G4 LES FEMMES
— Vous avez vos nerfs aujourd'hui, vous prenez en mat tout ce que je vous disi
— Oui) j'ai mal aux nerfs, et c'est vous qui en êtes cause... Vous entrez ici comme un furibond! Monsieur me fait une scène parce qu'on ne Ta pas laissé tout de suite arriver jusqu'à moi... qui prenais un bain de pied...
— Allons, j'ai eu tort... Voyons, ma biche, ne vous fâchez pas...
Et Félicien, sfi rapprochant de la jeune femme, lui prend la main et la porte à ses lèvres; mais Anita retire vivement sa main, en disant^:
— Laissez-moi... vous faites semblant de m'aimer, mais je vois bien qu'il n'en est rien... Ce n*est plus pour moi que vous soupirez I...
-^ Ah! ma toute belle... je ne mérite pas ce reproche... et je veux...
— Laissez-moi, vous dis-je!... Quand on aime bien une femme, on s^empresse de satisfaire à tous ses désirs, de contenter ses moindres fantaisies...
— Eh bien! il me semble que c'est ce que je fais.
— Il ne me semble pas cela du tout à moi! 11 y a deux jours je vous ai montré, chez un bijoutier, une petite broche en diamants ou en rose, qui me plaisait beaucoup... Je croyais que monsieur s'empresserait de me l'apporter... un méchant bijou... Je suis sûre que cela vaut quatre ou cinq mille francs au plusl... et
LES FEMIIBS Ift5
cependant tous n'avez pas en l'idée de me faire ce cadeau.
Félicien allonge^nn peu sa mine; cependant il ré* pond en cherchant ses mots :
— Ahl ce bijou... C'était une broche, je crois... Hais je n'en étais pas bien certain... c'est pour cela que... dans le doute...*
— Tous mentez... Vous saviez fort bien ce que je désirais... Âhl si mademoiselle Antonia vous avait témoigné le même désir^ il y a longtemps qu'il serait satisfait...
— Ah ! quelle idée I ... Et à propos de quoi me par- 1er d* Antonia, à laquelle je ne songe pas, quand c'est ▼ous seule que j'adore.. • Voyons, chérie, laisse-moi t*embrasseret...
Anita repousse trës-brusquanent son adorateur, et se lève vivement en s'écriant :
— Ahl le monstre I le traître I Tinfàme... il ose m'approcher... et il empoisonne la tubéreuse... une odeur que je ne puis pas souffirir I Hais c'est celle favorite de mademoiselle Antonia... Vous venez de chez elle, sans doute, et elle vous aura parfumé ainsi.
— Je Yous jure qu'il n'en est rien... J'avais plusieurs flacons sur ma toilette, j'ai mis du premier venu sur mon mouchoir, c'est sans intention...
— Vous mentez I C'est pour plaire à Antonia I... Eh bienl monsieur, je me laisserai faire la cour par le
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prince de Boursicoiï... C'est un riche Boyard... qui m'assomme de ses bouquets, de ses billets doux. Ohl il me donnera des broches, celui-là I... et il ne sentira - pas la tubéreuse.
Félicien c^urt dans la chambre apçès Anita en lui disant :
— Ahl tendre amie, vous de ferez pas cela... Vous n'écouterez pas votre Boyard... n'est-ce pas... c'est pour me désoler que vous me dites cela...
— Si, si, j'écouterai Boursicofl... Allez vous parfumer pour Antonia... Allez lui acheter une broche...
— Mais jamais r C'est vous seule que j^idolâtre... Je cours l'acheter, cette broche, mais c'est pour venir la déposer sur vos genoux... Et avant je passerai chez moi. Je changerai- de linge pour ne plus sentir cette odeur qui vous déplaît... Alors... vous ne me repousserez plus, n'est-ce pas?...
— Alors.... alors je serai peut-être assez bonne pour vous pardonner. . .
— Ahl je cours, je vole et je reviens.
Félicien est parti . Félix sort du cabinet. Anita s'est jetée sur son divan où elle se roule à force de rire, 'puis elle regarde Félix :
— Voilà comme^ ça se joue, cher ami ; trouves-tu que ton cousin est assez serin comme cela?
— Ma foi, oui... j'avoue que je n'en reviens pas... Quel changement s'est fait en lui, mon Dieu ! 0 mon
LES FEMMES 1GT
onclet... si vous voyiez votre bien-aimé à présent... Mais non, il vaut mieux qu*il ne lait pas vu ainsi... Et il va t'apporter la broche?
— Assurément! Je voudrais bien voir qu'il &e pré* sentât sans cela...
— Adieu, Anita.
— Tu reviendras me voir, j'espère?
— Oui... à propos, et Trabucos?
— Ah 0 donci il est dans le troisième dessous. Félix s'éloigne, tout en pensant que si son cousin
se laissa ainsi berner par les femmes, son quart de oûUioa n'ira pas loin*
Le PARC DE MONCEAU! - LA PETITE MENDIANTI
Vous connaissez assurément le parc de Monceaux ? Charmante promenade, belles allées, frais ombrage, une grotte, de l'eau, de beaux gazons, de belles fleurs ! C*est plus qu'il n*en faut pour attirer les promeneurs, et pourtant un des charmes de cette promenade, c'est qu'on n'y rencontre jamais beaucoup de monde. D'où vient cela? Du quartier où elle est située, et qui esten« core bien éloigné du centre, du mouvement de Paris.
Félix, bien qu'il demeurât fort loin de là, allait se promener dans le parc de Monceaux dès que ses affaires lui laissaient un moment de liberté, ce qui devenait rare, car depuis quelque temps il avait montré tant l'ardeur au travail, il avait si bien géré les affairrs ^ont on Tavait chargé, que le chef de la maison
LE PARC DE MONGBAUl WT
de coromerGe dans laquelle il était employé, venait de Téleyer à un emploi important, et lui avait annoncé qu'il aurait une part dans les bénéBces de la maison.
Félix se sentait Oer de sa nouvelle position ; il se disait : < Si ma cousine savait comme on est content de moi ! . . . elle changerait d'opinion sur mon compte. . . Si j'allais le lui dire... elle ne me croirait pasi... on ne croit jamais le bien que nous disons de nous* mêmes... D'ailleurs on ne veut pas me recevoir... Oh! madame Sargetl... pourquoi ai- je été vous oflrir un étui pour votre nez I x>
C'était en ^e promenaiit dans le parc de Monceaux que le jeune homme se livrait à ces réflexions. 11 venait d'entrer dans une allée, lorsqu'une petite fille de huit à neuf ans s'arrête devant lui, et lui sourit, mais sans !ui tendre la main pour implorer sa pitié. C'était une enfant pâle, chétive, dont la figure douce, intéressante n'avait pas cette expression fausse, cette tristesse larmoyante et factice que Ton trouve trop sou vent chez les enfants auxquels on a donné des leçons de mendicité. Celle-ci était habillée pauvrement, mais du moins elle n'était pas déguenillée. Sa figure était propre; il n'y avait rien en elle de cette misère qui croit devoir se rendre dégoûtante pour mieux intéresser.
Félix, qui venait assez souvent dans le parc de Monceaux, y avait, dès la première fois qu'il s'y était pro-
170 LE PARC DE MONCEAUl
mené, aperçu cette petite filU qui se tenait à côté d'une pauvre femme aveugle. L'enlant regardait les passants sans oser leur demander; mais son regard était si expressif, si touchant, qu'il en disait plus que des paroles. Il avait mis une pièce d'argent dans là main de la petite fille, et s'était éloigné sans écouter ses remerciments.
Mais chaque fois qu'il était revenu dans le parc, il y avait vu la pauvre aveugle et sa petite fille. Alors chaque fois le jeune homme s'était approché de l'enfant et lui avait remis son offrande ; cela était devenu pour lui un plaisir et presque un ^levoir à remplir, et il était inquiet lorsqu'il se promenait longtemps sans rencontrer la petite mendiante.
De son côté, la petite fille éprouvait la plus vive joie dès qu'elle apercevait ce monsieur, toujours si généreux pour elle et sa mère. Aussi du plus loin qu'elle le voyait, elle s'écriait : « Le voilà! w et quittant la pauvre aveugle, s'empressait d'aller au-devant de Félix, qui lui souriait, et auquel elle disait d'une voix touchante :
— Ah ! monsieur, ce n'est pas pour vous demander que j'accours... mais c'est pour avoir le plaisir de vous remercier pour ma mère et pour moi !
Cette fois Félix a doucement pressé la main de l'enfant, en lui disant .
-^ Bonjour, chère petite., oii est votre mère?
LE PARC DE MONCEAUX llf
— Là-bas... sur ce banc... Oh! elle n*est pas iiN qaiète, je lui ai dit que je vous vopis et que j^allair vous dire bonjour.
— C'est bien, mon enfant ; mais je veux, moi, que vous participiez un peu à mon changement de fortune. Je Tab gagner plus d'argent qu'autrefois... je dois être plus généreux avec vous; tenez, prenez ceci et portes-Ie à votre mère.
En disait ces mots, Félix avait mis une pièce de vingt francs dans la main de la petite fille ; celle-ci pousse un cri de surprise, puis murmure :
— Vingt francs! Ah! monsieur, c'est trop... ma mère me grondera d'avoir accepté tant que cela... Pourquoi me donnez-vous tant d'argent, monsieur?
— Je vous le repète, mon enfant, parce que je suis moi-même plus riche que je ne l'étais il y a huit jours, et puis parce que le nouvel emploi que j'occupe ne iHe permettra pas de venir me promener ici aussi souvent que par le passé ; vous voyez donc bien que je dois être plus généreux. Allez porter ces vingt francs à votre mère, et dites-lui qu'il y a encore pour elle du bonheur sur la terre, puisqu'elle a une fille aussi aimante, aussi dévouée que vous.
La petite a des larmes dans les yeux ; on voit qu'elle voudrait et qu'elle n'ose pas baiser cette main si secourable... mais elle prend les vingt francs en s'écriant :
— Ahl je vais rendre ma mère bien heureuse!... Puis elle se sauve en courant vers le banc où est la
pauvre aveugle.
Félix continue sa promenade. Il avait depuis longtemps oublié la petite mendiante, lorsqu'il aperçoit, assez loin devant lui, venir deux dames en deuil ; son èœur bat, il s^arréte, regarde avec attention... bientôt dans l'une de ces personnes il a reconnu ou plutôt il a deviné sa cousine Emma.
— C'est ellel... ohl oui c'est elle! se dit-il... Je la rencontre donc enfin... Quel bonheur que je sois venu ici aujourd'hui... Je vais pouvoir lui parler un peu... J'espère bien que la tutrice ne m*empéchera pas de dire bonjour à ma cousine.
C'était en effet Emma et madame Sarget qui par extraordinaire étaient venues se promener dans le parc de Monceaux. Ces dames avançaient vers l'endroit où Félix s'était arrêté, et comme elles avaient chacune un voile, elles n'avaient pas remarqué le jeune homme qui se tenait contre un arbre sans marcher. Celui-ci se trouve donc tout à coup devant elles et les arrête en les saluant.
Emma parait émue en reconnaissant son cousin» madame Sarget s'écrie d'un ton aigre :
— Monsieur Félix I... Ahl cette rencontre I...
'— Je remercie le hasard qui me permet de vous trouver ici, ma chère cousine, car il y a bien long-
temps que je brûle du désir de vous voir... de savoir de vos nouvelles...
— Je vous remercie, mon cousin, et vous vous portez bien, vous?
— Oui, ma cousine, mais vous... Âhl vous êtes encore embellie... et c'était difficile cependant...
— Oui, oui, nous nous portons bien... nous sommes très-belles ! dit madame Sarget avec humeur, et maintenant que vous savez tout cela... venez Emma; bonjour, monsieur Félix!...
Mais Félix se rtiet devant la vielle dame, en lui disant d'un ton assez ferme :
— Ah! un moment, madame, vous me permettrez bien, j'espère, d'échanger quelques mots avec ma cousine, que je n'ai pas vue depuis onze mofsl Suis-je donc un homme dont la présence doive causer de Peffroi... et qu'ai-je donc fait, après tout, pour être repoussé ainsi?... Quelques folies de jeunesse doivent-elles toujours me faire traiter comme un paria 1 Sachez-le, madame, je n'ai pas persévéré dans une mauvaise route : grâce à mon aptitude au travail, grâce à la régularité de ma conduite, le chef de la maison dans laquelle je n'étais que simple employé, vient de m*élever au poste do premier commis et de me donner un intérêt dans sa maison...
— C*est possible, monsieur, tant mieux, st cela est vrai^.. mais, puisque vous travaillez si bien mainte-
nant, que faites-vous donc dans le parc de Monceaux au milieu de la journée... Est-ce que c'est en vous promenant ici que vous tenez vos écritures?
— Madame, dans toutes les affaires on a parfois des moments de loisir... les miens, je les emploie à venir me promener ici... parce que... pourquoi ne Pavouerais-je pas I parce que j'espérais toujours y rencontrer ma cousine, qui, je le sais, demeure dans les environs... aujourd'hui seulement j'ai eu ce bonheur I...
— C'est que nous ne passons pas notre temps à nous promener, nous, monsieur. Je ne crois pas que vous rencontrerez ici Victorin, il travaille aussi, lui, il veut faire fortune! et il y arrivera... car il est tous les jours à la bourse I .. .
— Vous croyez que cela suffit pour faire fortune, madame?
— Je crois, monsieur, que Ton doit y faire ses affaires mieux que dans le parc de Monceaux.
— Et mon cousin Félicien... tait^il aussi fortune, madame?
— Félicien. . . il y a longtemps que nous ne t'avons vu, il nous néglige un peu... Ohl mais c'est que probablement il travaille trop... c'est un garçon si sage!... si rangé... Prenez-le pour nciodële, vous vous en trouverez bien !
— Ce n'est pas mon intention, madame. Enfin, ma chcrc cousine^ me garderez-vous toujours rancime^
LE PARC DE MOIfCEAUX 175
et ne lèYerez-yous pas celte consigne sévère qui roe prive d'aller vous voir... lorsque cela me ferait tant de plaisir?
Emma est embarrassée, elle balbutie :
— Mon cousin.. • s'il ne dépendait que de moi... je ne mettrais pas d'obstacle à vos visites... mais...
— Mais ! mais ! . . . j'en mettrais moi I s'écrie madame Sarget, d'abord comme votre tutrice, ensuite comme devant obéir aux dernières volontés de votre père. . . et je m'étonne, Emma, que vous puissiez les oublier si yite!...
— Je ne les oublie pas, madame, puisque je m'y conforme. . .
— Hais, ma cousine, si mon oncle vivait encore, il ne me repousserait plus de chez lui... sachant quelle est ma conduite à présent, il serait le premier à m*ouvrir ses bras...
— Ta, ta, ta!.. • tout cela est bien facile à dire, à présent que votre oncle est mort ! . . . Tenez, monsieur Félix, nous sommes aussi fines que vous... et notre grand nez ne nous empêche pas d'y voir clair!... vous voudriez venir voir Emma pour lui faire la cour... pour tâcher de lui plaire, parce que vous savez que c'est un excellent parti I elle a déjà douze mille francs de rente, sans compter tout ce que je lui laisserai... car elle sera ma seule héritière, et sans compter toute la fortune que son frère Victorin veut gagner pour
elle... car il veut aussi tripler ce que sa sœur possède déjà... Eh bien! j'en suis fâchée, monsieur Félix, mais tout cela ne sera pas pour tous...
Félix ne peut retenir un mouvement de colère ; il fait un pas en arrière en s'écriant :
— Assez, madame, vous m'insultez maintenant en supposant que l'attachement que j'éprouve pour ma cousine n'a que l'intérêt pour base... Ah! si Emma était pauvre, je serais trop heureux d'être agréé par elle! mais elle est riche... vous avez raison, je ne dois pas me permettre de lui faire la cour... Mais ce que vous ne pouvez empêcher, c'est que je l'aime, que je Tadore et que je n'aime plus désormais une autre femme... Adieu, ma cousine, adieu ; pardbnnezmoi de vous aimer et laissez-moi (aire des vœux pour votre bonheur.
Le jeune homme s'est éloigné. La charmante Emma est toute troublée, tout émue par ce qu'elle vient d'entendre. Madame Sarget hausse les épaules en murmurant :
— Il n'aimera plus d'autre femme!... Âhl... on les connaît ces phrases-là!... Je gagerais qu'il a au moins deux maîtresses... et une foule d'intrigues... Quand on fréquente les coulisses... que Ton fait le coup de poing avec des figurants.... c'est fini, on ne devient plus un bon sujet! Je pense, ma chère Emma, que vous ne croyez pas un mot de tout ce que
votre cousin yient de. vous débiter 1... Ces messieurslà n'ouvrent la toucha que pour mentir... II travaille, il est premier commis I Le plus souvent que je crois un mot de tout ce a I Allons, Emma, dépéchons-nons de rentrer. ••
Hais Emma était contrariée d'entendre sans cesse dire du mal de son cousin; elle répond avec hunoeur :
— Madame, je suis fatiguée, je veux me reposer un peu.
— Ah ! vous êtes fatiguée, c'est étonnant ! nous n'a« vons cependant pas beaucoup marché... Enfin, puisque vous le voulez.. . reposons-nous, il ne manque pas de bancs ici... Justement en voilà un là-bas.
Ces dames étaient alors tout près de la grotte ; elles s'asseyent sur un banc, qui n'était occupé à un bout que par la pauvre femme aveugle et la petite men diante que nous connaissons. Emma était-elle réelle ment fatiguée? ou désirait-elle seulement prolonger son séjour dans le parc? Quelque chose devait lui dire qu'elle y apercevrait encore son cousin. Un amoureux ne s'éloigne pas ainsi de celle qu'il aime, surtout lorsqu'il a si rarement l'occasion de la rencontrer. C'est bien ce que Félix avait pensé : après avoir quitté ces dames, il était revenu sur ses pas par un autre chemin, en se disant :
— Si je ne parle plus à ma cousine, je veux la voir
au moins tant qu'elle sera icil et quand ce ne serait que pour faire endéver madame Sarget, je ne perdrai pas Emma de vue!
Il a donc vu Emma et sa rigide tutrice s'asseoir sur un banc; d'abord Penvie lui Tient d'aller s'y asseoir aussi; mais ce serait s'exposer à faire encore fuir madame Sarget, qui emmènerait sa pupille ; il se contente de se promener dans l'allée devant ces dames. Sa cousine le voit fort bien, mais elle ne dit rien ; madame Sarget le voit aussi et murmure :
— Il le fait exprès ce monsieur... c'est pour me taquiner! c'est bien... je m'en souviendrai... J'ai de lamémoire,"moi!
Mais tout à coup la petite mendiante aperçoit Félix qui passait alors devant elle ; aussitôt elle jette un cri, pousse sa mère en lui criant :
— Maman, le voilà! le voilai... il passe devant nous!
Et aussitôt l'enfant se lève, salue à plusieurs reprises en souriant au jeune homme et en disant de sa petite voix bien douce :
— Bonjour, monsieur, portez-vous bien, monsieur, ma mère vous remercie bien, monsieur !
Félix a souri à l'enfant et lui fait en passant un signe d'amitié. Aussitôt madame Sarget dit à Emftia d'un air railleur :
— Eh 1 mats il a de jolies connaissances votre cou-
sm... Avez-vous tu... cette femme qui est là sur notre banc... cette petite mal vêtue... Il les a saluées... ce sont de ses amies sans doute I
Emma ne répond rien, mais se rapprochant de Tenfaiit, qui est assise k sa gauche, elle lui dit :
— Vous connaissez donc ce monsieur qui vient de passer, ma petite?
— Ohl oui, madame... et nous sommes bien heureuses de le connaître... nous l'aimons bien, ma mère et moi... elle ne peut pas le voir, elle, puisqu'elle est aveugle... mais je lui ai bien dit comment il étaitl...
— Votre mère est aveugle, pauvre petite, pardon, je ne l'avais pas remarqué... et d'où connaissez-vous mon cousin?
— Votre cousin I ce monsieur est votre cousin I... Ahl que vous devez être fière d'avoir un cousin si bon... si généreux!... Figurez-vous, mademoiselle, que depuis plus d'un an nous venons tous les jours dans cette promenade, ma mère et moi... Nous sommes bien pauvres ! pourtant je n'ose guère demander, cela me serre le cœur... mais du moment que monsieur votre cousin nous a aperçues, je n'ai pas eu be* soin de lui demander ; il s'est approché de nous et m'a mis une pièce d'argent dans la main... et puis il est revenu souvent dans ce parc, et chaque fois il ne maïaque pas de me donner... Cela nous a porté bon
heur ; depuis ce moment, d'autres personnes nous ont donné aussi... pas autant que lui, mais c'est égal, c'est toujours beaucoup pour nous. Enfin, aujourd'hui, quand j'ai yu arriver notre bon jeune homme... c'est ainsi que nous rappelons, ma mère et moi... j*ai couru au-devant de lui, et savez-Yous ce qu'il m'a donné, mademoiselle^... vingt francs!... une belle pièce dWI... Je ne voulais pas accepter tant que cela, mais votre cousin m'a dit : a Je gagne bien plus d'argent maintenant, et je veux que vous participiez à mon changement de fortune... Ahl mademoiselle, vous voyez bien que j'ai raison de dire que vous devez être fière de votre cousin!...
Emma a les yeux pleins de larmes, elle se tourne vers madame Sarget, qui a fort bien entendu tout ce qu'a dit la petite fille, elle s'écrie :
— Eh bien ! madame, penserez-vous toujours du mal de mon cousin... Quand on est aursi bon pour les malheureux, peut-on être un si mauvais sujet?...
La vieille dame se pince les lèvres en répondant :
— Aussi boni... aussi boni... mauvaise tête cl bon cœur, oui, cela se voit ; mais je trouve, moi, qu*il tant avoir bien peu d'ordre pour donner vingt francs à une mendiante, cela n'a pas le sens commun et n'annonce pas que Ion connaisse le prix de Tar* gent I • . .
Emma ne répond rien, elle se tourne vers la petite
fille, et, lui mettant une pièce de vingt sous dans la main, lui dit :
— Tenez, pauyre enlant, j'aurais, voulu tous doo^ ner plus, mais je n*ai que cela sur moi.
— Ahl madame, vous êtes bien bonne... c'est encore beaucoup ! . . . Âh ! maman, quelle belle journée pour nous... Viens, viens, donne- moi le bras, nous pouvons bien rentrer maintenant.
Et Tenfant s'éloigne avec sa mère, après aToir encore remercié et salué Emma.
De loin, Félix avait vu sa cousine parler à la petite mendiante; il ne soupçonnait pas ce qu'elle pouvait lui dire et supposait seulement que la gentillesse de l'enfant Tavait intéressée. Mais lorsqu'il se décide à passer do nouveau devant le banc sur lequel est sa cousine, quelle est sa surprise en voyant le regard d'Emma qui ne le quitte pas, qui s'atiache sur lui avec une expression douce et tendre, et lui adresse un charmant sourire avec un signe de tête plein de grâce et d'aménité.
— Mon Dieu ! qu'est-ce que cela veut dire? se demande Félix, ma cousine n'est plus la même avec moil... Je la retrouve me souriant comme autrefois... Est ce que la petite mendiante lui aurait coulé... Alil si c'est cela qui me rend l'amitié de ma cousine, on a donc bien raison de dire qu'un bienfait n o.4 jamais perdu I
ISS LES FEHHES, LK JEU ET LE YIll
vu MONSIEUR QUI A BIEN DÎHt
On doit bien penser que Félix ne tarde pas à tourner dans le parc de Monceaux. Dès qu'il a un moment de libre, il prend un cabriolet et s y fait conduire; mais c*est en vain que pendant plusieurs semaines il s*y est rendu, et le matin et dans l'aprèsmidi ; il Q y revoit pas sa cousine.
Il a questionné l'enfant de l'aveugle, il a su par la petite fille que sa cousine avait paru vivement touchée de sa bonté pour les malheureux, tandis qu'au contraire madame Sarget s'était écriée que cela n'avait pas le sens commun de donner vingt francs à des mendiantes. La petite avait bien entendu, bien retenu tout cela ; les enfants ont une mémoire excellente pour laquelle rien n*est perdu.
UN MONSIEUR QUI A BIEN DlNË 183
— Elle est bien jolie, bien bonne aussi, mademoiselle votre cousine, dit la petite fille, elle m'a donné un franc, en me disant qu'elle était fâchée de n'avoir que cela sur elle... Mais un franc c'est déjà beaucoup; ordinairement on ne nous donne qu'un sou ou deui... Tout le monde ne vous ressemble pas, monsieur!
— Et tu n as pas revu ma cousine dans ce parc depuis ce jour-là?
— Non, monsieur.
— Hais la reconnaitras-tù bien? *
— Si je la reconnaîtrai I . . . Oh I oui monsieur. . . ses traits me sont bien présents I Les personnes qui sont aimables pour nous, nous les regardons avec tant de plaisir 1... Et puis elle est bien belle, votre cousine, on n'en voit pas souvent d'aussi jolies.... C'est même étonnant, dans tout ce monde qui passe, on verra cent personnes laides avant d'en apercevoir une de bien.
— Hais elle ne vient plus... Aht je suis sûre que cette méchante madame Sarget ne veut plus se promener dans ce parc de crainte.de m'y rencontrer... Et je n'y reverrai plus Emma I
Félix s'éloigne tout trbte, mais ses nombreuses occupations parviennent à le distraire, car il n'y a pas de meilleur spécifique que le travail pour chasser l'ennui ou le chagrin. Un mois s'est écoulé, Qt jaloux de montrer qu'il est digne de la faveur de son patron, Félii n'a presque pas quitté son bureau ; il n'a pas été
f84 UN MONSIEUR QUI A BIEN DINE
une seule fois au parc de Monceaux. Mais un matin, étant moins occupé, il se dit :
— Et ma pauvre aveugle et sa fille, elles doivent penser que je les ai tout à fait oubliées... Je ne rencontrerai pas ma cousine dans cette promenade, mais ce n'est pas une raison pour que j'abandonne ma petite protégée.
Félix se lait conduire au parc. En y entrant il se rend bien vite du côté où se tient habituellement la pauvre aveugle et son enfant. Â' peine a-t-il fait cinquante pas dans l'allée que des cris de joie frappent son oreille. Puis la petite mendiante accourt vers lui en s'écrîant :
— Le voilà, maman 1... il n'est pas mort... il n'est pas inalade... Le voilà, notre bon jeune homme!... Ahl quel bonheur!... c'est lui!...
Et Tenfant faisait des bonds de joie ; puis, arrivée contre Félix, elle lui prend la main, la serre dans les siennes, et ses regards s'attachent sur les siens avec une expression de joie si vraie, qu'il en est tout attendri, et murmure :
— Oui, mon enfant, oui, c'est moi... J'ai été longtemps sans venir ici, n'est-ce pas?
— Olil oui, monsieur, vous qui aviez fini par y venir presque tous les jours... Ma mère me disait souvent, Caroline, tu n'aperçois donc plus ce monsieur qui a été si bon pour nousl... Tu ne regardes pas
Ulf MONSIEUR QUI A BIEN DÎNÉ 185
bien! Et moi je répondais : a Ah! maman, s'il était dans le parc, tu sais bien qu'il ne le quitterait pas sans nous parler. •• i>
— Vous aviez raison, chère petite, je ne vous avais pas oubliée cependant... Mais j'ai été très-occupé... Je demeure fort loin d'ici!... Tenez, Caroline, prenez ceci, je suis arriéré avec vous...
— Ah! monsieur... encore tant d'argent... Tenez... cela me fait de la peine...
Et la petite fille pleurait.
— Pourquoi pleurez-vous, petite Caroline?
— C'est que j'ai peur que vous croyiez... que je ne suis si contente de vous voir que parce que vous nous donner de l'argent!... Et ce n'est pas pour cela que je vous aime bien...
— Non, mon enfant, non, il est facile de voir dans vos yeux que votre âme est reconnaissante... Allons ne pleurons plus, ou je gronde...
— C'est fini, monsieur, je ne pleure plus...
— Maintenant, dites-moi, vous n'avez sans doute pas revu ma cousine par ici?
— Oh! mais si, monsieur, au contraire! Et j'allais vous le dire, nous l'avons vue deux fois même depuis quelques jours...
— Deux fois! malheureux... et je n'étais pas là.. C'était bien elle?
— Ohl oui, monsieur, je t'ai bien reconnue, quoi-
m UN MONSIEUR QUI A BIEN DINE
qu'elle ne soit plus en deuil, ni la vieille dame non plus.
— En efTel, depuis plus d'un mois elle a pu quitter le deuil, et vous a-t-elle parlé?
— Oui, monsieur, mais elle paraissait gênée, parce que, outre celte vieille dame, il y avait encore quelqu'un avec elle...
— Quelqu'un... Qui donc?
— Un jeune homme... un beau monsieur, élégant...
— Un jeune homme... Âhl un de ses frères sans doute?
— Je ne sais... Mais je ne prois pas que ce monsieur soit son frère, car la vieiUe dame a dit une fois à votre cousine :
a — Pourquoi ne prenez-vous pas le bras de M. Saint-Estève, Emma? »
— Et votre cousine a répondu :
« — Parce que j'aime mieux marcher seule. » Félix pâlit; il se sent touché au cœur; il essaye de se remettre et balbutie :
— Saint (ilstève... oh non, ce n*est pas son frère... Et il était a ec ces dames la dernière fois que- vous les avez vues?
— Et l'autre fois aussi, et monsieur était encore avec elles?
— Les deux fois... ahl... bien... je comprends...
— Monsieur, ce que je vous dis a Tair de vous iaire de la peine... Mon Dieu... que je suis tâchée... si j*aTais su... je ne vous l'aurais pas dit!...
— Non, mon enfant, n'en soyez pas fâchée... Il (allait bien que tôt ou tard j'apprisse cela... Et... estit joli garçon ce M. Saint-Estève?
— Dame, oui, monsieur... il est assez bien, mais il a un air fier... dédaigneux... Quand mademoiselle votre cousine s'est approchée de moi pour me donner, il nous a regardées, ma mère et moi, d'un air si méprisant... Oh! quelle différence d'avec vousl...
— Adieu, mon enfant.. •
— Yous partez déjà, monsieur?
— Oui, je suis pressé... j'ai affaire.. •
— Serez-vous aussi longtemps sans revenir?
— Je ne sais... Non... Mais en tous cas, soyez persuadée que je ne vous abandonnerai pas... Adieu.
Félix présume bien que ce M. Saint-Estève est un soupirant, un aspirant à la main de sa cousine ; mais quoique n'ayant jamais eu l'espoir d'obtenir la main d'Emma, il n'en ressent pas moins* un violent chagrin en songeant que le moment n est peut-être pas éloigné où sa cousine passera dans les bras d un mari. Comme en toutes chosas, Félix trouve avec raison qu'il ne faut jamais rester dans le doute; il se rend à la demeure de sa cousine, en se disant :
— Je ferai parler le concierge... Il y a toujours
moyen de se renseigner par ces gens-là... Elles ont été deux fois en peu de jours se promener avec ce monsieur dans le parc de Monceaux k.. Oh! madame Sargel! je reconnais encore là votre nez! Elle se sera dit : c( Si nous rencontrons Félix, il verra que sa cousine a un cavalier, et il me connaît assez pour savoir que je ne permettrai qu'à un futur époux de nous accompagner si souvent. x>
Félix est arrivé près de la maison de sa cousine» Il ne voudrait pas être aperçu par Emma ni madame Sarget; mais justement le concierge est en train de balayer en dehors; il lui fait un signe; cet homme vient à lui avec son balai à la main. Félix l'entraîne un peu loin, puis lui met cinq francs dans la main, en murmurant d'une voix oppressée par Témotion, le trouble qui Tagitent :
— Il vient un M. Saint-Esiève chez ma cousine,.* car je suis le cousin de mademoiselle Monlaurent?
— Oh ! je le sais ; monsieur me Ta déjà dit une fois qu'il est venu s'informer si ces dames sortaient sou* vent... il y a près d'un an de ça...
— Eh bien... instruisez-moi... Ce M. Saint-Estève^ depuis quand vient-il?
— Depuis six mois environ, mais pas souvent dans les commencements. C'est seulement depuis que ces dames ont quitté leur deuil que ce jeune homme vient souvent, et d*après ce que mon épouse a entendu dire
à la bonne de ces dames, il paraîtrait que c'est un prétendant à la main de mademoiselle Monlaurent.. que madame Sarget le protège, que c'est un monsieur très-riche, et que ça fera un très-beau parti pour mademoiselle votre cousine qui pourtant n'a pas du tout fair pressée de se marier...
— C'est bien... c'est bien... j*en sais assez... Hais surtout ne dites pas que je suis venu vous faire ces questions !
— Oh! monsieur peut étretrancpiille... Je suis aussi discret que mon épouse est bavarde... Si monsieur ne m'avait pas donné cent sous, je ne lui aurais rien dit.
Félix s'éloigne bien triste, bien désolé, en se disant :
— Emma n'est pas pressée de se marier. Mais à force de prières, d'obsessions, on saura Ty faire consentir... D'ailleurs ne faut-il pas toujours que cela arrive... Ce Saint-Estève ou un autre... et si c est un si beau parti I .. . Pourtant si ma cousine avait voulu attendre sa majorité... elle aurait été maîtresse de faire les volontés... Mais on lui fera épouser ce Saint- Estève... qui, j'en suis sûr, ne l'aime pas autant que moi.
Le jeune homme se promenait au hasard, enfoncé dans ses réflexions ; un bras se glisse sous le sien,* et une voix amie lui dit :
— Est-ce que nous faisons une tragédie, ou un
drame, dont ie dénoûment est difGcile à arracher?
— Ahl c'est vous, cher docteur; non, je ne fais point un drame... Mais j'ai beaucoup de chagrin, allez!...
— Voyons, contez-moi cela... En épanchaijt sea douleurs on en perd toujours un pelit peu.
Félix raconte au docteur Choubert ses Rencontres au parc de Monceaux, puis ce qu'il vient d'apprendre dans la journée.
— Eh bien, mon cher ami, je ne vois pas qu'il y ail là de quoi vous désespérer? Of\ fait la cour à votre cousine, c'est tout simple, elle est riche I , . . Mais ce mariage' n'est pas fait. . . Que vous a dit la petite mendiante ? Que votre cousine n'avait pas voulu donner le bras à ce monsieur, en répondant à sa tutrice qu'elle aimait mieux marcher seule. Si Emma avait le moindre penchant pour ce Saint-Estève, est-ce qu'elle aimerait mieux marcher seule que de lui donner le bras? Ceci est sans réplique... Donc votre cousine n'aime pas ce monsieur... Maintenant vous avouez que celte charmante Emma vous a adressé un doux regard, un aimable sourire, après avoir causé avec la petite men« diante : preuve qu'elle était profondément touchée de la bonté de votre cœur, et comme elle a toujours eu de i'amitié pour vous... elle vous en a donné jadis la preuve... Ce qu'elle a entendu a réveillé ce sentiment qui sommeillait au fond de son ftme, vos déclarations
d'amoor l'auront éclairée sur ce qu'elle éprouve pour ▼DUS... et je gagerais... mon premier malade I qu'elle n^épousera pas ce Saint-EstèTe ! . . .
— Ah ! cher docteur, vous me rendez à respérance, am bonheur, è la vie...
— Eh bien alors, allons diner ensemble, je tâcherai de TOUS rendre aussi Tappétit.
Ces messieurs ser rendent au Palais-Royal où Ton dîne toujours fort bien quand on sait choisir son endroit. Félix a retrouve sa gaieté, parce que n'ayant pas le caractère triste, il faut peu de chose pour la lui rendre. Pour achever ensemble la journée, les deux amis vont ensuite au spectacle, qui finit fort lard, ce qui ne les empêche pas de se promener encore trèslongtemps sur les boulevards, parce qu'ils avaient du plaisir à être ensemble; Félix avait raconté au docteur sa visite chez Anita et ce qu'il y avait appris sur son cousin.
— J'en étais certain, dit Choubert, cela devait nécessairement arriver!... Les femmes perdront Lucien, parce que celui-ci, pour réparer le temps perdu, s'abandonne à ses passions et se croit capable de renouveler les travaux d'Hercule... il n'ira pas loin ainsi.
L'amoureux parlait ensuite de celle qu'il aimait, et .e docteuri tout en l'écoutant, lui faisait souvent re« marquer que sa cousine avait constamment montré du penchant pour lui.
Tout à coup le docteur regarde sa montre et s'écrie :
-7* Une heure du matin ! il faut pourtant que je rentre. J'ai une cliente en mal d*enfant... on sera peut-être venu me chercher...
— Âhl diable!... et si elle était accouchée...
— Sans moi, jamais... non, non, ce ne sera que pour demain... Je vais monter le faubourg Poissonnière, où je trouverai ma rue Montliolon.
— Je vais vous reconduire, mon ami, je ne suis pas pressé de me coucher... je suis trop agité pour dormir...
— Soit, reconduisez-moi.
On ne rencontrait plus que fort peu de monde ; cependant, à la hauteur du Conservatoire, les deux amis aperçoivent devant eux un monsieur presque collé contre la muraille, et qui semble vouloir absolument lire les affiches de spectacle, bien qu'elles soient en grande partie arrachées et déchirées.
— Si ce monsieur veut aller ce soir au spectacle, il me semble qu'il s'y prend un peu tard, dit Félix.
— Mais il parle tout seul... je crois que c est un pochard:..
— Vous croyez... un homme fort Lien mis?...
— Ce n'est pas une raison... écoutons-le un peu, c'est toujours amusant d'écouter les ivrognes... ils disent des choses qu'un n'entend jamais que dans leur
bouche, ils disent des vérités bien crues... sortant du puits.
Le particulier arrêté devant eux frotte de nouveau ■on nez contre la muraille en murmurant :
— Comme le gaz éclaire mal par ici... Je voulais aller voir les Filles de marbre... Chose m'a dit qu'on les jouait ce soir... je ne peux pas les trouver... Ah ! si... je crois que c'est ça... Le Pied de,., le reste n'y est pas... j'ai un peu de brouillard dans les yeux...
— C'est singulier... il me semble que je reconnais cette voix, dit Félix.
— Moi aussi... attendez donc... ehl oui... c'est votre cousin Adolphe...
— Il serait possible... et dans cet état... car le malheureux ne peut pas se tenir, il va tomber si nous ne lui prêtons pas notre appui...
— Qu'est-ce qui est là? demande le jeune homme ivre en se redressant et essayant de faire quelques pas pendant lesquels il trébuche et manque plusieurs fois de tomber.
— On a dit mon nom... j'ai entendu appeler Adolphe... Adolphe Monlaurcnt... c'est moi... si ce sont dés amis, qu'ils le disent. . .
— Eh! oui, ce sont des amis, s'écrie Félix en allant soutenir son cousin par un bras. C'est moi, Félix Albrun... ton cousin, et le docteur Choubert, qui a été médecin de ton père...
f94 UN MONSIEUR QUI A BIEN DINt
— Pas longtemps, à\i le docteur, mais assez pour vous verser du vin pur quand j'ai dîné chex lui... j'avais deviné que vous ne le détestiez pas...
— Le docteur Choubert... Félix... tiens, tiens... comme on se rencontre... ça me fait plaisir de vous retrouver... vous allez venir avec moi voir les Filles de marbre...
— Mais, cousin, il est' trop tard... les spectacles sont finis depuis longtemps... chacun rentre se cou* cher... il faut en faire autant...
— Vraiment... c'est déjà joué...
— Voyons, mon cher monsieur Monlaurent, avouez que vous venez de dîner en ville et que vous vous éles donné une petite pointe... ifne grande pointe même!
— Diable de docteur... il voit tout de suite... les choses que... Ah ! qu'il fait glissant par ici!...
— Appuyez-vous sur moi, cousin.
— Et sur moi, dit le docteur, en prenant Fautre bras d'Adolphe, et comme ça nous marcherons solidement... où logez-vous?
— Toujours au même endroit...
— Fort bien, mais où est-il ce même endroit?
— Puisque je n'ai pas changé... c'est dans la même maison.
— J'entends bien, mais cette maison, où est-elle?
— C'est toujours dans la même rue... je u'aime pas à déménager...
— Sapristi! il faudrait pourtant en sortir... Félix, habitez-TOus encore la rue Mazagran?
— Non, je demeure à présent rue du Sentier, et ▼0U8, docteur?
— 'Moi, rue Hootholoii, et vous, monsieur Adolphe?
— Moi... toujours au même endroit...
— Ahl ça devient trop forti murmure le docteur en se penchant vers Félix ; qu'est-ce que nous allons faire de cet homme-là?
— Attendez, une aiitre idée... Mon cousin, vous allez nous conduire chez vous, n'est-ce pas? et vous nous ferez goûter de votre eau-d&-vie, vous devez en avoir d'excellente...
— Ahl bravo I... bien parlé... si j'ai de l'eau-devie... du nanan, mes enfants... fine Champagne... retour de l'Inde I...
— Bon I il mêle Teau-de-vie avec le madère.
— Eh bien I conduisez-nous, cousin ; par où faut-il prendre pour arriver chez vous?
— Par oii... par où... c'est à deux pas d'ici... puisque j'ai dtné chez Robinard... rue de PÊchiquier, 7; Flanquette était du diner, il me disait toujours : « Ne t'en va pas, tu es tout près de chez toi, je te reconduirai... k> Mais, moi, je voulais voir les Filles de
Marbre... et puis ils se sont mis à jouer au lansquenet... et je n'aime pas le jeu...
— Alors nous sommes tout près de chez vous... bon... de quel côté tournons-nous?
— Ahl ne tournons pas... ça fait mal au cœur... je suis déjà un peu étourdi... Flanquette. a des vins qui ne valent pas les miens... il faut vous dire que j'ai une cave... ôhl mais une cave... premier choix...
— Quand nous aurons déjeuné .ou diné chez vous, nous pourrons en juger...
— Demain... pas plus tard que demain, je vous attends... ça y est-il?...
— Soit, je suis des vôtres... demain, nous déjeunerons chez vous ; n'est-ce pas, Félix?
— Je le veux bien, mais en attendant je voudrais bien ne pas coucher ici... Voyons... est-ce à droite ou à gauche ?
— Farceur de docteur... qui ne aaitplus trouver la rue de Paradis...
— Rue de Paradis... Ahl victoire... en avant... il faut espérer qu'il reconnaîtra sa maison !..
On se met en marche en soutenant ce monsieur, qui s'arrête à chaque instant en balbutiant :
— J'aurais pourtant bien voulu voir les Filles de marbre...
— Vous les verrez demain, après-demain... il n*y a T'en de plus bcile à voir, on en rencontre partout I
mais yo\Tfi ami Robinard vous fait boire des vins trop capite'.x, ila tort I
— C'est vrai, vous avez raison, docteur, ses vitia portent à la tête... j'ai très-mal à la tête...
— Parbleu 1 je le crois hien... Il faut que votre domestique vous fasse du thé dc'S que vous serez rentré...
— Du thé... il en a de fait tous les soirs...
— Cela prouve qu'il sait que vous en avez souvent ^besoin, c'est d*un domestique prévoyant...
— Oui... il c|8t très-prévoyant; c'tst dommage qu'il me vole.
— Qu'est-ce qui vous fait croire qu'il vous vole?
— C'est Blanquette qui me l'a dit, en me conseillant de le mettre à la ports...
— Et qu'est-ce que c'est que ce M. Flanquettc... que fait-il?
— Des affaires... il est courtier... en tout ce qu'on veut... Vous déjeunerez avec lui demain...
— Ah I il déjeune chez vous demain?
— Presque tous les jours... il vient sans façon et aans que je l'invite...
— Je serai curieux de connaître ce monsieur-là... mais nous voici rue de Paradis... Bon ! il incline à gauche...
Heureusement M. Adolphe demeurait tout à l'entrée de la rue, et ii s'arrête devant sa maison. Lea
108 UN MONSIEUR QUI A DIEN^DINÈ
deux amis frappent. Le domestique attendait son maitre chez le concierge ; il s'empresse de venir soutenir notre ivrogne qui s'écrie :
— Ah! Yoilà Jean... il m'attend toujours en bas... et je suis sûr qu'il a du thé de fait là-haut...
— Votre maître est dans un bel état, murmure Félix au valet^ qui répoml :
— Oh ! monsieur, j'y suis habitué, il rentre comme cela presque tous les soirs...
* — II serait possible! quel malheur!...
— Vous ne montez «pas boire la petite goutte? balbutie Adolphe en se tenant après son valet.
— Non, il ne faut plus boire que du t)ié ce soir...
— Alors... demain... vous savez... nous déjeunerons...
— A quelle heure ?...
— Jean, à quelle heure me fais-tu déjeuner?
— Comme à l'ordinaire, monsieur, à midi.
— En ce cas, à demain midi !
Les deux amis se sauvent. Félix n'est point encore revenu de ce qu'il vient i^ voir, et le docteur lui dit:
— C'est pour cela qu'il faut aller demain déjeuner ebez lui... nous saurons comment il en est arrivé là*