LA COMÉDIE CHEZ LE BOULANCEK
On avait établi, pour les dames, des banquettes devant le théâtre.
Quant aux hommes, ils devaient se tenir debout aux entrées, contre les portes ; au besoin, ils pou* vaient grimper les uns sur les autres : c élait à eux de s'arranger.
Le facétieux Pigeonnier fait naturellement partie de la réunion ; il avait aidé à bâtir le théâtre, à placer les banquettes, à allumer les quinquets ; enfin on lui avait dévolu l'emploi de souffleur; mais comme il n'y a pas dé trou aux planches, ni de places dans les coulisses, il est en ce moment trés-inquiet de savoir où il se mettra pour souffler.
En apercevant madame Bassinoire, Pigeonnier lui lance un regard dans lequel il y a de la raillerie et de l'admiration. Eulalie se contente d*y répondre par un sourire moqueur.
Le spectacle devait commencer à neuf heures, mais à dix les artistes n'étaient pas encore prêts. Madame Bassinoire, qui avait quitté son mari depuis longtemps, revient alors d'un air délibéré lui dire :
— Mon ami, tu ne sais pas ce qui vient d'arriver?... Tu vas être enchanté, toi, qui ne voulais pas que je joue la comédie.
— Qu'est-ce que c'est encore?
— Figure-toi que le geindre a prétendu que mon rôle ferait longueur, qu'il nuisait à la marche de la pièce ; les autres ont été de son avis, si bien que l'on a coupé tout mon rôle I...
— Qu'est-ce que tu me chantes : on t'a coupée?
— Oui, madame Benoiton est toujours dans la pièce, on s'en occupe beaucoup, mais elle ne parait plus
— Elle me semble forte celle-là I . . .
« Comment I depuis trois semaines tu auras perdu ton temps à étudier ton rôle, et on te le coupe au moment de jouer!... Mais je n'entends pas ça I...
« Tu as fait une toilette ébouriffante pour jouer, je veux que tu joues I... Je le veux, va le dire aux autres qui sont dans la pièce que je m'oppose à ce qu'on coupe ton rôle...
« Tu ne vois donc pas que c'est par jalousie que celles qui jouent avec toi ont manigancé cela?... Elles ont vu que tu les éclipserais...
— Mais, non, mon ami, puisque c'est le geindre...
— Eulalie, obéissez à votre époux I... Tu as étudié pendant près d'un mois pour jouer, je veux que tu joues. Je ne sors pas de là.
Madame Bassinoire quitte son mari, en se promettant de ne plus revenir près de lui.