarde pas à revenir; il est fort content : le charcutier peut venir le remplacer le lendemain. De deux heures à cinq, on aura tout le temps d'aller à THippodrome.

Pigeonnier promet de venir prendre Droguin à deux heures précises, et s'en va sans avoir conté au suisse l'affaire touchant madame Mariné.

Le lendemain, le suisse se fait superbe : il a un habit neuf, un gilet blanc, un pantalon de nankin, qui lui est trop étroit, et des souliers vernis. Il va se montrer à sa fille, qui est prête à partir pour donner ses leçons et lui dit :

— Comment me trouves-tu, toi, qui maintenant te connais en beau monde?

— Vous êtes très-bien mis, mon père; il n'y a que le pantalon de nankin qui jure un peu avec le

reste de votre toilette : d'abord on ne porte plus de nankin.

— Pourquoi cela? c'est très-frais.

— Ce n'est plus la mode. Ensuite le vôtre a l'air de vous gêner beaucoup; je gagerais que vous n'êtes pas à votre aise dedans.

— Je conviens qu'il me gêne un peu. Il parait que j'ai pris du ventre; ça ne fait pas de mal pour un suisse, mais ça ne fait pas de bien pour les pantalons.

a M'importe, ça ira... d'ailleurs je n'ai pas d'autrès pantalons d'été... pour être élégant.

— Où donc allez-vous, mon père, que vous vous êtes fait si beau?

— Ma fille, soyez fière de votre "père!... Je vais aller en ballon. Il me semble que c'est un titre à la gloire. Quand on te demandera ce que fait l'auteur de tes jours, tu pourras, sans mentir, répondre : Il va en ballon 1 . . .

— Ah I vous allez monter en ballon ! Mais, en effet, cela prouve déjà que vous êtes courageux ! car tout le monde n'ose pas s'aventurer dans les airs.

— Oh ! pour le courage, Iphigénie, tu peux te flatter d'avoir tout ce qu'il y a de mieux en père ! . . . Je suis très-calme dans le danger!... Je ne m'y

EN BAlXOÎf. 13i

suis jamais trouvé, c'est vrai, mais je sens que je le braverais, et, dans un combat, je défierais trois hommes... peut-être quatre I... Je ne me suis jamais battu, c'est vrai I mais pourquoi ? Parce que je connais ma force et que je crains d'en abuser. L'homme fort, vois-tu, ma fille, l'homme fort ne se bat jamais! Il sait qu'il est fort, et ça lui suffit.

— Eh bien, mon père, je vous souhaite un heureux voyage.

— Je te raconterai tout ce que j'aurai observé dans les airs ; je prendrai des notes, que je te communiquerai.

Iphigénie est partie. Le suisse se promène toute la matinée de long en large dans sa loge : il espère, en marchant, donner plus de jeu à son pantalon.

Le charcutier est ponctuel, il arrive un peu avant deux heures, ainsi qu'il Tavait promis. C'est un homme colossal; il est plus grand et beaucoup plus gros que Droguin, qui le regarde avec admiration, en se disant :

— Je serai suffisamment remplacé; 1 étoffe ne manque pas.'

Le remplaçant examine le fauteuil dans lequel il doit s'asseoir, il l'essaye, le trouve un peu petite mais il finit par s'y introduire.

m LE CONCIERGE DE LA RUE DU DAG.

On n'attend plus que Pigeonnier, mais il se montre exact aussi. A deujL heures précises il pénètre dans la loge. Pimpant, frétissant et toujours disposé à rire. Il a fait une espèce de toilette; cependant il a un paletot très-long et trèsfripe.

Le suisse lui dit d'un air d'importance :

— Comment ! mon cher voisin, vous n'avez pas mis un habit pour aller en ballon?

— Mais je n'en vois pas trop la nécessité. Je n'ai pas lu dans les journaux que Vhabit était de rigueur pour faire une promenade en Tair.

— Il y a de ces choses qu'on n'a pas besoin de dire et qui se devinent. Nous allons nous trouver avec un monde très-élevé 1

— Nous serons aussi élevés que lui quand le ballon montera. Au reste, j'avais une excellente raison pour ne pas mettre un habit... c'est que je n'en ai pas.

— Ceci coupe court à tout. Partons! Monsieur beaulard, je vous ai donné mes instructions, ne vous en écartez pas.

— Soyez tranquille, monsieur Droguin !..: Je ne suis pas un enfant I

— Fichtre ! vous n'en ave:^ pas l'air*.

— Si ses instructions sont dans le genre de

EN BALLON. i33

celles qu'il m*a données, se dit Pigeonnier, ça doit être bien agréable pour les locataires I

On part pour THippodrome. Le temps est superbe. Droguin se carre dans sa toilette et dit à son compagnon :

— Avouez que j'ai un bien bel habit I Comme c'est coupé I comme c'est bien fait I

— Oui, mais un peu court par derrière.

— C'est la mode, cela donne l'air plus jeune

— Il est presque aussi court que les ne te gêne pas dans le parc^ que portent les gandins.

— C'est plus dégagé, c'est bon genre. Tenez, soyez franc : vous voudriez bien avoir mon habit?

— Ma foi, non, je le trouverais trop écourlé.

— Mon cher, avec votre immense redingole à la propriétaire, qui ne se porte plus, je suis forcé de vous dire que vous avez Tair d'un cocher... uh ! ah I ah I

— Riez tant que vous voudrez, je m'en moque. Au reste, si vous avez un bel habit, vous avez un bien drôle de pantalon !

— Qu*a-t-il de si drôle? c'est du nankin.

— Oui, mais ce nankin-là est d'un jaune... ou plutôt il est couleur de chair, et le pantalon vous colle tellement, que vous avez l'air de n'en pas avoir du tout I

— Oh I quelle mauvaise plaisanterie!... farceur de Pigeonnier I ... il me dit cela parce qu'il est vexé de n'avoir pas un habit comme le mien.

Ces messieurs arrivent à l'Hippodrome.

Il y avait beaucoup de monde ; les curieux qui voulaient voir l'ascension, les amateurs qui se demandaient s'ils monteraient dans le prochain convoi, ou attendraient que la journée fût plus avancée.

En apercevant cet énorme ballon, qui se balançait à peine dans Tair, et la nacelle qui est dessous, le suisse a changé de couleur; il presse le bras de son compagnon en, lui disant :

— Est-ce que c'est là dedans que nous irons?

— Assurément, le ballon est superbe 1 ...

-^ Oui, mais cette corbeille qui est en dessous, i;a ne m'a pas l'air bien solide...

— C'est assez solide, apparemment. Croyezvous donc que l'on n'a pas étudié ce qu'il fallait employer pour faire la nacelle?

— Si... mais celle-ci m'a l'air bien léger !.. .

— Est-ce que vous auriez voulu qu'elle fût en moellons?... Approchons- nous...

— Vous croyez qu'il faut nous approcher?...

— Si nous voulons monter!... croyez-vous que le ballon viendra nous chercher?... Venez donc...

Voilà déjà des personnes qui se placent. . . Vous n'avancez pas?...

— C'est mon pantalon qni me gène un peu pour marcher... mais il ne peut pas tenir beaucoup de inonde dans cette corbeille ? . . .

— Soyez tranquille, on n'y reçoit que le nombre qui peut tenir... Voyons, papa Droguin, venez* vous?*.. Est-ce que vous reculez, maintenant?

— Moi, reculer I par exemple I...

Et M. Droguin, qui ne songe plus à se fâcher parce que Pigeonnier l'appelle papa, se décide enfin à s'approcher du ballon, mais il y va comme une victime qu'on mène au supplice.

Cependant ces messieurs payent leurs places et se dirigent vers la nacelle, dans laquelle il y a déjà sept messieurs et une dame.

— Prenez place, messieurs, nous allons bientôt partir, dit Taéronaute qui accompagne les voyageurs.

— Je crois qu'il nly a plus de place, dit Droguin.

— Oh! pardonnez-moi, monsieur, on peut y tenir quatorze...

— Allons, cher ami, levez la jambe, et en nacelle ! . . .

II n*y avait pas moyen de tergiverser, à moins

de déclarer qu'on ne voulait plus se faire enlever. Droguin lève la jambe, manque d'écraser le pied d'un monsieur, et se trouve enfin dans la nacelle ; Pigeonnier est presque aussitôt à son côté.

Le suisse regarde autour de lui, en faisant des yeux effarés ; il se cramponne au bras de son compagnon, en murmurant :

— On n'est pas solide, ici... la ferre remue sous moi...

— Mais vous n'êtes plus sur la terre, puisque vous êtes dans la nacelle.

— C'est vrai... nous avons peut-être eu tort de nous aventurer dans toutes ces ficelles...

— Comment I papa Droguin, est-ce que vous avei peur?

— Peur I . . . par exemple 1 . . . mais je réfléchis que j'ai été bien imprudent de confier ma porte à Beaulard...

Un monsieur entre encore dans la nacelle ; Taéronaute s'y place aussi, en disant :

— Allons, messieurs, asseyez-vous, nous allons partir ! . . .

— Asseyons-nous, papa Droguin...

— Où cela? je ne vois pas de place.

— Si fait, en voilà près de ce beau monsieur à

faYoris à côtelettes et que je parierais être un Anglais...

— Parce qu'il a des favoris en côtelettes?...

— Non, mais parce qu'il vient de dire : God dem !

— Moi aussi, je dis quelquefois God dem /quand je suis en colère, et je ne suis pas Anglais pour çal...

— Asseyez-vous donc, messieurs !

Pigeonnier fait asseoir son compagnon près de

rindividu qui, en effet, est un Anglais ; il se place à côté de lui, le ballon monte dans les airs I. ..

La dame qui est dans la nacelle pousse un petit cri de joie en disant :

— Ah I que c'est gentil de se sentir enlevée ainsi !

— Ça ne va pas assez vile, dit un jeune homme.

— Moa, dit l'Anglais, je me ferai faire des aileb, et j'irai dans les airs bien plus rapidement que Cc grosse machine I

* — Prenez garde , milord , beaucoup d'inventeurs ont voulu aussi se faire des ailes et ont essayé de planer dans les airs; aucun n'y a réussi, et quelques-uns y ont trouvé la mort...

— AohI... je volerai autrement que les autres. Cependant, depuis que le ballon monte, Droguin

est devenu verdâtre. Il balbutie :

158 LE CONCIERGR DE lA RDE DU BAC.

— Ça me fait un singulier effet... ça me donne le mal de mer...

Pigeonnier, qui veut toujours faire le loustic, s'écrie :

— Mais regardez donc au-dessous de \ous, c'est très-amusant : on voit tout Paris en bas de soi I...

Les voyageurs daignent rire du calembour, mais Droguin, qui a avancé sa tète pour regarder en bas, la rentre aussitôt dans la nacelle, en murmurant :

— Ah ! je vais me trouver mal!... Conducteur, je veux descendre, arrêtez-moi I

Tout le monde se met à rire, et la dame s'écrie :

— Ce monsieur se croit apparemment dans un omnibus !

— Mon cher Droguin, quand on est en ballon, c*est comme en chemin de fer, on ne s'arrête qu'aux stations. C'est même fort rare, eu ballon, de trouver une station.

— Je vous dis , Pigeonnier, que la tête me tourne... Je vais tomber...

— 11 n'y a pas de danger.

^— Si... si... ce vide me fait mal à voir, il m*a|tire...

— Fermez les yeux.

EN BALLON. i30

— Je suis capable de me précipiter en dehors.

— Je vous retiendrai...

— Non... Alors, laissez-moi me coucher à plat ventre dans cette balançoire...

— Quelle idée ! vous allez gâter votre bel habit!...

Mais Droguin n'écoute plus rien ; il se coule dans le fond de la nacelle et s'y étend sur le ventre.

— Qu'est-ce que ce mossieur il volait chercher sous nos pieds? dit F Anglais.

— Ne faites pas attention, milord ; mon ami est un original, il veut faire des observations géologiques...

— Jolie manière d'aller en ballon ! s'écrie la dame.

— Hais il est toqué, votre ami ! dit un autre voyageur eu poussant un peu Droguin avec son pied.

Le suisse, qui a senti un pied se poser sur son dos, fait un mouvement brusque pour se reculer... Ce mouvement donne lieu à un craquement trèsfort, annonçant une éloiTe qui se déchire.

— Ahl mon Dieu! est-ce que le ballon crève? s*écrie la dame, qui a entendu le bruit produit par le craquement de la culotte de M. Droguin.

— Nous allons tous périr ! crie un vieux monsieur.

— Non, non, que tout le monde se rassure, dit Pigeonnier. Ce n'est pas le ballon qui a craqué, c'est le pantalon de mon ami... Il était fort gène dedans, et en se retournant... vous comprenez... Je crains même que la déchirure ne soit considérable.

a Ne bougez plus, papa Droguin, ne remuez pas!... sans quoi vous pourriez offenser la vue des voyageurs et surtout de la dame qui est avec nous dans la nacelle... Avec cela que vous avez un habit si écourté!... Enfin, je vais veiller sur les pans et faire en sorte qu'ils ne s'écartent pas.

M. Droguin ne répond que par un grognement sourd, et l'Anglais s'écrie :

— C'est la première fois que je vois aller en ballon de cette manière!., c'est peut-être fort agréable... J'ai envie de m'étendre aussi sur le ventre à côté du grosse mossieur!

— De grflce, milord, ne faites pas cela ! dit la dame, nous ne saurions plus où mettre nos pieds.

— Pigeonnier I . . . Pigeonnier I murmure le suisse sans relever la tète : Est-ce que nous allons jusqu'au soleil ?

EN BALLON. 14i •

— Non, je ne pense pas que nous allions jusque-là. •• Je crois même que nous ne montons plus...

a 0 le beau coup d'oeil , cher ami , le beau eoup d'oeil 1... Si vous saviez ce que vous perdez, vous quitteriez bien vite votre position horizontale!...

— Ah I s'il pouvait passer un oiseau, dit l'Anglais, j*ai apporté un revolver, je le tirerais au vol.

— Tirer des coups de feu en ballon, cela me semble bien imprudent, réplique un voyageur, la balle peut se diriger de travers, vous pourriez tuer le ballon et nous avec !...

— Je veux descendre ! ... je veux descendre I crie Droguin d'une voix altérée par la frayeur.

— Soyez satisfait, répond Pigeonnier, il parait que nous avons fait notre demi-heure, car nous descendons.

o Ah ! comme le temps passe vile en l'air!

— Saperlotte I il m'a semblé bien long à moi !

1 42 LE CONCreRGE DE LA RUE DU RAC.

UN RCVCNANT

Le ballon est descendu, la nacelle touche la terre. Chacun se précipite alors pour en sortir. Mais Pigeonnier dit à DrQguin :

— Ne vous pressez pas, .levez-vous doucement, avec précaution... Vous allez vous apercevoir de quelque chose.

— Quoi donc? est-ce que je suis blessé?

— Ce n'est pas vous qui êtes blessé, c'est votre pantalon.

Droguin se lève, se regarde, et pousse un cri d'effroi en voyant cette solution de continuité qui, du fond de son pantalon, arrive jusque sur le devant.

Il demeure stupéfait et n'ose plus bouger. Il regarde Pigeonnier, qui rit de la figure qu'il fait et balbutie :

— Ah ! mon Dieu ! mais il m'est impossible de me montrer comme cela dans la rue I

— Oui, car vous vous montreriez trop.

— Que vais-je devenir? Encore s'il faisait nuit !

— Écoutez : restez dans cette nacelle , reprenez votre position horizontale et faites toutes les ascensions jusqu'à la nuit. Alors vous vous risquerez.

— Que je fasse toutes les ascensions I merci ! Il est joli, votre conseil.. Non, il faut que je retourne chez moi... Ah I il y a un moyen de me tirer d'affaire.

a Pigeonnier, mon cher ami, prètez-moi votre redingote à la propriétaire, elle est très-longue, très-ample, elle cachera parfaitement mon pantalon.

— Ah ! vous ne la trouvez plus ridicule à présent, ma vaste redingote ! mais je n'ai pas de rancune, moi, je veux bien vous la prêter... alors donnez-moi votre habit.

— Mon habit? pourquoi? Je mettrai fort bien votre redingote par-dessus mon habit;

— Il est charmant ! D'honneur, papa Droguin, je

Ul LE CONCIERGE DE LA RUE DU BAC.

VOUS trouve charmant ! Alors, moi, je m'en irai en manches de chemise?...

— Ah ! c^est juste ! . . . pardon , je n'y pensais pas... je vais vous donner mon habit... mon superbe habit I Vous en aurez bien soin, Pigeonnier...?

— Dépéchez- vous doncl voilà déjà plusieurs fois que Ton me fait signe de quitter la nacelle.

L'échange se fait. Droguin ôte son habit et endosse la redingote, qu'il boutonne avec soin jusqu'en bas. Pigeonnier met le bel habit, qui lui est trop large, mais dans lequel il se pavane.

Ces messieurs quittent l'Hippodrome, le suisse marchant à petits pas pour que les pans de sa redingote ne voltigent pas. Pigeonnier souriant, faisant le beau et regardant son compagnon d'un air railleur en lui disant :

— Cher ami, écrirez-vous vos impressions de ballon?

— Monsieur Pigeonnier, votre air moqueur, ne saurait m'attaquer. J'ai eu mal au cœur. Je me suis senti indisposé, ce n'est pas ma faute, je me suis étendu dans le fond de la nacelle, parce que, la tète me tournant, je craignais de trébucher et de tomber sur la société. Que voyez-vous dans tout cela de risible?

UN KËYË^NANT. 145

— Rien, ohl rien... excepté la figure que vous Taites dans ma redingote.

— Si vous croyez que vous êtes bien avec mon habit... I

— Voulez-vous que nous reprenions chacun ce qui nous appartient? Soit, je le veux bien.

— Pigeonnier, vous abusez de votre position.

— Laissez-moi donc rire de la vôtre, il y a de quoi.

Mais lorsque ces messieurs arrivent dans' leur quartier, les voisins qui les connaissent et les ont vus partir, les regardent cette fois avec étonne* ment, en se disant :

— C'est bien singulier ! tantôt le père Droguin était en habit, il se carrait même dedans, et Pigeonnier portait une redingote... A présent c'est le suisse qui est enveloppé dans la redingote et Pigeonnier qui a l'habit. Qu'est-ce que cela veut dire?

— Nous nous sommes sans doute trompés.

— Nullement. D'ailleurs on voit bien que Pigeonnier a un habit du père Droguin, il danse dedans.

Le suisse, qui s'aperçoit. qu'on le regarde en riant, a hâte d'arriver chez lui. Mais lorsqu'ils apis

procliciil de sa maison, il voit beaucoup de monde rassemblé devant sa porte cochère, on parle avec vivacité, les voisins sont aux fenêtres, il y a même un sergent de ville au milieu d'un groupe et un (iacre stationne dans la foule.

— Ahl mon Dieul qu'est-il donc arrivé dans ma superbe maison? s écrie Droguin.

— A coup sûr il s'y passe quelque chose d'ex- Iraordinaire I dit Pigeonnier, et tout ce monde n'esl pas amassé là pour ri^n.

La cause de tout ce bruit, de ce remue-ménage, n'était que la suite de la consigne donnée la veille à Pigeonnier, et que celui-ci avait si rigoureuse^ ment suivie.

Le sensible Floricourt, tout en se mouchant et en pleurant son ancienne amie Virginie Mariné» qu'il croyait morte» s'élait rendu chez la sœur de celle-ci.

Madame Mitonneau a soixante ans, elfe est trèsdélicate, mange beaucoup» en se plaignant conti^ nuellement de ses nerfs ; enfin c'est une femme qui s'écoute et qui n'allait pas voir sa sœur malade parce que cela lui aurait fait trop de peine, et puis, qu'elle redoutait le mauvais air que l'on respire toujours prés des personnes alitées depuis longtemps;

En voyant arriver Floricourt, qui a le nez comme une betterave, elle lui dit :

— Mon ami, vous avez attrapé un coryza!... cela se voit; votre cerveau est pris.

Floricourt pousse un soupir à éteindre trois ctiandelles, en balbutiant :

— Ah! ce n'est pas de moi qu'il s'agit... Que ne puis-je, au prix d*un rhume de cerveau, chan^* ger l'ordre dû destin !

— Mon Dieu, Floricourt, où voulez-vous en venir?... Vous avez une nouvelle fatale à m'apprendre, et vous n'osez pas parler de peur de me faire du mal... avouez-le.

— Ma foi, chère amie, vous lisez si bien sur les physionomies, qu'il est difBcile de vous cacher quelque chose ! . . . Je cherchais un biais. . .

— Non, point de biais... allez droit au but, les réticences ne servent qu'à nous impatienter. Je gage qu'il s'agit de ma sœur?...

— Hélas! oui.

— La dernière fois que vous l'avez vue, elle était très-mal, m'avez-vous dit?

— Hélas I hélas!

— EUe est morte, n'est-ce pas !

— Voilà ce que je n'osais vous avouer... mais je vois que vous savez supporter ce coup.

i i8 LE CONCIERGE DE LA RUE DU BAC.

— Mon ami, je m'y attendais. Si Ton s'attend à une chose, lorsqu'elle arrive, elle ne nous fait plus d'effet.

a Pauvre sœur 1... de quand est-elle morte?

— On Ta enterrée hier, à ce qu'il parait.

— Savez- vous quelques détails sur ses derniers moments?... pas beaucoup, parce que cela me ferait du mal... mais un ou deux... •

— Je ne sais absolument rien. Le portier m'a appris brusquement sa mort, cela m'a saisi... Je suis parti tout étourdi du coup I... Je n'ai rien demandé à ce portier.

— Alors vous n'avez pas vu Louise, la servante de ma sœur?

— Je n'ai vu personne, je m en suis allé tout de suite... je voulais vous préparer...

— Me préparer! me préparer!... ce n'est plus de cela qu'il s'agit ; je suis héritière de ma sœur.. . a-t-on mis les scellés?

— Je ne saurais vous dire. . . je suis tout de suite venu chez vous pour. ..

— Pour me préparer. . . vous me Pavez dit. Mais moi, je n'ai pas une extrême confiance dans cette Louise, une écervelée, qui aime trop à sortir. Il faut que je sache ce qui se passe chez ma sœur.

que j'aille prendre possession de tout ce qui m'appartient. Vous m'accompagnerez, Floricourt. t

— Désirez-Yous que nous y allions tout de suite?

— Oh I non... enterrée d'hier... l'air doit être encore bien mauvais chez elle... Demain il sera assez temps. Demain, venez me prendre de trois à quatre; mettez du vinaigre des Quatre -Voleurs dans votre poche. Moi, je me garnirai de camphre, de vëtyver... nous pourrons aussi prendre un flacon de chlore... ça ne peut jamais nuire. Ma pauvre sœUrl... la dernière fois que vous l'avez vue, sentait-elle mauvais?

— Je ne m'en suis pas aperçu.

— N'importe, je me bourrerai le nez de tabac. Fuméz-vous, Floricourt?

— Oh ! jamais,, madame.

— Pour demain, tâchez donc de fumer un cigare; vous l'allumerez un peu avant d'entrer chez ma sœur, l'odeur du cigare chasse le mauvais air.

— ^ais, madame, moi qui n'ai jamais fumé de ma vie, je ne sais pas si je pourrai suporter un ci- ^^are.. Je n'ai même jamais essayé.

— Eh. bien, Floricourt, d'ici à demain, il faut tâcher de vous y habituer., fumez chez vous des cigarettes. Allez vous préparer, mon ami, el de-

main munissez-vous d'un gros cigare. Tous me ferez ^ien plaisir.

«Allez, mon ami ; à demain, de trois à quatre. »

Le sensible Floricourt n^est pas enchanté de la

' besogne qu'on lui impose. Cependant il achète

quelques cigarettes de maryland, rentre chez lui,

essaye de fumer, tousse, crache, se sent étourdi ;

alors il jette sa cigarette au diable, en se disant :

« Demain, j'aurai un énorme cigare, je le mettrai dans ma bouche, je ne l'allumerai pas. Madame Mitonneau me verra aux lèvres un cigare... c'est tout ce qu il faut. »

Le lendemain, à l'heure dite, Floricourt est allé chercher la sœur de Virginie. On fait venir une voiture et l'on se fait conduire rue du Bac.

Madame Mitonneau a sur elle du camphre, du chlore, du vétyver, des flacons de sels et de vinaigre. Elle est capable d'asphyxier quelqu'un.

— Où est votre cigare? dit-elle à son cavali'T.

Celui-ci lui montre un supeile londrcs, et elle lui recommande de Tallumer en descendant de voilure.

On arrive. Pendant que cefte dame défripe sa robe sous la porte cochère, Floricourt fait semblant d'allumer son cigare, madame Mitonneau s'appro-

m REVENANT. 1M

die de la belle loge du suisse, voit un colosse étalé dans un fauteuil et lui dit :

— Nous allons chez ma défunte sœur,' madame Mariné. Je pense que sa servante Louise doit étro là-haut.

Mais le charcutier, qui s'était profondément endormi, ne répond que par un ronflement très-prononcé.

— Je crois que cet homme dort, dît la dame.

— Ça me fait le même effet, murmure Floricourt.

— Peu importe I nous n'avons pas besoin de lui pour aller chez Virginie... pourvu que sa bonne y soit...

La bonne n y était pas. Mais, ainsi que cela lui arrivait souvent quand elle allait dans le voisinage, elle avait laissé la clef après la porte d'entrée.

Madame Mariné demeurait au troisième étage. On monte le premier étage assez vite, le second plus lentement ; au troisième, on s'arrête plusieurs fois.

— Je me sens très-émue, dit madame Mitonneau.

— Et moi aussi, belle dame.

— Mais je ne sens pas< votre cigare.

— Il n'est pas encore bien pris.

On arrive sur le palier^ du troisième. Madame Mitonneau, qui regarde la porte de chez sa sœur, s'écrie :

— La clef est dans la serrure I... Comme cette Louise a peu d ordre I... On ne doit jamais laisser la clefaux portes, c'est un moyen de se faire voler.

— La domestique est peut-ôtre sortie.

— Elle n'en serait que plus coupable... En- Irons.

L'appartement de madame Mariné était tout en enfilade : d'abord une petite antichambre, puis la salle à manger, puis le salon et entia la chambre à coucher. La cuisine était plus haut.

Madame Mitonneau pénètre dans la petite antichambre et crie :

-r- Louise, étesjvous là?

On ne reçoit aucune réponse.

— Il parait qu'elle n'y est pas I dit Floricourl.

— Voilà bien les domestiques I elle laisse à Fabandon l'appartement de feu sa maîtresse...

« Avançons, Floricourt ! ... »

On entre dans la salle à manger. Là on s'arrête un moment

Madame Mitonneau fourre un flacon de vinaigre sous son nez, en disant :

m REVENANT. 155

— Cela sent quelque chose ici... Sentei-vous, Floricourt ?

— Non, je ne crois pas I .. .

— Et votre cigare... pourquoi ne jette-t-il pas de fumée ?

— C*est que je l'avale au lieu de la rendre.

— Vous avez tort... Rendez-la, au lieu de ravaler.. • Vous êtes un pauvre fumeur I...

— Je vous avais prévenue.

— Allons, passons dans le salon... Je ne sais pas ce que j*ai... je suis émotionnée.

— 'El moi de même. Ah! c'est que tout nous la rappelle ici...

— Ohl ce n'est pas cela... c'est Todeur...

On arrive au salon. Les rideaux rouges des fenêtres sont fermés avec soin, ce qui rend cette pièce assez sombre.

Floricourt semble mal à son aise. La sœur de ' Virginie inspecte de tous côtés en disant :

— Je ne vois rien de changé ici... Mais quelle idée de fermer tous les rideaux ! . . . on y voit à peine.

— Est-ce ^ue vous irez jusque dans la chambre à coucher de la défunte?

— Il le faut bien, c'est là où est son secrétaire et où elle serrait son argent .

— Il y fait encore plus noir qu'ici, car les persiennes n'en sont pas ouvertes, autant que j'ai pu voir par la porte à demi fermée.

— Nous ouvrirons les persiennes.

a Eh bien, Floricourt, qu*avez-vous donc? vous avez la figure toute bouleversée... Vous avalei trop de fumée, mon ami!

— Ah I madame, ce n'est pas cela... mais votre pauvre sœurl... il me semble que je la vois encore...

— Ma sœur est morte et enterrrée... il faut de la philosophie, Floricourt ! . . . Allons, suivez-moi. . . vous ouvrirez les persiennes.

En disant cela, madame Mitonneau poussait la porte de la chanibre à coucher, où Floricourt la suivait en tremblant; le secrétaire étant prés de TalcAve, elle se dirige de ce côté ; mais à peine a-t-elle fait quelques pas, qu'une tète se soulève un peu de dessus l'oreiller, et une voix prononce d'un ton de mauvaise humeur :

— Qui est-ce qui est donc là?

Aussitôt madame Mitonneau pousse^n cri, Floricourt en pousse deux ; c'est à qui se sauvera le plus vite. Dans sa précipitation, la dame bouscule et jette h terre son compagnon, et elle saute par-

dessus lui comme une écuyêre du cirque, en s'écriant :

— Ma sœur revient ! ... son spectre est dans Talcôve... il m'a fait des yeux horribles!...

— Oui, j'ai reconnu sa voixl dit Floricourt en se ramassant et en courant derrière madame Mi- ' tonneau.

Tous deux, arrivés sur l'escalier, le descendent quatre à quatre, croyant toujours avoir un fantôme à leurs trousses, et poussant des cris tels que les habitants de la maison sortent de chez eux. pour savoir la cause de ce tapage. Mais on ne peut oble^ nir de ceux qui se sauvent que des paroles incohérentes.

Cependant une vieille bonne a entendu ces mots : c( Il y a au troisième un fantôme, » et elle court répéter cela aux voisines.

On ne croit pas beaucoup aux fantômes en plein jour, mais le merveilleux a toujours de Tatlrait, et de tous côtés on accourt pour savoir quel est ce fantôme qui a effarouché le vieux couple au point que la dame se Irouve mal chez le suisse et que Floricourt est obligé de courir... quelque port.

C'est en ce moment que Droguin arrive avec Pigeonnier ; le suisse repousse cette foule qui lui fuit obstacle ; il entre dans sa loge et trouve Beau-

^i^a^WM!^

lard en train d*asperger madame Mitonneau, avec une bouteille contenant du vin, qu'il a pris pour du vinaigre, Todeur étant la même.

— Qu'est-ce qu'il y a , Beaulard ? que s'esl-il passé dans la maison? quelle est cette femme que vous inondez avec mon vin?

— C'est du vin?... parole d'honneur, j'ai cru que c'était du vinaigre ..

— Il était en vidange depuis plusieurs jours, parce que j'ai bu de la bière. . .

— Cette dame a vu un revenant au troisième otage, dans le lit de sa sœur, madame Mariné, qu'on a enterrée avant-hier.

— Que me chantez-vous là?... On a enterré avant-hier ma locataire du troisième !... Qui est-ce qui dit cela?

— Cette dame...

— Cette dame est folle !

— Et un vieux monsieur qui était avec elle et qui a eu tellement peur... qu*il m'a demandé la clef... du cabinet.

— Tous ces gens-là ont perdu la tète !... Pigeonnier, qu'est-ce que vous avez donc à rire?...

— Moi, rien... c'est de souvenir.

Cependant madame Mitonneau revient à elle;

Floricourt reparait, en se tenant le ventre, et ma-

demoiselle Louise, la domestique de madame Mariné, accourt tout ahurie, en s'écriant :

— Qui est-ce qui dit qu'il y a un esprit dans le lit de madame?... un fantôme... un revenant?... En voilà une blague I . . .

— Mademoiselle, ne soyez pas impertinente I... Ma sœur, Virginie Mariné, morte il y a troia jours, a -reparu dans son alcôve... je Tai vuel... Elle a a donc été bien mal enterrée!...

— Ma maltresse, madame Mariné, morte il y a trois jours I... Qu'est-ce qui vous a fait ce cpntelà, madame? Ma maîtresse ne songe pas à mourir, au contraire, elle va beaucoup mieux depuis avanthier; à preuve que je viens de lui acheter un joli poulet tout rôti, parce qu'elle veut en manger une aile à son dîner.

La domestique termine son discours en mettant un poulet rôti sous le nez de madame Mitonneau ; celle-ci le repousse, se lève avec Colère, cherche des yeux Floricourt, qui a envie de retourner d*où il vient, et lui dit :

— Monsieur I vous avez donc voulu vous moquer de moi?... Vous venez m'annoncer que ma sœur est morte, lorsqu'elle va mieux!... Si c'est une plaisanterie que vous avez voulu faire, elle est de bien mauvais goût ! . . .

— Chère et honorée dame, je vous jure..,

— Assez I... Partons, remontons en voiture, car tout ce monde a une odeur que je ne puis définir.

— Madame ne monte pas voir sa sœur? dit la bonne.

— Ce n'est pas la peine, puisqu'elle va mieux et va manger du poulet... Mon Dieu! qu'esUce qu'on m*a donc mis au nez... aux tempes... sur moi?... Qu'est-ce que je sens?...

Celle dame remonte en fiacre avec son cavalier, qui s*écrie au bout d'un moment :

— Ah 1 suis. . . vous sentéi la matelote ! . . .

Le jeune Julien sait que son père a été en ballon ; il ignore tous les incidents qui ont fait partie de cette aseensioi>, le suisse n'a pas jugé nécessaire de raconter à son fils les malheurs arrivés à son pantalon. A ceux qui le questionnent sur les impressions qu'il a ressenties pendant son voyage aérien, il se borne à répondre :

— C'est très-beau I c'est magnifique!... Mais, pour se trouver bien là dedans, je prétends qu'il . làut avoir le pied marin; moi, ça m'a donné le mal de merl...

Julien n'a pas besoin d'en savoir davantage, il

se rappelle que son père lui a dit qu'il irait voir le concierge de l'ancien hôtel Yillagier, lorsqu'il aurait satisfait le vif désir qu'il éprouvait de se foire enlever.

Ce désir étant conteniez il se flatte que son père tiendra sa promesse. En attendant, il voudrait bien causer avec Adeline, la pressentir sur cette visite et savoir par elle si Robertin le voit d'un œil favorable.

Mais il est bien difficile de rencontrer la petite couturière, qui, obéissant strictement aux ordres de son père, ne s'arrête plus dans les rues et ne veut plus causer sous les portes cochères.

Impatient de voir celle qu'il aime, de savoir ce qu'il peut espérer dans ses amours, Julien se dit un jour :

— Après tout, je puis bien aller dire bonjour à M. Robertin, il m'a toujours bien reçu ; c'est même malhonnête à moi de ne pas aller plus souvent m'informer de sa santé. Adeline travaille ordinalrement près de son père, et si je ne puis pas.lui dire un mot à part, je la verrai, et c'est toujours quelque chose

Le hasarr' : lorsqu'il se présente

chez le co ViHagier, la gentille

Adeline est

JULIEN ET âDELINE. 161

Elle rougit en voyant venir Julien, qui Teste à l'entrée de la loge en balbutiant i

— Pardon, mademoiselle... M. Robertin n'est pas là?...

— Non, monsieur... Vous vouliez lui parler?

— Oh ! c'est-à-dire... je venais, en passant m'informer de sa santé, et... de la vôtre, mademoiselle...

— Vous êtes bien bon. Mais entrez donc, monsieur, et asseyez-vous... Mon père va revenir, il est dans la maison.

— Ah I il est dans la maison I

Julien entre dans la loge, s'assied en face d'Adelineet la regarde... comme on regarde une personne que Ton aime et qu'on ne peut voir que rarement : c'est comme un grand appétit que Ton éprouve le besoin de satisfaire; on dévore des yeux celle que Ton a été trop longtemps privé de voir.

Adeline continue de travailler, du moins elle en a Tair, mais elle se pique les doigts bien souvent.

Pendant quelques instants les deux amoureux restent ainsi, gardant le silence... mais c'est absolument comme s'ils parlaient.

Enfin c'est Adeline qui le rompt la première :

se rappelle que son père lui a dit qu'il irait voir le concierge de Tancien hôtel Villagier, lorsqu'il aurait satisfait le vif désir quUl éprouvait de se faire enlever.

Ce désir étant contenté, il se flatte que son père tiendra sa promesse. En attendant, il voudrait bien causer avec Adeline, la pressentir sur celle visite et savoir par elle si Robertin le voit d'un oeil favorable.

Mais il est bien difficile de rencontrer la petite couturière, qui, obéissant strictement aux ordres de son père, ne s'arrête plus dans les rues et ne veut plus causer sous les portes cochères.

Impatient de voir celle qu'il aime, de savoir ce qu'il peut espérer dans ses amours, Julien se dit un jour :

— Après tout, je puis bien aller dire bonjour à M. Robertin, il m'a toujours bien reçu ; c'est même malhonnête à moi de ne pas aller plus souvent m'informer de sa santé. Adeline travaille ordinairement près de son père, et si je ne puis pas lui ' dire un mot à part, je la verrai, et c'est toujours quelque chose.

Le hasard a servi Julien : lorsqu'il se présente chez le concierge de l'hôtel Villagier, la gentille Adeline est seule dans la loge.

JULIEN ET ÂDELINE. 16i

Elle rougit en voyant venir Julien, qui .reste à l'entrée de la loge en balbutiant i

— Pardon, mademoiselle... M. Robertin n'est pas là?...

— Non, monsieur... Vous vouliez lui parler?

— Oh ! c'est-à-dire... je venais, en passant m'informer de sa santé, et... de la vôtre, mademoiselle...

— Vous êtes bien bon. Mais entrez donc, monsieur, et asseyez- vous... Mon père va revenir, il est dans la maison.

— Ah I il est dans la maison !

Julien entre dans la loge, s'assied en face d'Adelineet la regarde... commc'on regarde une personne que l'on aime et qu'on ne peut voir que rarement : c'est comme un grand appétit que l'on éprouve le besoin de satisfaire; on dévore des yeux celle que l'on a été trop longtemps privé de voir.

Adeline continue de travailler, du moins elle en a l'air, mais elle se pique les doigts bien souvent.

Pendant quelques instants les deux amoureux restent ainsi, gardant le silence... mais c'est absolument comme s'ils parlaient.

Enfin c'est Adeline qui le rompt la première :

se rappelle que son père lui a dit qu'il irait voir le concierge de l'ancien hôtel Villagier, lorsqu'il aurait satisfait le vif désir qu'il éprouvait de se faire enlever.

Ce désir étant contenté, il se flatte que son père tiendra sa promesse. En attendant, il voudrait bien causer avec Adeline, la pressentir sur cette visite et savoir par elle si Robertin le voit d'un œil favorable.

Mais il est bien difficile de rencontrer la petite couturière, qui, obéissant strictement aux ordres de son père, ne s'arrête plus dans les rues et ne veut plus causer sous les portes cochères.

Impatient de voir celle qu'il aime, de savoir ce qu'il peut espérer dans ses amours, Julien se dit un jour :

— Après tout, je puis bien aller dire bonjour à M. Robertin, il m'a toujours bien reçu ; c'est même malhonnête à moi de ne pas aller plus souvent m'informer de sa santé. Adeline travaille ordinairement près de son père, et si je ne puis pas lui dire un mot à part, je la verrai, et c'est toujours quelque chose.

Le hasard a servi Julien : lorsqu'il se présente chez le concierge de l'hôtel Villagier, la gentille Adeline est seule dans la loge.

JULIEN ET ÂDELINE. 161

Elle rougit en voyant venir Julien, qui Teste à l'entrée de la loge en balbutiant i

— Pardon, mademoiselle... M. Robertin n'est pas là?...

— Non, monsieur... Vous vouliez lui parler?

— Oh ! c'est-à-dire. . . je venais, en passant m'informer de sa santé, et... de la vôtre, mademoiselle...

— Vous êtes bien bon. Mais entrez donc, monsieur, et asseyez^vous... Mon père va revenir, il est dans la maison.

— Ah I il est dans la maison !

Julien entre dans la loge, s'assied en face d'Adelineet la regarde... comme 'on regarde une personne que Ton aime et qu'on ne peut voir que rarement : c'est comme un grand appétit que l'on éprouve le besoin de satisfaire; on dévore des yeux celle que l'on a été trop longtemps privé de voir.

Adeline continue de travailler, du moins elle en a l'air, mais elle se pique les doigts bien souvent.

Pendant quelques instants les deux amoureux restent ainsi, gardant le silence... mais c'est absolument comme s'ils parlaient.

Enfin c'est Adeline qui le rompt la première :

se rappelle que son père lui a dît qu^il irait voir le concierge de Tancien hôtel Yillagier, lorsqu'il aurait satisfait le vif désir quMl éprouvait de se faire enlever.

Ce désir étant contenté, il se flatte que son père tiendra sa promesse. En attendant, il voudrait bien causer avec Adeline, la pressentir sur cette visite et savoir par elle si Robertin le voit d'un œil favorable.

Mais il est bien difficile de rencontrer la petite couturière, qui, obéissant strictement aux ordres de son père, ne s'arrête plus dans les rues et ne veut plus causer sous les portes cochères.

Impatient de voir celle qu'il aime, de savoir ce quMl peut espérer dans ses amours, Julien se dit un jour :

— Après tout, je puis bien aller dire bonjour à M. Robertin, il m'a toujours bien reçu ; c'est même malhonnête a moi de ne pas aller plus souvent m'informer de sa santé. Adeline travaille ordinairement près de son père, et si je ne puis paslui dire un mot à part, je la verrai, et c'est toujours quelque chose.

Le hasard a servi Julien : lorsqu'il se présente chez le concierge de Thôtel Villagier, la gentille Adeline est seule dans la loge.

JULIEN ET ADELINB. 161

Elle rougit en voyant venir Julien, qui jreste à rentrée de la loge en balbutiant i

— Pardon, mademoiselle... M. Robertin n'est pas là?...

— Non, monsieur... Vous vouliez lui parler?

— Oh ! c'est-à-dire. . . je venais, en passant m'informer de sa santé, et... de la vôtre, mademoiselle...

— Vous êtes bien bon. Mais entrez donc, monsieur, et asseyez^ vous... Mon père va revenir, il est dans la maison.

— Ah I il est dans la maison !

Julien entre dans la loge, s'assied en face d'Adelineel la regarde... comme 'on regarde une personne que l'on aime et qu'on ne peut voir que rarement : c'est comme un grand appétit que Ton éprouve le besoin de satisfaire; on dévore des yeux celle que Ton a été trop longtemps privé de voir.

Adeline continue de travailler, du moins elle en a l'air, mais elle se pique les doigts bien souvent.

Pendant quelques instants les deux amoureux restent ainsi, gardant le silence... mais c'est absolument comme s'ils parlaient.

Enfin c'est Adeline qui le rompt la première :

se rappelle que son père lui a dit quMl irait voir le concierge de l'ancien hôtel Yillagier, lorsqu'il aurait satisfait le vif désir qu'il éprouvait de se faire enlever.

Ce désir étant contenté, il se flatte que son père tiendra sa promesse. En attendant, il voudrait bien causer avec Adeline, la pressentir sur cette visite et savoir par elle si Robertin le voit d'un oeil favoriable.

Mais il est bien difficile de rencontrer la petite couturière, qui, obéissant strictement aux ordres de son père, ne s'arrête plus dans les rues et ne veut plus causer sous les portes cochères.

Impatient de voir celle qu'il aime, de savoir ce qu'il peut espérer dans ses amours, Julien se dit un jour :

— Après tout, je puis bien aller dire bonjour à M. Robertin, il m'a toujours bien reçu ; c'est même malhonnête à moi de ne pas aller plus souvent m'informer de sa santé. Adeline travaille ordinalrement près de son père, et si je ne puis pas lui ' dire un mot à part, je la verrai, et c'est toujours quelque chose.

Le hasard a servi Julien : lorsqu'il se présente chez le concierge de l'hôtel Villagier, la gentille Adeline est seule dans la loge.

Elle rougit en voyant venir Julien, qui Teste à l'entrée de la loge en balbutiant i

— Pardon, mademoiselle... M. Robertin n'est pas là?...

— Non, monsieur... Vous vouliez lui parler?

— Oh ! c'est-à-dire... je venais, en passant ra'informei" de sa santé, et... de la vôtre, mademoiselle...

— Vous êtes bien bon. Mais entrez donc, monsieur, et asseyez- vous... Mon père va revenir, il est dans la maison.

— Ah I il est dans la maison !

Julien entre dans la loge, s'assied en face d'Adelineet la regarde... comme *on regarde une personne que l'on aime et qu'on ne peut voir que rarement : c'est comme un grand appétit que l'on éprouve le besoin de satisfaire; on dévore des yeux celle que l'on a été trop longtemps privé de voir.

Adeline continue de travailler, du moins elle ei) a l'air, mais elle se pique les doigts bien souvent.

Pendant quelques instants les deux amoureux restent ainsi, gardant le silence... mais c'est absolument comme s'ils parlaient.

Enfin c'est Adeline qui le rompt la première :

-r- Vous êtes peut-être pressé, monsieur Julien ; si je le pouvais, jMrais chercher mon père...

— Moi, pressé! quand je suis à côté de vous! Ahl mademoiselle Âdeline, vous savez bien que c*est mon plus grand bonheur!... et depuis quelque temps vous semblez me fuir; quand je vous rencontre dans la rue, vous ne voulez plus vous

arrêter...

— C'est que mon père me l'a défendu, parce qu'il y a toujours des gens méchants, qui tournent en mal les actions les plus simples.

— Est-ce que monsieur votre père n'a pas un peu d'estime pour moi ?

— Ohl pardonnez-moi... mon père vous aime bien , je Tai entendu plusieurs fois faire votre éloge...

— Vraiment? Ah ! si vous saviez, mademoiselle, quel plaisir vous me faites !... Tenez... je ne peux plus vous le cacher : mon père doit venir bientôt voir le vôtre...

— Et pourquoi faire, monsieur Julien?

— Vous ne devinez pas un peu?...

— Non... je n'ose pas chercher....

— Eh bien, mon père doit venir trouver le vôtre pour lui demander s'il consent à ce que vous soyez ma femme... Mais moi, mademoiselle Ade^

JULIEN ET ADELI!9E.* 163

line, j'aurais dû commencer par vous demander si vous voulez bien gi\e je sois votre mari...

La jeune fille sourit et répond par un regard si doux, que Julien s'empare de sa main, qu il presse tendrement, en s écrianl :

— Oui, oui, vous le voulez bien... Alors je vais dire à mon père de venir vite voir le vôtre... On ne jsaurait trop se hâter d'être heureux.

— Oh! en ce cas, notre mariage se fera bien vite, car je suis certaine que la réponse de mon père vous sera favorable.

Mais tout à coup la joie de Julien disparait : il se rappelle les conditions que son père a mises à son mariage avec la fille de Robertin : Droguin veut une dot, il refuse si Adeline n*a pas cinq ou six mille francs à offrir à son mari.

En voyant Adelinë, en ne songeant plus qu'à son amour, le jeune amoureux avait tout oublié. Maintenant cela lui revient subitement à la mémoire, et cela arrête les élans de sa joie.

Adeline remarque le changement qui vient de s'opérer dans les traits de Julien et dit :

— Qu'avez-vous, mon ami?... quelque chose semble vous attrister maintenant... Est-ce que vous prévoyez un obstacle?

— Un obstacle I ohl non... En tous cas, il ne viendrait pas de moi ! . . . *

— Ni de moi !

— Mais, vous le savez, les parents orit souvent une autre manière de voir les choses I

— Damel ils ont pour eux Texpérience, ils doivent nous guider...

— Oui... malgré cela, il ne faut pas que leurs calculs pour notre avenir empêchent notre bonheur... Quand on est jeune et qu'on aime le travail, est-ce qu'on doit redouter l'avenir?...

— Oh I pas du tout I

Julien ne savait comment se faire comprendre, car il ne voulait pas demander à Adeline si elle avait une dot. Il tourne la question en lui disant :

— Tenez, moi, mademoiselle, je dois vous avouer une chose... c'est que je n'ai point d'argent en me mariant...

— Vraiment! eh bien, ni moi non plus, monsieur Julien. Ainsi vous voyez que nous serons bien ensemble ! . . .

Julien se mord les lèvres en répondant : '^ C'est juste, nous n'aurons rien à nous reprocher.

« Et pourtant, je craignais, au contraire, que M. Roberlin n*eût une grosse dot & vous donner...

JULIEN ET ADELI5E. 165

et je me disais : Il ne voudra pas pour son gendre de moi, qui n'ai rien que ma place et Tespoir d'avaneer.

— Non, non, soyez tranquille, mon père ne me donnera pas de dot. S'il n'y a que cela qui vous tourmente, n'ayez aucune crainte de ce côté.

— Mais vous m'affirmez là une chose dont vous ne pouvez pas être sûre. Je gagerais bien que vous n'ave2 pas questionné monsieur votre père à ce sujet.

— Oh! non! Mais c'est lui qui, plus d'une fois, en me regardant, m'a dit :

« Travaille bien, ma pauvre fille, travaille, acquiers du talent, car ce sera là la seule dot que tu pourras offrir à celui qui voudra t'épouser.. . »

Le front de Julien se rembrunit, il soupire en balbutiant :

— Ah I votre père vous a dit cela... I

— Oui, ce sont ses propres paroles.

— Il y a peut-être longtemps déjà?

— Non, il n^y a pas encore quinze jours.

— Mais les parents ne disent pas toujours à leurs enfants tout ce. qu'ils veulent faire pour eux. Il y en a qui, pour s'assurer si Ton aime véritablement leur fille, font un mystère de la dot qu'ils ont l'intention de lui donner.

— Oh l.ce n'est pas mon père qui voudrait avoir de tels secrets pour moi I . . .

— C'est singulier!

— Pourquoi est-ce singulier?

— Monsieur votre père n*a point de secrets pour vous à ce que vous prétendez, et cependant...

— Et cependant... achevez I

— Il y a des choses qu'il vous cache; car, d'après tout ce qui se dit dans le quartier, il y aurait dans cette maison une chambre, tout en haut dans les mansardes. Cette chambre, que personne n'habite, votre père va, dit-on, souvent s'y enfermer. Pourquoi faire? on l'ignore, il y va seul, il n'en permet l'entrée à personne; pas même à vous, à ce qu'on assure.

— En effet, mon père ne m'a jamais laissé pénétrer dans celte chambre, et lorsque je lui ai offert de m'y rendre pour la nettoyer, il m'a refusée, en m ordonnant de ne plus lui en parler ni de ne jamais m^en occuper. Mais voyez-vous là dedans quelque chose de grave et qui puisse apporter un obstacle à notre union ?

« Moi, monsieur Julien, je n'ai jamais cherché à savoir ce que mon père veut tenir caché; le sachant honnête homme, le trouvant toujours bon et disposé à être utile aux malheureyx, je nai

JULIEN ET ADEUNE. 167

jamais soupçonné une mauvaise action dans su conduite. S'il a un secret pour moi, c'est que sans doute il a de fortes raisons pour agir ainsi, et ces raisons, je n'ai pas le droit de lui demander à les connaître.

Julien s'aperçoit que ses questions sur la chambre des mansardes ont attristé Âdeline, et il s'empresse de lui répondre :

— N'allez pas croire, chère Adeline, que je veuille en rien blâmer la conduite de votre père ni pénétrer ses secrets ! Je le tiens pour un homme honorable et m'inquiète peu des propos que des mauvaises langues répandent dans le quartier. Que vous soyez ma femme, c'est tout ce que je désire, tout ce que je demande I . . .

«Malheureusement mon père... malheureusement, dis-je... Ah! c'est bien singulier! encore ce même personnage... »

Julien vient de s'arrêter pour re'garder dans la rue.

11 est bon de dire que de l'intérieur de la loge du concierge on pouvait apercevoir les personnes qui passaient devant la maison, la porte cochère était grande et toujours ouverte, la porte de la loge se trouvait sur le côté, mais lorsqu'elle n'était pas fermée^ de l'intérieur on pouvait fort bien voir

passer le inonde, et si quelqu'un s'arrêtait devant la porte cochëre, on avait* alors tout le loisir de rexaminer à son aise.

En causant avec la gentille Adeline, Julien avait vu, d*abord sans y faire attention, passer un jeune homme de bonne tournure, mais mis fort modestement, et dont nous ne ferons pas le portrait, car c'est le même que nous avons déjà vu venir demander un renseignement dans la loge occupée par la famille Bassinoire.

Ce jeune homme ayant repassé plusieurs fois en peu de temps et toujours en regardant avec curiosité le ci-devant hôtel de Yillagier, Julien avait fini par le remarquer. Puis le passant s'était arrêté devant la porte cochëre, avait regardé dans la cour, comme une personne qui cherche à prendre connaissance des lieux. C'est alors que Tamoureux d'Adeline avait poussé cette exclamation.

— Qu'avez-vous donc, monsieur Julien? demande la jeune fille.

— Ce que j'ai, mademoiselle, c'est que tout en vous parlant, depuis quelques instants mes regards se sont portés vers la rue. Alors j'ai remarqué un jeune homme qui passe et repasse à chaque instant devant cette maison et toujours en Texami-

JULIEN ET ADELINB. iob

nant du bas en haut, comme s'il en voulait faire l'inspection... ou plutôt peut-être comme s'il cherchait à y apercevoir quelqu'un. . .

* « Tout à l'heure il s* était même arrêté devant la porte cochère... il n'y est plus maintenant... mais s'il y revient, certainement j'irai lui demander ce qu'il veut.

— Un jeune homme très-pâle, très-mince, de taille moyenne, et qui a un air triste, n'est-ce pas?

— C'est bien cela, mademoiselle; vous le connaissez donc?

— Oui, moi aussi je l'ai remarqué, car voilà quelques jours que je le vois également passer fort souvent dans la rue et en regardant toujours notre maison.

Le front de Julien est devenu soucieux et sa voix est altérée en murmurant :

-r-Âhl si vous Tavez remarqué... il vous aura . vue aussi sans doute. . . et je comprends à présent pourquoi il passe si souvent et toujours en regardant ici... c'est vous qu'il veut voir.

— Moi ! et pourquoi cela ?

— Pourquoi? mais pour vous voirl... pour tâcher ensuite de vous parler quand vous serez seule... Mais qu'il s'arrête encore sous la porte

cochëre! et j'irai causer avec lui... et il auraaiTaire à moi. Je lui demanderai ce qu'il veut, ce qu'il vient faire là...

Julien était jaloux parce qu'il était excessive-' ment amoureux et qu'il n'y a pas de véritable amour sans jalousie; ceux qui disent le contraire n'ont jamais aimé qu'à demi.

La petite Âdeline est toute surprise en voyant son amoureux lui lancer des regards où brille la colère. Elle s'écrie :

— Mon Dieu I Julien, qu'est-ce que j'ai donc fait pour que vous me regardiez ainsi?

— Vous avez fait... vous vous êtes laissé regarder par ce monsieur...

— D'abord, est-ce que ce serait ma faute si ce monsieur passait pour me voir?

— Oui, c'est toujours la faute de la femme quand on la regarde.

— Mais je suis bien sûre que ce jeune homme ne pense pas à moi, que ce n^est pas pour me voir qu'il passe si souvent par ici.

— Et moi, je ne croirai jamais que c'est uniquement pour regarder les murs d'un vieil tidtel qu'un monsieur passe sans cesse devant chez vous.

Adeline réfléchit un moment, puis elle reprend :

JULIEN ET ADELINE. i7i

— Ahl VOUS avez raison, monsieur Julien. Oui, ce monsieur doit avoir un autre motif. Et maintenant, je crois que je devine pourquoi il porte sans cesse ses regards vers la maison.

— Ah ! vous devinez maintenant seulement ! Vous avez remarqué l'assiduité de ce jeune homme à passer par ici, et vous ne m'en disiez rien... Fi! mademoiselle, que c'est vilain I... Vous avez donc aussi des mystères, des secrets, vous? Vous êtes donc flattée qu'un étranger, qu'un homme qui n'est connu de personne, soit amoureux de vousl...

— Mon Dieu ! que vous êtes injuste ! . . . me soup» çonner I... moi! croire que je pense t un autre... qu'à lui I... Ahl c'est bien mal... ce que vous me dites làl

Et la jeune fille a déjà les yeux pleins de larmes. Julien se sent tout honteux d'avoir cédé à un mouvement de jalousie, mais Adeline poursuit, presque en sanglotant :

— Ce n'est jamais pour moi que ce monsieur a passé par ici..., mais depuis quelques mois, nous avons dans la maison, au second étage sur le devant, deux dames pour locataires, madame de Marsanne et sa nièce.

« La tante est âgée, mais sa nièce, mademoiselle

in LE CONCIERGE DB LA RUE DU BAC.

Adrienne, est jeune et bien jolie. Croyez-vous donc, monsieur, que cette demoiselle-là ne puisse pas avoir charmé quelqu'un et qu'elle ne mérite pas qu'on passe dans la rue pour essayer de la voir à sa fenêtre?... et pour cela, me dire que j'ai eu des mystères... hii hi! hil... comme si je pouvais empêcher que l'on soit amoureux de... hi! hil hi!...

Âdeline pleurait tout à fait, cette fois; et Julien, dont les soupçons se sont évanouis, depuis qu'il sait qu'une jeune et jolie demoiselle habite au second étage, tombe aux pieds d'Adeline en la suppliant de lui pardonner, en lui jurant qu'à l'avenir il ne sera plus méfiant.

Les querelles d'amoureux finissent bien vite, quand on aime encore des deux cété^.

Adeiine pardonne et Julien s'éloigne, en se promettant à lui-même de ne plus faire de chagrin à celle qu'il aime, de ne jamais être jaloux...

Vains serments ! promesses inutiles ! la jalousie ne se corrige pas.

MADEVOISELLE IPHIGÉNIE. 173

MADEMOISCLLC IPNIOÉNIE

Droguin ast en train de regarder fravniller son frotleur, qui cire et embellit sa loge. Tout en frottant, celui-ci lui dit :

— Mademoiselle votre fille s'est levée pins tôt aujourd'hui, et nous avons pu finir sa chambre de bonne heure... c'est plus commode.

— Ma fille ne pouvait pas vous gêner, répond le suisse, en examinant son habit neuf, pour s'assurer si Pigeonnier ne Ta pas taché quelque part ; Iphigénie n'a pas couché ici.

— Ah! bah I... mademoiselle votre tille a découché?... Elle a donc passé toute la nuit au bal?

— Ce n'est pas cela. Iphigénie a maintenant

une élève à Argenteuil, dans une superbe maison de campagne, où Ton est heureux de la posséder ; si heureux qu'on la garde quelquefois pendant huit jours de suite... d'autant plus que son élève prend le lait d'ânesse, et ma fille, dont la- poitrine est for( délicate, prend du môme lait à la même ânesse... C'est une maison riche, où Ton ne se refuse rien... on y a des ftnes (ouïe la journée, si on veut, et on va à cheval dessus, se promener dans les environs.

« Iphigénie doit y aller souvent : elle adore le cheval.

— Mais, puisque c'est un une ?

— Ça ne fait rien, c'est toujours comme si Ton allaita cheval.

— C^est bien agréable... ma femme aime mieux une chèvre...

— Pourquoi faire?

— Pour prendre de son lait.

— Ah I fi !... lelait de chèvre a un goût sauvage (rès-prononcé.

— Mais ma femme ne le boit pas !

— Qu'en fait-elle donc?

— Du fromage à la crème.

— Cela doit faire de fHstes fromages...

— Ça fait dujgéromé.

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