LA PETITE COUSINE
M. Monlaurent baissait la tête en grommelant ; mais le docteur s'empresse de dire :
— Mademoiselle, vous arrivez bien à propos pour m'aider à intercéder en faveur de TOtre cousin Félix...
— Mon cousin! que lui est-il donc arrivé, monsieur?
— Mon Dieu I mademoiselle, de se laisser aller à commettre de ces étourderies de jeunes gens qui dépensent sans compter... Bref, il a fait des dettes... il est poursuivi pour une somme... qui n'est pas trèsélevée... Il n'a pas osé venir trouver son oncle, et je me suis chargé de plaider sa cause... Mais M. votre père se montre très-sévère... il refuse de tirer son neveu d'embarras...
— Ah! mon petit père! tu te laisseras fléchir! dit la charmante jeune fille en s'approchant de son père, mon cousin se cori:igera, j'en suis sûre... Tu vas donner la somme dont il a besoin...
— Non, ma fille, car votre cousin ne se corrigera pas* Il Pavait déjà juré, il a manqué à sa promesse, je ne veux plus rien faire pour lui. '
— Alors ce pauvre garçon va aller en prison I dit le docteur.
— En prison! on mettrait mon cousin en prison! s'écrie Emma. Oh! mais ce serait affreux! Non, mon {)ère, vous ne pouvez souffrir cela... Oh! je vous en prie, ne soyez pas mexorablc I
LA PETITS COUSINS Ifi
— Assez, ma allé, assez*, dit le banquier d'un air impératif; je vous défends de me dire un mot de plus sur ce sujet et de me reparler de ^otre cousin. Je prierai le docteur d'en faire autant 1
La jeune fille baisse les yeux et devient tremblante. Le docteur, irrité par le ton que vient de prendre , M. Mbnlaurent, saisit son chapeau quMl pose sur sa tête en s'écriant :
— Très-bien, monsieur, vous avez de ces cœurs secs auxquels il faut des réfrigérants ; buvez votre graine de lin, monsieur, buvez vos tisanes I Quant à moi, je ne me charge plus de votre santé I
— J'aime autant cela, murmure M. Monlaurent.
Le docteur est déjà presque au bas de l'escalier, lorsqu'une petite main lui frappe doucement sur répaule. 11 se retourne et voit la jeune Emma qui lui présente un petit portefeuille, en lui disant d'une voix émue:
— Prenez cela, monsieur le docteur, et donnez-le à mon cousin ; c'est tout ce que je possède, mais cela Faidera peut-être à sortir d'embarras. .. Surtout ne lui dites pas que c'est tnot . . Qu'il croie que c'est mon père... Adieu, je me sauve...
La charmante enfant a déjà remonté lestement l'escalier avant que le docteur ait eu le temps de lui exprimer ce qu'il pense de sa bonne action. Mab il a en
ils LA PETITE COUSINE
main le petit portefeuille ; il l'ouvre et y trouve un bfllet de mille francs.
— Aimable fille, se dit-il, eUe donne à son cousin tout ce qu'elle possède, et- elle ne craint pas d'encourir la colère de son pèrel Ah I je l'avais bien jugée, j'avais bien vu qu'elle ne ressemblait pais à ses frères... et, ma foi, ni à son père non plus... ce dont j'aurais fait compliment à madame sa mère si elle vivait encore. Mille irancsl.«. c'est quelque chose... mais ce n'est pas assez pour tirer notre jeune homme d'embarras... Pardieu! je veux m'associer à la belle action de cette jeune fille... J'ai touché ce matin cinq cents francs d'une convalescente... dont je ne croyais pas ayoir un centime. Je vais les joindre à ce billet de mille, et notre ami est libéré 1
Félix attendait toujours au café, mais il avait peu d'espérances lorsqu'il voit le docteur venir à lui d'un air radieux, et lui mettre un petit portefeuille dans la main en lui disant :
— Tenez, beau jeune homme, j'ai été heureux dans mon ambassade... voilà de quoi payer vos créanciers...
— n se pourrait... Aii! cher docteur, je n'y comptais pas! Quoi, mon oncle s'est laissé attendrir...
— Votre oncle! jamais! c'est un vieux requin qui doit avoir un cœur en caoutchouc... il. vous refuse oett.a
LA PETITE COUSIRE 113
— Mais alors comment?...
— Ahl il y aTait là un ange sous la figure d'une jeune fille... votre cousine enfin; elle a couru après moi dans l'escalier, 'et m'a remis pour vous ses économies.. •
— Ma cousine... il serait possible...
— Oui, monsieur, et elle m'avait défendu de vous dire que cet argent venait d'elle; mais, ma foi, je ne me sens pas le courage de mettre une belle action sur le compte de quelqu'un qui s'est montré sans pitié pour vous, et qui trouve mauvais qu'on aime les femmes... vieille buse I...
— Ma couBinel c'est ma cousinet...
— Oui... oui... il n'en revient pas! Allons, monsieur, allez payer vos dettes, moi je vais voir mes malades, chacun son métier*
la
Félix aurait bien voulu aller remercier sa cousine, mais^ (l*un autre côte, il ne se souciait pas d'aller voir son oncle et ses aimables cousins. Ne sachant comment (aire, il attendait qu'une occasion favorable se présentât, que le hasard lui fit rencontrer sa cousine et lui permit de lui exprimer sa reconnaissance.
En attendant, le jeune homme était devenu plus Ira* vaiHeur, plus assidu chez son négociant, car il se du fiait souvent :
— Ces quinze cents francs que j'ai reçus d'Emma, il faut absolument qu'un jour je parvienne à les lui rendre.
UNE AVENTURE DE COULISSES ii5
Cependant, comme à l'âge de Félix les bonnes intentions n'empêchent pas que l'on ne fasse encore des fredaines, celui-ci n'oubliait. pas une assez jolie actrice nommée Anita, et dont vous l'avez entendu s'entretenir un matin avec sa voisine. Cette Anita, attachée au thé^re des Délassements, y dansait aussi dans Toccasion. Était-elle actrice? était-elle danseuse? Elle AtAît probablement l'une et l'autre, ou plutôt je crois qu'elle n^était ni Tune ni l'autre ; mais enGn elle était au théâtre, et pour une jolie femme c'est une position très-enviée.
Ainsi que l'avait dit la voisine, Félix n'avait ses entrées au théâtre que par raccroc, car il ne faisait point de pièce ni de musique; il ne savait pas peindre le décor ni dessiner des costumes ; encore s'il avait été actionnaire, c'est un titre, ce n'est souvent que ça, mais cela donne entrée sur le théâtre, et la plupart du temps on ne se fait actionnaire que pour aller dans les coulisses admirer de plus près ces danies qui nous charment de la salle... Mais, niais que vous êtesl au lieu d'admirer de plus près, vous allez perdre vos illusions, car il ne faut pas voir ainsi le rouge, le blafic, le bleu, le carmin, le noir, qui font si bien de loin I
A la vérité, si vous perdez une partie de vos illuatoris, vous en serez dédommagé par un babil amusant, quelquefois spirituel, toujours drôle^ par cet
reparties vives, piquantes que Ton n'entend que là; par ce qu^il y a d'original à voir un grand seigneur espagnol venir dire des douceurs à une petite Savoyarde, un Anglais se prendre de querelle avec un ours, et un roi offrir une prise de tabac à un paillasse.
Et puis, dans ce monde, tant de choses se font par rac^oc, que cela est presque arrivé à remplacer le droit! ne croyez- vous pas, parce que vous avez droit à une chose que vous allez Tobtenir?... Vous êtes bien de votre village Y. Le raccroc est là, qui va, vient, se remue, intrigue, sollicite et finit par arriver à son but, tandis que vous, qui vous tenez bien tranquille chez vous, vous fiant à votre droit, à votre mérite, vous n'obtenez rien, on a bien autre chose à faire que de penser à vous.
Mais arrêtons-nous!... Revenons à Félix, il était ami d'un jeune homme dont le frère faisait des pièces, et, par ce ricochet, il était monté plusieurs fois sur le théâtre avec son ami, puis s'était risqué à y aller tout seul , il avait trouvé là l'Alexandre de mademoiselle llormance, celui-ci était actionnaire. Il avait perdu avec lui plusieurs bols de punch au domino, et s'était acquis ainsi sa protection pour rester dans les coulisses.
Ce soir-là on représentait une féerie mêlée de danses et enjolivée d'amours et de diables. Les diables
UNE AVENTURE DE^COULlî^SES 117
et les amours font toujours très-bien au théâtre, grâce au costume léger qu'on leur donne; à la ville ils se déguisent, ce qui ne les empêche pas d'y (aire aussi leur cheinin. Mademoiselle Anita représentait un Annour; comme elle était fort bien faite, le maillot lui allait très-bien, et lui faisait faire de nombreuses conquêtes, car, sur la scène, *le costume est pour beaucoup dans les succès de ces damesi et telle qui n'aura pas été remarquée sous le simple Tétement d'une paysanne, se verra assaillie de èouquets et de déclarations quand on la verra en Sylphide ou en Amour.
Félix désirait voir cette demoiselle sous ce costunie, qui n'en est pas un, et nous fait soupirer après ce Paradis perdu dans lequel Adam et Eve se promenaient ^sans avoir recours à un tailleur ni à une couturière. Félix était monté sur le théâtre et guettait le moment où sa conquête aurait dans les coulisses le loisir de causer aveq lui.
Mais sa voisine Bermance qui l'avait aperçu, saisit un moment où elle n'est pas en scène pour venir lui dire à l'oreille :
. — Mon petit voisin, prenez garde à vousl Trabucos danse ce soiri
— Qu'est-ce que c'est que ça, Trabucos?
— C'est un danseur... Il fait le Diable, il a du talent.
— Eh. bien! qu'est-ce que cela me fait à moi que M. Trabucos danse ce soir?
— Vous ne savez donc pas quMl est très-amoureux d'Ânita; il lui fait la cour. Il est jaloux comme un tigre... il csttrès*méchant! et s'il vous voit parler à Anita, il est capable de tous chercher querelle.
— Je me moque pas mal de M. Trabucos I Qu'il fasse son diable et qu'il nous laisse tranquille ; ce n'est pas lui qui m'empêchera de parler à Ânita, tant qu^ellc le voudra bien.
— Oui, mais comme il a du talent, il peut vous faire interdire Pentrée des coulisses en se plaignant au ré* gisseur, en disant que vous gênez les entrées.
— Qu'il s'avise de faire cela, et il verra dé qud bois je me chauffe I
— Enfin, je vous ai averti, soyez prudent au moins.
— Merci, ma chère voisine, j'aurai un œil ouvert sur les manœuvres du diable.
— Vous n'avez pas vu Alexandre?
— n joue aux dominos au café du Cirque. Mademoiselle Ilermance retourne en scène, fiientôl
le ballet commence. Son pas achevé, la gentille Anita vient dans la coulisse où est Félix, et une conversation assez animée s'engage entre l'Amour et le jeune commis.
Tout à coup Félix se sent frappé sur l'épaule; il se
UNE AVENTURE DE COULISSES ii9
retourne, ne voit personne, et reprend sa conversation. Mais au bout de deux minutes le même incident se renouvelle.
— Qui est-ce qui s'amuse donc à- venir me frapper ainsi sur l'épaule, et disparait ensuite? s'écrie Félix.
— C'est Trabucos, répond Anita en, souriant. Je l'ai aperçu s'approcher tout doucement, puis se sauver iprès vous avoir touché.
— Ah! c'est ce monsieur qui fait le diable et qui est amoureux de vous... Est-ce qu'il est votre amant?
— Par exemple! je ne puis pas le souffrir, il m'ennuie beaucoup au contraire. 11 m'a déjà fait avoir plu-* sieurs scènes désagréables!
— En ce cas, il n'a qu'à bien se tenir... Failcs-moi seulement signe quand vous le verrez s'approcher de
moi...
— Le voilà qui revient...
— Boni cette fois il aura soniitfaire.
L'individu qui fait le diable est un petit homme un
peu gros, mais assez bien fait, qui parait musculeux et rappelle ces Alcidcs qui font des tours de force sur le boulevard; Fort laid de visage, il avait tout ce qu'il faut pour représenter un diable. Mais comme il se croyait beau, il prenait soin de bien se déguiser, mettait une perruque rouge avec des cornes, se faisait, avec du bouchon brûlé, d'énormes sourcils qui ëc rejoignaient, comme ceiix du Juif Errant, puis cnliu
120 UiNE ayentuuk: de coulisses
se mettait un faux nez qui avait la forme d'une immense trompette; tout cela avec son maillot rouge enjolivé de serpents et de cliauves-souris, en faisait un démon très-épouvantable.
M. Trabucos s*avançait sur la pointe du pied tout prêt à frapper encore sur Tépaule du jeune homme, dont Tassiduité près d'Anita lui déplaisait fort. Mais cette fois Félix a si bien pris ses mesures, qu'au moment où le diable lui touche Tépaule, il reçoit en plein visage un coup de poing si bien appliqué, que son faux nez à moitié écrasé change de place et va se poser sur son œil droit.
M. Trabucos veut sauter sur Félix, mais au même instant la voix du régisseur lui crie :
— A toi, Trabucos! c'est ton pas!... A toi {...Entre donc en scène. ,. tu vas manquer ton entrée!...
Placé entre son devoir et sa colère, Tartiste obéit cependant à la voix du régisseur ; il entre en scène comme un furibond, sa danse se ressent naturellement de l'agitation qu'il éproUve ; jamais il n*a sauté si haut, ni fait des mouvements plus saccadés. II fait un effet merveilleux, le public l'applaudit à tout rompre, tandis que de la coulisse le cruel régisseur lui cric encore :
— Ton nez, Trabucos, remets donc ton nez à sa place, il est sur ton œil droit!
Mais Trabucos ne songe jjuèro à son nez ; tout en
dansant, ses yeux se portent souvent vers la couUssc où est toujours Félix ; alors il lui fait' des grimaces, des yeux horribles, lui montre le poing et redouble ses contorsions, et le public qui croit que le diable ajoute tout cela à son pas pour faire plus d'ef(et, redouble ses bravos et trouve très -original que l'artiste ait eu ridée de placer son nez sur son œil.
Félix s*amusait beaucoup des menaces que le diable lui faisait tout en dansant. En vain Anita lui disait :
— Allez-vous-en^ mon ami, vous avez donné un coup de poing à Trabucos, il est furieux, il va vouloir se venger... de grâce allez- vous-en I
Mais le jeune homme, restait, parce qu'il ne voulait pas avoir l'air de fuir devant les menaces de ce monsieur, et se contentait de répondre :
— Non, non, je ne veux pas m'en aller. Je trouve ce diable trop amusant... je tiens à voir son pas.
Mais le pas finit. Alors s' élançant dans la coulisse comme un tourbillon, M. Trabucos saute sur Félix et se meta le frapper; mais celui-ci, qui prévoyait l'attaque, attend de pied ferme son adversaire, et répond par de vigoureux coups de poings à ceux qu'il reçoit. On veut séparer les combattants. Pas moyen; ils se tiennent, s'enlacent, se poussent, se bousculent et finissent par rouler ensemble sur le théâtre, leurs tctes et la moitié de leur personne dépassant la coulisse, le public -est tout surpris de voir tput à coup
cette masse, qui tombo dans le palais du sultan et continue à terre de se donner des coups de poing.
Cependant le régisseur et des figurants tirent ces messieurs par les pieds pour qu'ils disparaissent aux ^eux des spectateurs. Mais on avait eu le temps de les voir, de rire à leurs dépens. Et, par un de ces hasards qui semblent faits exprès, M. Monlaurent, qui n'allait presque jamais au spectacle, était ce même soir dans la salle avec sa fille Emma et madame Sarget.
Depuis longtemps la jeune Emma suppliait son père de la mener au spectacle. Celui-ci avait enfin consenti à procurer ce plaisir à sa fille, et Ton avait emmené madame Sarget, parce que M, Monlaurent, qui prévoyait tout, avait dit : oc Si le spectacle me fait mal, s'il m'indispose, ce ne serait pas assez de ma fille pour me donner du secours! »
Fort peu au fait de ce qui se jouait dans les théâtres , M. Monlaurent avait dit à sa fille :
— A quel théâtre désires-tu aller, choisis, cela m'est égal.
Emma avait répondu :
— Et à moi aussi, mon père, seulement je voudrais bien voir une féerie.
On avait cherché sur un programme de spectacle à quel théâtre on pourrait voir une féerie. Celui des Dé- LT^scmcnls cUmt pour le moment le seul qui en jt)uàt, on lui donna la préférence. M. Monlnurent était donc
tKE 1VE^'TURB DE COULISSES 1)3
instaUé iTec sa fille di madame Sarget dans une loge des premières qui justement se trouTait fort près.de la scène, et lorsque Félix et le diable avaient roulé en se battant hors de la coulisse, ik a^ient été parfaitement placés pour les bien Toir.
— Est-ce possible! s'écrie M. Monlaurent, ce jeune homme qui se roule là sur le théâtre... regardez, ma* dame Sarget... n'est-ce pas mon neveu Félix?
— Eh mon Dieu oui! c'est bien lui qui donne des coups de poings au diable... Qu'est-ce que cela signifie I
^ Mon cousin... vous croyei que c est mon cousin? balbutie Emma.
PuLs bientôt elle reprend :
— Mais oui, c'est lui... Est-ce. qu'il s'est fait acteur?
— Il ne lui manquerait plus que cela... se battre... faire le coup de poing devant le public. Le malheureux!... mais c'est épouvantable...
— Ils n'y sont plus, mon père, on les a emportés,
— Oh I je crois bien que cette scène n'était pas dans la pièce... Mais je saurai ce qui a causé cet incident. •• Dans Pentr'acte je sortirai, je m'informerai.
Presque tous les spectateurs étaient aussi curieux que M. Monlaurent de savoir par quel hasard ils avaient^ été témoins de cette boxe entre le danseur Trabucos et un jeune homme qui n'était pas costumé et que l'on
m UNE AVENTURE DE COULISSES
n*avait pas reconnu pour être un acteur. Aussi avait-on attendu la fin de Facte avec impatience. Mais à peine le rideau est-il tombé, que les uns courent au caré, les autres chez la concierge du théâtre, eeux qui ont leurs entrées sur la scène y sont déjà, et bientôt on revient dans la salle avec des nouvelles. Chacun cause de cela dans les couloirs, et les ouvreuses de loges n'ont pas été des dernières à se faire mettre au fait des motifs de cette bataille.
M. Monlaurent laisse passer les plus pressés, puis s'adressant à une ouvreuse qu'il a vue pérorer au milieu de beaucoup/ de monde, ce qui doit faire présumer qu'elle en sait plus que les autres, il lui fait à son tour sn question :
— Pourriez-vous me dire, madame, ce qui a causé cette scène, cette bataille scandaleuse entre ces deux individus qui ont roulé hors de la coulisse après le ballet?
Et M. Monlaurent accompagne sa demande d'une pièce blanche, ce qui donne à l'ouvreuse encore plus de moelleux dans la voix. »
— Oui, monsieur, oui certainement je puis vous renseigner mieux que toute autre. Du reste, je l'avais deviné! Mon Dieu, avant qu'on me le dise, je m'étais écriée : a Je gage que c'est pour Anila qu'on se cogne ! . .. Cette petite a déjà été cause de plusieurs scènes, et je ne me suis pas trompée, c'est encore pour Anita!..»
— Qu'est-ce que c^est qu Anita, madame?
— Une de celles qui ont dansé le premier pas des Amours... une petite brune... très-bien faite... Ohl sa jambe a bien du succès!
— Je comprends, et alors c'est pour elle...
— Oui y vous concevez, Trabucos en est amoureux comme un fou... Il a dit qu''il vendrait son mobilier pour elle... Il en est ce qui s'appelle toqué.
— Et Trabucos, c est?
— C'est le danseur qui faisait le diable... un garçon plein de talent! Vous avez vu quel succès il a eu dans son pas... Oh! il est très-aimé du public... mais pas d'Anita qui s'en laisse conter par ce jeune homme que vous avez vu rouler sur la scène. . . Et il parait que c'est un pas grand'chose, un pané!... qui ne lui a pas seulement payé encore sa Psyché... elle doit sa Psyché... Mais les femmes sont si bétes, elles s'amourachent de jeunes propres à rien... et négligent les hommes mûrs qui feraient leur fortune... Ah! ce n'est pas moi qui leur donnerais ce conseil-là I
— Enfin, madame?
— Enfin monsieur, Trabucos avait déjà remarqué
que lé jeune homme en question venait dans la cou*
lisse pour causer avec Anita, il se dit : <x C'est un
rival, je lui donnerai une pile ! » Car il est très-fort,
Trabucos ; c'est un homme tout nerfs I II avait prévenu
la petite, il lui avait dit : « Si vous chuchotez encore
avec ce particulier, je l'égrugerai I » Et Aiiita lui avait répondu : « De la neige! »
— De la neige?
— Oui, ou : Des navets! Ce sont ses expressions favorites. Et pourtant cela n'a pas manqué : elle causait avec son jeune gandin ; Trabucos, tout en dansant son pas, les voyait; il était furieux. Aussitôt son pas fini, il a couru sur le jeune homme, en lui disant : a Je vous ordonne de ne pas parler à mademoiselle, et au besoin je vous le défends! » Il parait que Fautre lui a ri au nez. .Alors vous voyez d*ici la chose... deux coqs furibonds, quoi! Pifl pal! poiif! les calottes pleuvaient à verse ; on voulait les séparer, on ne pou* vait pas, et c'est alors qu'en se cognant, ils sont tombés et qu'ils ont roulé devant le public!... Et savezvous ce que Anita faisait pendant ce temps-là... elle riait comme une folle, la petite sans cœur! Elle e^t enchantée quand on se rosse pour elle... elle prétend |ue ça la pose.
— Quel a été le dénoûment de tout cela?
— Ah ! naturellement on a chassé le jeune homme de la scène, où il n'aurait jamais dû mettre les pieds. Mais on n*est pas assez sévère pour les intrus. .. la concierge fernue l'œil... le régisseur est bon enfant I Oh! mais cette fois le beau séducteur est consigné I Pas de danger qu'on le laisse encore monter sur le théâtre, le charmant Félix!... Il s'appelait Féhx, ear
OD entendait assez souvent Anita qui disait : « Ahl Félix ne vient pas ce soir, je'm^embêtel... »
M. Monlaurent en sait assez, il rentre dans sa loge et dit à Emma :
— Ma fille, je viens d'apprendre des choses qui ne font que confirmer Topinion que j'avais de ton cousin : c'est un bien mauvais sujet, dont il n'y a rien à espérer. Tu prenais toujours son parti, et tu avais tort! Tes frères le jugeaient mieux, car jamais ils ne m'ont dit un mot en sa faveur. A l'avenir, j'entends que lu ne me reparle plus de ce monsieur, dont la conduite me fait rougir, et que je ne veux plus recevoir.
La jeune Emma baisse la tête, en balbutiant triste* ment :
— Je vous obéirai, mon père.
Et madame Sargct pousse encore un hclas ! en disant :
— Quand on se moque des femmes, on est capable de tout!
Le lendemain de cette aventure, Félix reçoit de son oncle une lettre qui contenait ces mots :
a J'étais hier avec ma fille au théâtre où vous avez donné au public une scène scandaleuse, en vous roulant et vous battant avec un acteur qui était dans le costume d'un Démon. A dater de ce jour, je vous dé* fends de vous présenter chez moi, où, d'ailleurs, je donne des ordres pour que vou» ne soyez pas reçu. »
Félix froisse ce billet dans sa main, en se disant : — Faut-il que j'aie du guignonl... Mon oncle qui ne va preéque jamais au spectacle... il faut qu'il soil justement ce soir-là dans la salle... et il m'a reconnu boxant avec Trabucosl... Et ma cousine aussi m'a vu!... Une veut plus me recevoir!... Je ne pourrai donc pas remercier Emma... Je ne pourrai pas même lui faire exprimer mes regrets, ma reconnaissance par ^ le docteur... car Choubert n'est déjà plus le médecin do mon oncle! Et tout cela pour Anita... que j'ai aperçue ce matin en calèche, avec un associé d*agent de change... Ah! j'ai eu tort... et pourtant je ne pouvais pas recevoir les coups de poing de ce monsieur sans les lui rc'ndrel
IC TEiTAMEIlT
Félix Toyait quelquefois le docteur; il lui ayait ra« lonté son aventure sur le petit théâtre du boulevard. Le docteur Choubert avait ri comme un fou au récit de cette bataille avec le diable, qui avait fini devant le public, et s'était écrié :
^ — Ah! que j'aurais voulu voir cela... De grâce, donnez-moi une seconde représentation de cette scène, et je loue une loge d'avance.
— Non, vraiment; c'est bien assez d'une fois!... C'est même trop, puisque cela m'a tout à fait brouillé .ivec mon oncle qui ne veut plus me recevoir.
— Entre nous, mon ami, vous ne devez pas être ^ien privé par cette défense; la maison de votre oncle
i30 LE TESTAHEJ9T
n'est rien moins qu'amusante I C'est à y gagner le spleen !
— Mais j'y voyais ma cousine, cette bonne petit Emma qui est venue à mon aide, et que je n'ai pa encore pu remercier de ce service.
— Si vous la remerciez, elle verra que j'ai trahi son secret! De quoi aurai-je Tair, moi?
— Docteur, il y a de ces indiscrétions que Ton pardonne toujours. Au restC| je suis bien forcé de garder le silence, puisque je ne puis plus voir ma cousine. Et vous, docteur, vous n'allez plus du tout chez mon oncle?
— Non, vraiment! vous savez bien qu'il m'a envoyé ce qu'il me devait, en me faisant dire que ma manière de le soigner ne s'accordait pas avec son tempérament. C'était mon congé qu'il me donnait... Pauvre homme! qui veut on savoir plus que les médecins!... Certainement il y a de mes confrères* qui ne sont pas des aigles, mais pour savoir bien soigner votre oncle, il suffirait de le regarder, de l'entendre et de connaître sa manière de se nourrir. Je l'aurais fait vivre encore dix ans au moins ! tandis que, au régime qu'il suit^ cela m'étonnerait bien s'il passait l'année!
— En vérité, vous le croyez si bas.
— Oui, mon cher ami.. Mais donnez-moi donc des nouvelles des jeunes mariés, votre frère de hit et sa piquante moitié?
LB TESTAMEHT 131
— Ils sont «tablis à Paris, et fout très-bien leurs affaires.
*.- La belle Laurette doit faire une superbe bon* chère... Mais j'aimerais mieux qu'elle vendit des cigares quQ.des côtelettes, parce qu'on pourrait aller causer avec elle.
— 11 est certain qu'jon ne peut guère aller faire le gentil dans la boutique d'un boucher. Dufilet m'engage souvent à aller déjeuner avec eux, mais j*aimertis mieux ne déjeuner qu'avec ellcl...
— Conmie c'est bien d'un frère de lait I Au fait, vous avez goûté tous deux au même sein, ce ne serait qu^une continuation ! . . .
— Et madame Tricoud?
— Elle veut trop danser, cela devient fatigant. Il y a comme cela,* de par le monde, de ces femmes à qui cela est égal d'éreinter leur danseur; pourvu qu'elles se donnent du plaisir, peu leur importe de compromettre la santé d'un autre ! Dcdcz-vous de ces femmeslà, mon cher Félix, et croyez-moi, ne mettez pas un sot amour-propre à toujours danser avec elles, elles ne vous en auront ni plus d'amour ni plus de fldclitc, et, quand vous serez hors d'haleine, s'empresseront
de vous donner un remplaçant. C'est égal, lorsqu'il se présentera une autre noce Mcrluchct, je vous en prie, mon cher Félix, ne m'oubliez pas. Et venez me voir, vous savez mon adresse... Je vous ai dit que j^étnis
de VOS amis, bien que j'aie une quinzaine d'années de plus que vous, cela ne fait rieo I au contraire, cela fait qu'un de nous deux a de l'expérience et peut en donner à l'autre... Je n'ai pas trop l'air d'un sage, c'est vrai! Je suis la maxime A'Hippocrate qui a dit qu'il fallait se donner une pointe au moins une fois tous les mois. Mais tout cela ne m'empêche pas de pouvoir vous donner de bons conseils.
— Merci docteur, merci; je crois & cette t/nilic spontanée que vous m'avez témoignée dès notre première rencontre... car je crois à la sympathitd qui nous pousse vers les personnes qui se sentent aussi entraînées vers nous. Est-ce que j'ai tort?
— Non, mon cher ami. D'abord on a toujours laison de croire à quelque chose... les gens crédules étant bien plus heureux que ceux qui doutent de tout. Rappelez-vous le conte de Candide j de Voltaire, et ci que dit à la fin le docteur Pangloss, mon contrère : a Je me mariai, je fus cocu ! et je vis que c'était l'éta. le plus heureux de la terre. » Ainsi donc l'état le plu ; heureux pour un homme est de croire à la vertu Je sa femme. Quand je soigne quelqu'un, ne lui dis-jo pas toujours qu'il guérira lorsque je sais pariaitemt .it le contraire; et mon malade n'a-t-il pas parfaite inent raison de me croire? Lorsque vous faites la cour{\ une femme, ne lui dites-vous pas que vous l'aimerez >!Dute votre vie... Elle fait son possible pour vous croii J, et
eUe finît par y arriver. Je vous le répète : le doute, c'est l'inquiétude; la croyance, c'est la sécurité, et par conséquent la ijélicité.
Et le docteur quitte Félix après lui avoir serré la main. Lé jeune homme rentre chez lui, en se disant :
— Ce dont je ne puis pas douter, c'est que mademoiselle Anita m'a totalement oublié depuis que je ne lui paye plus des soupers fins chc^ Bonvalei ! C'est que pour plaire à ces dames, il faut avoir de Tor plein ses poches, les accabler de cadeaux, les bourrer dé bonbons, et que tout cela ne les empêche pas encore de se moquer de nous... Oh! voilà ce dont je ne saurais douter. Mais, ma cousine, celte bonne petite Emma... que je n'ai pas vue depuis plus de quatre mois .. qui m'a empêché d'aller en prison... et que je n'ai pu remercier de ce service... Que doit-elle penser de moi... surtout après m'avoir vu rouler sur la scène en me battant avec le diable. . .
Félix a clé plusieurs fois chez le docteur Çhoubert, mab toujours sans le rencontrer. Un jour ils se retrouvent encore dans la rue, et le docteur, frappant sur l'épaule de son jeune ami, murmure :
— Eh bien... que vous avais-je dit?
— Ce que vous m'avez dit... mais sur quel sujet^ docteur?
— Parbleu, sur votre oncle I...
— Mon oncle... mais yous m'aviez dit... ma foi je ne m'en souviens plus guère...
— Je vous avais dit qu'il ne passerait pas Tannée... et il y a environ un mois de cela... il a été plus vite que je ne croyais ! . . .
— Mon Dieul... que voulez-vous dire, docteur?
— Est-ce quô vous ne savez pas qu'il est mort? -^ Mortl... grand Dieu!... mon oncle serait
mort!...
Félix est devenu très-pâle, et le docteur le soutient et-passe son bras sous le sien, en reprenant :
— Pardon, mon ami, pardon de vous avoir dit cela si brusquement... mais je croyais que vous étiez instruit de cet événement...
— Non... je l'ignorais. Je ne savais même pas que mon pauvre oncle était malade!...
— Malade... mon Dieu! il ne l'a pas été, il s'est éteint entre un radis noir et une tasse de mauve... Il devait fmir comme cela..^
— Et on ne m'a rien fait dire... Ali I mon oncle ne m'aimait pas... et pourtant je sens que je le regrette, caf je ne puis oublier qu'il a pris soin de ma jeunesse... que c'est à lui que je dois le peu que je sais... Et cet événement... quand donc est-ce arrivé?
— Hier au soir... Oh! il est probable qu'en rentrant chez vous vous trouverez une lettre pour la cérémonie (]ui sera pour demain.
— Docteur, voulez-vous y venir avec moi?
— Si voire oncle avait continué d'être mon client, je vous refuserais, parce que nous n'avons pas pour habitude d'allc^r aux enterrements de nos malades, cela nous prendrait trop de temps I... Mais comme je ne le soignais plus, j'irai avec vous pour étudier un peu les figures de vos cousins.
De retour chez lui, Félix trouve en effet une lettre qui le convoquait pour la triste cérémonie. C'était, comme de coutume, à la demeure du défunt que Ton se réunissait. Félix éprouve un violent serrement de cœur en se retrouvant dans cette maison où il n*était pas revenu depuis six mois. Il demande à un domestique des nouvelles de sa cousine, et apprend que depuis le cruel événement on Ta emmenée à la campagne, ainsi que madame Sarget.
— Et mes cousins! cond)ien ils doivent avoir de
chagrin... leur père les aimait tantl... Peut cire n auront-ils pas la force de faire partie du triste cortège!
— Oh! pardonnez-moi, monsieur, répond le domestique. Ces messieurs sont au salon, et M. Félicien a déjà donné une fameuse danse à Bertrand, parce qu'il n'avait pas encore attaché du crêpe à tous les chapeaux... C'est étonnant comme la voix de M. Félicien
' a changé depuis que son père est mort... Il parlait tout doux... comme une petite flûte ! A présent il a un organe... comme un cor de chasse!
Sans faire attention h la réflexion du domestique, Félix monte au salon où il y a beaucoup de monde. Il aperçoit ses cousins qui ont Pair roide, gourmé, et lui tendent à peine la main. Le gros Adolphe est le seul qui pousse un soupir, en disant à Félix :
— Hein? qu'est-ce qui aurait cru celai mourir si brusquement! si vite... Nais dame! il ne voulait pas boire du vin pur... et on le lui conseillait cependant!
— Je sais bien qui est-ce qui en boira maintenant! murmure le docteur Choubert qui vient d'arriver, et dit tout bas à Félix : a Quand je disais que vos cousins seraient curieux à examiner!... Ce ne sont déjà plus les mêmes hommes que ceux avec qui j'ai diné ici quand je soignais leur père. Voyez donc ce monsieur qui se couchait à dix heures, tenait toujours sa tête courbée et avait une voix si mielleuse... Quel changement, comme il porte la tête haute maintenant, comme son regard est fier et presque dédsiigneux, comme sa voix ast mordante et assurée!... Le plus jeune, M. Vietorin, a l'air de penser à tout autre chose qu'à la perte qu'il vient de faire ; il ne peut pas rester en place ; il va, vient^ s'agite, s'occupe fort peu des personnes qui 9ont autour de lui... Certainement il a de grande pro* jets pour l'avenir, et je gagerais que sa pensée est en ce moment bien loin d'ici. Quant à votre cousin Adolphe, celui-là est moins transformé, et pourtant il y a aussi quelque chose de plus placide, de plus ouvert
LE TESTAMENt 131
dans sa physionomie; je ne prétends pas qu'il pense déjà à ce qu'il mangera à son diner, mais je suis persuadé que le chagrin ne lui a pas Até l'appétit. 0 vous! qui éleyez vos en&nts à vous craindre^ à trembler devant vous! si vous pouviez voir combien peu on vous regrette ! vous vous repentiriez d'avoir suivi ce systèmesl'éducation. »
La cérémonie funèbre s'accomplit avec tout le cérémonial voulu pour les personnes qui ont le moyen de le payer. Lorsqu'on quitte le cimetière, Félix cherche ses cousins pour échanger avec eux quelques paroles de consolation. Mais le grand Félicien monte dans une Toiture dont il referme la portière sur lui, sans répondreà son cousin. Le gros Adolphe a disparu, et le jeune Yictorin répond tout de travers à ce que lui dit Félix, si bien que celui-ci, s*apercevant qu'on ne l'écoute pas, va reprendre le bras du docteur, en lui disant :
— Si c'est ainsi que mes cousins m'accueillent, ils peuvent être certains qu'ils n'auront pas souvent ma visite !...
— Comment, mon cher Félix, cela vous étonno'? Songez donc que maintenant ces jeunes gens sont riches, qu'ils se croient des personnages importants! tandis que vous... vous n'avez pas le sou... et de plus TOUS êtes leur parent; double raison pour qu'ils vous tournent le dos... parce qu'un parent pauvre... c'est
t58 LE TESTAMENT
gênant, .'on craint toujours qu'il nous emprunte do l'argent !...
— Us ont bien tort d'avoir cette crainte, h serais désolé d'avoir recours à eux pour le plus léger service I... Mon seul désir est de m' acquitter avec ma cousine...
— Est-ce qu'elle a besoin de cette bagatelle ; songez donc que c'est maintenant une riche héritière !...
— Ohl cela ne fait rien... je veux m'acquitter... Chère Emma!... il y a bien longtemps que je ne Tai vue... Ahl je suis sûr que celle-là pleure son père... elle ne ressemble pas à ses frères...
-<* C'est bien heureux pour elle. Quant à moi, je vous avoue -que je suis très-curieux de savoir quel usage ces messieurs vont faire de leur fortune 1
Huit jours après que Ton a enterré M. Monlaurent, Fc\h reçoit une lettre d'un notaire qui l'engage à se trouver le surlendemain à la maison de défunt son oncle, pour y assister à la lecture de son testament.
— Tiens! mon oncle a fait un testament! se dit Félix, et je suis convoqué pour assister à sa lecture. •• é*est singulier... En quoi donc ce testament peut-il me regarder?... Mon oncle qui ne pouvait pas me souffrir veut peut-être me gronder encore après sa mort! ou m'imposer quelque pénitence pour me rendre sage...
— N'importe, je me rendrai à l'invitation qui m'eat fdite. Cela ne m'amusera pas de me retrouver avec
mes cousins, mais, cette fois, je verrai peut-être ma cousine, et ce sera un dédommagement.
. Au jour et à l'heure qui lui ont été indiqués, Félix se rend à la demeure de son oncle. Il trouve dans le salon ses cousins, leur sœur, madame Sarget et quel* ques anciens serviteurs du défunt, ainsi que soii dernier médecin, qui sont aussi convoqués pour assister à la lecture du testament.
Cette fois Félix salue très-froidement les trois frères, qui lui témoignent au contraire plus d'aménité, mais semblent inquiets comme des gens qui ont peur que leur père n'ait fait quelque legs important à son neveu. La pauvre Emma parait fort tfiste et fait à Félix une révérence assez cérémonieuse ; mais celui-ci ne peut- se lasser de regarder sa cousine, car, depuis six mois qu'il ne l'a vue, un changement considérable s^cst fait dans toute sa personne, et ce changement est entièrement à son avantage. Ce n*est plus cette jeune fille encore enfant qui avait l'air d'une petite pensionnaire. Maintenant c'est une jeune personne bien posée, bien raisonnable, dont la taille s'est développée si avantageusement, qu'elle parait plus âgée qu'elle ne Test réellement. Ensuite, le chagrin qu'elle a éprouvé de la mort de son père a donné à ses traits une expression de mélancolie qui la rend encore plus séduisante.
Félix ne peut se lasser d'admirer sa cousine; il^
éprouve en la contemplant un charme, une émotion ^ inexprimables. Puis enfin, bravant le nez de madame Sargeti qui semble vouloir le transpercer, il s'approche, de la chaise sur laquelle est Emma, et, se penchant vers celle-ci, lui dit à voix basse :
— Je suis bien heureux de pouvoir enfin vous rencontrer, ma cousine, il y a si longtemps que je lo désirais, que je brûlais de vous témoigner ma reconnaissance pour le service que vous m'avez rendu... Ah ! vous m'avez cru ingrat peut-élre, mais je vous jure que je ne le suis point!...
Emma parait émue, mais elle tftche de dissimuler ce qu'elle ressent en répondant d'un air assez froid :
— Je ne sais pas ce que vous voulez dire, mon cousin ; vous ne me devez aucune reconnaissance. ••
— Ah ! ma cousine, n'essayez pas de vous en dé* fendre... j'avais des dettes, j'allais être mis en prison, sans vous, qui èt^s généreusement venue à mon aide. . .
— Moi... mais non, je vous assure. •• ce n'est pas moi... c'est mon père qui vous a fait remettre* cet argent...
— Malgré tout le respect que j'ai pour la mémoire de mou oncle, je ne puis lui devoir ce service, je sais par le docteur Choubert qu'il a positivement refusé de venir à «non aide... tandis que vous avez couru
après le docteur et lui avez remis les quinze cents Francs dont j'avais besoin ...
— Oh non! mon cousin, par exemple I il n'y avait que mille francsi...
— Mille firancsi... soit... Ah! vous convenez main- lenant que vous avez donné pour moi cette somme? . >
Emma devient très-rouge et ne trouve plus rien à dire. Félix, reprend :
— Je devine maintenant qui a complété la somme qu'il me fallait... le docteur s'est associé à cette bonne action... J'ai deux bienfaiteurs au Keu d'un... Merci encore mille fois, ma cousine, mais j'acquitterai ma delte... et peut-être un jour...
Madame Sarget, qui vient fourrer son nez entre Emma et Félix, empêche celui-ci de continuer. La vieille dame dit d'un ton aigre au jeune homme :
— Afonsieur, on ne cause pas ainsi avec une jeune personne qui vient de perdre son père, c'est inconvenant...
— Mais, madame, je n'entretenais ma cousine que de choses fort sérieuses, et. . .
— Monsieur Félix, Emma est maintenant placée sous ma surveillance, et je ne vous laisserai pas l'entretenir; d'ailleurs, monsieur, nous sommes rassemblés pour entendre la lecture d'un testament et non pas pour causer... Tftchcz de respecter h mémoire de
Itô LE TESTAMENT
voUre ondel ce n'est pas ici un tbéâtre où Ton m roule!...
— Ah I madame I c'est fort mal ce que vous me dites là... Pour une folie de jeunesse je ne mérite pas d'être traité si sévèrement.
— Si, monsieur, tous le méritez. Au reste, je ne fais en ce moment qu'obéir aux dernières volontés de ce pauvre Monlaurent, qui, en me chargeant de veiller sur sa fille, m'a bien recommandé surtout de ne point vous permettre Oc venir la voir.
Félix va répliquer... mais le notaire vient d'arriver^ il juge plus sage de se taire.
L'homme de loi lit dans tous les yeui l'impatience que Ton a de connaître le testament du défunt ; c'est pourquoi il se place à une table et commence aussitôt la lecture.
M. Monlaurent laissait une fortune d'un million et environ cent mille francs. Le million était partagé également entre ses quatre enfants. Sur les cent mille francs restant, plusieurs sommes étaient allouées à ses anciens serviteurs; vingt mille francs étaient pour son dernier médecin, dont il était fort content (et qui ▼enait de le laisser mourir) ; enfin arrivait cette clause :
« Mon neveu, Félix Albrun, est un très-mauvais sujet, cependant, en mémoire de sa mère qui était ma sœur, je veux bien lui donner encore de quoi payer ses dettes. Je lui laisse donc la somme de huit mille
LE TESTAMENT i45
trancs, qui lui sera comptée sur-le-champ, mais je défends à tous mes enfants de jamais lui prêter un sou. » ^
Félix éprouve un vif sentiment de chagrin en entendant lire cet article où son oncle Thumilie encore. Quant aux trois frères, un léger sourire vient errer sur leurs lèpres, ils se disent que leur père n'avait pas besoin de leur faire cette dernière recommandation.
La fin du testament donnait à madame Sargct une quarantaine de mille francs qui devaient rester sur les cent mille, après que les dilféreuts legs auraient été payes; puis M. Monlaurent nommait cette dame tutrice de sa fille.
La lecture de l'acte étant achevée, le notaire prend dans un portefeuille quMl a posé sur la. table vingt billets de banque de mille francs qu'il remet au médecin, en lui disant d'un air tant soit peu railleur :
— Monsieur, voici de la part de feu M. Monlaurent^ qui a été si satisfait de vos soins.
Le docteur s'avance, reçoit les vingt mille francs A'un air gracieux, salue la société et s'éloigne en se lisant :
^ — Ah I si tous ceux que j'ai traites et qui sor t morts nn'en avaient laissé autant I quelle belle !ortune j'aurais maintenant.
Le notaire présente ensuite huit mille francs à Félix en lui disant :
— Voici le legstle votre oncle.
Félix 8*est avancé, il rougit, il hésite et répond enfin d'une voix ferme :
— Si ce n'était pas par respect pour la mémoire de mon oncle, je refuserais ce legs qui est accompagné de paroles si dures I mais je ne veux me souvenir que clii bien que l'on m'a fait; de sa dernière demeure mon oncle verra peut-cire qu'il m'avait mal jugé.
Prenant les billets, dont il en distrait un de mille francs, Félix traverse rapidement le salon de manière à passer tout près de sa cousine ; là il laisse tomber le billet de mille francs sur les genoux d'Emma, puis s'éloigne à grands fxs, sans même jeter un regard sur ses cousins.
Le premier soin de Félix est ensuite de se rendre chez son ^mi Choubert, auquel il remet un billet de cinq cents francs en lui disant :
— Tenez... voilà ce que je vous devais sans le savoir, ami comme on en voit peu !
— Où serait le mérite, murmure le docteur, si tout le monde en faisait autant... moi, j aimc.à me singii» lariser*
L'AMOUR REND 8AeE QUCLQUCF0I8
Huit mois se sont écoulés depuis que Ton a fait la lecture du testament de M. Monlaurent. Félix a fort bien employé ce temps. Avec les six mille cmq cents francs qui lui sont restés du legs de son oncle, il a payé quelques petites dettes criardes, qu*un garçon contracte toujours, même sans le vouloir ; puis, rom* pant avec son passé, renonçant aux coulisses des petits théâtres, le jeune homme s'est mis avec ardeur au travail.
11 sent maintenant combien il est pénible d'avoir parfois besoin de recourir à la bourse de ses amis, recours sur lequel il est bien imprudent de compter; il ne veut plus se trouver dans cette position. Ce qu'un homme doit ambitionner avant tout, c'est de devenir
146 L'AMOUR REND SàGE QUELQUEFOIS
Il • - m "^"^^^ III ■ Il
indépendant, et, pour Fétre, il faut nécessairement acquérir de quoi subsister. Félix ne s'est pas encore dit qu'il voudrait devenir riche, et pourtant au fond de son cœur il éprouve parfois ce désir si naturel de pouvoir aussi marcher de pair avec les heureux du monde. 11 se rappelle Tair fier, le ton presque dédaigneux avec lequel ses cousins l'ont traité; il sent qu'il lui serait bien doux de pouvoir leur prouver qu'il n'a plus besoin d'eux, et qu'il a su acquérir par lui-même cette fortune qu'ils ne doivent qu'à leur père.
Puis il y a encore un autre sentiment, un autre souvenir, qui plus que tout le reste peut-être a transformé ce jeune homme. L'image de sa cousine est sans cesse présenta à sa pensée; depuis qu'il a revu Emma, grande, sérieuse, embellie ; depuis qu'il a trouvé en elle une charmante jeune fille à la place d'une enfant, il a senti que cette amitié qu'il avait pour l'enfant se changeait en adoration pour la jeune fille : il aime sa cousine ; et ce qui le désole, c'est qu'elle a de lui une fort mauvaise opinion. Elle lui a répondu bien froidement lorsqu'il s'est retrouvé avec elle à la lecture du testament, et il ne l'a pas revue depub ; il sait que madame Sarget ne'recevrait pas ses visites ; elle prétend qu'elle ne fait en cela que suivre les dernières volontés de M. Monlaurent.
Tout cela désespère Félix, autant cependant que peut se désespérer un jeune et ]o]\ garçon qui n'est
L'AMOUR REND SAGE QUELQUE^ OtS 141
point romantique et n*a nulle envie de ressembler à Werther ou à Antony; mais sans avoir ces passions qui nous dérangent la cervelle et nous font commettre des extravagances, on peut aimer beaucoup, aimer véritablement. Les feux qui ont le moins d'éclat sont ceux qui durent le plus longtemps.
S'il ne peut voir Emma, Félix n*en a pas moins le droit de s'occuper d'elle. Il sait qu'elle demeure avec madame Sarget dans une fort jolie maison qu'elles . ont louée sur le boulevard Malesherbes, qu'elles ont un fort beau jardin dont sa cousine s'occupe beaucoup, et que ces dames ne sortent presque pas, ce qui est tout naturel dans la première année du deuil de M. Monlaurent. Enfin Félix se dit que la charmante Emma, ayant environ douze mille francs de rente, ne pourra manquer d'avoir de nombreux aspirants à sa main, el que lui, chétif, ne pourra pas se permettre de' se mettre sur les rangs, et que quand bien même il acquerrait de la fortune, sa cousine ne voudrait pas de lui, parce qu'elle le croit un mauvais sujet.
— Et en quoi suis-je donc un mauvais sujet? se dit notre jeune amoureux. J'aime le plaisir... n'est-ce pas de mon âge... Mais pour m'en procurer je n'ai jamais fait une action dont j'aie à rougir I... Mon combat avec Trabucos est la seule circonstance que l'on puisse me reprocher?... et, après tout, ce n'est qu'une scène comique. Malheureusement ma jolie cousine est trop peu
au fait de ces iticidents de coulisse, elle a pris cela au sérieux, et ceux qui l'entouraient lui ont iait regarder comme une monstruosité ce qui n*était qu'une folie de jeune homme. Cette cruelle madame Sarget, qui est près d'Emma, ne fait encore que me noircir à ses yeux... Ah ! pourquoi me suis- je moqué de son nez!... Quelle faute de se moquer du nez d'une femme... et comme la jeunesse est imprudente !
Quant à ses cousins, Félix ne s'en était pas occupé du tout; que lui importait la conduite de ces trois phénix, auxquels cependant il n^avait pas voulu ressembler.
— Ils ne songent probablement qu'à augmenter leur fortune, se disait-il ; ils sont heureux à leur manière. Grand bien leur fasse I... Mais ne point aimer les femmes, le bon vin... ne jamais faire une partie de billard ou d'écarté... est-ce que c'est vivre? seulement je conviens qu'il ne faut pas abuser de tout cela... c'est bien gentil, mais c'est dangereux! Et parce que j'aimais les plaisirs de mon âge ma cousine est persuadée que j'ai tous les défauts... On lui aura dit que j'étais un libertin, un ivrogne, un joueur!... Ah! je suis bien sage, bien rangé, bien travailleur maintenant... mais elle ne le sait pas... si je le lui disais, elle ne me croirait pas... et d'ailleurs comment le lui dire, puisque sa tutrice, madame Sarget, ne veut pas me recevoir... Enfin, sî je rencontrais ma
L'AMOUR RJBND SAGK QUELQUEFOIS i4d
cousine, au moins le grand nez ne pourrait pas m'empécher de la saluer, de lui dire bonjour...
Et dans l'espoir de rencontrer Emma, Félix allait souvent se promener sur le boulevard Malesherbes, et dans le parc de Monceaux ; puis il poussait jusqu'au bois-de Boulogne, qui était tout pris. Il rencontrait beaucoup de promeneurs, il apercevait une foule de jolies femmes, toutes luttant de toilette, d'élégance, mais il ne voyait pas Emma, et il s'en retournait tout triste en se disant :
— Elle se promène dans son jardin... Ah ! que ne puis-je m'y, pi*omener avec elle... Hais elle ne pense jamais à moi, sans doute! et pourtant elle avait de Tamitié pour son cousin... Ces mille francs qu'elle avait donnés pour m'aider à payer mes dettes... n'est-ce pas une preuve?... Oui, de la bonté de son cœur... .Peutêtre en aurait-elle fait autant pour tout autre menacé de la prison.
Félix faisait ces réflexions en marchant au milieu des promeneurs, ce qui l'exposait à se jeter assez souvent dans les personnes qui venaient devant lui, et à s'entendre dire :
— Mais prenez donc garde I
— Il ne voit donc pas clair, ce monsieur...
— Vous ne pouvez donc pas regarder devant vous? Et autres phrases de ce genre auxquelles le jeuni
homme trouvait tout simple de ne point répondre.
Mais il en est une, cependant, qui sort un peu trop ^es plaintes ordinaires et lui fait dresser les oreilles * une grosse voix vient de lui crier :
— Imbécile ! qui marche sur la robe de ma femme. . Si je savais qu*il Teût fait exprès...
Félix s'est arrêté pour répondre à ce monsieur qui le Iraite d'imbécile et, qu'il avait déjà dépassé; mais presque aussitôt deux cris se lont entendre : une voix d'homme et une de femme.
— Ah! mon Dieu!... mon frère de laitl...
— Ah ! monsieur Félix I . . . .
Celui-ci lève les yeux et reconnaît dans le couple qui s^est arrêté, DuHlet et sa femme, la belle Laurette.
Le jeune boucher se frappe le front de désespoir, en s'écriant :
— C*est mon frère de lait que j*ai appelé imbécile I... Mais je suis une bourrique!... un Ane! Monsieur Félix, donnei-moi un soufflet, je l'ai bien mérité!...
— Mais non, Dufilet, je ne veux pas te donner un soufflet!... J'en serais bien fâché !
— Si fait... si, je vous en prie, donnez-xnoi un soufflet, (a me fera plaisir... Je vous ai appelé imbécile... j'en suis un autre.
— De la part d'un étranger, cela aurait pu me fâcher, mais avec toi... jamais... D'ailleurs il parait quo
L'AUOUR REND SAGE QUELQUEFOIS i5i
j'ai marché sur la robe de ta femme, et je mérite d'élre grondé.. •
— Ohl monsieur, ce n'est rien du tout... la garniture... ça se recoud... '
— Ça se recoud... ce n'est rien... Marchez-y encore, si ça vous fait pliisîr, mon frère de lait, ne vous gênez pas!...
— Est-ce que tu crois que c'est pour me faire plaisir que j'ai marché sur la robe de ta femme?... Je suis bien distrait... Je regardais à droite et à gauche... Je ne TOUS voyais pas... voilà pourquoi j'ai commis cette maladresse... Mais laissons cela. Ha ça, dites -moi, vous ne vous gênez pas, il me semble; vous venez promener
*au bois de Boulogne dans la semaine! et la boutique?
— La boutique!... ohl nous sommes dans le grand genre nous autres, nous fermons à quatre heures et demie... Alors nous prenons un milord découvert, et nous nous faisons conduire ici... Nous nous promenons à pied, parce que Laurette prétend que pour se promener en voiture il faut en avoir une à soi...
— Est-ce que j'ai tort, monsieur Félix ; est-ce qu'on fait une belle figure dans une voiture de place au mi heu de tous ces beaux équipages?
— Non, sans doute; mais il y a des remises fort élégants, et soyez bien persuadée, madame, que la plupart de ces personnages que vous voyez se carrer dans de brillants équipages n'en sont pas plus propriétaires
que vous ! . . . Tout se loue à Paris ! ie luxe, les voitures, les laquais, les livrées, les toilettes... tout, jusqu'à la réputation ! . . .
— Tu entends, Laurette, tout se loue... Je suis bien aise que tu aies entendu cela... même la réputation... Comme ça, mon frère de lait, si je voulais avoir la réputation d*un homme d'esprit, je pourrais en louer une?
— Cela te coûterait cher, par exemple ; il faudrait t'adresser aux journaux, y faire mettre des articles, des réclames... que tu ferais toi-même, et où Ton dirait : «t M. Diifilet, le boucher le phis spirituel de Paris, a toujours des côtelettes très-tendres...
— Tiens, tiens, ça serait gentil ça... Laurette, veux* tu que je sois ie boucher le plus spirituel de Paris!
— Avisez-vous de faire une chose comme cela, et je m'en retourne à Belleville, chez papa.
— Voyez-vous, ma femme ne veut pas que je sois spirituel!... Mais c'est pour rire que je disais cela... Mon frère de lait... si j'osais vous proposer... nous serions bien flattés si vous vouliez accepter le bras de mon épouse...
— Mais, Dutilet, tu as tort d'oflrir cela à monsieur qui allait d'un autre cAtél...
Félix aurait préféré s'en retourner à Paris ; mais il craint de paraître fier et de faire de la peine à son frère de lait en refusant de donner le bras à sa femme. D'ail*
leurs la jeune bouchère était assez jolie pour que li proposition ne lût pas désagréable : la femme de Dufilet était un peu fi rte, un | eu massive, un peu haute en couleurs, mais elle possédait une paire d*yeux dignes d'une Andalouse, des traits réguliers, une bouche fraiche et bien garnie, et des appas parfaitement accusés, qui damaient le pion à toutes les crinolines I
C'est donc d'un air fort aimable que Félix offre son bras à la belle Laurette, çn lui disant :
— Je serais très-heureux, madame, de faire quelques tours de promenade avec vous.
La jeune femme devient violette de plaisir, et prend le bras qu'on lui présente; Dufiiet est tout aussi ravi oue sa femme, et dans sa joie se tient derrière elle et marche aussi sur sa robe. 11 faut que Félix se fâche pour que son frère de lait se décide à venir marcher à cAté de lui.
On se promène quelque temps, puis par moment on s'arrête sur le bord de la route pour voir passer les équipages et les élégantes qui trônent dans les calèches.
La belle Laurette n*a pas assez de ses deux yeux pour admirer les toilettes, les parures, les coiffures des dames, et Dufiiet dit à chaque instant :
— Fichtre I pour du beau monde, voilà du beau monde. •• Laurette, toi qui aimes le distingué, tu dois être contente... Ma femme veut toujours venir se pra-
mener au bois de Boulogne pour voir du distingué... Laurette, quand je vendrai deux bœufs par jour, je te donnerai des robes... des coiffures comme xelles-là...
— youIez-Yous bien vous taire, Dufilet; est-ce que tout le monde a besoin do savoir que vous vendez du bœufl...
• — Mais tout le monde en mange; c'est donc pas un état à mépriser. Oh ! les belles dames ! Tout ça ce sont des comtesses et des marquises, n'est-ce pas, mon frère de lait?
— Mon ami, j'en vois beaucoup qui sont effectivement marquises ou comtesses le soir devanl le trou du souffleur! Mais je ne puis t' affirmer... Ehl mais que disais-je... Tiens, cette jeune femme qui a une si bril* lante toilette et qui avance dans cette calèche... c'est, ou du moins c'était une actrice des Délassements... Anita... la petite Anita...
— Quoi, cette belle dame... c'est pas une princesse?
— Si, c'est ce que nous appelons une princesse de la rampe... Ahl mon Dieu!...
— Qu'avez-vous donc, monsieur Félix?
— Ce monsieur qui est dans la calèche... à côté d'Anita... c'est Félicien... c*est Painé de mes cou« sins...
En ce moment la calèche qui n'allait pas vite, vient raser les promeneurs. Mademoiselle Anita a vu Félix
tenant la belle Laurette sous son brâs; elle se met à rire en le regardant, et lui fait un petit signe de tête.
— La belle dame vous a salué, mon frèr,c de laîtl s*écrie Dufilet, tandis que Félix regarde toujours la calèche qui s'éloigne. Êtes-vous heureux de connaître des femmes si htipées 1
— Est-ce que tu voudrais en connaître, toi, par hasard? demande la belle Laurette en faisant des yeux
furiËonds à son mari.
— Ah! bon, voilà ma jalouse qui s'emporte... C'est comme le matin, quand je ris avec une bonne, en lui servant son pot-au-feu, madame me fait des scènes...
— Dafilet, taisez-vous! vous ne dites que des bêtises!...
— Je te dis que tu es une jalouse!
Félix laisse son frère de lait se chamailler avec sa femme; il leur dit adieu et s'en retourne à Paris. Mais tout le long du chemin il songe à ce qu'il vient de voir, et se dit :
— Félicien!... le chasle Félicien avec Anita! Ce n*est pas possible, je me serai trompé 1
Félix songeait encore à ses rencontres au bois de Boulogne, lorsque, le lendemain malin, il reçoit un pelit billet bien parfume et bien mal écrit ; il devine que c*est une lettre de femme, et pousse un cri de surprise en voyant qu'il est d'Ânitâ. Il s*empresse de lire • ce billet.
a Mon bon petit Félix, tu étais hier avec une énorme paiticulière.' Quelle masse! La figure n'est pas mal, mais le tout n'est pas c/iic/'Yiens donc me dire où tu as péché cette baleine ; viens me voir, j'ai de drôles de choses à te raconter sur quelqu'un que tu connais beaucoup. Je demeuré maintenant rue de la Chausséed*Antin, 24. A propos, ne vas pas demander Anita,
LES FEHUES 157
on ne saurait pas ce que tu veux dire. Je suis maintenant la signera Mirobelly, Italienne pur sang. J'apprends à jouer de la guitare.
« Mais pour toi je serai toujours,
a Abita. »
Félix relit ce billet, et, curieux de savoir 8*il ne s* est pas trompé la veille en croyant reconnaître son cousin Félicien dans le cavalier qui accompagnait la jeune cour* tisane au bois, il se dit : a Je me rendrai à cette invitation, non que je veuille renouer des relations avec Anita, mais parce que je veux savoir si en effet Félicien était avec elle.
Et sur les deux heures, Félix se rend à Tadresse indiquée, entre dans une fort belle maison, trouve un concierge dont la loge est un salon dans lequel il y a un piano. Il demande madame Mirobelly à un monsieur qui semble fort occupé à lire son journal, et qui lui répond sans détourner la tête :
— Au premier... porte à droite.
Félix est presque tenté de demander excuse à ce monsieur pour l'avoir dérangé dans sa lecture. Mais il se hâte de monter l'escalier en se disant :
— Comme tout se perfectionne à Paris, les concierges ont dessalons!... Incessamment ils mettront un Suisse à leur porte, et il faudra s'adresser au Suisse pour savoir si le concierge veut bien vous recevoir..
Comme Paris se métamorphose... l'clégance se iourre partout; cependant il faut avouer que nous ne sommes pas encore à la hauteur des Anglais... dont les ramoneurs ont voiture, et les gens de la plus basse classa sont constamment en habit noir et en cravate blanche* En arriverons-noue. la ; il faut espérer que non : je ne connais rien de plus laid qu'un mendiant en toilette.
Félix a sonné. Un petit groom vient lui ouvrir. Il entre dans un fort bel appartement, puis une femme do chambre suffisamment laide pour ne point donner de distractions aux visiteurs, vient savoir qui se présente. Le jeune homme dit son nom. Aussitôt la camériste l'introduit, en s'écriant :
— Oh ! vous pouvez entrer, monsieur, madame est visible pour vous !
Après avoir traversé un salon meublé avec autant de luxe que de coquetterie, Félix est introduit dans un délicieux petit boudoir où Ton a prodigué les glaces, le velours, le satin et les fleurs ; il est. tellement ébloui par tout ce qu'il voit, qu'il s'arrête au milieu de la pièce en s' écriant :
— Mais où suis-je donc? Tout ce que je vois est ravissant! C'est donc une fée ou tout au moins une déesse qui habite ce séjour?
— Oui, mon petit... et la déesse, c'est moil
En disant cela, mademoiselle Anita, qui était couchée
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et presque roulée 8ur un divan, se lève vivement et va embrasser Félix, en lui sautant au cou.
Le jeune homme se laisse embrasser... C'est toujours ce qu'un homme a de mieux à faire, sous peine de passer pour un Joseph! et c'est une réputation qui ne tente j^as. Puis il s'assoit à côté d'Anita, en lui disant :
— Je te fais mon compliment. . . Tu as donc fait fortune?
— Oui, mon petit, je suis au pinacle!... Je suis enfin la beauté à la mode!...
— Et pourquoi le nom de Mirobelly?
— Parce que celui d'Anita était trop connu au boule^ Tird.
— Et tu pinces de la guitare à présent?
— Je pince bien autre chose... Je me fais Italienne, il ne me manque plus que de h voix.
•^ C'est magnifique chez toi... Les dorures, les glaces, les fleurs les plus rares... Tu ne te refuses rien!
— Dis donc qu'on ne me refuse rien... Ton cousin fait bien les choses, n'est-ce pas?
— Quoi... vraiment? Je ne m'étais donc pas trompé... C'était Félicien Moiilaurcnt qui était hier en flèche a^ec toi?
— Lui-même.
— n est ton amant?
«- Mon amant I Ohl non pas... Comme tu y vas! U
est mon entreteneur, ce qui n'est pas du tout la même chose. Mais il est trop béte, trop sot, trop suffisant pour que j*aie jamais de l'amour pour lui I... C*est une huître que ton cousin, un véritable homme à écaille...
— C'est ainsi que tu l'arranges I un homme qui te met dans un palais ou à peu prèsl
— Ne sais-tu pas que ce n'est jamais l'homme qui paye qui est l'ami du coeur... Il y a peut-étr^e quelques exceptions, mais elles sont rares?
— Je n'en reviens pasi... Félicien si sage.. • qui n'osait pas lever les yeux devant une femme. ••
— Félicien I... mais il les adore les femmes... Mais elles lui feront faire tout ce qu'elles voudront!... Il a déjà été avec Carlina et la petite Tantinette... Mais lorsque j'ai paru, je n'ai eu qu'un certain regard a lui jeter,v et il était à mes pieds... Comme j'aime la danse, il me mène au bal presque toutes les nuits.
— Du vivant de son père, il se couchait tous les soirs à dix heures.
— Raison de plusl il se dédommage. C'est comme les écoliers à qui on a fait prendre leur lait sans sucre, et qui ensuite se font du sirop.
— Et avant toi, il avait déjà des maîtresses?
— Je crois bien... puisque je te répète que ce monsieur idolâtre notre sexe. Et si je n'y veillais, il y a une certaine Antonia qui lui fait de l'œil... et qui voudrait bien me l'enlever... Mab je le tiens bien, et
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quand je le lâcherai, c'est qu'il sera complètement déplumé...
— Mais, Anita, c'est fort TÎlain ce que vous dites là!... Comment, yous voulei déplumer entièrement mon cousin?
— Pourquoi pas... moi, ou une autre... Et si ce n'est pas moi, certainement ce sera une autre... Ohl je connais à présent Félicien comme si je l'avais moulé en cire... C'est une vraie pâte de galette. Mais à propos, Félix, dis-moi donc ce que c'était que ce grenadier déguisé en femme-, à qui tu donnais le bras hier au bois?
— C'est la femme de mon frère de lait... une bouchère...
— Ah! c'est donc cela. Je me disais : « Quels gigots I » Vous donnez dans les bouchères à présent?
— Je ne donne dans rien du tout. Je deviens sage. Je me range.
— Vous êtes donc malade?
— Nullement; mais s'U y en a qui se ruinent, moi j'ai envie de m'enrichir.
— Eh bien 1 mon ami, vous êtes moins béte que les autres alors !..•
La sonnette se lait entendre, et la femme de cham« bre vient annoncer :
— M. Félicien!
— C'est bon... faites attendre dans le salon... Je ne
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suis pas encore visible... Tout à l'heure. .. Je sonnerai. La camériste sort.
— Diable! mais que va penser Félicien, en me trouvant ici? dit Félix.
— Oh! cela me serait parfaitement égal, et je ne manquerais pas de motifs à lui donner... Mais j'aimerais mieux que, sans qu'il te voie, tu entendes un de mes entretiens avec ton cousin, aGn que tu juges de Tempire que j*ai sur lui... Tiens, entre dans ce cabinet vitré, de là, tu entendras parfaitement... Tu pourras même voir, en écartant un peu le rideau.
— Mais je ne tiens pas à écouter votre entretien, moi.
— Si, si, je veux que tu puisses connaître ton cousin, que tu crois un Caton; entre donc...
— Ne me faites pas voir trop de choses au moins!
— Qu'il est bétel... Il n'y a pas de danger!
Anita a poussé Félix dans le cabinet dont elle referme la porte sur lui. Puis elle sonne sa femme de chambre et lui dit de faire entrer M. Félicien.
Le fils aine du sévère M. Monlaurent entre dans le boudoir. Mais ce n'est plus ce jeune homme tel que nous Tavons vu chez son père. D'abord, en huit mois, Félicien semble avoir vieilli de dix ans : à la place de sa mine fraîche et rose, vous voyez une figure pAle^ allongée, fatiguée; des traits déjà flétris, des yeux
bouffis et bordés de rouge, une expression vague dans la physionomie, enfin tout ce qui annonce un homme qui a fait un grand abus des plaisirs, et auquel un docteur dirait qu'il est grand temps de «'arrêter.
Félicien pénètre dans le boudoir d*un air d'assez mauvaise humeur, et il se jette sur une causeuse en
disant :
— Vous me faites donc faire antichambre maintenant... Pourquoi donc ne me laissez-vous pas entrer sur-le-champ où vous êtes?
— Mais parce que cela m'a plu apparemment! D'abord vous n'avez^ pas fait antichambre, puisque vous étiez dans le salon ...
— Je ne comprends pas cette idée de m'empècher d'entrer! ^
— Vous ne comprenez rien, vous? Et si Je m'ha« billais?
— Eh bien! quand je vous aurais vue en chemise, ce ne serait pas la première fois;..
— Oh! que c'est joli ce que vous dites là... Vous devriez le tambouriner...
— Je n*ai pas besoin de le tambourine^. Est-ce que tout le monde ne sait nas que vous êtes ma maitresse...
— Vous devriez l'écrire sur votre cb^oeau, ça se verrait mieux...